Retour à l’accueil > Auteurs > VAILLAND Roger > « 325000 francs »

Roger Vailland

« 325000 francs »

Un des meilleurs romans de Vailland, qui met en scène la philosophie marxiste à travers l’impossibilité de changer sa vie sans changer la société.



Le roman s’ouvre sur une course cycliste jurassienne dans laquelle s’affrontent Bernard Busard et Le Bressan, les deux échappés. Le narrateur est Vailland lui-même, qui rapporte à la première personne les épisodes marquants de l’épreuve dans un style dépouillé, presque journalistique… Si ce n’est que le récit se focalise sur ces deux hommes dont on comprend qu’ils seront les personnages centraux du livre. On va en effet les retrouver par la suite dans un tout autre cadre, celui d’une usine de fabrication d’objets en matière plastique comme il en fleurissait à Bionnas dans les années d’après-guerre où la société de consommation prenait son essor (« 325000 francs  » a paru chez Buchet/Chastel en 1955).

Bernard Busard, qui a dit non à l’artisanat que pratique son père dans le buis, et non à l’industrie qui vous fait devenir machine parmi les machines, aime le vélo, mais plus encore Marie-Jeanne, une jeune lingère qui refuse de se marier avec un modeste ouvrier. Pour ses beaux yeux, Busard va donc bâtir un projet, celui d’acheter un snack bar sur la nationale 7, la route des vacances… 325 000 francs, c’est la somme qu’il lui manque pour s’établir une fois ses économies et celles de Marie-Jeanne réunies.

Procès de l’individualisme

Pour se les procurer rapidement, il décide de se faire embaucher à l’usine Plastoform et de s’atteler à une presse à injecter jour et nuit, en alternance avec Le Bressan, le jeune paysan courageux et buté qu’il entraine dans ce défi pour six mois de relai de six fois quatre heures de travail répétitif à la chaîne. Ce faisant, il bouscule toutes les conquêtes sociales acquises notamment sur les conditions de travail et s’attire les reproches de Chatelard, le vieux délégué syndical qui condamne cet individualisme. Mais Busard ni Le Bressan n’en ont cure : ils ne croient pas à la lutte collective et chacun veut assurer leur salut tout seul, acceptant pour un temps de se faire esclave de la machine… Leur inconscience est telle que Le Bressan débranche les sécurités installées sur la presse afin d’éviter les mains broyées et autres accidents. Busard lui-même finira par l’imiter pour gagner du temps… On devine que ce ne sera pas sans conséquence…

La thèse est évidemment marxiste : seule le lutte des classes peut payer. Vailland est alors en phase avec le Parti Communiste auquel il a adhéré (et dont il démissionnera en 1956). « L’écrivain arrivé à maturité a résolu et surmonté ses conflits intérieurs, ses problèmes sont ceux de l’humanité de son temps  », écrit-il au début du livre.

Un écrivain en forme

Ce roman est cependant beaucoup plus qu’une simple illustration d’un slogan politique. Il reste sans doute un des plus réussis parmi ceux qu’a pu produire le « réalisme socialiste ». Il en épouse la philosophie et use de ses moyens, mais sans le simplisme idéologique que l’on rencontrait dans « Bon pied bon œil » par exemple.
La « forme », le « style », deux concepts sur lesquels Vailland disserte volontiers, sont ici une préoccupation constante. L’écriture est sans concession, rapide, presque sèche, la tragédie menée à la manière classique, qu’il apprécie. Et c’est avec un art consommé de conteur qu’il conduit sa narration mêlant action, témoignage, digressions et réflexions dans une progression dramatique très efficace.
Vailland est un écrivain « en forme », en pleine possession de ses moyens. En janvier 1963, il écrira dans son journal : « 325000 Francs, le meilleur de mes romans, vrai rêve, rêve vrai, une vraie histoire qui peut être interprétée totalement par Freud, par Marx et encore par bien d’autres, elle a toutes les faces possibles de la réalité. »

Michel Baglin


Lire aussi :

Roger Vailland : «  Drôle de jeu »

Roger Vailland : « Les Mauvais Coups »

Roger Vailland : « Bon pied, bon œil »

Roger Vailland : « 325000 francs »


dimanche 16 octobre 2016, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Roger Vailland

Roger Vailland est né le 16 octobre 1907 à Acy-en-Multien (Oise) et mort le 12 mai 1965 à Meillonnas (Ain) où il vivait. Son œuvre comprend romans, essais, théâtre, scénarios pour le cinéma, journaux de voyages, un journal intime et de nombreux articles.
Il fut d’abord journaliste à Paris-Midi, et participa au groupe d’écrivains et de la revue Le Grand Jeu avec René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, et Robert Meyrat (les « Phrères simplistes »), auquel André Breton s’intéressa un temps.
Libertin, s’adonnant volontiers aux paradis artificiels, il fréquente les milieux littéraires mais ne publie que des articles. Après une cure de désintoxication, en 1942, il s’engage dans la Résistance et en tire le roman « Drôle de jeu  » qui paraît en 1945.
Il s’engage alors aux côtés des communistes et, installé dans l’Ain, écrit des romans engagés- « Bon pied bon œil » (1950), « Beau Masque » (1954), « 325 000 francs », etc. - ) et des essais (« Le Regard Froid », « Laclos par lui-même », etc.). « La Loi » lui vaut le prix Goncourt en 1957.
Après 1956 et les révélations du XXe congrès du parti communiste de l’URSS, terriblement déçu au point de songer au suicide, il se désengage, mais poursuit son œuvre (« La Fête », « La Truite »). Il travaille aussi comme scénariste auprès de Vadim et de René Clément.
Il meurt à cinquante-sept ans, le 12 mai 1965, d’un cancer du poumon.


-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0