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Gérard Bocholier

« Abîmes cachés »

Une lecture de Françoise Siri

On l’imagine arpenter ses terres comme un moine en son monastère. Son chapelet, ce sont les visages oubliés dans l’ombre des bosquets. Promeneur des années oubliées de l’enfance, dans la Limagne de Clermont, Gérard Bocholier signe ici un livre sensible, en grande partie autobiographique : « Abîmes cachés » (L’Arrière-Pays, 2010).



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Le paysage de son Auvergne natale est aussi paysage intérieur chez Gérard Bocholier

C’est comme si l’on suivait le chemin des moines disparus. Dès les premiers pas dans le sentier et la visite du grenier, très vite, on est redevenu un enfant. Puis, l’instant d’après, dans le jardin, les ombres ont pris forme. On passe par la vigne, on remonte jusqu’au puy. Devant la beauté du paysage, notre pas adopte le rythme tranquille de la marche de notre guide ; notre respiration se cale au rythme des vers et des réguliers instants de prose, et, soudainement, nous réalisons que ce n’est pas dans le jardin que nous marchons, ni dans les sentiers de l’Auvergne, mais avec nos morts, dans notre marche intérieure. C’est eux que nous avons rejoints, tout doucement, sans y penser, par petites touches :

« Comme dans un rêve, surgit devant moi tout à coup un visage disparu, illuminé par la mort ou ce qui se cache derrière elle. Un paysage suit, un jardin, à une des premières heures du soir. »

Car les morts et les mots qui accompagnent Gérard Bocholier nous rendent nos morts. C’est une poésie de l’intime, tout en sobriété, et un éloge de la simplicité. Le poète s’efface derrière le sentier, les ruines, le jardin : on ne sait rien de lui, sinon qu’il est dans le paysage de son Auvergne natale – de son père et de son grand-père :

« J’aperçois à peine le dos courbé de mon grand-père. Mon bonheur est tissé de cette solitude, depuis longtemps déjà. Je le savoure. Immobile, face au doux visage sur lequel glissent lueurs et ombres, appels sourds, courants furtifs. »

Parfois les mots s’effacent, dans des instants déroutants où le poète dit l’impuissance du langage et de la littérature ; c’est qu’il veut rappeler par là la nécessité du silence : « (…) on voudrait renaître et mourir/ D’un cri perdu et retrouvé / Dans un pur noyau de silence ». D’autant que Gérard Bocholier est poète pour rejoindre les morts et la présence divine, dans une prière silencieuse qui seule permet de les entendre.
Les morts sont omniprésents, mais il ne s’agit pas d’un requiem somptueux, ni de la douceur amoureuse de « La mort d’Ase », pas davantage du sanglot intense libérant la gerbe de lumière d’« Adios Nonino ». Là, c’est une autre musique, une lumière douce éclairant le feuillage : la présence toute discrète, pour ne pas l’effaroucher, de la mère aux côtés de l’enfant aux aguets. L’enfant reste là « vaguement en attente de quelque chose ».
Quel adulte, quel vieillard — si fort soit-il — ne s’est pas retrouvé, une nuit, dans son lit, enfant orphelin, appelant en sanglots « maman » ou tout autre présence aimante ? La poésie de Gérard Bocholier console cet enfant-là que nous sommes.

Françoise Siri



Lire aussi :

« Psaumes du bel amour »

« La Venue »



dimanche 16 septembre 2012, par Françoise Siri

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Gérard Bocholier

Né à Clermont-Ferrand, en 1947, Gérard Bocholier y a longtemps enseigné la littérature française, en classe de lettres supérieures.
Originaire d’une famille de vignerons de la Limagne et franc-comtois par sa famille maternelle, il a passé son enfance et son adolescence dans le village auvergnat de Monton, évoqué dans les recueils « Le village et les ombres » (1998), et « Le Village emporté » ( à paraître, 2013).
En khâgne, il découvre Pierre Reverdy, qui détermine en grande partie sa vocation, et à qui il consacrera un essai, « Pierre Reverdy, le phare obscur ». En 1971, Marcel Arland, alors directeur de la Nouvelle Revue Française, lui remet le prix Paul Valéry, réservé aux poèmes manuscrits des étudiants. En 1976, il participe à la fondation de la revue de poésie Arpa, avec d’autres poètes auvergnats et bourbonnais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis.
D’autres rencontres éclairent sa route : celle de Jean Grosjean, puis de Jacques Réda, qui l’accueillent à la N.R.F., où il deviendra chroniqueur régulier de poésie à partir des années 90, et celle d’Anne Perrier, poète de Suisse romande.

Son activité de critique de poésie est intense : collaborations à de nombreuses revues, notamment à la N.R.F., à la Revue de Belles Lettres (Genève), au Nouveau Recueil et à Arpa dont il assure la direction dès 1984. Certains de ses articles sont réunis dans le volume « Les ombrages fabuleux » (2003). Il est membre du comité de parrainage de la revue Poetry international, To Topos, fondée aux USA en Orégon. Il préface également des recueils de poésie, en particulier l’édition française des œuvres complètes d’Anne Perrier (1996) et celle de Béatrice Douvre (1998).

Une vingtaine de livres de poèmes sont à cette heure publiés, dont huit chez Rougerie, un de ses premiers éditeurs. Le poète a reçu le prix Voronca, en 1978, le prix Louis Guillaume du poème en prose en 1987, celui de Jacques Normand de la S.G.D.L. en 1991, le Grand Prix de poésie pour la jeunesse en 1991, et, en 1994, le prix Paul Verlaine de la Maison de la poésie pour l’ensemble de son œuvre.

Depuis 2009, il se consacre essentiellement à l’écriture de psaumes. Un premier volume, « Psaumes du bel amour », a paru en 2010 aux éditions Ad Solem, préfacé par Jean-Pierre Lemaire . Un deuxième volume paraît à l’automne 2012 chez le même éditeur, sous le titre « Psaumes de l’espérance », préfacé par Philippe Jaccottet.
En novembre 2012, paraît chez Arfuyen « Belles saisons obscures ».



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