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Revue Bacchanales n° 53

59 poètes au « travail »...

Avec son format singulier (29,5x 15), la revue Bacchanales explore depuis près d’un quart de siècle l’univers de la poésie contemporaine du monde entier, proposant tantôt des anthologies nationales (algérienne, russe, amérindienne, vietnamienne), tantôt des variations thématiques (oiseaux, mémoires d’eau, ivresse…). Cette fois, c’est au « travail » qu’elle s’attaque…



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(Bacchanales n° 53. 228p. 20 € Editions de la Maison de la poésie Rhône-Alpes)

Après s’être demandée par quel bout prendre ce vocable essentiel à l’autel duquel nous consumons nos vie, Fabienne Swiatly a fait appel à 59 poètes pour bâtir cet opus consacré au Travail : « Travail. Deux syllabes qui en imposent rien qu’à les prononcer. Travail subi, travail choisi. Travail vaille que vaille. »
Tour à tour aliénant et libérateur, valeur et enjeu, « le travail est un sujet difficile pour la littérature et singulièrement pour la poésie », constate à juste titre Isabelle Krzywrowski qui convoque en avant-propos dans un panorama historique éclairant, nombre de ceux qui de Virgile à Neruda, ont chanté et/ou dénoncé l’activité humaine. « J’ai pensé-travail-/ Jour et nuit/ ça me travaillait/ Au corps/ Jour et nuit/ Au corps à corps » (Sylvie Brès).
Car le travail, nous le louons, le cherchons, le fuyons, le subissons ou le transgressons. Mais nous n’y échappons pas, qu’on en ait, qu’on en ait eu, ou qu’on en cherche. Ici, tous ou presque racontent la violence ordinaire des jours durs, la chaîne du répétitif, le mépris des chefs.

Ecoutons-les : ils disent la galère des petits boulots « Dans les temps de-Disgrâce./ N’importe quels métiers pour / gagner sa –vie » (Ghislaine Le Dizès), l’ouvrier et son indispensable déguisement « Nous avions/ Sur les yeux/ De grosses lunettes/ De plastique/ Des gants épais/ Sur les mains/ Des chaussures/ De sécurité/ Bouts ferrés/ Aux pieds  » (Hervé Bougel), la cohorte des frontaliers : « Cinq, six, sept heures du matin, dans les petits jours gris et froids, cols relevés, pressés et furtifs, vous êtes des centaines, des milliers à sortir silencieusement des maisons…  » (Maryse Vuillermet), l’esclavage des saisonniers : « trébuchantes manœuvres dès le point du jour à l’encontre des bourrasques ; pour une poignée de roupies aveuglément livrés aux démons telluriques » (Marie-Laure Zoss), la solitude de l’équarisseur « L’aube enfile ses vieux bas à varices, fait craquer ses vertèbres, et se met en marche. Elle, prend le chemin d’hier et de demain. » (Thomas Vinau) ou les soliloques du croque-mort « Mon travail à moi c’est de mettre les gens dans des boîtes quand ils ont fini de vivre » (Lucas Ottin).
Vendeuses, étudiants-travailleurs ou caissières, dentiste, mineur, guitariste, bâtisseurs d’empire, pour tous ceux-là, il semble que, « les journées se suivent et défilent, le temps paraît suspendu » (André Bucher). Et au milieu de ce naufrage généralisé, émerge à peine la petite éclaircie du travail du paysan qui laisse « derrière lui le sillage des saisons gourmandes » (Michel Etiévent).

Pour le reste, en ces temps post-modernes, on fait du neuf avec du vieux. La laiterie trouve place dans la rotonde des vieilles locomotives : « Tu es entré dans un vieux film sans paroles. Ambiance dix-neuvième. Un roman d’un réalisme socialiste bien trempé. » (Michel Baglin). Ou bien, on ne fait plus rien sur les décombres : « Les Lorrains descendus après la casse / sur la zone industrielle de Fos-sur-mer / ont baptisé une rue / l’allée des illusions » (Mickaël Glück).
Leçon de cette levée : le poète face à la dureté des temps, c’est-à-dire des hommes, continuera à faire entendre sa musique pour éviter que « l’espoir, comme la jeunesse / ne se consume » (Abmed Kalouaz).

Et pour accompagner la noblesse de la gestuelle besogneuse, Danny Jung, en une gerbe des magistrales images, enlumine et illumine ces beaux chants de déréliction.

Jacques Ibanès

Lire aussi l’article de Georges Cathalo


samedi 2 avril 2016, par Jacques Ibanès

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