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Jean-Michel Bongiraud

Bongiraud ou le flux verbal.

Lectures de Lucien Wasselin.

La bibliographie de Jean-Michel Bongiraud comporte des recueils de poèmes, des essais, et même un roman… C’est dans la dernière période que Bongiraud abandonne, à l’occasion, le poème qui avait sa ferveur exclusive jusqu’alors. Non qu’il ne se soit, par le passé, intéressé à autre chose : c’est un revuiste depuis 1992 (« Parterre verbal », puis après une interruption de quelques années « Pages insulaires » qui a cessé de paraître fin 2012) mais surtout il a écrit de nombreux articles pour diverses publications…



Le dossier qui est ici consacré à Jean-Michel Bongiraud se centre sur quelques livres récents : un essai, trois recueils de poésie et un roman. L’hypothèse qui est faite, c’est que l’essai « La Poésie et nous » (Éditions Corps Puce, 2012), venant après poèmes et articles, donc après une expérience aux multiples aspects, peut éclairer ses autres ouvrages et, plus particulièrement, ses livres de poésie.

La poésie et nous

Cet essai succède à un autre, plus politique, publié en 2011 chez Éditinter. Il se resserre sur la poésie que Jean-Michel Bongiraud examine de différents points de vue (l’existence, la création, les types de poésie, l’édition, les manifestations et autres salons…). Mais il n’oublie jamais de mettre en relation ses remarques avec le contexte socio-économique dominant. Ce qui donne lieu à une belle défense et illustration de l’actualité et de l’utilité de la poésie. Je relève ces mots : « … l’homme cherche au travers de la poésie, aussi bien la rencontre avec lui-même, et en ce sens la vérité peut être efficace, que ce qui le meut à travers les "forces" qui l’environnent ». Qui, peut-être, s’appliquent à sa démarche poétique. L’action du poète, ajoute-t-il plus loin, « se situe dans la mémoire cachée de l’individu, dans le secret de son être ».

(J-M Bongiraud, « La Poésie et Nous », Éditions Corps Puce, 112 pages, 10 €. Chez l’éditeur : 27, rue d’Antibes. 80090 AMIENS)

L’herbe et le néant.

Dix poèmes de sept vers chacun : un sizain et un vers final clairement séparés. Les neuf premiers poèmes commencent par les mêmes mots « Tu dis : ». Le dixième commence par « Je leur dis : », comme s’il s’agissait de répondre aux propos précédents. Une plaquette en forme de dialogue et de questionnement dont le titre rappelle (avec humour ?) celui d’un célèbre ouvrage de Jean-Paul Sartre. (Est-ce un hasard si Jean-Michel Bongiraud dans La Poésie et nous trace un parallèle entre la philosophie et la poésie ?) Mais c’est le mystère de l’être qui se dit : le poème est haché par la ponctuation, des accords grammaticaux ne renvoient apparemment à rien (du moins le lecteur s’interroge-t-il). Et la ponctuation multiplie le sens du vers selon qu’on la conserve ou la supprime… Le réel ne se donne à lire qu’au prix d’un effort semble affirmer Jean-Michel Bongiraud. Curieusement, une image du monde qui ne se laisse pas dire apparaît. Et qui renvoie à ces mots de Bongiraud à la fin de son essai : "… je sais la difficulté à partager la lecture d’un poème, à découvrir et comprendre le poète et de trouver à travers les mots qu’il nous adresse ce qui nous porte au plus profond de nous-mêmes". L’herbe, mot concret et polysémique, pour remplacer l’être ? L’herbe serait-elle la forme la plus humble de l’être ?

(J-M Bongiraud, « L’herbe et le néant », réédition Verlag Im Wald, mai 2011. Traduction en allemand de R_üdiger Fischer. Non paginé, 4 €. Verlag Im Wald, Doenning 6. D 93485 Rimbach. Allemagne.)

L’herbe passagère

Ce recueil est composé de trois parties distinctes et bien structurées. Tout d’abord 19 poèmes de sept vers où apparaissent dans chacun, plus ou moins isolément, les termes terre, eaux ou monde. Puis 46 poèmes de dix vers où les mêmes termes sont regroupés dans un vers "flottant" qui n’est jamais situé dans le début ni la fin du poème. Et enfin 17 poèmes de sept vers à nouveau où les mêmes termes sont repris de manière aléatoire. Dans les poèmes de la première partie, les six premiers vers forment un sizain clairement identifié dans la mesure où ils donnent à lire une description du monde (tant naturel qu’humain), le portrait d’un peuple asservi à un pouvoir assimilé à une « mécanique destructrice », alors que dans le vers final apparaît le poète, s’adressant à ce peuple ou à son lecteur, qui dit sa révolte et son projet : « Je prends sur moi de porter vos mots et votre pollen ». Le Je est omniprésent dans la deuxième partie. Jean-Michel Bongiraud dit la raison d’être de son poème : « je radiographie le peuple et ses outils ». Le poème ne change sans doute pas le monde mais le monde ne changera pas sans l’éclosion d’une parole nouvelle que peut porter le poème. Politiquement, Jean-Michel Bongiraud précise les choses : « une herbe anarchiste est en latence dans ma paume » ou « Je clame l’irrespect du pouvoir » ou encore « l’économiste devenu une sangsue sur mon ventre ». C’est toute la société occidentale qui est ainsi passée en revue… Dans la dernière partie, chaque poème commence par alors. Elle peut se lire comme la conclusion d’un long réquisitoire dressé dans ce qui précède… Advient alors un monde nouveau où « les poèmes détrôneront les marchands ».
Le lecteur attentif remarquera au fil du recueil de nombreuses allusions aux précédents livres de Bongiraud : au bout de mes orteils, le livre des silences, les abeilles, parterre verbal, mots du jardinier, un livre pour la pluie, apesanteur fiscale (rendez-vous sur la bibliographie de l’auteur). Ce qui tend à prouver la cohérence de l’œuvre en train de s’élaborer… Que retenir de ce dispositif qui ressemble à un triangle dont les trois sommets seraient le monde naturel, la société des hommes et le poète confronté aux mots ? Qu’il s’agit pour Jean-Michel Bongiraud de confronter les mots les uns aux autres pour en faire jaillir l’étincelle atteignant le lecteur au plus profond de lui-même, l’étincelle susceptible de mener à la prise de conscience de la nécessité de changer le monde… Parlant de l’image, n’écrit-il pas dans La Poésie et nous  : "Et avec l’émotion, il y a l’imagination dont votre cerveau a été pris, happé par une sorte de vertige tant cette juxtaposition de mots apparemment incohérents dans leur relation vous a foudroyé !"

(J-M Bongiraud, « L’herbe passagère », Éditinter, 92 p, 12 €. Sur internet et chez l’éditeur : BP 15 ; 6 square F Chopin. 91450 SOISSY-sur-Seine)

Je n’en dirai guère plus

Une soixantaine de poèmes comme autant de signes dans le vent, de cris qui déchirent le silence et trouent le consensus ambiant. Non que le ton de ce recueil soit péremptoire, au contraire ce livre est celui des interrogations et des doutes même si demeure une certitude : la société actuelle est insupportable. Jean-Michel Bongiraud livre ici certainement ses poèmes les plus personnels, les plus confidentiels accessibles directement à la lecture. Pas d’idéalisme béat dans les propos, mais peut-être quelque chose comme l’écho d’une souffrance intime : « Depuis quand les hommes / sont-ils devenus si durs ». Il note le manque de solidarité, remplacée par une compassion mercantile comme soupape de sécurité à l’ordre du monde. Mais il persiste à appeler de ses vœux un monde meilleur : « qu’y a-t-il de plus merveilleux / que cette vision du futur / un monde loyal et gracieux / une terre joyeuse un univers paisible ».
Comment dès lors habiter un monde inhabitable ? Par la lucidité du poème et la lutte. Le poème remet en cause l’unanimisme dominant même si Jean-Michel Bongiraud se demande « ce que cherche à dire [le] poème ». C’est tout un art de (sur)vivre qu’il expose, un art de vivre à appliquer dans ce monde de la compétition et de la consommation qui est le nôtre… Le ton se fait parfois prophétique : « On fera peut-être un jour / rire tout l’univers…. ». Mais Bongiraud ne désarme pas, ce nouveau recueil s’inscrit dans la lignée des précédents, ce qui lui fait affirmer in fine « J’ai écrit plusieurs livres / pourquoi dois-je continuer de le faire »  : c’est qu’il se situe, modestement, à la place qui lui imposée, dans le concert du vivant ; quand la poule cesse son vacarme, il peut recommencer le sien.
Alors, il ne pourrait écrire sans le doute, comme il le dit très justement dès les premières pages. Le poème est irremplaçable : « … des mots me sont venus / comme une surprise / à laquelle je ne croyais plus ». La vie est un effort pour ne pas suivre le troupeau. Sans doute n’y a-t-il pas de réponse (simple tout au moins), mais comme l’affirme le dernier poème : il faut continuer. Et peut-être ici faut-il se souvenir de ces mots de Philippe-Auguste Jeanron qu’Aragon plaçait en exergue de l’épilogue de son cycle romanesque Les Communistes  : « L’avenir, la victoire et le repos ne nous appartiennent pas. Nous n’avons à nous que la défaite d’hier et la lutte de demain ».

J-M Bongiraud, « Je n’en dirai guère plus ». Éditions de l’Atlantique, 46 p, 14 €. Chez l’éditeur : BP 70041. 17102 SAINTES CEDEX.

Déviations

« Déviations » est une fable philosophique en trois parties et un épilogue qui obéit, presque, à la règle des trois unités du théâtre classique. Dans ces parties, l’époque est la même (le mois d’octobre), le lieu est le même (une place avec son étrange maison et une prison) et l’action est presque la même : la réparation d’une voiture, l’irruption des forces de l’ordre sur la place, l’arrestation (pour des motifs relevant de l’arbitraire) de divers personnages. Mais cela se déroule différemment dans les trois récits et c’est là que l’élément philosophique intervient, ce que Jean-Michel Bongiraud appelle des déviations qui expliquent les différences… Méditation donc sur le destin qui est à la fois hasard et nécessité, mais également sur l’écriture romanesque qui donne naissance à trois versions de la même histoire dans ce court roman (même pas quatre-vingts pages !).
Jean-Michel Bongiraud dénonce dans ce qui s’apparente à une parabole, l’hypocrisie des démocraties occidentales (et de leurs ersatz), caractérisées par un bipartisme policé, malgré les apparences, qui donne lieu à une alternance factice. Ces "démocraties" ne tolèrent une opposition radicale que si elle reste sans échos dans le public (et singulièrement lors des élections), sinon c’est la répression aveugle, pour l’exemple, pour l’édification des masses. On pense ici à l’affaire de Tarnac, on pense aussi à Louise Michel…
Mais Bongiraud ne donne pas de leçon. La fin de son roman est significative : ce que cache la maison étrange n’est pas révélé. C’est sans doute notre liberté de faire ce que nous décidons qui est ainsi signifiée. Reste alors, puisque l’auteur parle de la lucidité du poème, une belle question : Que faire, (avec la lucidité) ? Beau programme théorique à imaginer…

J-M Bongiraud, « Déviations ». Éditions Alzieu, 84 p, 12 €. (Éditions Alzieu. BP 232. 38522 Saint Égrève Cedex.
Lucien Wasselin.



Lire aussi :

« De la nécessité d’écrire face à l’impossibilité de changer le monde »



samedi 26 janvier 2013, par Lucien Wasselin

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Jean-Michel Bongiraud

Jean-Michel Bongiraud est né en 1955, et vit dans le Jura. Il a publié la revue Parterre verbal de 1992 à 2001, puis a fait paraître, à compter de Juin 2008, le bimestriel Pages Insulaires. En 2013, il fera paraître le journal Fermentations, publication ouverte à l’actualité et à la réflexion.
Il a publié une quinzaine d’ouvrages chez différents éditeurs, des poèmes ou des articles dans différentes revues Verso, Décharge, Comme ça et autrement, Remue-Méninges, Comme en poésie, Traces, La Nouvelle Tour de Feu, Traction-Brabant, Le cri d’Os, Poésie-Première, Rimbaud Revue, Diérèse, Comme un terrier sous l’igloo… mais aussi dans Le Monde Libertaire ou le mensuel Alternatives Libertaires. Récemment un essai politique et social « L’empreinte humaine » a été publié par Editinter, « La poésie et nous » aux éditions Corps Puce, un recueil « Je n’en dirai guère plus » aux éditions de l’Atlantique.
Enfin, un premier roman « Déviations » aux Editions Alzieu fin 2012.



Bibliographie succincte

A la fin du cri, Encres vives, 1993.
Les fruits de l’alphabet, Encres vives, 1995.
Intérieurs, Clapàs, 1997.
Les mots du jardinier, Editions du Nenon, 1997.
Mots d’atelier, Le Dé bleu, 1997.
Mouvements, Encres vives, 1997.
Fermentations poétiques, Editinter, 1998.
Les mots du manœuvre, L’Epi de seigle, 1998.
Apesanteur fiscale, Editinter, 2000.
Le cou de la girafe, L’Amourier, 2001.
Les mots de la maison, Gros Textes, 2001.
Le livre des silences, Editinter, 2001.
L’ombre de la bêche, Editions Alain Benoît, 2001.
La noisette n’a pas son pareil pour ouvrir l’esprit, L’Epi de seigle, 2003.
Pages insulaires, Gros Textes, 2004.
Du bout de mes orteils, Editinter, 2005.
Abeille(s), Editions des Vanneaux, 2006.
Un livre pour la pluie, Editinter, 2007.
Pour retendre l’arc de l’univers, Gros Textes, 2007.
L’herbe passagère, Editinter, 2009.
Arpège, Editinter, 2010.
Mains, Encres vives, 2010.
Sang et broussailles, Rafael de Surtis, 2010.
L’empreinte humaine, Editinter, 2011.
L’Herbe et le néant, Verlag Im Wald, 2011.
Je n’en dirai guère plus, Editions de l’Atlantique, 2012.
La Poésie et nous, Editions Corps Puce, 2012.
Déviations, Editions Alzieu, 2013.


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