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Les critiques de Lucien Wasselin

Chemins de lecture 2012

Lucien Wasselin est poète, auteur d’une douzaine de recueils, publiés notamment au Dé Bleu. Mais c’est aussi un infatigable critique qui a multiplié les collaborations, articles, notes critiques, chroniques et dossiers dans ses domaines de prédilection : poésie, littérature générale, arts plastiques, musiques... et pour de nombreux journaux et périodiques.
Revue-texture a aussi le grand plaisir d’accueillir ses notes de lecture.



Christophe Dauphin : « L’ombre que les loups emportent »


Pourquoi faut-il que je sois insatisfait, une fois la dernière page de « L’ombre que les loups emportent » tournée ? Et tant pis si cette chronique est écrite à contre-courant des propos laudateurs que je lis ici ou là, parfois sous la plume de critiques que j’estime… Et pourtant, j’avais apprécié en 2000 « Le Cinquième Soleil »
J’aime le ton libertaire de Christophe Dauphin quant il n’est pas poussé jusqu’à sa caricature, j’aime cet éloge d’une révolution non bureaucratisée, j’aime ce goût de l’image quand il ne part pas dans tous les sens… qu’on trouve dans cette anthologie. Car il s’agit ici d’une anthologie qui réunit une quinzaine de suites de poèmes jamais publiées (à ma connaissance) car leur liste ne correspond en rien à la bibliographie finale du poète présente en fin de volume. L’ensemble va de 1985 à 2000 et court sur plus de 450 pages. Dans sa préface, Jean Breton souligne l’inscription de la poésie de Dauphin dans la tradition surréaliste en même temps que son goût de l’image. Si les références à André Breton sont explicites dans ce recueil, il est d’autres passages qui ne vont pas sans poser de problèmes. Ainsi ces deux vers, « Elle marche dans mon regard / Si je suis né c’est pour la connaître »  : le premier renvoie au vers initial de L’Amoureuse ( Capitale de la douleur , 1926), « Elle est debout sur mes paupières » et le second à la fin de Liberté ( Poésie et Vérité , 1942), « Je suis né pour te connaître »… De même, ce tercet de Christophe Dauphin « Ton absence / Fait de moi / Un homme inachevé » fait irrésistiblement penser à ce vers de Paul Eluard « L’amour c’est l’homme inachevé » ( La Vie immédiate , 1932)…
Par ailleurs, Christophe Dauphin revendique un art de vivre émotiviste. Ce qui lui fait écrire : « la poésie ne naît pas des mots / mais d’une très profonde situation humaine », ce qui ne l’empêche pas, quelques pages plus loin de noter cette belle image qui vient contredire le distique précédent : « métaphore : coup de revolver mental ». La poésie naît ici des mots, leur agencement est subtilement chargé de poésie ! Contradiction ? On pourrait ainsi continuer longtemps. Juste un mot pour en terminer : Dauphin se laisse sans doute emporter par la vulgate anti-aragonienne. Car comment expliquer ces vers : « Et ce con d’Aragon / Qui chante Staline et sa moustache d’urine »  ? Ce n’est pas Aragon qui a écrit une « Ode à Staline » mais… Paul Éluard ! D’où cette question ; Dauphin a-t-il lu, sérieusement lu, « Le Roman inachevé »  ?
Tout cela est bien dommage car ce livre présente de belles réussites… Il aurait gagné à être revu pour éliminer de telles scories. En l’état, il reste une pièce dans le débat poétique qui dure depuis des années…

(Christophe Dauphin, « L’ombre que les loups emportent ». Les Hommes sans épaules éditions, 476 pages, 22€.)



Marc Dugardin : « Quelqu’un a déjà creusé le puits »


Paul Valéry l’énonçait : « Les dieux gracieusement nous donnent pour rien tel premier vers ; mais c’est à nous de façonner le second ». Marc Dugardin reprend à sa façon ces mots de Valéry pour signaler qu’il ne sait pas où son écriture va le conduire : « un trajet dont je ne sais rien ». Aucune inquiétude cependant à avoir devant l’inconnu car nous sommes inachevés. Marc Dugardin le dit clairement en énonçant son projet poétique : « une légende pour dire l’inachèvement que nous sommes ». Il s’agit alors de « donner sa chance à ce qui vient ».
ll ne faut pas dès lors s’étonner de lire des poèmes minimalistes, le chant se réduit à peu, même si Marc Dugardin reste paradoxalement attentif à la musique et aux musiciens (qu’ils soient compositeurs ou interprètes), comme si l’important était de capter l’éphémère ou l’impalpable. C’est ainsi d’ailleurs qu’il faut comprendre ce vers « faire dire [à la musique] ce que cherchent nos mots ». Il ne faut donc pas s’attendre à lire des poèmes où le réel s’affirme ou se célèbre, la poésie de Marc Dugardin est une poésie de la recherche spirituelle, de la quête perpétuelle. C’est d’ailleurs cette quête qu’il interroge. Quoi de plus naturel alors que de lire ces deux versets : « ce matin, j’ai vu dans mon miroir le masque d’un homme terrible, heureusement il portait une muselière // sans doute que l’homme de bonne volonté ne demandait lui aussi qu’à apparaître, dans la douce violence des gestes de la toilette matinale ».
C’est cette dualité de l’être qui désarçonne le lecteur, cette poésie fortement ancrée dans le quotidien mais qui erre sur des sentiers métaphysiques qui le troublent…

(Marc Dugardin, « Quelqu’un a déjà creusé le puits ». Rougerie éditeur, 72 pages, 11 €. En librairie ou chez l’éditeur (7, rue de l’Echauguette. 87330 Mortemart).



Kijno : « Apocalypse 2000 »


L’amateur d’art connaît l’amour que Kijno a toujours porté à la poésie, il se souvient peut-être de l’exposition « Les poètes du surréel » à la galerie de L’espace 1789 à Saint-Ouen en 2002 où Kijno abordait la question de la relation peinture-poésie… On ne compte plus ses collaborations avec les poètes (Bernard Noël, Salah Stétié, Geneviève Raphanel, Henri Kréa, André Rochedy, Daniel Leuwers, François Xavier … pour ne citer que ceux-là, dans le plus beau désordre) ni ses travaux célèbres ayant pour point de départ des poètes ou des recueils (Aragon et « Brocéliande », Ponge et « Le Parti-pris des choses, » Tzara et les « 70 variations psychanalytiques sur Tristan Tzara », Neruda et le « Mémorial de l’Ile noire »…). Aragon, justement : le travail de Kijno sur le recueil « Brocéliande » est révélateur de sa méthode. Kijno choisit pour chacun des sept chants que comporte le poème d’Aragon quelques vers qu’il met en scène picturalement pour constituer un « Manuscrit à peintures froissées », aujourd’hui conservé au Moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult-en-Yvelines.
Ce qui est moins connu, c’est son approche de « L’Apocalypse de saint Jean », un texte poétique fondateur de notre culture et de notre imaginaire. Là encore, Kijno crée son livre à partir d’un texte donné… Dans les années 78-79 alors que la maladie l’empêche de peindre, il (re)lit l’Apocalypse de Jean de Patmos en pensant à la tapisserie de Lurçat qui orne le chœur de l’Église d’Assy et il dessine, souvent sur papier noir, 50 planches de format 60x55 cm. Des vaporisations, des collages viennent compléter le dessin. Chaque planche naît d’un fragment de sa lecture qui sert de légende. La galerie Régis Dorval a eu l’heureuse idée d’éditer un portfolio de 40 estampes numériques de Kijno à partir de ces travaux originaux. D’un format 31x40 cm, imprimées sur un papier 350 grammes, elles sont regroupées dans un coffret toilé numéroté et signé par l’artiste ; elles sont accompagnées d’une préface de Kijno qui explique l’origine et le sens de son travail. Le titre de l’ouvrage alors s’éclaire : Kijno voit l’an 2000, non dans une perspective millénariste, mais comme « la source d’où jaillirait l’espoir d’un futur apaisé où l’amour vaincrait la haine, comme on peut le voir dans la tapisserie de Lurçat, avec la femme couronnée d’étoiles, enceinte de l’enfant-sauveur qui repousse le dragon aux sept têtes… »
Ce magnifique ouvrage sort au moment où Kijno nous a quittés dans la nuit du 26 au 27 novembre 2012. Mais il a eu le temps d’en feuilleter un exemplaire, comme il a eu le temps de me dire au téléphone combien il était heureux de cette parution qui allait permettre au plus grand nombre de découvrir cette série. Il faut espérer que les bibliothèques publiques joueront pleinement leur rôle…

Kijno, « Apocalypse 2000 ». Edition Galerie Dorval. L’un des 300 exemplaires : 390 € jusqu’au 15 décembre 2012 ; au-delà de cette date, l’ouvrage sera vendu 490 €. Galerie Dorval, 27 bd de la Liberté ; 59000 Lille. (tel : 03 20 54 90 65, courriel : rdorval@wanadoo.fr)



Guénane : « La ville secrète »


Ce n’est pas un hasard si Guénane se présente de la manière suivante : « La ville de Lorient ayant été détruite, Guénane est née au cœur de la Bretagne à Pontivy ». Phrase qui dit le manque. « La ville secrète » est donc le livre de ce manque. « Exode / Enfant née en exil / amputée de sa Ville ». Mais il faut du temps pour que le lecteur puisse nommer cette ville, ce manque. L’on sait très vite que la ville secrète est envahie par les nazis un vingt-et-un juin à dix-huit heures. Mais de quelle ville s’agit-il dès lors que l’on ne connaît pas la biographie de Guénane ? Peu à peu les choses se précisent au fil de la lecture de ces brefs poèmes ; les indices sont jetés comme cailloux tout au long du recueil : il y a une base navale dans la ville, ici quelques vers rappellent les bombardements alliés sur la base et la ville, là enfin une devise, Ab Oriente Refulget (de l’Orient lui vient son éclat), qui laisse deviner le nom de la ville…
« Toute écriture masque un secret » , écrit Guénane, le titre du recueil s’éclaire alors que le nom de la ville est dévoilé trois pages plus loin. Tout le recueil oscille entre une vision apocalyptique (bombardements, ruines, panzers, crocs, sanctuaire féroce…) et une autre édénique où se dresse une ville de rêve et de paix aux mots exotiques. C’est sans doute là que la mère a joué un rôle, elle qui aime « ces noms de pluies diluviennes ». Dès lors, Guénane se « souvient » qu’elle est née « sur un matelas d’exil / étrangère à [elle-même] / orpheline / d’une ville qu’[elle ne connaît] pas ». Mais il serait vain de vouloir résumer cette suite de poèmes. Par petites touches, Guénane dresse les ruines de la ville et la nostalgie qui ne l’a jamais quittée mais qui se transforme à l’occasion en révolte : ainsi dans ce poème qui énumère quelques-unes des villes détruites par les guerres. Une litanie, une « étrange ligne de sépultures »… Le manque oui, mais un manque qui ne renvoie pas à l’ego, qui s’ouvre à l’universel.
Dès son premier poème, Guénane a ce beau vers qui vaut définition de la poésie : « l’art d’aller à l’essentiel ». C’est ce qui se vérifie par chaque poème…

(Guénane, « La ville secrète ». Rougerie éditeur, 88 pages, 13 €.)



Georges Châtain : « Poésie-journal ».


Georges Châtain, plus connu comme journaliste dans l’audio-visuel que comme poète, regroupe dans une anthologie, « Poésie-journal » , des recueils ou des suites de poèmes, publiés de 1956 à 2010. Mais c’est la même curiosité à l’égard du réel qui s’exprime dans ces poèmes que dans ses films. Un réel qui ne l’oblige pas à la sacro-sainte objectivité car la poésie ici n’existe pas sans - et tant pis si le mot est aujourd’hui démonétisé- un certain engagement. C’est sans doute ce qui fait l’intérêt de cette œuvre poétique tant elle évite la propagande, le slogan ou le mot d’ordre sans jamais occulter d’où ça parle. On retrouve l’histoire dans ces poèmes, une histoire qui n’est pas aseptisée (car encore aujourd’hui les nostalgiques de l’Indochine ou de l’Algérie française veulent en découdre, au moins sur le plan symbolique... !) : Georges Châtain prouve par l’écriture qu’une vision apaisée du passé n’est que billevesée.
Une poésie qui se souvient de la Commune de Paris et de la Semaine sanglante, du Métro Charonne, de Rosa Luxemburg et de bien d’autres mais qui n’oublie pas « l’amante nue sous les vétivers et velours » ou la fille « sculptée des ombres de la nuit ». L’éphémère n’existe pas (ou plutôt n’existe que si l’on en a décidé ainsi), la poésie immortalise ces moments comme elle immortalise l’impression que fait l’événement historique sur chacun de nous. Dés lors, c’est affaire de choix et affaire de langue. Le principal mérite de cette anthologie est bien de rappeler, dans notre époque de consensus mou et de décérébration généralisée, qu’une telle langue fut et qu’elle est toujours possible. Muriel Mingau, qui signe la préface, écrit de la poésie de Georges Châtain qu’elle « témoigne de sa grande tendresse pour les hommes, tendresse où brille aussi tout l’éclat de sa lucidité ».
Et Georges Châtain ajoute in fine : « Collages littéraires : emprunts à Bertolt Brecht, Herman Melville, Omar Khayyam, Karl Marx, Friedrich Engels, Gabriel Péri ». Peut-on rêver meilleurs compagnons ?

(Georges Châtain, « Poésie-Journal ». Le Bruit des Autres éditeur, 144 pages, 15 €.)



Hugh Morris : « L’amour mode d’emploi »


Morris est un patronyme commun, l’écrivain Hugh Morris est un illustre inconnu : il est l’auteur de deux livres exhumés de l’oubli dans lequel ils étaient tombés à juste titre : « Art et technique du baiser » et « L’amour mode d’emploi » republiés en traduction française par Alidades dans sa collection (bien nommée) Trouvures. « L’amour mode d’emploi » date de 1936, on pense à un canular tant ce petit ouvrage est décalé par rapport aux comportements et aux débats actuels. Mais il fait aussi penser aux livres pratiques dont certains éditeurs encombrent les rayons librairie des grandes surfaces : psychologie de bazar, recettes de rebouteux et autres traités de mystique de supermarché… Je ne sais pas si le titre, par sa proximité avec l’oulipien « La Vie mode d’emploi » de Georges Pérec, s’explique par une facétie du traducteur, en tout cas il correspond bien aux pages désopilantes qu’on découvre.
Composé de 31 articles précédés d’un Avant-propos, c’est un monument d’humour involontaire, ne serait-ce que par sa prétention à révéler les « secrets dans l’art de séduire et de gagner le cœur de l’être aimé »  : on reconnaît là le pragmatisme d’une certaine pensée nord-américaine ! Dans son Avant-propos, l’auteur annonce fièrement son modernisme, prétendant s’affranchir du « joug puritain ». Un exemple de modernisme : le baiser. Morris, après une digression sur l’époque victorienne, renvoie à son livre L’art du baiser  ! Un tel pensum ne se résume pas : l’amour conduit au mariage, à la famille ; le discours est convenu à souhait et d’un ridicule roboratif. Quelques mots extraits de la quatrième de couverture : cette « approche du sentiment amoureux, farcie de références approximatives ou douteuses, empile les poncifs les plus éculés dans un style péremptoire et complaisant dont la légèreté est loin d’être la première des vertus ». Tout est dit dans ces mots.
A lire ce document cocasse et grotesque, on finit par penser que Christine Boutin est une gauchiste débridée !

(Hugh Morris, « L’amour mode d’emploi ». Alidades (collection Trouvures), 44 pages, 5,50 euros. Alidades ; 1, place du Port. 74500 EVIAN-les-BAINS).



Francis Combes : « La barque du pêcheur »


Pour reprendre une expression qui revient comme un leitmotiv, comme un refrain (car le chant n’est pas absent de cette poésie) dans un des derniers poèmes de ce recueil, Francis Combes écrit « le poème de la vie réelle », ce qui fait dire à l’un des protagonistes qui traversent ces vers, « Tu es le dernier poète socialiste », le mot socialiste n’étant pas à prendre dans son sens social-démocrate actuel…
Une poésie profondément inscrite dans l’histoire et dans la tradition du poème reportage de Nazim Hikmet. Sont ici réunis des poèmes nés de divers voyages dans les pays arabes ces dernières années, des poèmes très souvent longs et regroupés en suites. Francis Combes y mêle réflexions politiques, vers narratifs et métaphores, pour faire une poésie qui se veut à l’opposé d’un « cri dans le désert / à la porte d’un hyper marché ». Il n’écrit pas pour les esthètes, on pense parfois aux vers de Gabriel Celaya, à « La Poésie est une arme chargée de futur ». Mais l’image sait être violente et faire mouche car Francis Combes tire à vue sur les agresseurs du peuple de Ramallah : les soldats sont « comme des crabes qui sortent la nuit pour attaquer / et retournent se cacher sous les rochers ».
Si le titre du recueil, « La barque du pêcheur » , fait référence à la Barque du soleil de la cosmogonie égyptienne antique, c’est à une autre cosmogonie que donne naissance Francis Combes, celle qui secoue les pays arabes depuis quelques années. La lucidité traverse ces vers, Francis Combes ne gomme pas les contradictions qui sont à l’œuvre contrairement aux commentateurs politiques qui s’enthousiasment facilement pour les révolutions arabes ou s’indignent vertueusement des crimes commis par tel ou tel pouvoir aux abois pour mieux masquer leur défense de l’ordre mondial et du capitalisme : on pense alors au « Guêpard » de Lampedusa et à son célèbre mot « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». Mais Francis Combes ne ferme pas la porte à l’avenir, il sait que l’histoire est faite par les hommes, dans des conditions données et que tout est possible. Pas d’opportunisme mais une attente tendue et teintée d’espoir : « Que va-t-il se passer ? / Mektoub… / Les petits voleurs vont se mettre à courir dans les rues / Et les plus grands / vont courir les chancelleries / pour voler au peuple / sa révolution ». En fin dialecticien, Francis Combes remet sur ses pieds la réalité, cette réalité qui ne correspond pas à celles des agences de voyage ou des discours intéressés des politiciens. Mais il n’oublie jamais la poésie, il ne sombre pas dans la propagande. Avec « Beyrouth, le guerrier et le troubadour », le lecteur se souvient du « Fou d’Elsa » d’Aragon. Francis Combes y mêle vers, vision contemporaine de Beyrouth, rappels historiques, méditations sur la poésie amoureuse arabe et ses représentants mise en regard de celle des troubadours… dans le but de mettre en lumière une sorte de fraternité poétique entre les hommes de cultures différentes. Une poésie à hauteur d’homme, pour reprendre une expression convenue…

(Francis Combes, « La barque du pêcheur », illustrations d’Edmond Baudouin. Éditions Al Manar, 134 pages, 17€.)



Gérard Bayo : L’anti-formatage


Lucien Wasselin a lu « Gérard Bayo, un poète pour demain » qui vient de paraître.



Nicolas Gille : « Un ciel simple ».


Je hais la merdonité comme la tradition aveugle ; quand j’ouvre un recueil de poèmes, je veux être surpris : par une langue qui se joue des codes (passagers) de la modernité ou de la tradition, par une sensibilité, par un présence au monde que je vis, par une originalité, par une tonalité, que sais-je encore… C’est dire que je suis ouvert à tout ce que je reçois en service de presse mais si des livres me tombent des mains dès qu’ouverts, c’est sans appel. « Un ciel simple » de Nicolas Gille est de ceux qui m’ouvrent les yeux, malgré un bandeau qui annonce que ce livre a reçu le Prix Hérédia 2012 de l’Académie française. Hérédia ? Un vieux souvenir scolaire de sonnets bien tournés (« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal », etc…, un beau sujet de commentaire de textes pour le bac…). L’Académie française ? Un groupe hétérogène qui compte en son sein quelques bien piètres écrivains et j’ai toujours en tête les mots prêtés à Aragon quant à son éventuelle candidature à la vénérable institution : « Je n’ai pas l’habitude de m’essuyer les pieds sur tous les paillassons »… Mais j’avais lu, il y a quelques années, « Dans la main de l’aube », de Nicolas Gille, qui avait alors retenu mon attention. Aussi est-ce sans prévention, que j’ai ouvert « Un ciel simple »…
Dans son Avant-poème, Nicolas Gille décrit très précisément le patron utilisé pour ces poèmes : le sixain, l’impair (principalement des ennéasyllabes), la rime féminine… À quoi il faut ajouter la disposition de ces rimes dans le poème : des rimes embrassées dans une organisation particulière due au sixain (ABCCBA)… Quant au vers ennéasyllabique (9 pieds), on le trouve aussi bien chez Jorge Guillén que chez Victor Ségalen - pour ne citer que ces deux poètes - : c’est en dire la souplesse… Mais que fait Nicolas Gille de cet outil qu’il s’est imposé ?
Le recueil est divisé en 5 suites de 9 sixains, il s’ouvre et se ferme sur un poème hors suite. Nicolas Gille s’intéresse aux éléments (l’air, l’eau…), aux sentiments élémentaires comme l’espoir, au paysage… Il s’efforce de capter le paysage ou l’instant et chaque poème est alors un petit tableau non sans profondeur. On pense parfois à Guillevic par ce regard porté sur le monde et la matière.
La rime (sans doute est-ce un effet de la symétrie imposée par le sixain) se fait discrète, sauf pour les deux vers centraux. Elle est tout cas plus « naturelle » que dans son recueil « Dans la main de l’aube » où le mot était volontiers coupé. Ici, c’est le groupe nominal qui l’est pour placer, par exemple, le déterminant à la rime renvoyant ainsi le substantif en début du vers suivant. Il y a ainsi une contradiction entre le fil du discours, de la pensée et la diction qui a tendance à mettre la rime en relief par un bref arrêt. Cette tension permet à Nicolas Gille de mieux ciseler les lambeaux de réel ainsi captés. Un usage particulier de la ponctuation (absence de majuscule en début de poème et de point final, seulement des virgules et des majuscules dans le corps du poème) signifie qu’il s’agit bien de pièces prélevées sur un corpus sans fin ainsi mis en forme pour plus de lisibilité.
Le dernier poème du recueil résume bien le projet de Nicolas Gille : capter librement la totalité du monde tout en pariant sur une écriture originale et optimiste. Cette liberté est parfaitement exprimée dans un vers : « tout le contraire d’un homme-lige ». De fait, Nicolas Gille se situe par sa pratique de la poésie à l’opposé de tout langage convenu.

(Nicolas Gille, « un ciel simple ». Editions du Petit Pavé, collection Le Semainier ; 86 pages, 12 €. (Chez l’éditeur ; BP 17, Brissac Quincé. 49320. SAINT-JEAN des MAUVRETS.)
Note : Exergue de François Cheng, dédicace à François Cheng… dans ce recueil. Il faut aussi signaler le n° 1000 de la revue Europe. On y trouve, dans l’Abécédaire publié pour l’occasion à l’article Âme, un entretien de François Cheng qui répond aux questions de Nicolas Gille…



Jean-François Mathé : « Chemin qui me suit » précédé de « Poèmes choisis (1987-2007) ».


Ce recueil, comme son titre l’indique, est double : une anthologie précède un recueil inédit.
Jean-François Mathé s’explique dans son « Avertissement » sur les raisons de son choix : il a été guidé par un souci d’unité, ne sont retenus que des poèmes de la période 1987-2007 qu’il considère comme celle de « la maturité de [sa] poésie ». « Je me retrouve moins, aujourd’hui, dans les titres parus eux aussi aux éditions Rougerie, entre 1971 et 1984 », écrit-il. Et dans la période retenue, ont été privilégiés les deux recueils épuisés… Le lecteur intéressé par l’ensemble de l’œuvre est donc prié de se retourner vers les titres non repris ou peu représentés dans cette partie anthologique. Que retenir de cette poésie, de cette voix qui s’affirme durant cette vingtaine d’années ? Une recherche pour être au monde malgré « l’épreuve du temps », malgré « le temps terrible qui nous tient »… Ce qui donne des poèmes parfois hallucinés : « à l’aube j’ai remis les clés / au gardien étonné de voir / que ma porte m’accompagnait ». L’émotion transparaît à travers le récit de la mort d’un chat et l’horreur, la cruauté du monde se disent également dans le portrait de L’idiote. Si le vers libre domine, l’alexandrin, le décasyllabe ou l’octosyllabe ainsi que la rime ne sont pas négligés…
« Chemin qui me suit » est le livre de l’obstination de vivre même si la fin est inscrite dans le fait même de vivre : « Et c’est ainsi que l’eau, une fois encore, / ne traverse notre soif que pour la renouveler ». C’est l’occasion d’une leçon qui remet les choses à leur juste place et appelle à l’humilité : « Chemin qui me suit / ne porte que mes traces » dit encore Jean-François Mathé. On retrouve dans ses poèmes un univers que dit un vocabulaire simple (le ciel, la porte, les mains, l’ombre, l’oiseau, l’arbre, l’eau…) mais suffisant pour traduire le monde, l’inquiétude, le temps qui passe. La tonalité est empreinte de générosité et d’accueil. On pense parfois à René-Guy Cadou : ce vers de Mathé « m’appuyer à l’épaule fuyante de l’air » rappelle ces Fusillés de Chateaubriant que Cadou décrit « appuyés contre le ciel […] / pleins d’étonnement pour leur épaule ». La seconde suite, d’une facture classique (vers comptés et rimés) est d’un ton quelque peu crépusculaire, non sans douceur. Comme si la fin évoquée à plusieurs reprises était vécue par anticipation comme un phénomène naturel : « A quoi bon aller de l’avant / si l’on est de ceux pour qui vivre / ne passe plus par le printemps ? »
Mais au-delà de l’âge propice au retour sur le passé (qui explique en partie l’anthologie par laquelle s’ouvre ce livre), Jean-François Mathé prouve qu’il va encore de l’avant : le poème n’est-il pas le printemps de l’écriture ?

(Jean-François Mathé, « Chemin qui me suit » précédé de « Poèmes choisis 1987-2007« . Rougerie éditeur, 122 pages, 14 euros. En librairie ou sur commande chez l’éditeur : 7, rue de l’Echauguette. 87330 Mortemart)



Philippe Blondeau : « Du genre humain »


Philippe Blondeau prévient le lecteur, dès ses « Précisions », qu’il ne faut pas attribuer « à ce livre, sur la foi de son seul titre, le souci d’un humanisme qui n’est pas de son fait ». Dont acte ; car ce titre, « Du genre humain » , fait irrésistiblement penser au poème d’Eugène Pottier, devenu une célèbre chanson révolutionnaire, où l’on trouve ces deux vers : « L’Internationale / Sera le genre humain ».
Ce livre est d’une belle unité de ton malgré sa division en deux parties (la première comportant trois suites de poèmes et la seconde deux). C’est que les poèmes de chaque suite, au-delà de leur spécificité marquée par la disposition des vers, leurs titres ou leurs variations autour du portrait, sont dans l’ensemble empreints de la même tonalité mélancolique, même si le mot n’est pas très juste. De façon générale, les poèmes explorent le même univers : celui du monde, de l’humaine comédie placée dans un passé plus ou moins lointain, un passé fait de « michelines », de « hangars mouillés / noircis de fumée / et de travail syndiqué »… Un passé qui, parfois, plonge ses racines dans un passé plus lointain comme cette « … retraite du marchand / tête flamande / dans le cadre aux géraniums… », un passé où d’étranges coups d’œil mettent tout à plat, dans la même absence de perspective : « Au bout un enfant / tapote d’une main le ballon dégonflé du soleil ». Le réel subit ainsi de curieuses distorsions qui le rendent tout neuf et le tiennent en retrait des rengaines de la nostalgie…
Mais si Philippe Blondeau livre au lecteur le portrait désabusé du monde, un regard acerbe est porté sur l’existence : « toutes nos vies sont fictives / tous nos amours sont inventés / des peaux vides pendues / aux crocs de nos mémoires ». L’enfance, les souvenirs, le passé surgissent de la mémoire par bribes qui vont donner des poèmes et cela fait ce recueil qui se dilate jusqu’à devenir un traité sans complaisance sur le genre humain, une fiction sans limites dans lesquelles se mêlent le monde et le poète. Car c’est aussi un portrait de l’auteur en tant que modeste représentant du genre humain. Et au-delà, comme un vieux blues, une musique obsédante qui dit, mezzo voce, la médiocrité de vivre, le peu qu’est une existence faite de dérision et d’inutile.
Bien des choses seraient encore à signaler ; seulement, pour terminer, s’étonner que ce livre, qui recèle une telle charge de vie et de telles qualités d’écriture, n’ait pas trouvé d’éditeur. Il faut le lire, au-delà de l’humanisme qui n’est pas de son fait, pour l’expérience de la proximité avec les autres dont il témoigne.

(Philippe Blondeau, « Du genre humain« . Auto-édition, 94 pages, PNI. Chez l’auteur : 3 rue des Moulins. 80250 Remiencourt.)



Pierre Garnier : « Le promeneur de Saisseval » (Chiendents n° 15).


Le n° 15 de Chiendents est consacré à Pierre Garnier. Cette livraison est intéressante car elle révèle la démarche du poète. Pierre Garnier, en effet, procède par ressassement en ce qui concerne sa poésie de ces dernières années, qu’elle soit linéaire ou spatialiste. A tel point que dans le tome III de ses « Œuvres poétiques » , il a cru bon d’opérer un choix et d’éliminer des recueils qu’il estimait trop semblables à d’autres retenus (sans doute à la demande de l’éditeur...). C’est que la démarche est simple et lumineuse : une figure (géométrique ou réaliste sous une forme symbolique) peut susciter diverses légendes… Le résultat est alors un immense corpus dans lequel le lecteur peut puiser comme il l’entend pour créer sa propre œuvre, en fonction de sa sensibilité. Ici, Pierre Garnier ne s’en prive pas. Après deux textes de Jean-Louis Rambour, il construit une très belle « Petite promenade dans Saisseval » (où il habite), une sorte d’anthologie faite de fragments extraits de divers recueils. Il récidive, dans les pages qui suivent, avec « La flamme de la grand-mère », fabriqué de semblable façon. Ce qui nous rappelle que Saisseval (et sa nature, et ses paysages) et la figure de la grand-mère avec son anneau d’or constituent deux thèmes qui traversent l’œuvre de Pierre Garnier.
C’est émouvant mais c’est surtout une excellente introduction à une œuvre monumentale pour ceux qui la méconnaîtrait encore… Et également, un aperçu de l’histoire politique (sans idées préconçues, sans veste retournée) de la seconde moitié du XXe siècle.

« Chiendents » n° 15, l’exemplaire (consacré à Pierre Garnier) : 3 €. (+ 2 € de port). On peut commander (ou se renseigner ) chez l’éditeur : Editions du Petit Véhicule. 20 rue du Coudray. 44000 Nantes.



Jonathan Swift : « Poèmes satiriques »


Si Swift est surtout connu comme écrivain satiriste et pamphlétaire (parmi ceux qui s’intéressent à la littérature tout le monde, ou presque, a lu « Les Voyages de Gulliver », « Le Conte du tonneau » ou la « Modeste proposition » - ou en a entendu parler - il est aussi poète, ce qui est moins connu. C’est que « Les Voyages de Gulliver » ont tout fait pour que le commun des mortels n’ait que ce titre en tête et que la « Modeste proposition », « une pierre angulaire de l’humour noir » selon le romancier Isaac Asimov, et qui figure dans les premières pages de « l’Anthologie de l’humour noir » d’André Breton a quelque peu aveuglé les amateurs de bonne littérature…
Emmanuel Malherbet publie dans les cahiers Alidades une série de « Poèmes satiriques » de Jonathan Swift qu’il a traduits pour la seconde fois dit-il dans sa postface. Cette fois-ci, il a essayé de « rapprocher le français des contraintes imposées par l’original anglais ». D’où des rimes, des assonances autant que faire se peut. Mais il ne va pas trop loin dans cette recherche car il tient à respecter « la manière simple et directe » de Swift, l’alacrité de sa langue.
On a l’impression de lire des fables et ce n’est pas seulement parce que le premier poème, à l’image des « Fables » de La Fontaine, se sert d’animaux pour parler des humains. Swift manie la satire comme dans ses romans et autres œuvres en prose. C’est réjouissant et le lecteur ne peut s’empêcher de rapprocher des vers de formules célèbres qui hantent sa mémoire. Ainsi, à propos des bêtes qui « …avaient de la religion, paraît-il, / Autant qu’en l’homme on en trouve aujourd’hui », le rapport se fait tout naturellement avec cette phrase fameuse : « Nous avons tout juste assez de religion pour nous haïr, mais pas assez pour nous aimer les uns les autres ». Tout cela est bien actuel.

Jonathan Swift, « Poèmes satiriques ». Alidades, collection L’Impertinent. Edition bilingue, 44 pages, 5,50 €. Sur commande chez l’éditeur : Alidades ; 1 place du Port. 74500 Evian-les-Bains.



Geneviève Raphanel : « L’autre présence »


Trois suites composent ce recueil dans lequel Geneviève Raphanel parle à mi-voix comme pour mieux prendre au piège ce monde tant intérieur qu’extérieur qu’elle tente de cerner ou d’apprivoiser. Le vers libre est blanc - comme on dit d’une voix qu’elle est blanche -, l’assonance et parfois la rime sont accidentelles. La phrase (quand le poème est en prose) est volontiers elliptique. Pas un mot plus haut que l’autre, pas d’effets inutiles mais une sobriété exemplaire. Et il y a dans le poème juste ce qu’il faut d’obscurité pour protéger l’ambiguïté du réel ou permettre au lecteur de créer son propre sens. La lecture se fait alors hésitante : faut-il, à la fin ou au milieu d’un vers, marquer le silence ou enchaîner ? La signification du poème peut alors changer plus ou moins perceptiblement...
La première suite, « Au bord du temps », commence par cinq poèmes en vers libres et se poursuit par quatorze petites proses poétiques. Ce ne semble pas être une fantaisie de Geneviève Raphanel mais bien la matérialisation par l’écriture d’une quête consécutive à la disparition d’un être proche. Les vers laissent supposer cette disparition : « C’est du haut des toits / que je t’appelle » ou « Ce qui a été / et que le silence / met en attente / n’a pas disparu ». Alors le projet est clair : « Je pars à la recherche de visages. Le tien, le mien, celui des autres ». La quête peut alors commencer et se développer dans ces quatorze tableautins.
La deuxième suite, « Tentative d’effacement », essaie de mieux comprendre la mort. « même pas peur / de mourir » écrit Geneviève Raphanel ; est-ce une leçon venue des enfants soldats ou la juste remise à sa place de la mort ? Et Geneviève Raphanel continue à interroger : « … la mort t’enferme / dans quel souvenir ? » - « J’aime me retrouver seule » avoue-t-elle. Car ce qui est signifié, c’est l’irréductible liberté de celui qui meurt. Mais la mort transforme tout : « Autrefois la vitre gardait / le reflet de la lampe / jusqu’à ce que la mort / s’annonce ».
La troisième suite, « Franchissement du paysage », est un exercice de recueillement qu’exprime bien la fin d’un poème : « Heure de départ / Sans mourir la mort / elle a isolé tous les noms / au bout des doigts / de nulle part » Geneviève Raphanel franchit-elle le miroir ? Une voix neutre dit les choses, la tonalité est prenante et demeure longtemps en nous, une fois le livre refermé…
Que retenir de « L’autre présence » ? Une sorte d’apprivoisement de la mort qui est l’occasion pour celui qui reste, de l’expérience de la lumière et de la mémoire : mémoire qui illumine celui (ou celle) qui écrit, lumière qui nimbe celui (ou celle) qui est parti(e)…

Geneviève Raphanel, « L’autre présence ». Rougerie éditeur, 70 pages, 12 €. Dans les bonnes librairies ou chez l’éditeur (7, rue de l’Echauguette. 8733O MORTEMART)



Anonyme(s), « Médecines crétoises »


Avec quoi fait-on de la poésie ? Question triviale qui renvoie à celle de l’origine de la poésie. L’ethnologue Effie Plexoussaki a recueilli des charmes dans la partie orientale de la Crète et Michel Volkovitch les a traduits alors qu’ils n’avaient jamais été écrits.
L’oralité de ces charmes faisait qu’ils devaient être faciles à retenir d’où leur singularité en matière de musicalité et de rythme dont le lecteur ne peut juger puisqu’il s’agit ici de traductions. Michel Volkovitch expose son parti-pris : « La formule magique ne peut atteindre son but sans le soutien de la magie sonore. Il m’a donc paru naturel d’aller à la ligne pour souligner les rythmes et les assonances et aussi de faire mieux respirer le texte en supprimant la ponctuation ». Et c’est ainsi que ces textes purement utilitaires (soigner le mauvais œil et toutes sortes de maux bénins comme la fluxion, les plaies, les orgelets, la colique, les boutons…) deviennent des poèmes.
On touche là à la croyance au pouvoir magique des mots qui prête bien sûr à sourire aujourd’hui. Reste alors un témoignage de cette croyance même si Michel Volkovitch, dans sa postface (« Une foi déraisonnable ? ») rappelle que ces yitès (c’est le nom local de ces formules) sont encore employées de nos jours en même temps que les médicaments chimiques par certains professionnels de la santé ! Comment alors ne pas penser à l’origine de ce que nous lisons actuellement comme des pratiques artistiques ? Les peintures rupestres n’étaient-elles pas des signes magiques ? La littérature grecque à l’origine n’était-elle pas théopathique, et l’allemande mythique et cosmique ? La musique elle-même à ses débuts n’était-elle pas religieuse ? Rien d’étonnant à ce que ces charmes soient traversés par des figures issues du même panthéon religieux, qu’on y retrouve continûment les mêmes « motifs [qui] reviennent obstinément, autrement combinés, inlassablement variés ».
C’est sans doute là que réside la singularité de ces recettes que Volkovitch n’a pas tort de transformer en poèmes.

(Anonyme(s), « Médecines crétoises », choisies par Effie Plexoussaki, traduites et présentées par Michel Volkovitch. Editions Alidades, 42 pages, 5,50 €. Sur commande chez l’éditeur : Alidades, 1 place du Port. 74500 Evian-les-Bains.)



Eliane Biedermann : « Les saisons du cœur ».


Dix-huit courts poèmes dont la brièveté (de 4 à 9 vers) est imposée par le format de la collection (12,5 x 11 cm) mais qui sont traversés par la même tonalité. Le premier poème explore un univers qui rappelle celui de Brecht dans ses « Poèmes de Svendborg » dont est extrait le célèbre quatrain : « Au temps des ténèbres / Chantera-t-on encore ? / Oui, on chantera : / Le chant des ténèbres ».
Eliane Biedermann a son approche personnelle de la question et il y a dans sa voix plus de fragilité que dans celle de Brecht. Et plus de mélancolie, et peut-être moins de désir de s’affronter à la réalité quotidienne ou, plutôt, moins d’âpreté dans sa résistance à cette réalité. Eliane Biedermann écrit dans les marges des grandes interrogations métaphysiques qui restent sans réponse : « Osant les éternelles questions / de la douleur et du tragique de la vie / l’âme s’insurge / contre le labyrinthe des ténèbres ».
Elle privilégie alors un monde naturel d’où est absente la rugueuse activité industrieuse des hommes. Et elle met ainsi en lumière que l’on peut trouver une certaine paix au-delà des échecs (provisoires ?) dont nous submerge la vie sociale : « un oracle secret / éclaire les saisons du cœur / quand les oiseaux / chantent leur connivence / avec le dédale des étoiles ». Reste que le monde est toujours traversé par la contradiction insoluble entre l’éphémère et l’éternel… Ainsi la floraison s’oppose-t-elle à la menace qui sans cesse pèse et à la disparition toute proche. Mais peut-être le mot de Walter Benjamin se vérifie-t-il dans ces poèmes : « S’allier aux choses discrètes, sobres et intarissables comme l’eau, c’est s’allier aux vaincus et aux opprimés. »
Il faut enfin souligner la qualité du travail de l’éditeur, Jacques Renou, qui œuvre en son atelier de Groutel dans la Sarthe : typographie au plomb, lettrines décorées et culs-de-lampe géométriques ou figuratifs (des fonderies Deberny-Peignot & Haas) imprimés sur un beau papier vergé crème de 220 grammes… Le tout tiré à 80 exemplaires.

Eliane Biedermann, « Les saisons du cœur ». Atelier de Groutel, 80 pages ; PNI.



Pierre Garnier : « Merveilles ».


Le titre ici ne dit rien ; il faut le lire sur la couverture du livre : mer en bleu et veilles en noir. Le mot irradie dans l’espace. Et il en est de même pour tout le recueil. Pierre Garnier avertit le lecteur par quelques mots d’un poème linéaire : « une coïncidence / entre la figure géométrique fondamentale / et toutes sortes de mots qui tentent de faire alliance avec ». Mais s’agit-il bien encore d’un poème ?
Pierre Garnier fragmente la phrase pour dire les choses au plus près de l’espace pour commenter ce qu’il « écrit ». De fait, ce recueil revient sur des figures fondamentales qu’on a déjà vues dans les précédents recueils de poésie spatiale de Pierre Garnier : le cercle, le soleil et la lune (quartier et pleine lune), l’arbre, l’escargot, etc. Chacune de ces figures est une merveille qui, à chaque fois, fait naître la légende (ce mot étant ici à prendre dans les deux sens : récit mythique et texte qui accompagne une image et l’explique). Le lecteur ne s’étonnera pas alors de trouver la même figure accompagnée de dix ou vingt légendes différentes : c’est que la merveille opère toujours et que la légende n’a pas de fin…
Mais le rapport qui apparaît dans ce recueil est plus large : il renvoie aussi aux précédents recueils de Pierre Garnier comme si son approche de la merveille était un ressassement toujours recommencé. C’est ainsi que la référence à l’arche romane ou à l’oncle boulanger, au jardinier ou au bon ouvrier (figures de mots des poèmes linéaires) accompagne à de nombreuses reprises telle ou telle figure. Pierre Garnier n’en finit pas de revenir sur son enfance, sur son existence ; c’est la légende de son siècle intime qu’il écrit ainsi. Pierre Garnier perturbe nos habitudes de lecture (de haut en bas et de gauche à droite) : chaque page peut se lire indifféremment et dans tous les sens : circulairement (autour du cercle) ou de bas en haut puis vers la droite (les états de la bougie).
Au terme de cette lecture, il faut méditer ces mots du poète : « Les poèmes spatiaux sont des rencontres, non fortuites, mais voulues par le moi lyrique, entre une figure simpliste et un mot de façon à provoquer un éclair, chez le lecteur - parfois une lueur, parfois une lumière durable. C’est en fait l’image poétique montrée dans sa réalité : la figure et le mot. » Une nouvelle façon pour Pierre Garnier de parcourir le monde ?

Il faut aussi signaler la parution du tome III (1979-2002) des « Œuvres poétiques » aux éditions des Vanneaux. 1230 pages qui ne reprennent pas la totalité des livres parus dans cette période ainsi que l’a désiré le poète. C’est que la bibliographie de Pierre Garnier est impressionnante : beaucoup de recueils et de minces plaquettes publiés chez de petits éditeurs à petit nombre d’exemplaires…

Pierre Garnier, « Merveilles ». L’herbe qui tremble éditeur, 200 pages, 24 €. En librairie.



François XAVIER : « Dans l’œil du cyclone »


Je lis « Dans l’œil du cyclone » , le premier roman de François Xavier qui est par ailleurs poète (il a publié un magnifique livre d’artiste avec Kijno, « Le Berceau de Phénicie » , Kijno sur lequel il a écrit un merveilleux petit ouvrage, « Kijno e(s)t l’art d’aimer » )…Mais c’est « Dans l’œil du cyclone » que je veux ici signaler : titre énigmatique qui renvoie à la météorologie. L’œil du cyclone désigne une zone de vents calmes et de temps clément siégeant au centre de la circulation cyclonique et délimitée par le mur de l’œil où se produisent les phénomènes dangereux du cyclone (pour reprendre en substance la définition des spécialistes)…
Le titre de ce roman s’explique dès les premières pages où le lecteur tombe sur cette phrase : « Se retrouver, sereine, dans l’œil du cyclone »… Le personnage principal, est nommé X., c’est un privilégié qui évolue dans un milieu non moins privilégié, c’est un journaliste et écrivain à succès, il boit plus que de raison des breuvages de luxe, il roule dans des voitures qui ne sont pas celles du commun des mortels, il vit dans de belles résidences quand il ne descend pas dans des palaces lors de ses voyages autour du monde et on ne compte plus ses conquêtes féminines toutes plus belles, divines et expertes dans les jeux de l’amour physique. La vie de X. est à l’image des romans qui font son succès, il en tire d’ailleurs le sujet de ceux-ci… Mais le livre de François Xavier n’est pas un roman à l’eau de rose car le lecteur comprend vite que la boisson et les prouesses sexuelles ne sont que le masque d’une recherche d’absolu et d’une fuite de la réalité dans laquelle baigne X.
C’est que « Dans l’œil du cyclone » n’est pas un roman d’amour(s), mais un roman sur l’amour et sa possibilité d’existence dans notre société. Un dialogue, dont voici quelques bribes, est représentatif du débat dans lequel est pris X. : « L’amour physique est sans issue / L’amour passion ne vaut pas mieux / L’amour, c’est la guerre / C’est une lutte sans merci et sans répit / L’histoire d’amour déchire notre petit cœur d’homme tendre / Je me refuse désormais et à jamais à être tendre et sentimental / Je n’en peux plus d’aimer : je prendrai et ne rendrai plus rien ». Etc. Il y une faille dans X. On peut alors comprendre la vision critique de la société contemporaine qui est étrillée à l’occasion : le pouvoir de l’argent, la recherche effrénée du plaisir physique (« Overdose de baise, voilà la solution. Une défonce sexuelle, histoire de se shooter le gun une bonne fois. »), les apparences de communication qu’offrent les technologies de l’information (Facebook et MSN sont remis à leur vraie place, celle du virtuel…), les dérives de l’écriture, conséquences du politiquement correct… X. finit par penser « On brasse de l’air pour ne produire que du bruit. Tout pour masquer le vide sidéral qui habite la quasi-totalité de la population active. » Mais il y a plus, ce roman est aussi un roman sur le roman ; très habilement, François Xavier insère quelques pages sur l’histoire de la littérature du XXème siècle, qui éclairent les affres de X. Le roman, dans son ensemble, est servi par une construction efficace qui ressemble à celle d’un film : de courts chapitres, de courtes séquences se suivent, passant du coq à l’âne, d’un sujet à l’autre, gênant ainsi une lecture linéaire… Un trio maudit (?) scande la lecture : X. tout d’abord, le narrateur anonyme qui dit JE dans le texte et qui fait le lien entre des scènes disparates et le lecteur, tout aussi anonyme, qui est prié de (re)créer du sens à partir de cette vision hétéroclite du réel…
Au-delà des débris que charrie le mur de l’œil du cyclone, je lis dans ce livre de François Xavier un roman crépusculaire, celui du crépuscule qui n’en finit pas de tomber sur notre époque… Car hommes et femmes sont condamnés à vivre ensemble, comme le dit d’ailleurs François Xavier dans un entretien accordé à Nadia Agsous.

François Xavier, « Dans l’œil du cyclone ». Les éditions du Littéraire, 240 pages, 17,50 €. Dans les (très) bonnes librairies et sur www.amazon.fr



Pierre Drachline : « Dictionnaire humoristique des surréalistes et des dadaïstes ».


J’entre dans une fureur folle quand j’entends un journaliste célèbre ou un politicien prononcer le mot surréaliste : non seulement ils n’ont vraisemblablement jamais lu le moindre ouvrage surréaliste mais ce mot, dans leur bouche, ne sert qu’à désigner ce qui dépasse leur entendement (très limité et singulièrement déformé, l’expérience le prouve)… L’ouvrage de Pierre Drachline, « Dictionnaire humoristique des surréalistes et des dadaïstes », est un retour aux sources, un élément indispensable de salubrité intellectuelle.
L’ordre suivi est, comme dans tout dictionnaire, alphabétique : vingt-six chapitres de A à Z donc. À l’intérieur de chacun, l’auteur donne dans un ordre toujours alphabétique, des citations auxquelles il donne un titre (d’Abattage à Avancer pour le chapitre A, par exemple), la citation illustrant le titre donné par Drachline… Le nom de l’auteur de cette dernière est suivi du titre de l’ouvrage ou de la revue dont elle est extraite. Mais pas de mention d’éditeur (sauf dans la partie finale de l’ouvrage, Repères bibliographiques) ni du numéro et de la date de la revue, ni de la page : cela rend la lecture légère mais ne facilite pas la recherche car une citation extraite de son contexte change parfois de sens. Ainsi avec au paragraphe crapulerie cette citation d’Eluard : « J’ai trop à faire avec les innocents qui clament leur innocence pour m’occuper des coupables qui clament leur culpabilité » (p 54). Éluard est un grand poète mais on trouve quelques scories dans son œuvre (dont une Ode à Staline) et cette citation souvent reprise sur internet et qu’on explique ici et là par sa position relative aux inculpés des procès staliniens ayant passé aux "aveux". Le lecteur devrait pouvoir se forger son opinion par un véritable retour aux sources : ici, il s’agit d’une réponse d’Éluard à Breton qui lui demandait d’intervenir pour défendre Zavis Kalandra…
Reste un livre utile car il rappelle que cette génération d’écrivains fut en révolte permanente contre l’ordre établi : « Dadaïstes et surréalistes avaient le sens de la paire de gifles et du coup de pied au cul » écrit Pierre Drachline dans sa préface. Et il ajoute : « Que leurs cibles de prédilection aient été les religions, les états, les puissances de l’argent et tous les laquais qui sont au service de ces établis de la mort, quoi de plus naturel ! De la légitime défense, en quelque sorte. » Ce qui nous ramène au temps présent où les mêmes individus et les mêmes institutions tiennent le haut du pavé et prétendent nous faire prendre des vessies pour des lanternes…
Si cet ouvrage peut être considéré comme un dictionnaire de citations (il suffit pour cela de consulter l’index des substantifs pour trouver la citation ad hoc), il est beaucoup plus. Il est l’occasion de (re)découvrir des auteurs oubliés ou méconnus : pour ma part, j’ai beaucoup apprécié Louis Scutenaire et c’est bien volontiers que je lirai ses « Inscriptions » ou son « Fil rouge » . Il est l’occasion pour les négligents de découvrir qu’avant d’être auteur de romans policiers et créateur de Nestor Burma, Léo Malet fut un poète non négligeable ; et de se rendre compte que Pierre Drachline n’a pas seulement collationné des bribes mais qu’il a fait aussi œuvre d’humour en reliant chaque citation à un substantif. Ainsi, sous le vocable souplesse, lit-on ces mots de Scutenaire : « Le chat se lèche le cul. Vous, non. »
Pierre Drachline, « Dictionnaire humoristique des surréalistes et des dadaïstes ». Le Cherche Midi éditeur, 302 pages, 18 €. En librairie.



Jean-Noël Guéno : « Barbares à la barre du jour ».


Beau titre : les barbares sont à la barre, la barbarie efface la lumière...
Jean-Noël Guéno accuse le monde. Mais ce n’est pas une indignation sans lendemain, c’est un témoignage à charge et l’histoire est convoquée ; dans la deuxième suite de la plaquette, « De la nuit du monde », mots et expressions réveillent les souvenirs : Soweto, Ouvéa, la corvée de bois (qui évoque la guerre d’Algérie et les exécutions sommaires des suspects arrêtés), les Folles de la place de Mai (qui évoquent la résistance des mères de « disparus »)... Le journal de guerre daté du 31/12/1990 à mars 1991 rappelle la guerre du Golfe et l’opération Tempête du désert. Les lecteurs ont de la mémoire, ils se souviennent de l’arme de la manifestation et des protestations.
Jean-Noël Guéno fait prendre conscience à son lecteur de la nécessité de changer le monde. Mais il évite le piège de mettre son poème au service d’une cause politique, aussi honorable soit-elle. Il se situe au-delà ou en-deçà. Dans un espace indéterminé où le savoir et même l’espoir sont fragmentés, d’où cette poésie volontiers éclatée. On ne sait plus très bien où se trouve le poème. Est-il dans ce pavé identifiable parce qu’on va à la ligne avant le bord de la page ? Ou dans ces bribes mises bout à bout où se mêlent vers et citations ? Ou encore dans l’éparpillement sur la page des mots issus de vers disloqués ? Les circonstances à l’origine des poèmes ou des textes sont dépassées, le passé est appelé à la rescousse. C’est ce qui donne toute sa force à cette plaquette. Le lecteur est confronté à l’inacceptable et doit faire effort pour comprendre de quoi il est précisément question dans les trois suites qui composent le recueil. On a parfois l’impression d’un monde vu aux actualités télévisées ou dans un vieux film documentaire. De là une efficacité rare, une distanciation certaine qui débouche sur la prise de conscience des moyens pour combattre la barbarie.
Car, plus que jamais, le temps est à la lutte. Et l’on se souvient du beau poème de Gabriel Celaya : « La poésie est une arme chargée de futur »...

(Jean-Noël Guéno, « Barbares à la barre du jour ». Editions Gros textes, 64 p, 6 €. Sur commande chez l’éditeur : Fontfourane. 05380 Châteauroux-les-Alpes.)




Andrea Iacovella : « les Heures de Nemi »


Ce recueil est composé de trois suites de poèmes : les Heures de Nemi, apparemment inspirées par cette localité de la banlieue romaine, Poèmes du large renvoyant aux voyages faits par Andrea Iacovella et Versant italien qui s’inscrit dans la langue italienne et plus particulièrement dans le dialecte parlé par l’auteur dans son enfance... Ainsi présentées, ces trois suites relèvent de la biographie. Mais que sait-on d’Andrea Iacovella qui pourrait éclairer ce qui est, semble-t-il, un premier livre (hormis quelques publications en revue) ?
Iacovella est né à Lyon mais passa son enfance en Italie avant de revenir en France. De formation artistique et littéraire mais aussi scientifique (informatique), il mène parallèlement deux parcours d’ingénieur et de poète qui restent différents... On peut supposer que sa carrière scientifique et technologique ainsi que sa curiosité l’amenèrent à se déplacer souvent... C’est peu, mais la lecture n’est-elle pas une aventure risquée ? Si ces deux indices (une enfance passée en Italie et les voyages) permettent de mieux comprendre ce livre, il est impossible de retrouver la biographie d’Andrea Iacovella dans son ouvrage. Ce seraient plutôt les poèmes qui (re)construisent une biographie en l’ordonnant autrement qu’une sèche succession de dates et de faits.
« les Heures de Nemi » , par la graphie singulière du titre (l minuscule et H majuscule) évoquent un Livre d’Heures (d’ailleurs, l’un des derniers poèmes de la suite est intitulé Oraison). C’est « une parole / qui n’a aucun / pouvoir / sur le monde » qui se donne à entendre dans ces poèmes, mais une parole à la fois énigmatique et claire. Énigmatique car cette parole s’adresse à une femme aimée (une mère, une sœur, une amante ? la lecture permet toutes les hypothèses...) Claire car elle dit le monde et réconcilie le lecteur avec celui-ci, au-delà de la douleur, dès lors que l’homo economicus ne s’en mêle pas : « la parole d’un ciel esseulé / de commencement / et de fin // l’attente d’une plénitude / rassasiée d’univers ».
Les Poèmes du large sont à la fois descriptifs et introspectifs, la poésie trouve ici son origine dans « une existence pétrie dans l’exode de moi-même ». La description ne se contente pas des apparences mais essaie de capter le côté métaphysique du lieu (au sens où un certaine peinture était métaphysique). La description vient encore se compliquer par des incises notées entre crochets ; or, là, les mots renvoient souvent au texte, à l’écriture : chute, lettre, parole... Si bien que deux sens se chevauchent : celui de la description et celui de l’écriture. Ce qui permet au sujet écrivant de se situer à la jointure de ces deux sens. Dans chaque lieu donnant naissance au poème, s’établit une relation particulière entre le lieu et le poète. Le poème est alors l’occasion de décrire ce lieu et de décrypter cette relation, d’essayer de saisir ce qui se joue dans celle-ci qui renvoie à la singularité de cet homme lui-même défini par une histoire et des rapports sociaux étonnamment absents de ces vers.
Versant italien est l’occasion d’un « regard en abîme du poète » et s’achève sur ce constat : « mais c’était fièvre d’une liberté couverte de cendres rebelle à la violence de l’ordre / [l’ordre bourgeois précisément]/ pétrie dans la valeur aliénée de l’échange marchand / prête à s’embraser sur le versant retranché de la terre ». Où les rapports sociaux apparaissent, peu ou prou...
Andrea Iacovella se tient sur cette ligne qu’il ne franchit pas au-delà de laquelle se trouve le lyrisme. Pour se protéger des facilités de ce dernier, il fragmente ce qui pourrait être de beaux vers, isolant ainsi des mots qui constituent chacun un vers, voire une strophe (si l’on accorde leur crédit traditionnel aux blancs et aux espaces entre les lignes)... Un livre dense, sans concession et, quelque part, poignant...

(Andrea Iacovella, « les Heures de Nemi ». La Rumeur libre éditions, 160 pages, 13 €. Dans les bonnes librairies ; ou sur commande sur le site de l’éditeur www.larumeurlibre.fr)



Jean-Michel Bongiraud : « L’empreinte humaine ».


C’est un essai dense que donne à lire Jean-Michel Bongiraud : la bibliographie qu’il donne en annexe est impressionnante (une trentaine de titres mais aussi plusieurs auteurs cités : de Proudhon à Bernard Noël, de Montaigne à Reverdy...). Une synthèse de ces lectures est-elle possible ? Je suis bien incapable de répondre à cette question. C’est donc avec une certaine innocence et sans a priori que j’ai abordé ce livre qui m’a à la fois réjoui et gêné... Gêné car, ne disposant pas de l’appareillage conceptuel nécessaire, je me sens mal à l’aise pour en faire une lecture sérieuse. Il est vrai qu’il ne s’agit pas ici, en si peu d’espace, de se livrer à une analyse serrée de cet essai... Mais plus simplement et modestement de noter en quoi il peut intéresser les poètes et les amateurs de poésie, car Bongiraud est connu comme poète et la poésie traverse ces pages et tient même une place centrale dans la démarche qu’il essaie de promouvoir.
Car, et c’est là que ce livre m’a réjoui, Jean-Michel Bongiraud attaque la soumission à l’argent et à la technique qui caractérise notre société. Il tente de retrouver un homme libre, ne dépendant pas de l’économie, de la science, de la technique et non assujetti à une religion. C’est-à-dire un homme non soumis au déterminisme. Est-ce possible ? L’homme n’est-il pas le produit de son milieu ? Mais le processus révolutionnaire ne consiste-t-il pas à libérer l’homme de ses chaînes ? A l’affranchir du déterminisme social et économique pour le rendre maître de son devenir ? La réflexion de Bongiraud est décapante et nécessaire d’autant plus que les menaces s’amoncellent sur le monde. La vérité selon lui réside dans l’insouciance qui était celle de l’homme originel. Il s’agit de renouer avec une attention « aux liens des sens, de l’imagination bienfaitrice, avec ce regard raisonné et lucide sur nos contradictions ». La technique est ce qui sert à l’homme à se sentir dans un état de sécurité permanent. Mais cela conduit à une impasse mortelle et l’homme « doit retrouver son insouciance et couper le lien avec cette fausse raison ».
Au terme de cette réflexion ici trop schématiquement résumée, Jean-Michel Bongiraud, demande à ses lecteurs « d’être les poètes de leur existence ».

Jean-Michel Bongiraud, « L’empreinte humaine ». Editinter, 156 pages, 17 €. www.editinter.fr)



Gérard Le Gouic, « Qui a bu »


Si Gérard Le Gouic est surtout poète, il s’est également frotté à d’autres genres : la nouvelle, le théâtre, le récit... et il tient même son journal depuis 1987, date à laquelle en est paru le premier tome, « Journal de ma boutique » , chez Telen Arvor. La critique présente volontiers « Qui a bu » comme une suite de son journal dans lequel Le Gouic a rassemblé des notes consignées entre 2003 et 2008. Certes, on y trouve des formules lapidaires, des aphorismes, des impressions, des pensées... mais ce n’est pas tout. On y trouve aussi des développements plus longs, voire des articles déjà publiés ailleurs. Ainsi, je retrouve, dans l’année 2007, « Une célébration nationale », un article que j’avais demandé à Gérard Le Gouic pour le numéro de Faites Entrer L’Infini (la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet) consacré à Guillevic... Inutile de dire mon bonheur de relire ici cet article qui va trouver de nouveaux lecteurs. Ceci pour dire que ce livre n’est pas un simple journal mais beaucoup plus et que, par là, il mérite attention même si les journaux d’écrivain, paraît-il, se vendent mal...
On y retrouve un Gérard Le Gouic acerbe en toute lucidité, critique jubilatoire des travers de la société et spectateur amusé de la pièce politico-médiatique :« La diminution des accidents de la route aurait pour conséquence la diminution des dons d’organes. On gagne d’un côté, on perd de l’autre ». Je n’ose pas penser à la conclusion logique de ces propos. Mais il s’intéresse aussi à la réception de la poésie dans un monde uniquement préoccupé par les espèces sonnantes et trébuchantes (qui se souvient encore de ce qu’était un trébuchet ?) et aux comportements de certains rimailleurs : « Lettre d’un Philippe B. qui m’avoue d’emblée ne m’avoir jamais lu, malgré la tentation de mon dernier livre en montre à la maison de la presse. Il ne m’en demande pas moins de bien vouloir prendre connaissance de ses manuscrits refusés par une dizaine d’éditeurs ». Je laisse au lecteur le soin de deviner (ou, mieux, de lire) la suite... L’humour n’est pas absent de ces pages : « Quelle souffrance, celle du mille-pattes qui apprend à marcher » ou celle -ci : « Fumer tue. Et vivre, donc ! Et penser ! » C’est que Le Gouic est d’un mauvais esprit particulièrement réjouissant.
D’un mauvais esprit qui aide à survivre dans cette société que Gérard Le Gouic définit en une formule définitive : « Toute cette évolution de l’humanité pour en arriver à produire des footballeurs, des coureurs cyclistes, des joueurs de tennis. »

(Gérard Le Gouic, « Qui a bu ». Editions Telen Arvor, 204 pages, 15 €. En librairie.)



Bernard Baritaud : « Dans la rue des rats ».



J’ai toujours apprécié la poésie de Jean Rivet qui publia en 2004 l’un de ses livres, « Choses d’hier je vous attends » , à l’enseigne du Bretteur. En 2009, Jean Rivet m’écrivait ces mots sur la page de titre du deuxième tome de son journal , « Dépôt de bilan »  : « A Lucien Wasselin, que j’ai souvent rencontré dans mon chemin et parfois dans le crépuscule d’une gare ». Comprenne qui pourra ; mais ces mots me sont allés droit au cœur, seuls Jean et moi savons sans doute pourquoi. Aussi, est-ce tout naturellement que j’ai ouvert « Dans la rue des rats » de Bernard Baritaud, publié au Bretteur.
Le texte de la quatrième de couverture m’a intrigué par cette phrase : « Souvent inquiétants, les textes de ce petit livre s’inscrivent dans la postérité de Marcel Béalu, de J.M.A. Paroutaud, de Mandiargues aussi, peut-être. » C’est que j’ai beaucoup lu Béalu et Mandiargues mais que je ne connais pas Paroutaud, bien oublié aujourd’hui et qui était, paraît-il, « un homme discret, secret, mystérieux »... Si je retrouvais l’érotisme étrange de Mandiargues dans les textes de Baritaud, si ceux-ci me rappelaient les poèmes en prose de Marcel Béalu qui fut un des maîtres du genre par l’onirisme et le fantastique qui traversent justement « les vingt-six textes courts nés de la nuit entre 1997 et 1999 » réunis par Baritaud dans cette rare plaquette, le nom de Paroutaud m’intriguait. André Breton invitait à sa lecture, il est vrai que Paroutaud publia, à ses débuts, dans le sillage du surréalisme. Mais ce fut la lecture de quelques-uns de ses textes qui me convainquit de la justesse de la référence et qui me donna la clé pour entrer dans l’univers singulier de Bernard Baritaud. Le tour de force de ce dernier n’est pas de donner à son lecteur des poèmes qui résistent à la lecture mais de livrer aux textes qu’il propose un lecteur qui, dès les premières lignes, est ballotté par les flots d’une poésie qui le déconcerte totalement. C’est ce que j’ai ressenti à la lecture de ce recueil de textes originaux et incongrus en ces temps de proses formatées pour la vente...
L’univers de Baritaud est onirique mais, paradoxalement, il dénonce notre univers quotidien qui apparaît bien fade et traversé de multiples turpitudes. Mieux, la violence de ces proses poétiques éclaire singulièrement la violence du monde dans lequel nous vivons et son étrangeté menaçante...

(Bernard Baritaud, « Dans la rue des rats ». Le Bretteur. collection Les Incongrus. 40 pages, 10 €. En librairie ou chez l’éditeur : Le Bretteur éditions. 7, rue Bernard de Clairvaux. BP 19. 75003 Paris.



François Laur : « Vénus Flexueuse ».


Paradoxalement, François Laur est un écrivain parcimonieux : s’il publie régulièrement, et depuis longtemps, ses plaquettes sont minces et dépassent rarement la cinquantaine de pages. Mais l’œuvre que patiemment il élabore est cohérente. « Vénus Flexueuse » est une pièce supplémentaire à l’ensemble. Le point de départ de ce récit (une prose poétique de moins de vingt pages de petit format qu’on assimilerait facilement à un poème en prose) est simple : l’été, la plage sous le soleil, des corps hâlés et parmi ces derniers une femme que le personnage principal (non identifié) remarque pour sa beauté sculpturale. Dès le départ, le récit est fortement érotisé au-delà du corps capté par l’œil, le paysage lui-même est érotisé comme si la vision était devenue floue par défaut d’accommodation : « un coquillage, ovale, convexe par le dessus, ouvert d’une fissure festonnée à l’intérieur rose vif... » ou « une ébauche mamelonnée de dunes se bombait dans l’espoir de langues fraîches »...
La femme se lève pour aller dans l’eau, le désir de l’observateur s’exacerbe même en son absence « qui, de se prolonger, lui conférait l’exorbitant pouvoir du vide ». Elle devient alors « plus attirante d’avoir été absorbée peu à peu ». Le récit ne se résume pas ; simplement, il vire brusquement vers le fantastique : « d’un coup, quelque oiseau ivre, aigle ou cygne noir, s’était saisi de sa proie ». Si le spectateur croit un instant avoir été victime d’une hallucination, ses yeux le détrompent vite : une zébrure violine apparaît sur le corps. Le lecteur est alors emporté par un récit qui n’obéit plus aux normes policées : le texte est d’un onirisme prégnant et le lecteur ne sait plus s’il est dans le réel ou dans un ailleurs fantasmé. Sans doute ne faut-il pas dévoiler la chute du texte, ses deux ultimes lignes... Avec beaucoup de science, François Laur égare son lecteur qui adhérait au réel alors qu’il ne s’agissait que d’un assemblage de mots glorifiant une sensualité sans visage, sans être...
François Laur avait intitulé une de ses précédentes plaquettes « La vraie vie n’est pas ailleurs » ... C’est le message qui est ici délivré. Il n’y a pas de transcendance mais seulement le mystère de désirer et de vivre... Reste à lire, à désirer et à vivre.

(François Laur, « Vénus Flexueuse ». Editions Les Verbieuses. Non paginé, tiré à 119 ex, un bel objet au prix de 12 €. fafabayle@orange.fr)



Jean-Michel Platier & Thierry Renard : « Crever la route »


C’est un livre écrit il y a une dizaine d’années et qui paraît en cette fin 2011 chez un nouvel éditeur, Les Cahiers de l’indocile, dont c’est la première publication. C’est un livre écrit à deux, par Jean-Michel Platier et Thierry Renard. Ces deux auteurs sont connus dans le petit monde de la poésie ; tous les deux écrivent des poèmes, le premier a par ailleurs créé les éditions Bérénice, le second a aussi été éditeur, il dirige aujourd’hui l’Espace Pandora à Vénissieux. C’est dire que les deux ont l’habitude de se confronter à des écritures autres, Thierry Renard a d’ailleurs publié en 2010 (Le Bruit des autres) « Un monde à l’envers » , écrit avec Ahmed Kalouaz...
« Crever la route » est un dialogue entre deux poètes : l’un écrit, l’autre répond et les mots s’enchaînent. Tous les deux sont animés par ce rêve toujours neuf de transformation du monde et se heurtent à une multitude d’obstacles. Benoît Guillemot écrit dans son avant-propos : « L’écriture ne peut pas être qu’introspection, elle est également là pour affûter ses armes, découvrir autrement la richesse de l’autre et la beauté du monde, combattre aussi l’adversité ». « Crever la route » conserve la trace de cette confrontation, de ces deux tendances de l’écriture poétique. Le lecteur averti pourra essayer de repérer qui a écrit quoi, mais ce jeu est vain tant le dialogue est abouti qui fait qu’on se perd dans l’origine des poèmes de ce recueil. Mais les deux voix sont audibles. D’ailleurs, pour mieux égarer le lecteur, le livre s’ouvre sur un Avertissement et se termine sur un Épilogue quasiment identiques. Ainsi l’Avertissement signale : « L’ouvrage, les "Champs magnétiques", de Philippe Soupault et André Breton, compte parmi les livres nécessaires qui continuent d’agiter les chapes de plomb du verbe et les couvercles de l’ennui » tandis que l’Epilogue proclame : « "Qui je suis" de Pier Paolo Pasolini, "Comment écrire des vers" de Vladimir Maïakovski, comptent parmi ces ouvrages utiles qui continuent d’agiter les chapes de plomb du verbe et les couvercles de l’ennui. » Ces nuances traduisent sans doute les sensibilités, les angles d’attaque différents des deux poètes mais peut-être également ce qui fait l’unité de « Crever la route » dans sa construction, dans la démarche des deux auteurs.
Nos livres sont des bombes ! s’écrient les deux poètes. S’il fallait citer quelques fragments d’un seul poème, ce serait : « Le pays ressemble à un coffre-fort […] / Le pays a vanté tous ses mensonges, a trouvé son extrême limite/ Le pays est calme et propre cependant. Mentalité d’huissier de notaire. […] / Le pays meurt à petit feu de n’être que ce qu’il a. » Oui, les poèmes peuvent être des bombes. Oui, la révolte est plus que jamais nécessaire. D’ailleurs, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 ne proclamait-elle pas, dans son article 35 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » « Crever la route » est un livre utile.

(Jean-Michel Platier & Thierry Renard, « Crever la route ». Illustrations de Roxane Maurer. Les Cahiers de l’indocile, 124 p, 10 €. L’ouvrage : 10 € plus 2 € pour le port).



Pierre Garnier : « Les Chants du cercle (Une épopée) »


Ce n’est pas le premier ouvrage publié par Pierre Garnier chez Aisthesis Verlag à Bielefeld en Allemagne : c’est même le sixième tome de son cycle consacré au Poète Yu, son hétéronyme. Cents poèmes sur le cercle : Pierre Garnier s’explique en donnant la parole à ce dernier. Dans les mots du Poète Yu, on retrouve les figures élémentaires, les astres... qui peuplent les poèmes spatiaux de Pierre Garnier (et aussi quelques poèmes linéaires). Mais aussi les thèmes qui traversent sa poésie comme le cheval blanc, la crucifixion, la résurrection, le papillon, les siècles...
« Merveilleux est le cercle » disait Kandinsky. Cent cercles accompagnés chacun d’une légende manuscrite composent ce recueil. Il n’est pas étonnant que Pierre Garnier se soit intéressé au cercle, ce n’est d’ailleurs pas nouveau : ses derniers livres l’exploitaient, le montraient souvent. Mais c’est aussi une vieille fascination qu’exerce le cercle non seulement sur Pierre Garnier mais aussi sur bien des artistes. C’est une ancienne tradition picturale, mieux, une des formes symboliques les plus anciennes qui parcourt l’histoire de l’art. On a l’habitude de le considérer comme un symbole de la perfection, de l’harmonie, de l’ordre, du temps, de l’éternité... On pourrait ainsi continuer longtemps cette énumération sans vraiment épuiser le sujet. Dans l’histoire de la peinture, le cercle a donné naissance au tondo qui aujourd’hui encore, intéresse les peintres qui le revisitent.
Difficile de présenter brièvement ces poèmes car le spatialisme, s’il peut se théoriser, ne se dit pas, il se regarde. On est alors envahi par l’évidence, par la lumière qui se dégagent de ces aperçus. Citons donc quelques-unes des significations que Pierre Garnier accorde au cercle : Le pain, Mémoire de l’eau, Sexe féminin, Ritsos à Macronissos, Cette lumière au fond du monde, Le cœur est une arche romane, L’appel... On le voit, si certaines des approches relèvent de la métaphysique ou d’une tentative de définition du monde, d’autres relèvent de l’Histoire (qui traverse d’ailleurs toute la poésie linéaire de Pierre Garnier).
Cette continuité du cercle en tant que figure thématique unique dans ce recueil montre que l’image spatiale, dans sa nudité et son irruption au creux de l’imaginaire, est à l’origine du poème et de la mise en mots de l’éblouissement.

Pierre Garnier, « Les Chants du cercle (Une épopée) ». Aisthesis Verlag, 114 p, PNI.



Marie Huot : « Dort en lièvre »


Que dit la poésie ? Que dit celui ou celle qui se sert de cette forme littéraire qui semble anachronique ? Mais qui reste d’une redoutable efficacité. Qu’est-ce qui se cache derrière ces textes bizarres désignés comme poèmes ? Autant de questions qu’on se pose quand on ouvre « Dort en lièvre » de Marie Huot.
Certes l’exergue qui ouvre le recueil renseigne le lecteur : « Si je n’étais pas une femme - dit-elle -, je voudrais être une femme. Et encore une femme. Et puis encore une femme. Mais si ce n’était pas possible, je voudrais être un héron. » Qui est ce Beppe Fenoglio, l’auteur de ces quelques lignes ? Un écrivain italien antifasciste (1922-1963, une vie brève) marqué par le néoréalisme. Que sait-on de plus ? Que, sans doute, le problème de l’identité qui s’inscrit dans des conditions historiques et politiques difficiles est au cœur de l’écriture. Et que si Marie Huot choisit ces bribes, c’est pour signaler une quête d’identité qui est la sienne.
Trois suites de poèmes sont réunies dans ce livre : " Animal", "Poisson et lilas" et "Corsage de guêpe". Trois ensembles qui ont un point commun : l’animal. « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes », écrivait La Fontaine dans la seconde préface (en vers) du Livre I de ses « Fables » . Il n’est pas interdit d’avoir à l’esprit ce vers du fabuliste, mais à condition d’être conscient de l’opposition des deux discours poétiques, quand on lit Marie Huot. Autant le discours de La Fontaine est narratif, didactique autant celui de Marie Huot est allusif. Une certaine empathie (ou sa métaphore) est présente entre l’auteur et l’animal : « Il y a la patte coupée d’un renard / Au bord du chemin // Je suis parfois / Cette fille au poignet taillé / Et le porte à ma bouche. » Il ne s’agit pas d’une sensiblerie au goût écologique mais de quelque chose de plus profond qui interroge l’être de l’homme car les chiens fous « Portent leur haleine / Jusque dans nos reins ». Quelque chose se joue dans ces poèmes qui ressemble à une quête d’identité.
Nulle mièvrerie dans ces poèmes mais une écriture dense, resserrée sur elle-même... Qui va droit à l’essentiel.

Marie Huot, « Dort en lièvre ». Le bruit des autres éditeur ; 88 p, 12 €. (En librairie ou chez l’éditeur : 15 rue Jean-Baptiste Carpeaux. 87100 Limoges).





Christophe Jubien : « Deux fois le camion bleu du menuisier Bernard »

Le long labeur du temps qui passe et met fin à tout, mais aussi le patient et dur labeur de la vie qui résiste (surtout quand on appartient à la multitude des anonymes). Voilà ce qui traverse le recueil de Christophe Jubien, « Deux fois le camion bleu du menuisier Bernard » . Poésie du quotidien sans fioritures, sans effets, sans lyrisme mais poésie portée par une métaphysique qui n’avoue pas son nom, réaliste, pragmatique tout en étant ouverte sur l’infini et l’inconnu. Ce sont des petits moments de la vie des humbles qui retiennent l’attention de Christophe Jubien et partant de ce peu, il interroge la vie, imagine le pire et avec beaucoup de retenue dit en peu de mots le tragique de l’existence : « Tout un / attroupement / pour voir // le bas filé / d’une femme // gisant / sur le trottoir // et plus / loin // son soulier ». Jean-François Levallard, dans sa préface, résume bien l’art de Jubien : « Quand le banal devient insolite et prend de la saveur, quand l’étrangeté légitime de chacun retient notre attention et amuse par son originalité, on apprécie le pittoresque (...) de cette description. » A travers ces portraits des simples gens (Emile, Théo et les autres), se donne à lire une poésie fraternelle, solidaire entourée de beaucoup de silence, de beaucoup de blanc sur la page.
On peut d’ailleurs être agacé par la forme du poème qui ressemble à une phrase découpée en brefs morceaux empilés les uns sur les autres... On aurait préféré des haïku ou, mieux, des quanta à la manière de Guillevic. Par ailleurs, il ne faut pas se fier à la présentation du recueil telle qu’elle figure sur la 4ème de couverture : c’est celle du recueil de Philippe Quinta, « Entre veille et sommeil », publié dans la même collection. Erreur de montage lors de la conception de la maquette et négligence à la lecture des épreuves sans doute... Un énorme mastic comme dirait un typographe.

(Christophe Jubien, « Deux fois le camion bleu du menuisier Bernard ». Editions Corps Puce, collection Liberté sur Parole. Photographies de Simon Martin. 80 p, 8 €. Editions Corps Puce : 27 rue d’Antibes. 80090 Amiens.)



Odile Caradec : « Le ciel, le cœur ».


Vient de paraître « Le ciel, le cœur », une anthologie bilingue d’Odile Caradec chez Verlag Im Wald. Cette dernière a composé ce recueil en choisissant des poèmes dans ses livres (dont certains sont épuisés) jamais traduits en allemand alors qu’elle a publié quatre ouvrages à ce jour chez le même éditeur en version bilingue grâce aux traductions de Rüdiger Fischer. Poèmes auxquels elle a ajouté une série d’inédits regroupés sous le titre « Neige, peau lumineuse du silence » .

La présente anthologie est donc doublement utile : d’abord parce qu’elle fait découvrir aux lecteurs allemands des poèmes jusqu’alors inconnus dans leur langue, ensuite parce qu’elle permet aux lecteurs français de découvrir la poésie d’Odile Caradec ou d’en parfaire la découverte...



Henri Deluy : « Manger la mer »


On présente couramment Henri Deluy comme « un inlassable passeur de poésie ». C’est juste. Il anime Action Poétique depuis 1955 et cette revue en est aujourd’hui à son n° 206. Il a dirigé la Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne de 1990 à 2005. Il a réalisé (sauf erreur de ma part) seize anthologies. Il a traduit (seul ou en collaboration) du russe, du néerlandais, de l’allemand, du tchèque, du slovaque, de l’espagnol, du portugais, du grec... Henri Deluy est friand de mots. Et aussi de mets. Le n° 65 (mars 1976) d’Action Poétique a pour thème la cuisine. La plus ancienne livraison en ma possession de cette revue à offrir en 4ème de couverture une recette de cuisine signée H.D. est le n° 102 (hiver 1985) : celle de la grive à la tranche ; mais ma collection, qui commence au n° 40, est lacunaire... Et le n° 206 (décembre 2011) continue la tradition avec Le bouillon safrané de Ravenne. Et je me souviens du n°140 (automne 1995) où j’avais fourni à Henri Deluy (mais c’est Marie-Claude qui officie) la recette de la Carbonade flamande, à la bière des Trois Monts ou à la bière de Jenlain !
Aussi ne faut-il pas s’étonner de la parution aujourd’hui de « Manger la mer » sous-titré « Lieux, soupes & bouillabaisses autour du monde », un livre signé Henri Deluy. Comme il ne faut pas s’étonner de l’attention accordée à la bouillabaisse : le n° 106 d’Action Poétique ne donnait-il pas à lire la recette de la bouillabaisse de morue ? Ce volume n’est pas un livre de cuisine : il propose même des recettes qu’on ne trouve pas dans ces ouvrages utilitaires, ainsi celle du sandre dans son plat. Mais, surtout, il échappe à l’utilitarisme (tout en étant utile) par ses digressions (l’étymologie, les souvenirs personnels, l’histoire, la géographie...) et une langue vive, chatoyante, savoureuse. Il y a dans ce livre quelques énumérations qui laissent le lecteur sur sa faim ! C’est au cours de ses voyages qu’Henri Deluy a recueilli ces recettes, c’est dire qu’il a goûté les plats dont il parle et l’on peut lui faire confiance quand il écrit : « C’était blanc, feuilleté, suave, savoureux ». Il témoigne d’une cuisine qu’on prépare « en touillant avec la cuiller en bois ». On est loin de ces brouets sans caractère que sont les produits lyophilisés ou les préparations à réchauffer cinq minutes au four à micro-ondes... C’est que la cuisine est une affaire de patience, comme la poésie qui est aussi présente dans ce livre.
Henri Deluy dévore les mets, les mots et le monde. C’est réjouissant ; il nous invite à une promenade littéraire, dont il est le guide, à travers les cuisines du monde qui mettent en valeur les fruits de la mer... A déguster de toute urgence.

(Henri Deluy, « Manger la mer ». Editions Al Dante.collection Ripailles. 232 p, 17 €. En librairie.)



« La fête de la vie », Anthologie, tome 5.


« La fête de la vie »  ? Une anthologie qu’imagine Rüdiger Fischer en 1991 : il aime la poésie française contemporaine, choisit des poètes qu’il traduit en allemand et voici le cinquième tome qui paraît en 2011. 20 ans, 80 poètes en 5 volumes. Un sixième était prévu initialement ; quand verra-t-il le jour ? En attendant, c’est le cinquième qui est à découvrir.
Les seize poètes ici réunis s’opposent par des écritures d’une grande variété mais se rencontrent par une même approche sensible du monde. Jean-Paul Klée et Gérard Bayo offrent une écriture torturée, tourmentée comme si l’impensable de l’horreur nazie exigeait que le vers fût défiguré. Ponctuation (avec ses points, ses barres obliques) qui fragmente le vers au-delà de la raison, graphie (avec ses majuscules, ses italiques, son tréma sur le u) bouleversant l’apparence du poème chez le premier qui donne un beau texte intitulé « Retour au Struthof » (le seul camp de concentration situé en France, dont l’objectif était d’anéantir les opposants politiques au nazisme). Vers brisés et langue économe essayant de cerner un réel difficile à saisir tant le souvenir se mêle à la vision du présent chez le second qui donne à lire des extraits de « Chemins vers la terre » (où sonne l’écho de Ravensbrück). Ces deux poètes font mentir l’interprétation commune de la célèbre formule d’Adorno « Ecrire un poème après Auschwitz est barbare », interprétation selon laquelle la poésie serait impossible, ou interdite après les crimes hitlériens. Ils témoignent tous les deux, toujours pour reprendre les termes d’Adorno (s’appuyant sur Hegel) qu’ « aussi longtemps qu’il existe une conscience de la souffrance parmi les hommes, il doit aussi exister de l’art comme forme objective de cette conscience ». (in « Métaphysique - concepts et problèmes » ).(1)
A l’opposé, une écriture plus fluide, en vers libres comme chez Roland Reutenauer ou Amandine Marembert, mélange de vers et de prose découpée en versets chez Jacqueline Roques... Pour mieux saisir là encore un réel qui, pour être ordinaire, n’en recèle pas moins sa part de tragique. Et, entre les deux extrêmes, il y a la prose haletante de Patricia Cottron-Daubigné qui dit l’horreur économique actuelle avec des fragments de « Croquis-démolition, des ouvriers et la fermeture de leur usine »...
Mais je n’ai rien dit des autres poètes présents dans cette anthologie qui mériteraient eux aussi d’être signalés... Ces quelques lignes n’ont qu’un but : inciter le lecteur à ouvrir ce livre. Car « La fête de la vie » est une coupe, au sens géologique du terme, qui donne envie de découvrir...

(1) Voir B. Renaud ; Adorno et la poésie après Auschwitz. (www.tache-aveugle.net)

« La Fête de la vie », tome 5. Edition bilingue (traduction allemande de Rüdiger Fischer). 196 p, 12 €. Editions en Forêt/Verlag Im Wald. Doenning 6. D 93485 RIMBACH. Allemagne.



François Laur : « Abécéd(romad)aire, La caravane passe »


Le goût de François Laur pour les vocables rares est connu : ses précédents recueils (publiés pour l’essentiel chez Rafaël de Surtis) en témoignent. Ici, avec « Abécéd(romad)aire » , il s’en donne à cœur joie et l’humour traverse ces 26 poèmes imposés par le nombre de lettres de l’alphabet latin. Un humour qui est d’ailleurs présent dès le titre de cet abécédaire peu commun : le sous-titre, « La Caravane passe », explique que le texte du titre soit truffé par le phonème [romad]... Une sorte de texte farci à sa manière.
Désir de mots mais aussi désir tout court. Ou son évocation. Citons : « il y a là où tu te concentres comme un fruit chair / ouverte au fumet fabuleux / quand le soleil a chauffé la frigoule » (lettre f) ou « mais jeter bas la lourdeur du trou noir sexe abysse / comme chez Pierre Jean Jouve joie » (lettre j). Il y a aussi le plaisir de jouer avec les mots, la prononciation, les liaisons : si la lettre « a » amène à parler des amandiers, la lettre « z » cite, évidemment, les zamandiers. On sourit car ça rappelle un poète bien oublié de nos jours, Paul Vincensini, qui écrivait « les noiseaux / Mangent des noisettes » ou ce recueil de Didier Godart publié en 2000 dans la collection le farfadet bleu du Dé bleu éditeur, « Les Zanimots » .
Il faut avoir sans cesse un dictionnaire sous la main car François Laur met continuellement notre savoir en doute. Mais c’est un vrai plaisir que de découvrir des mots inconnus ou de redécouvrir des mots oubliés. Le jeu (sur la langue) peut être sérieux ! La caravane est passée...

(François Laur, « Abécéd(romad)aire, La Caravane passe ». Editions du Soir au Matin, non paginé ; 7,50 €.)



Denise Borias : « Rouge-octobre »


« Millénaires, / les falaises enseignent le silence // Toute parole est dérisoire » . Comment mieux dire l’insignifiance de la poésie en même temps que sa nécessité quand on écrit « Rouge-octobre » , une sorte de long poème de trente-huit pages, composé d’éclats de deux à neuf vers ?
Mais le paradoxe n’est qu’apparent puisque Denise Borias ajoute très rapidement : « Allié au songe / un oiseau me traverse // Message blanc / l’infini du souffle » . Si toute parole est dérisoire face à l’infini du monde et à notre finitude, il s’agit pour justifier notre existence (et peut-être pour ne pas sombrer dans le désespoir) de recueillir ce message blanc ; et là, quoi de plus utile que l’écriture poétique ?
La poésie de Denise Borias dit l’accord au monde : « L’aventure reste à déchiffrer » . L’automne donc et une couleur, le rouge, dans le titre. Mais c’est tout l’univers que revisite Denise Borias : les arbres, les pierres, le galet, l’océan, le ruisseau, la plage, le ciel, le vent, le soleil, la lumière... Bref, les quatre éléments. Et c’est l’émerveillement : « En fin de jour, / le soleil illumine l’envers du monde » ou « ... ces instants parfaits / donnés aux hommes / dans le chaos des jours » . Aussi ne faut-il pas s’étonner de la sérénité qui envahit Denise Borias : « ... / Je reçois le monde [...] / En paix, / dans l’ancrage de mon corps » . Mais tout cela ne va pas sans une vive conscience de la mort qui est acceptée : « A l’approche du soir / tu connais / la dérive paisible / de la barque où tu ne seras plus » ou « Hormis le sable, / quelle autre terre / accueille avec tant de douceur / l’enfouissement progressif de nos vies ? »
Nulle révolte dans ce constat car la célébration du monde est permanente : « À l’écoute des lointains / tu vis // oublieuse des heures / dans le sillage ou l’élan » .

Denise Borias, « Rouge-octobre ». Editions du Petit Pavé (collection Le Semainier), 54 pages, 10 €. (Chez l’éditeur : BP 17 ; Brissac Quincé. 49320 Saint-Jean des Mauvrets.)



Horia Badescu : « Parler silence ».


Sous ce titre en forme d’oxymore sont réunies deux suites de poèmes écrits en vers libres sans recherche d’effets. Il s’agit pour Horia Badescu d’aller au plus vite pour fixer sa pensée, cerner sa quête.
La première suite, Les Apocryphes du roi Salomon, trace le portrait de l’homme qui n’est rien sans la nature, qui n’a pas en lui les ressources pour survivre et qui est rongé par sa finitude : « regardant en moi-même / nul soutien ne vis pour m’y appuyer ». Si le roi Salomon est passé dans l’Histoire pour sa sagesse et son sens de la justice, alors les apocryphes que lui prête Horia Badescu proposent une leçon de sagesse faite d’accord avec le monde, l’amour (proche de la fusion) permettant de vivre avec la conscience de la finitude, de la mort... L’utilisation de la figure du roi Salomon permet aussi à Badescu d’affirmer que le pouvoir est vain et qu’il ne protège pas de l’Apocalypse. Je lis également dans ces poèmes comme une mystique matérialiste par l’approche que fait le poète de la pierre : « Mais chargée est la pierre / du fardeau de son silence », dans l’univers de Badescu, seule la pierre connaît ce sort, les autres éléments étant exempts de fardeaux...
La seconde suite, Journal du souterrain, est le journal d’un peuple imaginaire, les taupes de Dieu, qui désigne métaphoriquement, me semble-t-il, l’humanité, le peu que sont les hommes dans l’univers. Un peu qui ne va pas sans complexité... Les poèmes accumulent les notations pour désigner ce quasi rien. C’est tout le tragique de l’existence qui se dit alors, une existence où lumière et ténèbres se confondent dialectiquement en une réalité supérieure : « ... les ébats de l’ombre / remplacent les battements / de nos cœurs ». C’est un monde où « ce qui parle, parle silence »... Pourquoi vivre alors ? Sans doute pour veiller l’absence de veille car « Entre rien et rien / se déroule notre vie ».
Il n’est dès lors pas étonnant que le livre se referme sur ces deux vers : « Nous n’avons pas de souvenir : / la mort est notre mémoire ».

Horia Badescu, Parler silence. L’Arbre à paroles éditeur, 70 pages, 10 €. (L’ouvrage est diffusé sur internet : editions@maisondelapoesie.com)



Saskia de Jong : « Résistent ».


La poésie néerlandaise est mal connue en France car relativement peu traduite malgré les efforts de certains. La revue Europe avait publié dans son n° 909-910 (janvier-février 2005) un dossier « Poètes des Pays-Bas ». Mais c’est du côté d’Henri Deluy et de sa revue Action Poétique qu’un effort permanent de traduction et de publication a été fait depuis le début des années cinquante du siècle dernier... L’article de Daniel Cunin, « Action Poétique et la poésie néerlandaise », (Action Poétique n° 200, juin 2010) dresse un inventaire : à partir du n°4 d’ Action Poétique (1954), nombreuses seront les livraisons à accueillir des poètes néerlandais. Cunin signale pour la décennie 1999-2009 huit n° de la revue dans lesquels sont publiés des dossiers sur cette poésie et ses représentants.... Une belle place est faite à Lucebert (1924-1994) qui appartint au mouvement COBRA et dont Henri Deluy traduisit (avec Kim Andringa) « Apocryphe » (Le Bleu du ciel, 2005) reprenant ses premiers recueils... « Aucune revue en France n’a accordé autant de place à cette poésie septentrionale qu’Action Poétique », conclut Daniel Cunin.

Mais les efforts d’Henri Deluy ne s’arrêtent pas là : avec la Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne, il invita quelques poètes d’expression néerlandaise dont Saskia de Jong en 2009. Un recueil de cette dernière, « Résistent » , est paru en début d’année. Saskia de Jong manifeste une grande attention aux rythmes et aux sonorités. Son univers est hyperéaliste, voire inquiétant ; on y sent le danger qui rode. On peut lire dans « Résistent » une métaphore de ce danger dans le thème récurrent du rasoir. C’est toute l’horreur d’un monde qui se dit : l’intolérance, la cruauté. Un monde dur qui résiste à sa saisie : ça résiste dans les poèmes de Saskia de Jong autant que dans les fragments de réel qu’elle capte dans ses vers. Le sens se dérobe parfois, le vers s’interrompant brusquement à l’occasion, laissant le lecteur devant le vide : « qui est ce jeune qui toujours »...
On ne sort pas indemne de ce livre.
Saskia de Jong, Résistent. Action Poétique éditions (collection BIPVAL). 64 p, 11€. (Action Poétique, 36 rue Raspail 94200 Ivry sur Seine. Abt un an/4n° : 45€.)



Eliane Biedermann : « Calme des feuillaisons ».


Voilà un recueil qui est sur ma table de travail depuis plus d’un an, que j’ai lu et relu tant son atmosphère est prenante et c’est seulement aujourd’hui que je peux en dire quelques mots. Dans les deux suites de poèmes ici réunies, Eliane Biedermann fait preuve d’une grande économie de moyens (chaque strophe est une notation, une phrase ou deux courant d’un vers sur l’autre), mais derrière les mots frémit une sensibilité authentique qui trouve des échos chez le lecteur.
Poésie de la nature ? Oui, sans doute, mais très personnelle car Eliane Biedermann s’intéresse aux rapports entre les hommes (et elle se cache pudiquement derrière les pronoms on, nous...) et les natures (celle ordonnée du jardin ou celle imprévisible du hasard). Les mots sont significatifs : pluie, averse, vent, brouillard, bourrasque... pour la nature, angoisse, tristesse, peur, solitude, douleur pour l’être humain... Mais il y a toujours quelque chose à la fin du poème (un vers ou deux, une strophe...) qui finit par calmer l’angoisse ou qui permet de reprendre espoir ; d’où (peut-être ?) le titre de ce recueil qui est aussi celui de la première suite... On pense alors à Paul Eluard qui, dans « Une leçon de morale » (1949) mettait successivement au mal et au bien le poème.
Ce que dit finalement Eliane Biedermann, c’est l’écoulement du temps dans la diversité des jours. Placer ces deux suites sous le signe de la feuillaison ou des arbres griffant le ciel était nécessaire : le lecteur est alors transporté dans le cycle des saisons où au déclin succède toujours le renouveau. Aussi la mort, la solitude, la douleur (qui sont liées à l’automne ou à l’hiver) trouvent-elles leur transfiguration par le poème ou l’enfant... Retenons ces distiques : « Le poème se fraie un passage / dans le calme de l’absence », ou encore « la poésie apporte sa paix / dans un temps voilé d’éternité ». Retenons enfin cette leçon : « Tous les possibles nous appellent ».

(Eliane Biedermann, Calme des feuillaisons. Photographies de Baya Kanane. Editions Caractère, 86 pages, 15 €.)



Emmanuel Flory : « Sur le ton exact du désir »


Je m’interroge sur le titre du récent recueil d’Emmanuel Flory, « Sur le ton exact du désir » . Car le désir ne me semble pas avoir un ton exact, mais bien plutôt aléatoire, tremblé même, qui fait qu’on n’arrive pas à le cerner, à le définir précisément. Fragilité du désir.
Mais après tout, qu’importe : l’important, c’est le contenu du livre. Emmanuel Flory est un jeune poète qui a peu publié. Ce recueil me semble être son deuxième ou son troisième. Il est difficile de se repérer dans ses bibliographies car des suites pré-publiées en revue (Emmanuel Flory est l’un des animateurs de Contre-Allées) sont données pour des recueils... N’ayant pas tout ce qu’il a publié entre les mains ou sous les yeux, je suis quelque peu perdu... Reste ce livre et ce n’est pas rien. Le poème prend parfois l’allure de listes, de modes d’emploi (de médicaments par exemple), d’itinéraires (qui mènent où ?)... C’est une poésie simple donc qui épouse les rythmes d’un phrasé quotidien ou banal ; mais qui, subtilement, résiste à la lecture.
Que viennent faire ces références (ou ces allusions) à Paris, Venise ou New-York dans ces poèmes qui parlent de choses ordinaires (le désir dans le fil du temps qui se dévide) ? Du moins dans la première des trois suites qui composent ce recueil, « Rumeurs »  ? Rumeurs de la ville et du désir mêlés ? C’est là qu’il faut savoir qu’Emmanuel Flory mène un travail de recherche consacré à l’imaginaire de la ville dans la poésie moderne... Ceci explique peut-être cela ...
« Selon lui, / c’est dans la marge / que les poèmes s’écrivent le mieux » . Oui, sans doute. Ce recueil est une promesse qui n’est pas sans mérite. J’attends la suite car Emmanuel Flory explore le lieu de l’écriture.

(Emmanuel Flory, « Sur le ton exact du désir ». Rougerie éditeur ; 72 pages, 12 €. Chez l’éditeur : 7, rue de l’Echauguette. 87330 MORTEMART).



Alin Anseeuw : « L’Offensive »


Depuis plus de vingt ans, Alin Anseeuw s’intéresse au sonnet, cette forme tant décriée, usée jusqu’à la corde. Cependant dans la seconde moitié du XXe siècle, le sonnet a connu un regain d’intérêt et de nombreux poètes l’ont cultivé quitte à provoquer parfois la polémique comme Guillevic en 1954 avec ses « Trente et un sonnets » . Et Alin Anseeuw, dans différents livres depuis la fin des années 80, a expérimenté de nouvelles approches du sonnet : blocs de 14 ou 15 vers, subversion de la forme traditionnelle (2 quatrains et 2 tercets), etc. : il se sert de la structure du sonnet pour se donner une contrainte formelle... Aujourd’hui il donne « L’Offensive » qui regroupe, ainsi que l’indique la couverture, « 113 Sonnets ».
Il faut donc considérer ce nouveau recueil comme un avatar du travail mené depuis cette fin des années 80. Mais, par son titre, il rappelle celui-ci publié en 2000 chez Champ Vallon, «  La guerre vite, sinon j’étouffe ». Il y a une cohérence certaine dans l’œuvre qui se construit ainsi, même si ce dernier livre était écrit en vers libres. « La guerre vite.. » était le lieu d’une poésie du vertige, du halètement, de l’épouvante. Et «  L’Offensive » est le lieu d’une poésie qui reprend ce thème de la guerre vu sous l’angle particulier de l’offensive. « La poésie est une variante de la guerre », proclame Alin Anseeuw. De fait l’écriture adopte le rythme des batailles : fracas, fureur et désordre. Une lecture attentive laisse apparaître que la guerre (et ses différentes métaphores : la bombe, la poudre, la dynamite, le combat, les escadrons, les obus, les grenades ...) se mêle au thème de la poésie. L’écriture poétique comme guerre ? Contre quoi alors ? Contre ces « poèmes avec trop de blanc » ? La poésie, depuis qu’elle existe, serait comme une guerre continuelle contre les formes précédentes ; d’où ces références à Aragon, Eluard, Reverdy...
Alin Anseeuw explore ici une nouvelle forme qu’on ne trouvait pas dans son registre : le vers justifié, qui doit beaucoup au travail de Pierre Ivart. Ce vers, qui entend dépasser le vers libre en se donnant de nouvelles contraintes sans revenir au vers compté, est propice au halètement, à la précipitation de la pensée... En effet, dans ces « sonnets », pas de rimes, pas de vers comptés mais un pavé de vers qui exige une lecture tenant compte du saut de fin de ligne, d’où ce halètement à n’en jamais finir qui crée un paysage sonore particulier...
Il faut lire «  L’Offensive » pour sa nouveauté et pour ce quasi-récit où les sonnets s’enchaînent comme autant de chapitres d’une histoire inquiétante.

Alin Anseeuw, « L’Offensive » Editions Ecbolade, 64 p, 13 €. (Chez l’éditeur : 1 bd Maistre. 62290 Nœux-les-Mines)

Lucien Wasselin



Lire aussi :

« Aragon : la fin et la forme »

« Stèles lichens »

« Obscurément le cri »

« Poésie-réalité »

Les lectures de Lucien Wasselin 2014

Les lectures de Lucien Wasselin 2013

Les lectures de Lucien Wasselin 2012



dimanche 23 décembre 2012, par Lucien Wasselin

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Lucien Wasselin

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Photo Marc Lepage / CCAS.

Né en 1945, Lucien Wasselin vit dans le Nord de la France. Poète, il collabore par ses articles et notes de lecture à plusieurs publications (revues, hebdomadaires...). Il fut chroniqueur à la revue de poésie Rétro-Viseur, membre des comités de rédaction d’Espaces Marx (où il tient la rubrique poésie), de Faîtes Entrer L’Infini (où il a publié plusieurs études), de La Revue Commune..
Il a coordonné des dossiers Ilse et Pierre Garnier, Max Alhau, Gérard Le Gouic et publié en revue des études sur Alin Anseeuw, Louis Aragon, René Crevel, Pierre Dhainaut, Eugène Guillevic, Ivar ch’Vavar, Léon Moussinac, Armand Olivennes, Jean Prévost...
Co-fondateur d’OrpailleuR-éditions en 1991 (livres d’artistes et estampes originales), il a participé à l’animation de cette structure jusqu’en 2007.



Bibliographie

Poésie

Obscurément le cri, poèmes, 2006
La rage, ses abords, Le Dé bleu, 2001
Voix obscure, Verlag im Wald, 1999, édition bilingue
Le bleu, le noir, Moraines, 1996
Lieux, moments, La Chemise Ouverte, 1995
Fragments du manque, édition complète, La Dé bleu, 1998
Fragments du manque, extraits manuscrits, Le Pavé, 1985
Fragments, Le Pavé, 1982
La mour, l’Amort, Atelier Overdose, 1982
Mots, meute, Le Pied d’Argent, 1981
Sillages, Millas-Martin, 1971

Prose

Contre l’air du temps, (journal, fragments), Polder, 1995.
Aragon au Pays des Mines, (essai, augmenté de 18 articles retrouvés d’Aragon), en collaboration avec Marie Léger, Le Temps des Cerises, 2007.
Fagots de mots (glose de François Laur), (essai), Editions Rafael de Surtis, 2009.

Poésie, livres d’artistes

En Toutes Lettres dans le Texte, (gravures collées de Patrick Vernet), Ecbolade, 1987.
Le Portulan des Rêves, (photographies et sérigraphies de Pierre Vandrotte), Le Transvaal, 1991.
Louvoiements de l’Inquiétude, (gravures de Patrick Vernet), Atelier du Prussien, 1995.
Le Pérégrin Immobile, (gravures de Francis Beaudelot), OrpailleuR-éditions, 1996.
Images du temps qui passe, (interventions de Nicolas Chevalier-Tobazeon), Alain Benoît éd, 2002.
Le Bleu, Le Noir et Autres Textes, livre-CD avec le Loris Binot Quintet , Production A.M.I., 2004.
Cycle Obscur des Song, (gravures de J.G. Gwezenneg), Le Pied d’Argent, 2004.
Obscurément le cri, (gravures de Patrick Vernet), Editions du Prussien, 2008.
Chaînes, cordages, (photographies de Pierre Vandrotte), OrpailleuR-éditions, 2008.



Jacques Canut : « Copie blanche-4 » & « Le bestiaire en émoi »

Jacques Canut publie deux nouvelles plaquettes en auto-édition : « Copie blanche-4 » & « Le bestiaire en émoi ». Lucien Wasselin les a lues.



Bashō : « Seigneur ermite (l’intégrale des haïkus) »

La publication, en édition bilingue, de l’intégrale des haïkus de Bashō, permet d’accroître nos connaissances quant à ce genre. Bashō (1644-1694) est considéré comme l’un des maîtres du haïku et il est à l’origine du haïku « moderne ». L’intégrale publiée à la Table ronde est appelée à devenir un ouvrage de référence par le sérieux et le soin apportés à cette édition.



Action poétique  : le dernier numéro

Action poétique publie son dernier numéro après plus de 60 ans d’existence.Il est accompagné d’un DVD présentant l’intégrale de la revue de 1950 à 2012. Lucien Wasselin en parle ici.



Gérard Bayo : « La gare de Voncq ».

Comme si Gérard Bayo ne se remettait pas de la disparition de Rimbaud et interrogeait sans cesse le réel et la vie...



Jean-Claude Pirotte : « Ajoie »

Le récent recueil de Jean-Claude Pirotte est fortement ancré dans le territoire d’« Ajoie » et l’occasion pour le poète de faire entendre sa petite musique particulière. Lucien Wasselin a lu ce recueil, qui a obtenu le prix Apollinaire 2011.



Jean-Louis Rambour : « Clore le monde » et « La Vie crue »

Jean-Louis Rambour est poète, romancier, nouvelliste, Né en 1952 à Amiens, il vit dans le Santerre, à l’est du département de la Somme. Son œuvre compte plus d’une trentaine de titres. Le numéro 7 des cahiers Chiendents vient de lui être consacré. Lucien Wasselin s’est penché sur ses deux derniers livres, «  Clore le monde » (L’Arbre à paroles) et « La Vie crue » (éditions Corps Puce).



Valérie Rouzeau : « Vrouz »

Avec « Vrouz » , Valérie Rouzeau revisite à sa façon le sonnet. Le recueil est paru à la Table Ronde. Lucien Wasselin l’a lu et en parle ici.



Marie-Josée Christien : « L’attente du chat »

Le dernier recueil de Marie-Josée Christien vient de paraitre aux éditions Sauvages. Lucien Wasselin l’a lu.


Didier Daeninckx : « L’Espoir en contrebande »

Didier Daeninckx nous a habitués à ses romans noirs qui dénoncent l’ordre établi, où l’enquête est l’épine dorsale de la réalité et où l’important n’est pas de découvrir le coupable, mais de comprendre comment les choses ont pu en arriver là. Avec « L’Espoir en contrebande » , ce sont vingt-six nouvelles qui font le tour du monde.



Louis Aragon, toujours présent

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Lous Aragon
Photo Gérald Bloncourt

Poète, romancier, journaliste et essayiste, Louis Aragon (1897-1982) a traversé le XXe siècle en écrivain engagé dans les grands débats de son temps. Il fut un des animateurs du dadaïsme, compte parmi les surréalistes les plus notoires, et fut ensuite connu pour son engagement et son soutien au Parti Communiste. Son œuvre, abondante (7 volumes de la Pléiade), a fait l’objet de nombreuses études et ses poèmes ont été mis en musique et interprétés par Brassens, Ferrat, Ferré, etc. , le faisant ainsi connaître du grand public.
En 2012, voilà 30 ans qu’il nous a quittés. Lucien Wasselin fait le point sur les dernières publications concernant cet auteur majeur du XXe siècle. Dans un dossier en trois volets

à lire ici.

Pierre Dhainaut : « Vocation de l’Esquisse »


Déjà en 2010, avec « Plus loin dans l’Inachevé » , Pierre Dhainaut avait fait suivre ses poèmes (autonomes quant aux circonstances de leur rédaction, mais traversés par la même tonalité) d’un texte en prose qui revenait sur l’écriture et offrait quelques considérations éclairantes sur le poème et la poésie (qu’il faut distinguer). Il en est de même aujourd’hui avec « Vocation de l’Esquisse »... .

Lucien Wasselin en parle ici.

Francis Harvey : « Resserre à patates »

Il faut commencer par rendre hommage à Emmanuel Malherbet pour le travail de passeur qu’il mène depuis plusieurs années à côté de son écriture poétique personnelle : traducteur de l’anglais (Swift, Twain, Owen, Sassoon ...), éditeur de poètes étrangers (Dieter M. Gr_äf, Nazîh Abou Afach, Chants populaires grecs pour ne citer que les récents titres de sa collection de cahiers Alidades), passeur de livres avec les critiques publiés dans Chemin des livres ... Il donne aujourd’hui à lire au lecteur francophone un choix de poèmes de Francis Harvey, poète irlandais du XXe siècle. Paul Eluard disait en substance que la plus belle anthologie était celle que l’on composait pour soi-même. C’est ce que fait Emmanuel Malherbet avec « Resserre à patates » , pour le plus grand plaisir du lecteur ignorant que je suis (que j’étais ...).

Francis Harvey est né en 1925, il a publié 5 recueils depuis 1978. Ses poèmes ont été réunis en 2007 par Deladus en un volume, « Collected Poems ». Son écriture pourrait faire penser à la poésie du quotidien qui eut son heure de gloire en France dans les années 70/80 ... Mais si par certains aspects elle en est proche, elle s’en distingue par son originalité. Poésie traversée par la nature irlandaise certes, mais aussi par des figures auxquelles notre société « formatée » ne nous a plus habitués et que nous ne savons plus voir... Francis Harvey apparaît comme un poète préoccupé par des questions existentielles : notre existence n’est qu’un passage (de rien à rien, dirai-je, mais d’autres caractériseront autrement ce passage ... ). C’est ce qui me touche particulièrement dans les poèmes qu’a traduits Emmanuel Malherbet. Ainsi un endroit ordinaire est-il présenté dans un poème comme « une étendue déserte désolée et sans nom / lourde de banalité et de divinité » et le temps qui accable le vivant est-il présent dans ces deux vers « savoir qu’on est vieux, c’est quand on se met à demander / de vos nouvelles à d’autres quand vous êtes là. » Le lecteur s’interroge alors sur ce que représente cette divinité et sur le temps qui passe... Tout est dit de l’espace et du temps, sans effets mais efficacement.
Cependant l’humour (noir, sans doute) n’est pas absent de la poésie de Francis Harvey : les pousses blanches des pommes terre de la resserre à patates éveillent la conscience du poète : « ...j’ai su pour la première fois que j’aurais les cheveux / plus noirs que le menton et l’entrejambe ». Oui, tout est dit.

Francis Harvey, « Resserre à patates ». Traduction d’Emmanuel Malherbet. L’Arbre éditeur, non paginé, PNI.

Laurent Fourcaut : « En attendant la fin du moi »

Que penser quand on a entre les mains « En attendant la fin du moi » de Laurent Fourcaut, un livre de sonnets ? Peut-on écrire (et publier) des sonnets en 2011 ? Oui, mais la réponse mérite quelques explications. Le sonnet est d’origine italienne (première moitié du XIIIe siècle). C’est Pétrarque qui le rend célèbre avec son « Canzoniere » écrit au XIVe siècle. Il passe ensuite en France où, en 1536, Clément Marot écrit le premier sonnet en français connu. Depuis, c’est une longue histoire dans laquelle le sonnet a fini par s’user. Aragon avec sa « Poésie nationale » le remet à l’ordre du jour, ce qui déclencha une vive polémique quand parurent les « 31 sonnets » de Guillevic, préfacés par Aragon, en 1954 : polémique qui visait surtout Aragon accusé d’exercer un magistère insupportable sur la vie intellectuelle du moment par ses détracteurs. Depuis, on a vu des poètes s’intéresser au sonnet et le pratiquer de manière originale. Citons, Jacques Réda et ses « Sonnets dublinois » ou Alin Anseeuw avec des recueils comme « L’Ombre est en toute phrase, le soleil tout autant » ou « La Femme est dans le fleuve.. » . Il s’agit bien sûr ici d’éliminer les faiseurs et les rimailleurs de ce retour en grâce du sonnet car cette forme fixe est assez souple pour s’adapter au chant, au phrasé, à la recherche de poètes novateurs. Dire une époque et non imiter José Maria de Hérédia ou Leconte de Lisle ! Ceci n’est dit (bien hâtivement) que pour situer Laurent Fourcaut dans une histoire.
Le sonnet de Fourcaut se caractérise par son côté mal famé : langue crue, lexique populaire, rythme calqué sur l’oralité du moment. Le poème offre ainsi des tensions entre sa forme classique et son contenu trivial : son adhésion à une quotidienneté vulgaire entraîne un regard différent sur le poème. Ça chante, le mot final du vers est parfois découpé, la rime est cassée : Fourcaut se libère des règles en même temps qu’il parle de drague, de sexe, de bistrots, de bière ... Ce qui se dit là, c’est l’impossibilité du désir dans la mesure où il passe par des formes obligées ; tout est dans la façon de s’exprimer, le poète transfère le désir dans ce qu’il écrit. Nul réalisme dans ses poèmes, la femme (la meuf) est un être de papier comme le fut jadis l’héroïne des bandes dessinées. Ce qui apparaît finalement, c’est un monde malade, le nôtre, un monde où l’on se tue à petit feu et où il ne reste plus que la mélancolie à observer ce monde. Peu réjouissant sans doute, mais exprimé impeccablement...
Laurent Fourcaut, « En attendant la fin du moi ». Editions Bérénice, collection Elan, 142 p, 12 €.

Lectures de Jean-Claude Pirotte

Lucien Wasselin se lance sur les pistes brouillées de Jean-Claude Pirotte à travers quelques-uns de ses livres, dont le dernier « Place des Savanes » , est un roman. Lire l’article.

Il a lu également l’essai de Pol Charles « Les légendes de Jean-Claude Pirotte » et nous en parle : lire ici


Jean-Claude Xuereb : « Le Désir et l’Instant ».

Deux suites composent le nouveau recueil de Jean-Claude Xuereb, « Le Désir et l’Instant » suivi de «  Éléments (moins la terre) » et ce n’est pas un hasard tant leur voisinage dessine une philosophie de la vie.


Valérie Rouzeau : « Pas revoir » suivi de « Neige rien »

Valérie Rouzeau appartient à ce petit cercle de poètes qui ont brisé la confidentialité. Son livre « Pas revoir » paru en 1999 au Dé Bleu, fut vite épuisé… « Pas revoir » est aujourd’hui réédité (suivi de « Neige rien » ) dans la collection La petite vermillon, à La Table ronde : belle occasion de découvrir ce livre pour ceux qui l’auraient raté depuis dix ans…


Tristan Félix & Philippe Blondeau : « Coup double »

Comment s’écrit la poésie ? Ou une certaine poésie, dès lors qu’on veut éviter les clichés, les poncifs et autres lieux communs ? Tristan Félix et Philippe Blondeau, deux auteurs à l’écriture affirmée, ont décidé avec « Coup double » de confronter leurs démarches respectives en se livrant à un exercice original qui rappelle lointainement certaines expériences surréalistes, mais aussi d’autres ultérieures.


Jean-Claude Xuereb : « Légende dorée »

Comment lire la poésie si l’on n’est pas attentif au moindre détail du vers ou du chant ? Ainsi cette attention est nécessaire pour suivre la pensée de Jean-Claude Xuereb qui donne avec « Légende dorée » une plaquette exigeante : quatre poèmes de trois ou quatre strophes, soit entre quinze et vingt vers au total pour chaque poème. Mais peut-être ne s’agit-il que d’un unique poème en quatre parties ?



Lire aussi :

Je ne vais pas bouder mon plaisir : Lucien a aussi consacré plusieurs articles à mes bouquins, comme par exemple à « l’Alcool des vents »  : voir ici mais aussi à mes « Pas contés » ou aux « Pages tournées »  : voir là

René Pons, « Paysages inexistants » suivi de « Le monde s’en va »

René Pons est peu connu du grand public... Son œuvre est atypique : ses livres sont difficilement classables dans les cases habituellement utilisées. Ce sont ce qu’il appelle des « carnets ». L’un de ses éditeurs (Cadex) en dit : « Entre le journal intime, l’essai, la photographie écrite d’une époque, d’un paysage, le carnet suit pas à pas le chemin d’une écriture vécue comme une respiration. » Son dernier livre (paru en 2010), « Paysages inexistants » suivi de « Le monde s’en va », est bien un carnet, même s’il ressemble à un recueil de poèmes en prose, tant l’écriture est bien le personnage principal des fictions là rassemblées.
Cet ouvrage est composé de deux suites de courts textes en prose. La première, forte de 53 proses, est écrite au présent. Ce sont des textes descriptifs qui sont comme autant d’instantanés d’un « ailleurs » dans lequel l’auteur avoue « avoir respiré ». L’emploi du présent donne un relief insolite à ce qui est écrit : visions sans concessions, sèches, dures du monde. Au début de chaque texte, le lecteur a droit à un paragraphe d’un grand réalisme qui laisse rapidement la place à une vision hallucinée du réel ; ou à un va-et-vient entre le passé et le présent quand la fiction ne s’ouvre pas directement sur un certain fantastique. Le narrateur anonyme qui décrit scrupuleusement l’objet de sa vision dit tantôt IL, tantôt ILS ou ON ; il laisse rarement la place au JE. C’est le portrait d’un monde déshumanisé, où les humains ne sont que des créatures décervelées, où le JE est erratique, où le monde est traversé par une cruauté latente qui est ainsi dressé. D’où ces mots qui terminent le dernier texte de la suite : « ... le théâtre a toujours autant de succès, il ne désemplit pas, et cela dure depuis des années. »
Dans la seconde suite, écrite au passé, René Pons essaie de capter (et de noter) ce que dit « l’infini bourdonnement qui (l)’habite ». Il fait l’hypothèse que ce que dit cette voix est propre à chacun de nous et révèle ce que nous sommes, notre intimité en rapport avec le monde qui nous entoure. Encore faut-il l’écouter attentivement et décoder ce qu’elle dit, ce qu’elle dit de nous, ce qu’elle nous dit... Ce sont donc des fictions étranges tant elles coïncident avec ce sentiment d’étrangeté qui s’empare de nous dès lors que nous sommes attentifs à notre présence au monde. Ce dernier, alors, bascule, tout est remis en cause et c’est une bulle d’étrangeté qui enfle et enfle... Et René Pons se livre sans retenue mais de manière voilée : paradoxe de l’écriture. Car, finalement, le personnage incertain qui traverse ces pages, c’est bien le rapport que le poète entretient avec les mots, que le lecteur aussi entretient avec ces mêmes mots. Mais le sujet n’est sans doute pas épuisé...

René Pons, Paysages inexistants, suivi de Le monde s’en va. Editions Rhubarbe, 132 p, 12 €. (Chez les bons libraires et chez l’éditeur : 4 rue Bercier. 89000 Auxerre).

Patrick Joquel : « Éphémères du bouquetin »

On le sait, le bouquetin hante les massifs montagneux ; par le passé il inspire les hommes préhistoriques qui le peignent sur les parois de nombreuses grottes. Il survit aujourd’hui dans le parc de la Vanoise et ailleurs après avoir été menacé de disparaître. Quel rapport avec la poésie, si ce n’est ce titre du dernier recueil de Patrick Joquel, « Éphémères du bouquetin » , qui interroge ? Je lis Joquel et je tombe sur ce fragment (car son livre ne contient que de petits pavés de prose) : « Le bouquetin. Tranquille nonchalance. Nonchalante sérénité. Il est là.. » et ses textes sont traversés de marmottes qui sifflent, de cigales, de chocards, de merles et d’autres sauvages compagnons. Que faire de ce livre inclassable (il ne s’agit pas de poèmes, mais de quoi d’autre alors ?) publié dans une collection de poésie ? On se souvient alors de ces marcheurs qui disent leur rapport au paysage : poètes comme Bernard Ascal (avec « Un cul-de-sac dans le ciel » paru aux Editions Rhubarbe en 2008) ou Max Alhau (avec son merveilleux « Du bleu dans la mémoire » paru aux Éditions Voix d’encre en 2010), photographes comme Nicolas Frémiot (avec son « Itinéraire Labrador » ou ses « Vagabondages » ...). Et l’on pense à Kenneth White, le considérable passant comme le désigne Yves Leclair dans le n° 974-975 d’Europe...
Patrick Joquel aime la marche, qu’elle ait un but ou non, il la définit comme un septième sens. Il aime le voyage sous toutes ses formes et il compare la lecture à un voyage assis, un « voyage intérieur et qui conduit vers l’autre. » « Éphémères du bouquetin » illustre ces considérations générales. Tous les sens sont convoqués : « Une odeur froissée de lavande et de marjolaine... Bleu lumière... Juste chauffer sa peau... Je m’y enfouis le nez, la bouche... Pauses gourmandes.. » Une sorte d’osmose, de fusion s’établit alors entre le poète et le paysage : « Partager l’espace suffit. Nos corps se diluent dans le souffle. Nous ne savons plus qui du monde ou de soi respire. Se respire en l’autre. » Patrick Joquel a adopté une expression morcelée, saccadée qui peut désarçonner le lecteur. Qu’on ne s’y arrête pas : on peut supprimer les points qui hachent la phrase et les remplacer par d’autres signes de ponctuation pour reconstituer la phrase dans tout son souffle. Mais ce parti-pris de Patrick Joquel a un double mérite : simuler le souffle coupé du marcheur et surtout obliger le lecteur à accorder une attention soutenue à ce qui se dit. Et c’est là que surgit le poème qui traverse la marche, le paysage et le monde intérieur de Joquel.

Patrick Joquel, Éphémères du bouquetin . Editions Corps Puce, photographies de Magali Lambert, 72 p, 8 €. (Editions Corps Puce ; 27, rue d’Antibes. 80090 Amiens).



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