Claudine Bohi

A mots serrés

Lecture de « On serre les mots », « Voiture cinq quai vingt et un » et « Avant les mots »

Je connais Claudine Bohi depuis ma lecture de « Avant les mots » et pour l’avoir rencontrée à plusieurs reprises, dont la dernière à Limoges au salon de la Rentrée littéraire buissonnière qu’organise notre éditeur commun, Jean-Louis Escarfail, chef de train du Bruit des autres. Son dernier recueil, « On serre les mots », me parait emblématique de sa démarche et de ses thèmes.



« On serre les mots »

Ces poèmes renvoient au corps érotisé, aux peaux que l’amour satine, mais aussi au corps parlé car ici, « c’est de la chair qui est appelée et trouve son nom ». Dans sa poésie le plus souvent, Claudine Bohi se débat dans la langue, avec la langue et l’espace intime. « Il s’agit de dire avec / de parler dedans », précise-t-elle, et « d’être le dedans / aussi ».
Les mots qui « espacent l’intérieur » et vous construisent autant qu’ils vous révèlent sont en quête d’un « bruit » qui nous précède dans le ventre et sur les lèvres, pour lui donner forme et force. Le bruit du sang, du désir et de la chair palpitante, car « la langue bat contre le cœur », quelque chose qui « silence le souffle » et « déshabille les signes ». Et sans doute vous nomme intimement. Ne dit-elle pas, ailleurs (dans « La frontière est indécise » ) « Il y a en nous une lèvre / qui parle étrange / une langue connue / et que nous ignorons »  ?
En trois parties (On serre les mots / Je me tairai de face / La langue avec sa chair) c’est une relation à la fois obscure et lumineuse entre le corps et la parole qu’explore Claudine Bohi, « avec ta couleur tienne à l’intérieur ». Oui, « la langue est ce morceau de chair dans la pensée » et le corps un voyage. « On serre les mots dans les trous du corps » nous dit-elle encore : tout se joue dans l’interstice, « l’ouverture », les failles peut-être. Voilà « un geste de paroles » qui traverse les frontières corps/esprit, chair/langue comme pour nous éveiller, « nous continuer / plus vifs ».

« Voiture cinq quai vingt et un »

J’ai aussi beaucoup aimé ce livre paru il y a quelques années chez le même éditeur. « Voiture cinq quai vingt et un » , dans un joli format à l’italienne, est un long poème qui suit ses rails, voyage en longs vers musicaux dans un paysage intérieur amoureux, d’attente et de partances, « le cœur pêle-mêle dans les valises ». Une quête éperdue, rythmée, sensuelle, dans le roulis du train et les métaphores ferroviaires, avec le leitmotiv de « l’amour dure », qui insiste comme pour mieux persuader…. Une quête du « pays là qui est au fond de soi », et de celui qui est devant, comme l’amour, bref une belle énergie qui se déploie en images « pour partir où c’est là ».
Fait inédit pour un recueil de poésie contemporaine : en septembre 2008, les agents SNCF ont distribué 2000 exemplaires du recueil aux voyageurs des TER limousins, dans 20 trains au départ de Limoges.

« Avant les mots »

Les éditions Eres ont lancé une collection de poésie, « Po&psy », de petits livres sous emboitage, réalisés et illustrés avec grand soin. Comme son nom l’indique, elle s’intéresse à la poésie comme exploration de l’inconscient ou du moins de la part obscure et intime de chacun, et comme rapprochement de l’intériorité et de l’extériorité. Une dizaine de titres ont paru, signés Lorca, Guillevic, Jacques Ancet… Dans les derniers, « Avant les mots » de Claudine Bohi entremêle de façon convaincante un seul et même poème fragmenté au dessin de Magali Latil qui court de page en page.
Langage sans langage, presque : l’auteure tente de « dire » par des fulgurances et raccourcis poétiques l’approche du monde par le nouveau-né, avant que les mots ne le façonnent, cette parole, cette « langue sans personne » alors que le sujet se cherche dans la découverte du froid, du vide, au sortir du ventre chaud, et de sa propre altérité… Ce qui préfigure le sentiment obscur du manque, de la perte, de l’inachèvement, et l’impossible présence à soi, aux autres, qui seront la marque de l’humain adulte et, qui sait, peut-être la source de ses mots…

Michel Baglin



Claudine Bohi

Claudine Bohi est née, vit et travaille à Paris.
Agrégée de Lettres et poète, elle a publié une douzaine de recueils notamment chez Chambelland, au Dé bleu , au Bruit des autres, chez Po&psy Erès et aux Lieux dits. Elle collabore à de nombreuses revues françaises et étrangères. Elle a aussi travaillé à de nombreux livres d’artistes avec des peintres et des photographes.
Quelques uns de ces poèmes ont donné lieu à des compositions musicales.
Elle figure dans de multiples anthologies dont « L’anthologie de la poésie érotique » de Pierre Perret et « L’érotisme dans la poésie féminine » chez Jean-Jacques Pauvert.



vendredi 8 novembre 2013, par Michel Baglin

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« On serre les mots »


(Le Bruit des autres.
80 pages. 10 euros)



« Voiture cinq quai vingt et un »


(Le Bruit des autres.
72 pages 10 €)



« Avant les mots »


(Ères éditions coll. po&psy
70 pages. 10.50 €)



Bibliographie

Car la vie est cerise, téléphone à ton arbre (Le Pont de l’Epée, 1983)
Le Nom de la mer (Le Pont de l’Epée, 1987)
Divan (Le Pont de l’Epée, 1990)
Le Mensonge de l’aile, livre d’art avec le peintre Eva David (1999)
Atalante, ta course, prix Verlaine 1999 de la Maison de Poésie (La Bartavelle, 1999)
L’Ange fraudeur, reprend l’essentiel de ses recueils et de nombreux textes publiés en revues (La Bartavelle, 1999)
Une saison de neige avec thé (Le dé bleu, 2004)
Livre d’artiste avec le peintre Hughes de la Taille (Les deux rives, 2006)
La plus mendiante (le Bruit des autres, 2007)
Voiture cinq quai vingt et un (le Bruit des autres, 2008)
Même pas suivi de On n’en peut plus (le Bruit des autres, 2010)
On serre les mots (le Bruit des autres, 2013)
La frontière est indécise avec dessins et peintures de Germain Rœsz (ed. Les Lieux-dits. 2 rue du Rhin-Napoléon.67000 Strasbourg).

Anthologies et ouvrages collectifs :
L’Erotisme dans la poésie féminine, anthologie de Pierre Béarn (J.-J. Pauvert, 1993)
L’Anthologie de la poésie érotique, de Pierre Perret (Nil éditions, 1995)
Êtres femmes (Les Ecrits des Forges – Le Temps des Cerises, 1999)
Lignes de métro (VLB Editeur, Québec, 2002)



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