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Les critiques de Lucien Wasselin

Chemins de lecture 2013

Lucien Wasselin est poète, auteur d’une douzaine de recueils, publiés notamment au Dé Bleu. Mais c’est aussi un infatigable critique qui a multiplié les collaborations, articles, notes critiques, chroniques et dossiers dans ses domaines de prédilection : poésie, littérature générale, arts plastiques, musiques... et pour de nombreux journaux et périodiques. Revue-texture a aussi le grand plaisir d’accueillir ses notes de lecture.



Jean-Michel Bongiraud : « De la nécessité d’écrire face à l’impossibilité de changer le monde »


Il n’est pas question dans le cadre restreint d’un article de résumer et d’analyser cet essai de Jean-Michel Bongiraud ni de le passer au crible des savoirs à mobiliser. Mais simplement et librement de livrer quelques réactions nées à sa lecture. Et d’inciter à lire cet ouvrage qui est, en quelque sorte, le prolongement de la réflexion à l’œuvre dans « L’Empreinte humaine » (Editinter, 2011).
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Jean-Louis Ughetto : « Dernières nouvelles »


Jean-Louis Ughetto (disparu en juin 2011) est surtout connu comme ingénieur du son au cinéma. Il a collaboré à une cinquantaine de films dont les plus connus sont, sans doute, L’Argent de Robert Bresson, Élisa de Jean Becker ou Pola X de Léos Carax ; il travailla aussi à plusieurs reprises avec André Téchiné. Mais c’est aussi un nouvelliste discret bien qu’il ait publié plusieurs recueils à La Chambre d’échos… La parution de « Dernières nouvelles » est une bonne occasion de découvrir cette face plus ou moins cachée de son talent.
Dans cet ouvrage, dont le titre - ambigu par sa double signification - prend une dimension tragique du fait du décès de l’auteur, le lecteur découvre un univers personnel fait des mêmes personnages qu’on retrouve d’une nouvelle à l’autre et des mêmes références, en particulier à « la biographie de mon chien », référence qui prend tout son sens (ironique à souhait) quand on sait que Jean-Louis Ughetto est l’auteur d’un livre intitulé justement « Le Chien U »
Univers personnel aussi par le style incisif et dépouillé : pas d’images, pas de circonvolutions inutiles mais une expression directe, efficace. Jean-Louis Ughetto ne se soucie pas de coller au réel tout en dénonçant certaines tares de la société actuelle. Ce qui donne des aspects fantastiques, voire « science-fictionesques » à ses textes. Qu’on en juge : dans Cerveau reptilien avec ses écailles, on voit un homme disparu depuis deux ou trois ans, mort et « enseveli sous des pierres de taille et des orties », revenir au jour - et à la vie, sans souci de vraisemblance - après avoir été dégagé accidentellement de sa tombe provisoire par une tractopelle ! Pas d’explication pseudo-scientifique mais le récit est l’occasion de se gausser de la police, des chirurgiens esthétiques et de certaines dérives racistes ou islamophobes et de passer tout cela au crible d’une raison teintée d’humour noir ! Avec une mouette qui se transforme en une ravissante jeune femme qui se dissimule sous un niqab… Ailleurs, c’est le récit d’une excursion sur la lune qui donne lieu à une description hilarante des contrats qui n’engagent que le client ! Ailleurs encore, c’est l’invasion de la Terre par des Martiens qui ne sont que des vers blancs géants, ce qui ne les empêche pas de défiler sur les Champs-Élysées ! Etc. Tout se termine toujours mal, par la mort du personnage principal ou de l’un de ses comparses. Comme si, Jean-Louis Ughetto condamnait définitivement, non sans raison, cette humanité dérisoire et inconsistante.
Il faut lire ces nouvelles littérairement et politiquement incorrectes, pour la verve étourdissante de l’auteur, pour l’écriture qui désarçonne le lecteur peu habitué à un tel rythme et pour la lucidité jubilatoire qui se dégage du recueil.

(Jean-Louis Ughetto, « Dernières nouvelles ». Editions Rhubarbe, 92 pages, 10 €. Commande sur le site www.editions-rhubarbe.com )



Tristan Cabral : « Si vaste d’être seul »


Le récent recueil de Tristan Cabral, « Si vaste d’être seul » , est dédié à deux poètes maudits : Stéphane Rodanski (le marginal qui passa un peu moins de trente ans de sa courte vie dans un hôpital psychiatrique) et Paul Valet (qui mena une existence respectable tout en étant un révolté permanent). Voilà qui situe le projet de Tristan Cabral qui ne craint pas de mettre l’accent sur la solitude de l’homme en général et de l’écrivain en particulier par deux exergues, l’un d’Albert Cohen et l’autre attribué à Kafka…
Tristan Cabral, dès son premier poème, dit son refus du monde et son rêve d’un ailleurs : « Derrière les barbelés d’enfance / M’attend / Un grand bateau aux voiles toutes blanches ». Mais il se réfère aussi, dans ce même poème, aux « vieilles armes rouillées », une occurrence qui reviendra, sous cette forme ou sous une autre, à plusieurs reprises dans ce recueil. De même, l’enfance se dessine en filigrane dans les poèmes : soit explicitement, soit implicitement par les lieux qui sont souvent indiqués et qui appartiennent à la côte atlantique, mieux au Mur de l’Atlantique de sinistre mémoire. A tel point que le lecteur averti se demande si recueil n’est pas le pendant poétique de « Juliette ou le Chemin des immortelles » , un récit autobiographique paru début 2013 chez le même éditeur.
Questionnement renforcé par ce poème intitulé « Les cendres de la nuit » qui est daté « banc d’Arguin, océan ". Or ce banc d’Arguin est celui du chapitre XIV de « Juliette… » , où Cabral relate ce naufrage au cours duquel il faillit mourir. Le Banc d’Arguin, le Cap-Ferret et le Pilat sont tous situés dans le bassin d’Arcachon où il est né en 1944 et qui sert de cadre au récit cité ci-dessus. Sans doute, ces poèmes sont-ils autobiographiques ? Cabral ne triche pas, sa poésie s’alimente de sa vie.
Une vie qui ne se contente pas du bassin d’Arcachon. On sait que Cabral voyagea beaucoup : on en trouve trace dans maints poèmes comme on y trouve trace de la seconde guerre mondiale, d’une guerre qui ne finit pas de traverser la littérature depuis plus d’un demi-siècle. Ainsi ces vers de La Rose blanche : « Sur les anciens camps, il y a des chercheurs qui / Cherchent une dent d’or arrachée aux cendres, / tout près des fours… » fait penser au roman de Thierry Jonquet, « Les Orpailleurs » … Ainsi ce vers final qui reprend les paroles d’un prisonnier torturé dans une prison syrienne, « Mais qu’est-ce qui crie dans vos chairs oubliées » peut-il se lire comme un écho lointain à ce passage du tome IV des « Communistes » d’Aragon, où les nazis brûlent vif un officier anglais : « Un cri qui ne finit pas. Un cri dans l’homme. Je ne dis pas que l’homme a crié : cela a crié dans l’homme. Cela qui brûle. Pas l’homme. Cette chair jeune, vivante… » Etc. Oui, un écho lointain, mais il est bon qu’on se souvienne de la cruauté des soudards et des politiques qui leur donnent des ordres ! Car c’est à un véritable tour du monde que se livre Tristan Cabral dans ce recueil, cruauté institutionnelle et suicidés de la société mêlés…
Reste ce parti-pris de l’éditeur qui m’a intrigué et que je ne m’explique pas : pourquoi cet alignement centré et ces différences de corps dans l’impression des poèmes ?

(Tristan Cabral, « Si vaste d’être seul ». Le Cherche-Midi éditeur, 80 pages, 10 €.)



Carole Carcillo Mesrobian : « À contre murailles ».


Ça ne chante pas, ça résiste à la lecture, le stupéfiant image est absent (du moins dans son aspect le plus lumineux) : qu’est donc cette poésie ? Car il s’agit bien de poésie : ça va à la ligne de manière irrégulière avant la fin de la dite ligne, ça commence par une majuscule à chaque nouvelle ligne, la page est à peine noircie par des mots parcimonieux pour donner l’impression de poème… Mais tenir de tels propos, se livrer à une telle description, c’est rester à la surface des choses.
Le poème est inachevé en permanence : il se termine parfois par un mot ou une expression qui appelle un vers qui ne vient pas : « et puis » ou « comme si », si bien que le lecteur a l’impression d’un enjambement d’un poème à l’autre, d’une page à l’autre. Le poème pourrait ainsi courir tout au long de la plaquette, ce que suggère d’ailleurs l’absence de foliotation. La démarche du poète fuit tous les artifices de la séduction et le poème est le réceptacle de bribes arrachées à un discours qui peine à voir le jour. Le jeu du JE et du TU laisse apparaître une anecdote ou un élément du réel difficile à cerner et qui n’a d’autre effet sur le lecteur que de reproduire celui produit sur la narratrice, effet qui se traduit par les mots du poème pris pour ce qu’ils sont. Curieusement, alors que certains de ces mots appartiennent plutôt au domaine de l’abstraction ou des sciences surtout humaines (aporie, résilience, incandescence, coalescence, idéation…), d’autres renvoient aux arts plastiques (anamorphose, aplat, vermillon, vert, azur, mauve…). Cela donne une poésie visuelle autant qu’intellectuelle.
Reste une poésie aride mais prenante par sa volonté de percer, de pénétrer l’opacité du réel auquel se heurte le lecteur. Car ce sont les murailles qu’il faut abattre.

(Carole Carcillo Mesrobian, « À contre murailles ». Les Éditions du Littéraire, non paginé, 8 €. En vente sur Amazon.)



Jean-Pierre Nedelec : « Hiroshima Cap-Sizun »


Ce recueil de récits envoûte le lecteur. Par son écriture, par les personnages qui sont campés, par le rapport de l’auteur à la langue bretonne.
Si Jean Pierre Nedelec évoque des souvenirs, il le fait dans une langue comme chantournée : l’utilisation de l’italique, des parenthèses, d’incises, le déroulé de la phrase mettent en relief certains mots ou certaines idées. On dépasse alors le simple stade du souvenir, l’anecdotique donc, pour accéder à un universel qui peut être aussi celui du lecteur. Je dois dire que cet « agacement de classe » du premier récit me touche particulièrement et me parle pour l’avoir maintes fois ressenti dans ma vie face aux propos ou aux comportements des uns ou des autres. Et Jean Pierre Nedelec sait débusquer les tics idéologiques du langage commun : à propos des gros propriétaires terriens, il écrit : « on ne disait pas fermiers, paysans, pas davantage exploitants, comme aujourd’hui ; propriétaires… » Reste que ces deux mots, exploitants et propriétaires renvoient bien aux versions successives d’une même idéologie politico-économique…
Les personnages, s’ils donnent une impression de réel, sont souvent touchants. Les parents, par exemple, renvoient à un passé qui s’éloigne inexorablement de nous mais surtout ce sont des figures en totale contradiction avec celles que les journalistes aux ordres nous présentent aujourd’hui dans leurs enquêtes subtilement orientées. Leurs contradictions ne sont pas gommées et c’est parfois l’occasion d’un humour qui ne dit pas son nom : ainsi avec l’ouverture par un malfrat de son cinquantième coffre-fort en prison, à la demande du juge, puisqu’on a laissé les clefs à l’intérieur du dit coffre et qu’on a perdu le code ! Les compétences sont parfois reconnues…
Jean Pierre Nedelec n’oublie pas la langue de son enfance, le breton. Dès la première page, celle-ci fait irruption dans le récit. Ce n’est pas seulement affaire de pittoresque, mais surtout hommage rendu à ses locuteurs que le pouvoir politique a voulu empêcher de parler le breton : l’épisode de la dictée du certificat d’études est significatif. Le lecteur partage alors l’émotion de l’auteur. J’ai sous les yeux une carte postale représentant Tréboul qui est aujourd’hui un quartier de Douarnenez avec au premier plan l’île Tristan. Il m’est alors facile d’imaginer le Tréboul de son enfance et de mieux comprendre les récits de ce livre. Ainsi, par exemple, le cadre de L’objet de culte s’éclaire-t-il et s’ancre dans le réel : au début du XXème siècle, cette l’île fut rachetée par la famille du poète Jean Richepin et demeura dans la famille jusqu’à la fin du siècle où le dernier descendant des Richepin fut exproprié. On croise aussi le gardien d’un phare (qui y fut effectivement construit) et le fameux chef de guerre Guy de la Fontenelle qui mena expéditions et exactions contre les localités environnantes. À quoi mènent les cartes postales ? À constater le réalisme et l’inclusion de l’histoire dans les souvenirs !
Mais il faudrait encore parler de la guerre d’Algérie qui est le thème de ce récit intitulé « Lequel ? ». De l’irruption du fantastique qui n’est que la face cachée d’un comportement sordide au dénouement inattendu. De celle encore de la politique et il faut savoir gré à Jean Pierre Nedelec de rapporter certains faits comme ceux-ci : « Un encadrement de la langue qui fut précédé, ou accompagné, d’exactions plus physiques, comme le débarquement de Malgaches, en 1947, déversés d’hélicos bien pensants… » etc. Jean Pierre Nedelec ne sombre pas dans la nostalgie en contant ses souvenirs. Son attention est toujours en éveil et il sait relever l’inadmissible et l’incongru, pour mieux décoder le présent. Car ces récits nous aident à nous orienter au milieu des chausse-trapes de tous ordres qui jalonnent l’existence qu’on cherche à nous imposer…

(Jean-Pierre Nedelec, « Hiroshima Cap-Sizun ». récits. La Part Commune éditeur, 112 pages, 13 €. Dans les bonnes librairies. Ou sur commande chez l’éditeur : La Part Commune ; 27, rue de Lorgeril. 35000 Rennes. Ou sur internet http://www.lapartcommune.com )



Yves Budin : « Visions of Bowie »


Il y a peu, mon petit-fils, Hugo, me demanda très sérieusement ce qu’était le choc des générations. Comme je me lançais dans une explication sociologique, il m’interrompit, non sans malice, pour me dire que c’était un vieux et un jeune qui se rentraient dedans ! Ce qui s’appliquait parfaitement au dernier livre d’Yves Budin : la lecture de « Visions of Bowie » est comme un coup violent au plexus solaire… C’est que la culture rock m’est étrangère même si j’apprécie un chanteur comme Hubert-Félix Thiéfaine ou des dessinateurs de bande dessinée comme Philippe Druillet ou Enki Bilal…
Il faut reconnaître à Yves Budin d’avoir réalisé à sa façon (dessins et textes mêlés) une biographie honnête de David Bowie et d’avoir mis en évidence les différents avatars scéniques de ce dernier. Biographie honnête qui ne passe pas sous silence le goût de Bowie pour l’argent ni les dérives commerciales qui vont avec : « … musique optimiste aussi positive / que son compte en banque qui vient de gonfler / grâce au nouveau contrat signé de 17 millions de livres » ou « Bowie est une star virtuelle / […] / Bowie store / Doll Art ». On n’est pas sans penser à Dali surnommé Avida Dollars par ses ex-amis surréalistes… Mais Budin sait reconnaître que ce goût du lucre est partagé par les amateurs : « le single n’a aucun succès à l’époque / mais doit se négocier à prix d’or sur Ebay maintenant ». Une biographie écrite donc sous le règne de l’argent-roi !
Si le trait est élégant, le dessin se fait parfois glauque comme un air de rock et les peintures de paysages (urbains) font parfois penser à l’Éclairage brechtien néo-expressionniste, pour reprendre les termes de Budin, qui a d’ailleurs l’honnêteté de noter en passant la fascination de Bowie pour l’esthétique de l’Allemagne nazie. (Ça joue avec le feu…) Restent les textes qui se veulent poèmes, émaillés de mots ou d’expressions empruntés à la culture rock mondialisée : ils se réduisent le plus souvent à un empilement de rondelles de prose tant le travail sur le vers est absent. C’est sans doute efficace comme un article, mais sans grand intérêt stylistique.
Pour afficionados et curieux…

(Yves Budin, « Visions of Bowie ». Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 96 pages, PNI. Les Carnets du Dessert de lune ; 67 Rue de Venise. B 1050 BRUXELLES. Belgique).



Luce Guilbaud : « Qui va là ? »


Ce petit recueil est un bestiaire où l’auteur(e), non seulement, joue avec les mots, mais aussi avec les allitérations et les lettres parfois pour créer des acrostiches. Luce Guilbaud dresse des portraits tendres de certains animaux mais donne à deviner leurs noms par ces procédés qui relèvent ici d’une douce fantaisie. Et elle ne dédaigne pas le calembour qui a si mauvaise réputation : « bah ! rit-on ainsi… » écrit-elle dans un poème réservé à l’éléphant. Je n’ai aucun scrupule à donner le nom de l’animal ainsi épinglé - pourrait-on dire - car chaque poème/devinette est accompagné en regard d’un dessin/collage où figurent les lettres du mot à trouver ! Et la table des matières donne également le titre du poème… C’est un livre au format modeste que tous les parents doivent acheter pour leurs enfants car il remplace utilement les manuels de lecture et les anthologies de poèmes. Ludique à souhait et plein d’humour, il apprend à lire aux petits et réjouit les parents.

(Luce Guilbaud, « Qui va là ? ». Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 70 pages, 8 €. Éditions Les Carnets du Dessert de Lune ; 67 rue de Venise. B. 1050 BRUXELLES. Belgique).



Gérard Le Gouic : « Nous avons la douleur de vous faire part »


Ce livre de Gérard Le Gouic n’est pas un recueil de poèmes mais un recueil de quinze tranches de vie écrites à la disparition (ou peu après) d’un ami ou d’une relation, voire d’un proche. Parmi ceux qui accèdent ainsi à l’éternité dans le souvenir des curieux d’art et de littérature, de nombreux poètes (plus de la moitié)… et Lucie Cadoret-Le Gouic, son épouse…
Loin des discours convenus sur les écrivains, journalistes et peintres réunis pour l’occasion dans ce livre, on découvre une approche personnelle et sensible. Il est vrai que Gérard le Gouic les a côtoyés et a assisté à leurs obsèques (qu’il ne raconte que brièvement) ou à d’autres hommages rendus au(x) défunt(s). Mais plus que le titre ne semble l’indiquer, c’est l’occasion pour Gérard Le Gouic de se livrer à des confidences inattendues : le lecteur est ainsi à l’écart des nécrologies de circonstance. Le Gouic est un fin observateur de la comédie humaine (qui se joue particulièrement dans ces occasions) et ses pages ne manquent pas de détails pittoresques. Mais ce qui frappe surtout, c’est l’amitié qui s’exprime dans ces scènes de vie et, singulièrement, avant et après les funérailles. Ces récits sont émaillés de poèmes ou de vers dus à Gérard Le Gouic lui-même ou à d’autres. J’ai retrouvé avec plaisir dans ce livre le texte sur Guillevic qu’il m’avait donné pour publication dans Faites Entrer L’Infini, la revue semestrielle de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, en prolongation du dossier que nous avions consacré au poète de Terraqué. Nous n’avions, à l’époque (n° 44, décembre 2007), faute de place, fait paraître que des fragments : le lecteur pourra, aujourd’hui, découvrir in extenso ce beau texte…
Un livre atypique à lire absolument pour tout ce qu’on apprend et qu’on ne trouve pas dans les biographies et autres études savantes…

(Gérard Le Gouic, « Nous avons la douleur de vous faire part ». Éditions des Montagnes Noires. 176 pages, 15,90 €.)



Revue « Mange Monde » n° 5


Mange Monde est une revue de poésie qui, à son corps défendant, pose le problème du poème aujourd’hui. Le numéro 5, fort de 104 pages, consacre 36 de ces pages à deux entretiens, l’un avec Julien Blaine, l’autre avec les fondateurs de la maison d’édition Les Fondeurs de briques. Chaque entretien est suivi de poèmes illustrant la démarche défendue par la revue ou son rédacteur en chef, Vincent Calvet, qui a mené les deux entretiens, poèmes de Julien Blaine ou de ses épigones et poèmes contemporains d’auteurs peu connus, qui ne sont pas sans intérêt mais poèmes qui posent question(s).
La principale de ces questions peut se poser en ces termes : suffit-il de noter au détour d’un vers ces mots, suicide de René Crevel, pour se donner une allure de poète révolutionnaire ou libertaire ? Peut-être faut-il étudier de près la fin de vie de Crevel et essayer de mettre à jour les raisons de ce suicide (sans doute multiples) ? Ce qui a déjà été fait : par Aragon, en particulier, qui fut l’un des derniers à l’avoir vu vivant et qui le raconte dans un article des Lettres françaises (« L’Homme Tzara ») du 9 janvier 1964 (1)… Qu’est-ce donc que la poésie ? De même, ce poème d’Édith Azam qui se termine par ces mots : « T’as pas le droit de te dégonfler : / Parce que Julien, il aimerait pas », laisse le lecteur dubitatif. Nous voilà bien avancés avec cette remarque frappée dans le bronze : est-cela la poésie ? Il y a aussi des « poèmes » qu’il vaut mieux entendre que lire. Mais il est vrai que je suis un homme du livre et que la « performance », le « slam » et autres expérimentations ne m’ont jamais totalement convaincu : la valeur d’un poème (qu’il soit diffusé par l’écrit ou par l’oral) repose avant tout sur sa valeur littéraire c’est-à-dire sur l’agencement des mots, sur les images et autres subtilités langagières comme les figures de style (et on peut inventer dans ce domaine)… Et les deux entretiens sont prodigieusement intéressants pour les critiques d’une certaine poésie qu’ils véhiculent et les idées qu’ils avancent.
Et pour finir (!), place à l’éditorial (?) de ce numéro de Mange Monde que signe Marc Petit. Pinault, Arnault, Sollers, Houellebecq, Angot, Koons, Hirst, Cattelan en prennent pour leur grade. Et j’y lis ces lignes, en conclusion : « Voilà qui nous ramène à l’aube d’été. À l’aube de tout. À cet adolescent rêveur surpris un jour par l’étrange beauté de quelques mots… » Oui, je l’avoue, je suis toujours cet adolescent rêveur qui demande au poème de le surprendre par l’étrange beauté de ses mots. À lire pour le peu de sérieux accordé au signifiant, au signifié, à l’hypotexte, à l’hypertexte et diverses autres coquecigrues… et à discuter.

(Mange Monde, ce n°5 : 15 €. Abonnement deux numéros, le 6 et le 7 : 20 €. Éditions Rafaël de Surtis. 7 rue Saint Michel. 81170 Cordes sur Ciel.)

(1) 1. Cet article a été repris dans le n° 40 (décembre 2005) de Faites Entrer L’Infini, pp 58-65. Pour le passage concernant Crevel : pp 61-62.



Laurent Bayssière : « Poussières »



Il y a de beaux vers dans ce recueil de Laurent Bayssière, comme celui-ci « éboulis de rêves éblouis ». Pourquoi faut-il, alors, que je pense à celui de Stéphane Mallarmé, « Aboli bibelot d’inanité sonore » (in Ses purs ongles…) ou à bien d’autres lus ici ou là ? C’est que je lis dans « Poussières » des empilements verticaux de mots qui se donnent pour des poèmes. Certes, il n’y a pas de phrase qui court d’un vers à l’autre, pas de lien logique entre les mots imposé par la syntaxe. Mais est-ce suffisant pour faire un vers ? pour faire poème ? Laurent Bayssière, à son corps défendant, pose le problème du vers, ici et maintenant. Certes les poètes n’ont pas manqué d’explorer d’autres pistes ; je pense à Pierre Garnier et à ses nano-poèmes qui me séduisent car, en un éclat, tout est dit dans l’image et dans le poème qui se situe au-delà du vers. Certes, Laurent Bayssière échappe parfois à cette colonne de mots comme dans « Si / Jésus / avait… » où les mots dessinent une croix. Mais j’en reste à cette prose saucissonnée que serait le poème… Et je me dis que Laurent Bayssière vaut mieux que ces pseudo-poèmes. D’ailleurs le territoire qu’il explore est généreux, c’est celui de la fraternité, celui de la générosité. Laurent Bayssière se penche sur le sort des victimes, des laissés pour compte du système. Sans doute abuse-t-il de références à l’actualité qui, dans cinq ou dix ans, seront devenues illisibles parce que cette réalité sera oubliée. Une information chasse toujours la précédente. Et l’on ne peut s’en satisfaire car il importe de se souvenir. Peut-être la leçon qu’Aragon dispense dans De l’exactitude historique en Poésie est-elle toujours d’actualité ? Peut-être ce distique « Pour nos amis morts en Mai / Et pour eux seuls désormais » parle-t-il plus au lecteur d’aujourd’hui, quelque 70 ans ayant passé, que « Anna Politkovskaïa / repose dans nos bras » ne parlera au lecteur de 2080 ? Et se souvenir du célèbre alexandrin de Victor Hugo « Tout sommeillait dans Ur et dans Jérimadeth »… Laurent Bayssière se cherche, cherche et c’est bien. Il faut lui souhaiter de trouver sa voix, d’accéder à l’universalité, car alors il explorera au plus juste cette terra incognita qu’il définit comme la « fragile argile / d’un autre soi ».

(Laurent Bayssière, « Poussières ». IHV éditeur, 56 pages, 10 €. Chez l’éditeur : MJC de la Vallée, 47 rue de la Bataille de Stalingrad. 92370 Chaville).



Jean-Claude Leroy : « Aléa second » suivi de « Nuit élastique »


Jean-Claude Leroy est un parfait inconnu pour moi bien qu’il ait publié une dizaine de plaquettes entre 2001 et 2011 et bien que certains des poèmes d’ « Aléa second » aient été donnés à lire dans Décharge (mais je ne m’en souviens pas !) J’avoue donc ma culture lacunaire et ma mémoire défaillante… Aussi, ce recueil paru aux éditions Rougerie est-il une découverte. Deux suites de poèmes le composent : Aléa second et Nuit élastique. Poésie qui résiste à la lecture par son originalité, sa façon d’appréhender le réel : il y a comme un écart qui désarçonne le lecteur. On peut d’ailleurs se demander à la lecture d’ « Aléa second » s’il s’agit d’une suite de poèmes ou d’un long poème éclaté en brefs fragments. Chaque page offre cinq vers diversement regroupés : tercets (rarement), distiques ou monostiques. Et il faut attendre la page 22 (d’une « suite » qui en fait 29) pour trouver l’expression qui donne son titre à l’ensemble : « ou le poète guettant de sa cassine / l’aléa second vainqueur des sexes ». Peut-être cet indice ouvre-t-il une piste de lecture ? donne-t-il sa raison d’être à ce dispositif singulier de vers qui vise sans doute à capter un certain réel ? Si la cassine, selon Littré, est une « petite maison de plaisir hors de la ville », alors les références au sexe, au désir, à la passion amoureuse, relativement fréquentes dans l’ensemble, prennent toute leur signification…
« Nuit élastique » semble se consacrer à la lutte du noir et blanc (« noir et blanc se carrent ») : Jean-Claude Leroy donne l’impression de se battre avec la représentation : « nuit élastique / tirée à quatre épingles // solitaire pinceau du rêve excrémentiel » ou représentation hallucinée du désir amoureux : « baiser au lépreux / achat du silence // gerçure des lèvres / ou vieillissement des coïts ». Il laisse la porte ouverte avec cette conclusion énigmatique : « ne peut demeurer ce qui reste / rien d’habitable // peut-être un axe impalpable / en écho à la naissance ». Tout est dit, rien n’est dit ? Mais qu’est-ce qui se donne en représentation dans ces vers ? Est-ce la censure en nous qui empêche de voir ? de lire ? Et puis, il y a chez Jean-Claude Leroy, ce goût de rapprocher les mots de la façon la plus étrange, la plus improbable comme « nuit élastique » ou encore « poème gris » ou « l’œil qui expire »… Ou ces expressions qui en rappellent d’autres : « ni dieu ni montre » ou l’« horreur est sauve »… À chaque fois le lecteur s’arrête, s’interroge et se prend à rêver, sérieusement. Le sens naîtrait-il de là ?

(Jean-Claude Leroy, « Aléa second » suivi de « Nuit élastique ». Rougerie éditeur, 64 pages, 12 €. En librairie ou sur commande chez l’éditeur : Editions Rougerie ; 7 rue de l’Echauguette. 87330 Mortemart.)



Nicole Drano Stamberg, « La Vigilance »


Le numéro 33 de Chiendents (collection de cahiers présentant, la plupart du temps, un poète) vient paraître en juin dernier : il est consacré à Nicole Drano Stamberg. Chaque livraison donne à lire un poète par ses textes et des témoignages ou des critiques ; d’un numéro à l’autre, l’accent est mis sur l’un des aspects ou l’autre. Nicole Drano Stamberg a choisi de donner la part belle aux critiques. Ça commence avec un entretien mené par Daniel Leuwers, éclairant et qui ouvre des perspectives même au lecteur qui a lu les recueils de Nicole Drano Stamberg : sa biographie, ses premières lectures, la place des animaux et du parc (la nature en général) dans sa poésie, son écriture, sa bibliographie… Bref, en une trentaine de pages, un portrait quasi complet. Les notes de lecture reproduites sont parues lors de la sortie de ses recueils dans différentes revues : les regrouper dans ces pages est une bonne idée, on a ainsi un point de vue global sur ses derniers livres de poésie. Enfin, huit pages de poèmes (dont la réédition - me semble-t-il - de « Sur un banc dans le parc de Lodève avec Berthe Morisot », paru en 2006 en tirage limité avec quatre peintres) donnent envie de lire ou de relire Nicole Drano Stamberg.
La place de Chiendents dans le paysage des revues de poésie est confortée. Ce numéro 33 est indispensable à qui veut découvrir ou mieux connaître Nicole Drano Stamberg.
(Cette plaquette : 3 € + 2 € de port ; à l’adresse suivante : Éditions du Petit Véhicule. 20, rue du Coudray. 44000 Nantes).



Jacques Canut : « Carnets confidentiels n° 40 & 41 »


Infatigable, Jacques Canut continue à publier ses « Carnets confidentiels » qu’il diffuse avec les moyens du bord, comme une lettre envoyée aux relations lointaines. Viennent de sortir le n° 40 intitulé « Cantilène » et le 41, intitulé « Le semeur intempestif » . Dans ce dernier, il a ces mots qui éclairent sa démarche : « Comment évaluer la portée des mots qui m’échappent / Reprendre ces "Carnets confidentiels" / qui remontent le fil de ma destinée ? »
Jacques Canut tient un journal, non des faits quotidiens (encore que parfois ils apparaissent nettement dans un poème), mais surtout des souvenirs au fur et à mesure qu’ils lui reviennent à l’esprit (Canut est né en 1930 et ne s’en cache pas). Belle entreprise car Jacques Canut est lucide, non complaisant à son égard (il se brocarde volontiers) : « Pourquoi, dénudée, / m’infligea-t-elle le supplice / de se refuser à moi ? » Nous voilà loin des performances sexuelles à la mode, loin des vantardises…. Même si l’on ne peut démêler le vrai du faux. Ce qui domine dans ces pages, c’est le désabusement : « Les "lendemains qui chantent" / ne furent-ils que bonheurs furtifs, / détresses récurrentes ? » ou encore : « Je n’ai pu rattraper / le temps des voyages. / Ici est mon exil. » Et l’on sait que l’exil est un dur métier, comme disait le grand Nazim Hikmet…
Ce qui aiguise le regard de Canut : il se retrouve dans ceux qu’il voit de sa fenêtre, il a hâte de fuir les importuns… Mais Jacques Canut porte un amour sans failles aux chats, de nombreux lui ont tenu compagnie et on les retrouve avec plaisir traversant tel ou tel poème. Sans doute le souvenir de ces compagnons silencieux est-il un exorcisme à l’angoisse qui le saisit quand il se rend compte qu’il n’est plus qu’ "un fantôme / [surgi] de la fosse d’ombre / des temps". Un exorcisme, tout comme l’érotisme présent dans maintes pages. Une poésie pleine de verdeur et sans prétention…

(Jacques Canut, « Cantilène » (Carnet confidentiel n° 40) : 24 pages ; « Le semeur intempestif » (Carnet confidentiel n° 41) : 24 pages. Auto-édition, PNI. Chez l’auteur : 19 allées Lagarrasic. 32000 Auch)



« Le plus drôle de McSweeney’s »  : anthologie


McSweeney’s est une revue littéraire fondée en 1998 par Dave Eggers aux USA. Revue underground comme on dit et l’on pourrait énumérer le nom des auteurs publiés dont les textes, paraît-il, avaient été refusés par les autres périodiques auxquels ils avaient été adressés, sans que cela n’apporte le moindre éclaircissement au lecteur de bonne volonté. Et l’humour qui y est défendu et illustré est, à première vue, incompréhensible au même lecteur. C’est dire qu’il faut bien s’accrocher en lisant l’anthologie que publie le Cherche Midi éditeur pour présenter la quintessence de McSweeney’s que d’aucuns présentent comme « un espace littéraire et déjanté ».
Rien en effet qui puisse rappeler dans ces pages l’humour qui sévit sur les plateaux de la télévision hexagonale ! De là à prendre pour agent comptant ce qu’écrit Dave Eggers dans son introduction (« Vous allez être envahis par une telle folie que vous risquez d’avoir envie d’aller vous cogner la tête contre un mur dans le jardin »), il y a un monde. D’abord, il n’y a pas de murs dans mon jardin, on n’y trouve que des haies, des arbres, des arbustes et des fleurs… Ensuite, j’ai dû relire à plusieurs reprises ces pages pour essayer de sourire tant cet humour yankee est étranger à ma culture qui, elle-même, est à l’opposé de la "culture" franchouillarde. Mais ce livre ne m’est pas tombé des mains. Il s’y trouve une démarche qui vise à démystifier bien des succès de librairie ou du box-office pour parler comme les branchés de la télé française, il y a une façon fine et hilarante de décoder le jargon commercial (ainsi avec « Articles Ikéa et personnages du Seigneur des anneaux ? »), il y a encore une façon de se moquer du langage volontiers abscons de certaines doctrines philosophiques… Bref, il y a dans le ton décalé qui est la caractéristique de bien des textes ici proposés comme une façon de prendre ses distances avec ce qu’on veut nous imposer comme le réel, qui n’est, finalement, que le point de vue (dominant) des spécialistes du marketing qui sévissent dans les écoles de commerce ! À savourer à petites doses…

(« Le plus drôle de McSweeney’s ». Le Cherche Midi éditeur, 216 pages, 16,50 €. Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié).



Roger Gaillard : « Guide AUDACE »


L’édition est une jungle… et les plus nombreux parmi les auteurs ignorent tout de ce monde et de ses règles. Du moins les débutants. Ce livre, le « Guide AUDACE » (Audace : un acronyme pour A Usage Des Auteurs Cherchant Editeur), est fait pour ces derniers.
Comment rendre compte d’un tel ouvrage fort de 624 pages et comportant 1120 fiches éditeurs ? Sans doute faudrait-il vérifier chacune de ces fiches mais c’est impossible : l’auteur a d’ailleurs mis plusieurs années pour compiler les informations portées à la connaissance du lecteur. Aussi ne faut-il pas se fier aux déclarations des éditeurs. Ainsi, à la rubrique « Récupération du manuscrit », j’ai relevé deux éditeurs en flagrant délit de mensonge : Cadex et Rue du Monde. Qui annoncent fièrement un retour aux frais de l’auteur sous enveloppe affranchie fournie préalablement par le dit auteur… Ces deux sinistres officines ne renvoient pas le manuscrit malgré l’enveloppe affranchie jointe au tapuscrit : j’en ai fait l’expérience ; il n’y a pas de petit profit ! Mais la qualité du travail de Roger Gaillard n’est pas en cause.
30 pages de généralités et le reste en fiches éditeurs. Mais quelles généralités ! Utiles absolument pour les auteurs (je ne parle pas de ceux qui ont les honneurs frelatés de la télévision ! et qui connaissent les arcanes du petit monde de l’édition !). Deux grandes parties : « Aperçu sur l’édition » et « Conseils pratiques » font de ce guide un outil à utiliser avant même d’envoyer un tapuscrit à un quelconque éditeur (ou éditueur pour reprendre un mot qui fit florès il y a quelques années). Des chiffres d’abord. « Statistiquement, pour l’auteur inconnu, la probabilité d’être retenu est de 1 pour 500 chez les grands éditeurs, de 3 pour 500 chez les moyens éditeurs, et de 2 à 10 % pour la petite et la micro-édition. » Et ensuite, une maxime : « Un livre à compte d’auteur, ça va, deux livres, ça va encore, trois livres, bonjour la vanity press ! » Entre les deux, tout est possible, selon la qualité littéraire du manuscrit. Mais, là aussi, Roger Gaillard ne manque pas de préciser que « les raisons qui poussent à l’acceptation ou au refus des manuscrits chez les éditeurs sont trop souvent à cent lieues des questions littéraires ». Alors que faire ? Ne pas se laisser bercer par les promesses des spécialistes du compte d’auteur qui ne sont intéressés que par l’argent de l’auteur. Les pages de Roger Gaillard, à ce sujet, sont éclairantes.
Ce guide est une leçon de patience et fourmille de bons conseils. Que l’auteur suivra ou non ! Mais il aura été prévenu… En tout cas, c’est une bonne assurance pour éviter tout déboire...

(Roger Gaillard, avec la collaboration de Mathilde Besset) : « Guide AUDACE ». L’Oie Plate éditeur, 624 pages au format 21x29,7 cm, 59 €. En librairie, diffusion/distribution Soleils).



François Xavier (poème) & Jacqueline Ricard (encres) : « Le miroir de la déraison »


Je n’ai jamais éprouvé le moindre mépris pour les éditions courantes mais, il me faut l’avouer, j’ai le goût des éditions rares, des livres de bibliophilie, du beau papier et des illustrations originales. « Le miroir de la déraison » me comble ! Les encres de Jacqueline Ricard dialoguent avec les vers de François Xavier dans une sorte de folie tant gestuelle que de mots/signes. « Le miroir de la déraison » est un long poème et quelques mots sur l’objet livre sont nécessaires. Chaque "volume" compte cinq doubles folios, chaque page ne comportant que quelques vers, voire aucun… Les encres de Jacqueline Ricard courent souvent sur deux pages et il faut souligner la prouesse technique quand il s’agit de deux pages voisines de cahiers différents. Environ cent cinquante vers pour une trentaine d’encres, le tout sur papier Arches…
Un long poème donc qui est comme un moderne Cantique des cantiques tant il célèbre l’amour (et ses avatars). Est-ce la présence dans les vers de François Xavier de la colombe et du faon qui me fait penser à cet ancien texte ? Peut-être, mais le chant d’amour (charnel avec son ventre, "le nid encore chaud / De leurs corps" et ses images qui évoquent irrésistiblement le désir) ne se laisse pas oublier. Il y a un subtil jeu d’échos d’un volume à l’autre : "Cette perle qui fond / À la vue d’une coquille" renvoie à ces autres vers : "Ne reste que la perle / En cette conque à peine lavée" ou encore "Buisson ardent / Sous la roche de leurs désirs" rappelle "Matière de soie / Déportée sur la matière de roche". Oui, chant d’amour et il faut citer plus longuement : "Pour dire que son corps / N’est que violon de l’âme / Plongé dans le cyclone du songe // L’aspiration abyssale / Lui offre ce fameux plaisir". Mais au sein du poème, on décèle des changements. C’est ainsi que le deuxième volume peut apparaître comme le livre de la rupture, de la déchirure avec sa "rupture du temps". Cependant la réconciliation dialectique ne tarde pas et dans le dernier volume, l’écriture se confond avec l’aimée : "Testament / Déjà de leurs amours passés / Le livre repose en paix / Dans leurs cœurs figés". Alors, qu’est-ce que la déraison ? L’amour ou sa fin ? Et le livre alors semble être le miroir de ces interrogations…
Les encres de Jacqueline Ricard, proches d’une calligraphie tout en rondeurs et en boucles, soulignent sensuellement le texte tant elles se mêlent aux vers. Le geste met en évidence le non-dit : mise en lumière de la ferveur amoureuse et mise en abysse de l’inconnu qui s’ouvre... La délicatesse du pinceau laisse apparaître les nuances de l’encre qui se dépose sur le papier. La fragilité du graphisme ainsi obtenu est la métaphore des nuances du poème. Et les encres sont en accord parfait avec les vers…

(François Xavier & Jacqueline Ricard, "Le miroir de la déraison". La Cour Pavée éditeur, 3 volumes au format 130 x 90 mm à l’italienne sous emboîtage toilé, 55 exemplaires numérotés et signés au colophon par le poète et l’artiste. PNI. Éditions La Cour Pavée / J Ricard. 28, rue Sedaine. 75011 Paris.)



Sylvie-E Saliceti : « Je compte les écorces de mes mots »


Les chemins de la poésie sont divers : de la visite des camps de la mort, Gérard Bayo a tiré une poésie très différente de celle de Sylvie-E Saliceti qui, elle aussi , a visité un camp, celui de Lissinitchi-Lviv. Mais les chemins de la lecture sont aussi divers : les premiers mots de « Je compte les écorces de mes mots » sont « Lieu-dit La Sablière »… Et ils évoquent pour moi une autre facette de l’horreur nazie : c’est dans la carrière de La Sablière qu’ont été fusillés les otages du camp de Choisel (dont Guy Môquet) : René-Guy Cadou en a tiré un poème qui m’émeut toujours pour son premier vers « Ils sont appuyés sur le ciel », qui fait que je m’interroge toujours sur mon épaule.
Et si elle convoque Chaïm Soutine, Rose Ausländer, Benjamin Fondane et Robert Desnos, pour ne nommer que ceux-là, pourquoi faut-il qu’eux aussi évoquent pour moi une autre réalité, étrangement voisine de celle que dit Sylvie-E Saliceti ? Et pourquoi faut-il encore que lorsqu’elle écrit Arma virumque cano dans ce poème justement intitulé Lieu-dit la Sablière, oui, pourquoi faut-il que me revienne à l’esprit la préface d’Aragon aux Yeux d’Elsa  ? Un vers de Virgile du début de « L’Énéïde » qui sert d’exergue en quelque sorte à une leçon de poésie en un temps troublé : « …j’ai un instant montré à ce pays déchiré le visage resplendissant de l’amour ».
Sylvie-E Saliceti fait alterner des tercets et de longs poèmes. Ces derniers sont comme des fragments de discours historiques où se mêlent faits, références religieuses qui renvoient aux juifs exterminés et vers fragiles qui se dressent comme des totems face à l’horreur. Le tercet, resserré sur lui-même, vient en contre-point délivrer un commentaire poétique. Ainsi : « Papillons noirs - faites battre vos ailes / rouges / dans le poème de Celan ». L’Histoire peut servir de source au poème sans que celui-ci ne devienne une évocation historique. Le poème sert de révélateur, il proclame ce que les hommes ont occulté pensant masquer et faire oublier leur cruauté et leurs agissements criminels. Mieux, comme le dit Bruno Doucey dans sa postface : « La force du recueil de Sylvie-E Saliceti est de faire entendre le chant des disparus ». Qu’est donc ce chant ? Là encore, Bruno Doucey le décrit dans une approche concentrique de la parole poétique : « Leurs voix viennent sourdre dans le poème comme les molécules des êtres détruits distillent les forces vives de la nature… ». Cette postface est une véritable approche historique qui éclaire singulièrement le livre et la démarche de son auteur, à ce titre elle est indispensable au lecteur.
Alors on comprend mieux le titre : ces écorces des mots renvoient à cette utilisation de l’écorce de bouleau comme support de l’écriture avant l’invention du papier alors que Birkenau (un des camps de la mort) renvoie à Birkenwald qui signifie bois de bouleaux. La boucle est bouclée quand on sait que les nazis ont pris le temps de replanter des arbres (des chênes) sur la colline de Lissinitchi-Lviv… Bruno Doucey ajoute à cette démonstration qu’une « abondante littérature, essentiellement en Russie, était consignée sur l’écorce de bouleau ». Ainsi la poésie retrouve-t-elle sa vocation originelle : dire l’indicible et lutter contre l’oubli. Sylvie-E Saliceti, comme d’autres poètes en d’autres lieux, redonne la parole à ceux que l’Histoire a voulu réduire à jamais au silence.

(Sylvie-E Saliceti, « Je compte les écorces de mes mots ». Rougerie éditeur, 72 pages, 12 €. En librairie ou chez l’éditeur : 7, rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart).



Kalouaz : « À l’école du renard »


L’école du renard est une expression bretonne qui désigne l’école buissonnière. Ahmed Kalouaz est né en 1952 et dans le livre ainsi intitulé il revient, à sa façon, sur deux années de sa jeunesse : 1968 et 1969. Si cet ouvrage est un récit autobiographique, c’est aussi un panthéon personnel, mieux le panégyrique de tous ceux à qui Kalouaz doit d’être ce qu’il est devenu. Car rien ne le prédisposait à être ce qu’il est aujourd’hui. Né en Algérie, il vient s’installer en France peu après sa naissance avec sa famille et finit par vivre en ville (dès 1967, dans une cité ouvrière) après plusieurs années dans un village marqué par l’isolement et l’inconfort…
La vingtaine de mois mise en mots à partir des souvenirs est celle de l’apprentissage de la vie et de la découverte de la réalité : monde du travail, relégation scolaire, racisme ordinaire mais aussi sport et écriture. Kalouaz ne manque pas dès la première page de remettre à leur juste place les avancées de la classe ouvrière : « Jules Ferry qui avait bien fait les choses sous la pression du patronat pouvait être fier, à présent les prolétaires savaient lire le mode d’emploi des machines, s’installer à la chaîne pour les cadences idéales et le bon rendement ». L’instruction, à condition de ne pas aller trop loin et de rester à sa place ! Malgré les rêves de promotion sociale de la famille, très vite le jeune Kalouaz se retrouve dans une filière professionnelle qui débouche directement sur le salariat. Et cette orientation subie provoque le dégoût des études. Très tôt, il découvre la course et les Jeux Olympiques et il sait que dans ces années-là « l’argent n’avait pas encore fait table rase de certaines valeurs dans le sport » même si la machine sportive avait aussi pour rôle de maintenir l’ordre social… Mais l’Histoire ne se laisse pas oublier : la guerre du Viet-Nam, l’assassinat de Martin Luther King, le racisme aux USA, Mai 68 en France, etc. Tout cela fait un mélange détonnant dans l’esprit de Kalouaz : révolte, admiration pour quelques figures tutélaires, volonté de se dépasser, goût pour la poésie… Et les chapitres dédiés chacun à l’une des figures de ce panthéon (sportifs, chanteurs, poètes…) vont s’enchaîner pour constituer une traversée de l’histoire où se mêlent des événements célèbres et d’autres plus intimes. Ahmed Kalouaz court sans cesse et s’essaie à l’écriture.
Nul misérabilisme dans ces pages même si rien n’est épargné au lecteur, au contraire, beaucoup de retenue et parfois une touche d’humour. Si Kalouaz met en évidence les mécanismes du déterminisme social, le racisme quotidien qui broie ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau, l’idéologie dominante qui condamne inexorablement ceux qui tentent de se révolter ou de s’exprimer, il sait aussi valoriser tous ces hasards de la vie (grains de sable, accidents heureux…) qui infléchissent les trajectoires pourtant inscrites dans le social. Ainsi Ahmed l’Arabe aimera Judith la Juive, ainsi Kalouaz (grâce à une prof de français remplaçante) retrouvera le goût du travail scolaire, ainsi Kalouaz finira par faire de l’écriture son métier… C’est toute cette subtile dialectique qui se donne à lire au long de ces pages. Et le lecteur finit par se reprendre à espérer : il n’est pas plus difficile aujourd’hui qu’hier de découvrir la poésie plutôt que les produits du marketing (dont le grand Léo disait que c’était une salope !).

Kalouaz, « À l’école du renard ». Le bruit des autres éditeur, 144 pages, 12 €.



Bernard Ascal : « Pablo Picasso, Poèmes & Propos ».


C’est un travail ambitieux et original que livre aujourd’hui Bernard Ascal avec son « Pablo Picasso, Poèmes & Propos »  ; beau titre placé sous une photographie de David Douglas Duncan qui a su fixer le mystère du regard du peintre… Si ce dernier est universellement reconnu (qu’il soit loué ou décrié !), l’écrivain reste méconnu. Certes, ses pièces de théâtre sont relativement reconnues, en particulier « Le Désir attrapé par la queue » qui fut réédité, mais ses poèmes n’ont jamais atteint le public que la célébrité de leur auteur aurait pu leur amener…
Bernard Ascal a fait un choix parmi les 350 poèmes, tant en espagnol qu’en français, que Picasso a écrits de 1935 à 1959. Il en donne à lire 26 dont de nombreux en fac-similé à partir du manuscrit. L’un, daté du 14 décembre 1935 (Sur le dos de la tranche), est même interprété par le peintre qui rehausse de couleurs et de graphismes noirs chacun des vers : on peut y voir comme une anticipation (au-delà des différences) du travail que fera Picasso sur Le Chant des morts de Pierre Reverdy (Tériade éditeur, 1945). Les autres, simplement reproduits, mettent en évidence les distances que prend Picasso avec l’orthodoxie surréaliste, même si selon Brassaï « les œuvres littéraires de Picasso relèvent de la poésie surréaliste »  : ses manuscrits sont raturés, repris, remis sur l’ouvrage ; on est loin du premier jet de l’écriture automatique… À lire ces poèmes, on est surpris de la modernité de Picasso : combinatoire et variations, accumulations, logorrhée à l’image de l’écoulement de la couleur sur la toile… Picasso pense en couleurs, l’art pictural n’est jamais bien loin du texte ; la poésie et la peinture sont inséparables ainsi dans « Portrait de jeune fille »
Mais Bernard Ascal ne s’arrête pas là. Constatant qu’à l’exception de René Leibowitz, les musiciens n’ont guère mis en musique les poèmes de Picasso, il compose sur les poèmes choisis et les enregistre avec Cécile Charbonnel (CD 1) : le pari n’était pas gagné d’avance, l’écriture de Picasso (vers libres ou prose) ne se prête guère à la mise en musique par l’absence de rime et de rythme facilement mémorisable musicalement… Il découpe en vers les textes en prose et publie sa « découpe ». Le résultat est étonnant : il est vrai qu’il a fait appel à Jean-Michel Charbonnel pour les arrangements, l’un des meilleurs musiciens de jazz du moment… Un second CD reprend les propos de Picasso sur son travail, propos qui sont publiés à la suite des poèmes en 13 « chapitres ». Propos parfois déconcertants car ils pointent l’absurdité du parler commun : « … on peut dire qu’un steak est bleu quand on veut dire rouge. C’est ce que j’ai souvent fait quand j’ai essayé d’écrire des poèmes », à rapprocher de « Quand je n’ai plus de bleu, je mets du rouge »… Il y a dans ces propos une liberté qui surprend tant ils sont aujourd’hui politiquement incorrects.
Cet ouvrage est une excellente introduction à la démarche de Picasso par le va et vient qu’il impose entre la peinture (quelques reproductions), les poèmes, les propos, la musique (le premier CD), les photographies de D.D. Duncan… Si Picasso a déclaré « Au fond, je crois que je suis un poète qui a mal tourné », le travail de Bernard Ascal prouve que Picasso est un poète. Continuellement.

(Bernard Ascal, « Pablo Picasso, Poèmes & Propos. » 1 livre illustré et 2 CD audio. EPM, 182 pages, 24,50 €. Diffusion CED/distribution Daudin. Couverture cartonnée).



Les Hommes sans épaules, n° 35.


Le n° 35 des Hommes sans épaules est paru en février dernier. Le lecteur se souviendra de l’histoire de cette revue qui en est à sa troisième série : qu’il adhère ou non à l’émotivisme, reste que cette revue s’inscrit dans l’histoire de la poésie française depuis 1953. Mais reste également que les frères Breton, en tant qu’éditeurs, ont mauvaise réputation, reste encore que la Librairie-Galerie Racine à laquelle est liée cette troisième série a également mauvaise réputation. Les abus du compte d’auteur sont passés par là. Et il y en a quelques traces dans cette livraison (comme les notes de lecture d’Alain Breton des ouvrages parus à la dite Librairie-Galerie, dont il est l’un des fondateurs).
Mais l’essentiel n’est pas là : il est dans l’hommage rendu par Christophe Dauphin à Jean Sénac qu’on ne lit plus assez aujourd’hui, il est dans le dossier sur les poètes norvégiens, il est dans la présentation (captivante) de Bo Carpelan (poète finlandais suédophone qui est sans doute le poète scandinave le plus connu ici) due à Pierre Grouix son traducteur (qui a aussi participé aux traductions et notices des poètes du dossier norvégien…). Rien que pour ces trois ensembles, il faut lire ce numéro 35. Mais ce n’est pas tout, il y a encore tous les poèmes donnés à lire : des ensembles significatifs de poèmes d’Antoinette Jaume et de Lorand Gaspar, mais aussi d’auteurs plus jeunes comme Marie-Josée Christien, Jean-Claude Tardif, Gwen Garnier-Duguy, Claude de Burine, Hubert Haddad pour ne citer que ceux-là…. Diversité des écritures, diversité des voix, on a là une coupe, au sens géologique, dans la poésie d’expression française qui est tout à fait réjouissante. On a presque l’impression d’une anthologie atypique (il n’y a pas de thème, d’école, d’époque…), impression renforcée par le volume de cette livraison. C’est dire tout l’intérêt de cette revue semestrielle.
Cependant, sur les 286 pages de ce n° des Hommes sans épaules, on compte environ 80 pages de chroniques, hommages, notes de lecture, articles divers… qui viennent compléter cette partie anthologie pour en faire une véritable revue rendant compte, non de la vie la poésie (serait-ce possible, je ne le pense pas), mais d’une certaine conception, d’un certain courant de la poésie… Si Christophe Dauphin incarne parfaitement ce que peut être le surréalisme aujourd’hui (jusqu’à défendre bec et ongles André Breton et Sarane Alexandrian dans une note de lecture où l’argumentation précise se mêle à des jugements sans appel : Noël Arnaud est un triste sire et Jean-Pierre Lassalle évite de peu la bêtise crasse…), sa façon ouverte de diriger la revue fait de celle-ci un outil pour mieux connaître la poésie qui s’écrit maintenant et depuis un demi-siècle, qu’elle soit dans les marges du surréalisme ou non…

(Les Hommes sans épaules n° 35, 286 pages, ce n° : 17 €.
L’abonnement annuel à 2 n° : 30 €. Règlement par chèque à l’ordre de "Association Les Hommes sans Épaules" à retourner à l’adresse : Les Hommes sans Épaules, 8 rue Charles Moiroud. 95440 ECOUEN.)



Dinu Flamand : « Inattention de l’attention »


Selon les spécialistes autorisés, la littérature roumaine n’est pas d’un accès aisé pour diverses raisons. La langue roumaine est propice à l’effusion, les traditions historiques ont amené les écrivains à une prolixité qui alourdit l’action et ne facilite pas la lecture. Les changements politiques de la fin du XXème siècle sont à l’origine d’une vision manichéenne du monde qui s’enracine dans un passé récent où il fallait ruser avec la censure. « Il faut quelques clés de compréhension et il faut se donner un peu de mal » affirme Bernard Camboulives, auteur de « Sur les pas des écrivains roumains » .
« Inattention de l’attention » (La Passe du vent / Poésie) de Dinu Flamand n’arrange pas les choses. Dans sa présentation des poèmes du recueil, Jean-Pierre Siméon écrit dès la deuxième phrase : « … il ne faut donc pas attendre de cette préface qu’elle livre au lecteur les clés de lecture qui feraient place nette dans le poème. » Dans l’entretien que Dinu Flamand accorde à Thierry Renard et qui clôt le livre, on trouve des éléments intéressants mais rien facilitant la lecture. Thierry Renard, dans ces questions parle de « ce bel et énigmatique recueil », de titre « énigmatique ». Tout semble être fait pour décourager le lecteur… Et, estocade finale, Jean-Pierre Siméon cite Pierre-Jean Jouve selon qui « Tout poème s’il est vrai demeure mystère ». Que reste-t-il alors à dire ? Entre souscrire à cette affirmation sans appel et proclamer que l’obscurité est le refuge de ceux qui manquent d’intelligence, la porte est étroite !
Alors il faut refuser de paraphraser Siméon et assumer le risque de se fourvoyer. Le poème résiste donc à la lecture mais quelques lignes de force apparaissent. Tout d’abord, un mal de vivre dont on se demande s’il est simplement (?) existentiel ou s’il trouve ses raisons dans la société ou si c’est la mort qui rend la vie si difficile voire impossible. Pour preuves, ces vers relevés un peu au hasard : « os déformés de mon cube crânien », « quelque chose raclé du côté secret de ton ombre », « l’ennui qui traverse tes pores » ou encore « avec le ténia du temps dans tes entrailles / en pelote »… Mais tout n’est pas perdu semble dire Dinu Flamand car ces poèmes sont aussi traversés par un ailleurs mythique qui vient de l’enfance, d’une nature accueillante : « le bruit de la rivière / qui agitait les aulnes » ou « … de ces glorieux accords du coucher de soleil / sur le bord du grand océan ». L’espoir n’est pas perdu car ces souvenirs s’opposent au monde des adultes, à la fausseté de la vie sociale, à la cruauté de l’Histoire… La partie la plus intéressante du recueil (à mes yeux) est sans doute la deuxième (Amplitudes de probabilité) dans laquelle Flamand fait appel à la science pour mieux cerner son expérience et à laquelle fait écho ce passage de l’entretien où il déclare : « Intrigué, je cherchais directement chez les grands physiciens du petit et du grand infini […] Les scientifiques ont compliqué davantage ma vie, car je me retrouve, voilà, encore plus confus, au point de départ, avec, c’est vrai, quelques poèmes ambigus qui figurent dans les deux premières parties du livre ». Ambiguïté, le mot est lâché ; c’est peut-être ce qui caractérise le mieux la poésie de Dinu Flamand.
Un poésie qui permet de transmettre les expériences les plus sensibles, les plus intimes de l’auteur ?

(Dinu Flamand : « Inattention de l’attention ». La Passe du vent éditeur, 136 pages, 10 €. En librairie ou chez l’éditeur : éditions@lapasseduvent.com)



Gilles Baudry : « Le bruissement des arbres dans les pages ».


Paraphrasant une formule célèbre, on pourrait dire que les chemins qui mènent à la poésie sont impénétrables… C’est au nom de sa foi que Gilles Baudry écrit ces poèmes de célébration regroupés dans « Le bruissement des arbres dans les pages » . Mais nul besoin de croire pour apprécier ces poèmes tant il est vrai que le lecteur peut remplacer les mots qui relèvent de la croyance par d’autres désignant le monde réel ou, mieux, leur accorder le sens qu’il veut dans de nombreux cas. Car comment lire ces deux vers (par exemple) quand on est athée : « sûrs que désormais l’au-delà / est l’au-dedans ». C’est que plus je lis des poèmes ou plus je regarde des peintures, ou plus j’écoute de la musique…, plus je pense que ce qui me dépasse est en moi. Et nul besoin de transcendance pour donner sens à cette formule banale qui m’accompagne. J’ai parfois l’impression, à la lecture de ce recueil, de reprendre avec Gilles Baudry, un dialogue interrompu par la distance ou par le temps. J’ai l’impression de partager totalement avec lui ces vers : « L’écoute du monde intérieur / nous ferait parvenir / à cette simplicité sans limites / de pouvoir rêver grand / dans les petites heures du temps ordinaire // avec la faiblesse de croire / que dans le plus dénué / il resterait encore / cette part de ciel et d’amour / qui qualifie la vie ». Certes, peut-être ne mettons-nous pas les mêmes choses derrière ces mots amour et ciel ? J’ai aussi l’impression que la Lettre à Pierre Reverdy (pp 35-36) est une sorte de réponse à des propos que je n’ai jamais adressés à Gilles Baudry. Mais le lecteur de ces lignes n’a sans doute rien à faire de ces considérations personnelles…
Ce livre est placé sous le signe du partage : paysages de la presqu’île de Crozon, ruines de l’ancienne abbaye de Lendévennec ou autres lieux où nous avons éprouvé les mêmes émotions, les mêmes impressions, pouvoir (même modeste, infime) des mots si justement dit, sensibilité à la musique (même si nous n’avons pas écouté les mêmes œuvres), attention aux choses les plus humbles, goût du peu… : les occasions ne manquent pas. C’est le monde qui bruit autrement à chaque moment dès lors qu’on a refermé ce recueil de Gilles Baudry. J’ai toujours eu un goût extrême pour ces musiques anciennes à qui Jordi Savall redonne vie et le hasard veut que j’écoute « Hispania & Japan : Dialogues » après avoir lu ces poèmes. Et les vers que j’ai lus donnent une autre résonance à ces morceaux, un timbre insoupçonné ou inouï à ces instruments de moi inconnus comme le biwa ou la flûte shinobue. Et je suis sûr qu’il en sera de même pour tout amateur un peu curieux, qu’il écoute Savall ou un autre musicien...
Et peu importe alors que la mort telle que se la représente Gilles Baudry ne coïncide pas avec la représentation de certains : l’essentiel n’est-il pas qu’à la fin de leur vie, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas puissent avouer qu’ils ont vécu.
(Gilles Baudry : « Le bruissement des arbres dans les pages ». Rougerie éditeur, 88 pages, 13 €. Dans les bonnes librairies ou sur commande Rougerie ; 7 rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart).



Gérard Bayo : « La langue des signes ».


Gérard Bayo, dans ce nouveau recueil, fait signe depuis l’au-delà de la langue. Et il place ce livre sous un exergue de la romancière japonaise, Yoko Tawada, : « Écrire, n’est-ce pas manier une langue étrangère de toute façon ? » De toute façon, reste à déchiffrer ces mots sur les pages ; Gérard Bayo a toujours, diversement, manifesté une "attirance" pour les langues étrangères (il a traduit du roumain et il a été traduit en allemand, anglais, bulgare, espagnol, grec, hongrois, polonais, roumain et vietnamien) ; mais aussi une attirance pour ce qui lui était étranger (il suffit de penser à ses nombreux voyages en Europe). Mais à lire ce livre, le lecteur sera vite convaincu que les poèmes fonctionnent en réseau. Le poème, réduit à l’essentiel, est parfois troué de points de suspension mis entre parenthèses, comme si Gérard Bayo n’avait pas trouvé les mots et l’expression juste(s) correspondant à sa pensée. Il interroge dès lors sa mémoire et l’histoire et ses voyages et crée ainsi un réseau d’où se dégage un sens que ce lecteur peut découvrir par une lecture patiente et sans a priori à l’égard de la forme.
C’est toute sa vie que met en jeu Gérard Bayo dans ces pages : depuis l’enfance (sa mère, née en 1912 "devient" sourde et muette en 1919 : d’où cette référence réitérée à la langue des signes) jusqu’à l’âge adulte (où Gérard Bayo voyage à la recherche de l’indicible tant dans la littérature que dans l’Histoire : Rimbaud d’un côté et la violence nazie dans sa volonté meurtrière de l’autre). L’œuvre de Gérard Bayo est en grande partie écrite autour d’Arthur Rimbaud (non seulement dans ses essais mais aussi dans de nombreux poèmes) et autour des victimes de la barbarie fasciste (en particulier dans ses livres qui rappellent ces crimes : anciens camps de concentration ou de la mort transformés en lieux de mémoire mais aussi le Musée juif de Berlin). Comment écrire après Rimbaud, comment écrire après Auschwitz ? Gérard Bayo, depuis plusieurs années, n’en finit pas de répondre à ces deux questions, en les mêlant dans chaque recueil. Ce qui donne cet aspect hétéroclite, disparate (de Charbogne à Majdanek, par exemple) mais qui relève d’une profonde cohérence.
Si l’écriture est brisée, fragmentée, c’est que la vie l’est également. Sur le plan historique, comme sur le plan personnel. Alors la langue des signes est celle de la vraie vie comme il y a une salle d’attente de la vraie vie dans toutes les gares (il faut ici relire « La gare de Voncq » ). Ce que nous propose Gérard Bayo, c’est d’enfin trouver cette vraie vie pour que nous puissions transformer le monde. Avant de mourir, car ce livre est aussi, par son ton élégiaque mais également par sa brutalité, une exploration de la mort qui est souvent nommée ou évoquée dans ses pages. Si la mort est indicible, alors Gérard Bayo écrit pour que jamais les mots ne manquent, quitte à ce que la poésie ne soit pas évidente. Car jamais « il ne faut mourir sans avoir su écrire un premier poème ». Car « Jusqu’au / dernier moment, nous restent / les synapses des mots ».

(Gérard Bayo, « La langue des signes », L’herbe qui tremble éditeur, 88 pages, 14 €. En librairie ou sur commande sur le site de l’éditeur : www.lherbequitremble.fr ).



Michaël Glück : « Rouges ».


Michaël Glück : l’irrésigné… Irrésigné comme il l’écrit au bas d’un long poème, Le Pain trempé de pluie, consacré à Arthur Rimbaud et dans lequel il reprend les mots de l’Homme aux semelles de vent, voire des vers entiers, pour les triturer, triturer sa propre langue, faire dire aux mots ce qu’occulte la langue quotidienne… Michaël Glück écrit avec « Rouges » le livre d’une défaite qui débouche sur la révolte.
Cette révolte, il l’a apprise en lisant à quatorze ans dans le « livre de poche Arthur / Rimbaud […] à couverture bleue » (sans doute s’agit-il des « Poèmes » de Rimbaud dans le Livre de Poche Classique, le n° 498, paru en 1960 ?) et elle ne l’a jamais quitté. Et c’est ce qui donne à « Rouges » ce ton si particulier où la langue, le poème changent pour mieux incarner les mille visages de la révolte. Livre de défaite quand Glück écrit dans Les lents demains : « Mais la guerre n’en finissait pas et la guerre n’en finit pas, tous, nous avons perdu sans même avoir combattu ». C’est qu’il ne suffisait pas de faire la guerre à la guerre ! Glück interroge les décennies de sa vie et ce n’est sans doute pas par hasard si, ayant conservé « le souvenir des défilés au Mur des Fédérés » avec « les flots de drapeaux, les noirs, les rouges et le grand désarroi face aux guerres fratricides », il commence son périple à travers le siècle par la date du 13 août 1961 (celle du début de l’érection du mur de Berlin) et le poursuit par des dates ou des moments emblématiques (la mort de Maïakovski, la Résistance, le massacre des Algériens du 17 octobre 1961 par la police de Papon, l’émigration, le drame palestinien, les sans-papiers, les jeunes des banlieues tués…) C’est toujours la même révolte contre l’injustice, contre l’ensevelissement de la parole… Et Michaël Glück continue d’écrire « l’histoire défaite / et nos colères ». D’écrire des poèmes sur le blanc de la page qui sont aussi écrits « en lettre rouges / sur le linceul / des drapeaux noirs ». Car l’espoir n’est pas mort : symboliquement, ce recueil se termine par ce vers : « regardez le vent est rouge ».
Mais les poèmes de Michaël Glück ne sont pas que de simples évocations appelant la nostalgie ou l’espoir. Ils sont l’occasion d’un travail sur la langue, pour qu’enfin la parole ensevelie enfle, murmure et colère. D’où la diversité des formes qu’adopte cette parole caméléon : prose où les mots s’enchaînent jusqu’à plus soif, bref poème aux vers incisifs comme des éclats de silex, description relevant de l’art du diariste, énumération, rythme binaire, etc. Ce n’est pas dispersion mais, au contraire, volonté d’utiliser toutes les armes de la langue pour faire poème, pour dynamiter la langue consensuelle.
Car si Michaël Glück nous dit à sa façon qu’il faut être sérieux avec l’objet de ses rêves, il nous prouve par son écriture qu’il faut aussi être sérieux avec la langue.

(Michaël Glück, « Rouges ». La Passe du vent / Poésie, 100 pages, 10 €. Et un entretien du poète avec Thierry Renard. En librairie ou sur commande chez l’éditeur : la Passe du vent ; La Collonne. 01090. GENOUILLEUX).



Guénane : « Dans la gorge du diable ».


Lisant « Dans la gorge du diable » de Guénane, je me souviens de « J’abats mon jeu » d’Aragon. Et pourtant les deux livres sont à l’opposé l’un de l’autre. Le premier est un roman, du moins en a-t-il les apparences. Le second est un recueil de textes de statuts différents (articles, entretiens, conférences, discours prononcés en diverses circonstances). Mais c’est qu’Aragon y a donné ses « secrets de fabrication » (à propos de « La Semaine sainte » ) : il proclame : « L’art du roman, c’est de savoir mentir », il s’explique un peu plus loin en disant qu’il lui fallait inventer des images saisissantes du réel, qu’il partait parfois de pures et simples inventions, maquillées après coup avec la réalité… Et je ne peux m’empêcher de lire « Dans la gorge du diable » en ayant présent à l’esprit ce mélange du vrai et du faux que met en lumière Aragon.
Guénane raconte les relations difficiles entre une fille, Irina, et son père, Edward. La mère s’est suicidée et dans les premières pages du livre, Edward avoue : « Jamais aucun homme n’a déployé autant d’énergie pour aider sa femme à se suicider ». Est-ce cela qui explique ces relations difficiles ou l’aspect disgracieux d’Irina à sa naissance (prognathisme, strabisme spectaculaire et oreilles décollées), disgrâces qui lui vaudront plusieurs opérations ? Quel rapport avec Aragon et son mentir-vrai ? J’y viens. La narratrice (qui accepte, à la demande d’Edward, de s’occuper d’Irina au Paraguay où il a trouvé un nouvel emploi) mêle au récit des considérations sur l’absence du père qui font penser à deux livres précédents de Guénane, « La ville secrète » et « La guerre secrète » dans lesquels l’auteur revisitait sa naissance et son enfance. Les éléments autobiographiques se mêlaient aux poèmes et au récit dans une étonnante tapisserie où trame et chaîne étaient de nature différente.
Guénane parsème ce nouveau livre d’indices qui relèvent de son expérience personnelle : la narratrice parle espagnol, elle décide de partir en Amérique latine, elle n’a pas connu son père, bretonne elle est née à Pontivy… Mais les choses se compliquent : l’essentiel du roman se passe en 1980 au Paraguay qui est alors une dictature qui survit tant bien que mal sous la férule d’Alfredo Stroessner qui a accueilli le dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza Debayle qui a fuit son pays (non sans en avoir au préalable pillé les finances publiques) suite à la Révolution sandiniste. Le point d’orgue de l’ouvrage est d’ailleurs l’attentat dont est victime ce triste sire... Point d’orgue mais aussi moment où se dénouent les fils d’une intrigue quelque peu compliquée dont je ne dirai rien, pour laisser au lecteur le plaisir de découvrir la fin… Si la narratrice apparaît comme une femme libre et forte (« J’aime assez quand les coïncidences décident, quitte à batailler avec les conséquences. »), Guénane ne manque pas d’humour. Deux exemples : quand la narratrice fait remarquer au représentant de l’ordre qui contrôle son identité qu’il tient à l’envers le document qu’elle lui a remis, la réponse fuse : « L’autorité lit comme bon lui semble »  ! Et quand la police militaire paraguayenne saisit un livre au titre subversif, « Naissance du cubisme », c’est au prétexte que le mot cubisme a sans doute à voir avec Cuba ! Il faut rappeler que nous sommes en septembre 1980 dans une dictature… où le ridicule ne tue pas. Il est vrai que la description du Paraguay de Stroessner et celle du chargé d’affaires de la Confédération Helvétique ne manquent pas de sel et sont d’une saine cruauté tout en relevant de la stricte vérité !
« Dans la gorge du diable » est bien un roman où se mêlent les choses vues et les choses inventées. Pour le plus grand plaisir du lecteur et peu importe alors de démêler le vrai du faux car tout relève ici d’une image saisissante du réel. Une page d’Histoire, d’une histoire qui devient illisible trente ans après, pour les plus jeunes…

Guénane, « Dans la gorge du diable ». Éditions Apogée, 160 pages, 17 €.



Gérard Faucheux : « Échos du temps à ma fenêtre ».


Si ce qui fait la richesse d’un livre de poésie, c’est sa puissance d’évocation, la multiplicité de voies non poétiques qu’il ouvre au lecteur, alors, « Échos du temps à ma fenêtre » est d’une richesse certaine. Certes, ce recueil exige du lecteur une certaine culture, ou plutôt il parie sur la maîtrise de cette culture par le plus grand nombre et en cela c’est un livre optimiste.
Il faut tout d’abord noter la polysémie du titre, la polysémie du mot temps : le temps qu’il fait et le temps qui passe… Dans sa première partie, « Échos du temps à ma fenêtre » se présente comme le journal doux-amer d’un voyageur immobile : Gérard Faucheux est à son poste, à la fenêtre de la maison qu’il habite l’été sur l’île de Batz et il observe le temps qu’il fait sur ce coin de terre et ce que devient (ou ne devient pas) le temps qui passe. C’est la parole d’un homme confronté à l’inexorable qui relève de son intimité et à l’héritage qu’il va léguer à ceux qui vont rester… Au-delà d’un vers volontairement prosaïque, il y a quelque chose qui touche et interroge le lecteur. Partant d’un fait banal (une chute), il a cette remarque pleine de sagesse : « Rappelé à la mesure / tout est possible / À chaque instant ». Mais d’autres poèmes laissent apparaître un homme qui, à partir des cloches de l’église qui célèbrent baptême, mariage ou funérailles, s’interroge sur la vie qui va et vient… Tout lui passe par la tête : la pauvreté, l’exclusion, les guerres, les révolutions, l’eau, la pollution… Et il ne cesse de s’interroger sur l’avenir : sera-t-il radieux, cet avenir ? En attendant, « la réalité est grise aujourd’hui » (comme le jour qui vient de se lever) ; alors « il faut prendre le temps comme il vient ». Posture désabusée ? Ou posture de vieux sage ? Au lecteur de juger : entre les ciels à la Corot qui virent rapidement vers autre chose, entre ces visions impressionnistes, avec cet éternel balancement entre le vieux proverbe selon lequel l’herbe est toujours plus verte dans la prairie d’à côté et le mot de Nizan qui proclamait qu’il ne laisserait jamais dire à quelqu’un que vingt ans, c’est le plus bel âge de la vie, c’est toute l’humaine condition qui est passée en revue !
Et, enfin, la vie, rien que la vie, la vie irremplaçable que dit si bien la dernière partie de ce recueil, sur le mode intime, justement intitulée « Lettre pour Elle… » La vie entre la grisaille et le soleil.

(Gérard Faucheux, « Échos du temps à ma fenêtre ». Interventions à Haute Voix, 88 pages, 10 €. IHV. MJC de la Vallée. 47, rue de Stalingrad. 92370 Chaville)



Marc Bernelas : « Sur les sentiers d’Eros ».


Au-delà de ce qu’il écrit, Marc Bernelas est un poète qui ne manque ni d’audace, ni d’opiniâtreté pour populariser la poésie et pour faire connaître ses poèmes. Qu’on en juge. Il a animé trois revues sous forme de feuille volante dans lesquelles il se montrait attentif aux autres. Il bricole souvent de petits livres improbables. Et voilà qu’il pratique l’auto-édition de manière originale et sans honte : il envoie à quelques personnes de son choix deux exemplaires de sa dernière plaquette, « Sur les sentiers d’Eros » . Et il demande à ces heureux élus de bien vouloir en donner un à l’une de leurs connaissances à la recherche d’un éditeur en donnant les références de l’imprimeur par lequel il est passé. Attitude militante et désintéressée car il ne touche pas un centime (de franc ou d’euro !) dans l’opération… On peut se renseigner sur le site suivant www.thebookedition.com . Je ne sais pas ce que ça vaut, je ne sais pas si l’auteur rentre dans ses frais (qui sont réduits)… Mais je donne l’info !
Reste cette plaquette que je viens de lire. Marc Bernelas aborde un genre difficile, la poésie érotique. Difficile parce le côté sulfureux ou scabreux ne compense pas le déficit d’écriture poétique. Trop d’auteurs sont sinistres ou plats dans ce qui devrait être une fête de la poésie comme il y a une fête des corps. Tout le monde n’est pas Apollinaire ! Marc Bernelas utilise une écriture sage pour aborder ces rivages, mais il ne manque pas d’humour : « Que brûle et brûle / Entre tes jambes / Ce feu que curés / Disent d’enfer / Ce feu qui dans la joie / Consume les grains / De mon corps / Et chauffe / Mon tisonnier ». Pas de performances à la mode (on n’est pas dans la logique des records), pas de vulgarité : on en arrive à oublier qu’il s’agit de poésie érotique. C’est plaisant, la fête est joyeuse, mais j’aurais aimé un peu plus de folie dans l’écriture…

(Marc Bernelas, « Sur les sentiers d’Eros ». Auto-édition. 44 pages, 8,70 €.Commande chez l’imprimeur (voir le site) ou chez l’auteur (12 rue des Juifs. 52170 Chevillon).



Kalouaz : « Paroles buissonnières »


De la ville où peignit Paul Cézanne, Kalouaz écrit : « En cette ville comme ailleurs, une part de solitude, un encrier où tremper ma plume, pour qu’ailleurs aussi ce moment soit partagé ». Et le miracle se répète quarante-sept fois, car ce livre, « Paroles buissonnières » regroupe quarante-sept proses assez courtes (très rarement plus de deux pages). Et cette conclusion pourrait être celle de chacun des textes ici réunis qu’a écrits Ahmed Kalouaz sur ces lieux où il avait été invité par des libraires ou des bibliothécaires à rencontrer les lecteurs : « … dès la fin de la manifestation, se mettait en route un processus d’écriture très particulier qui, douze heures plus tard, donnait naissance à un texte envoyé aussitôt au lieu d’accueil de la veille » , apprend la quatrième de couverture au lecteur curieux.
Mais ce n’est pas qu’une simple relation privée et privilégiée entre un lieu et Kalouaz. Mais ce n’est pas littérature touristique ou pittoresque. Le talent de l’auteur est d’accueillir l’universel dans ses textes et d’interroger le monde. C’est ainsi que sont dits l’exil (« Là où mon père a tourné le dos à sa terre »), l’horreur économique (« Des hommes sont penchés dans les rangs, avant que la machine ne les mette à l’index » ou « … là où les hommes se sont brûlé les mains, les yeux aux flammes des chalumeaux »), les exclus, le retour de l’Histoire ou le racisme ordinaire. Pas de cris, pas de révolte dans ces constats, Kalouaz reste en retrait : c’est au lecteur alors de se révolter devant ce que le système économique et la société imposent aux humains.
Mais Ahmed Kalouaz est aussi attentif à la vie qui passe et dont les seules traces sont parfois des photographies et « le souvenir d’une boîte où étaient rangés des bonbons ». La vie qui passe… Mais au-delà de la nostalgie ou de l’inexorable qui nous attend tous, il y a aussi ce « souvenir des plaisirs simples »… Vivre, vivre pour finir par vieillir, souffrir et mourir ; que la vie alors soit douce, traversée par le bonheur et l’amour : voilà le climat des proses de Kalouaz, ces mille choses sans importance qui, pourtant, font le bonheur. C’est cette chronique douce-amère que tient l’auteur.
Ce qui touche le lecteur, c’est cette connivence qui s’établit entre Kalouaz et les humains qu’il rencontre, cette connivence qui brille on ne sait où quand vient le moment de se séparer « en espérant d’autres partages », ce moment où l’on croit que le monde va enfin changer. Et c’est sans doute la force des mots qui donne à chacun cet espoir (que certains appelleront illusion). « L’or des mots ce serait une longue caresse, voyelles et voix mêlées sur lit de lignes en pente légère avant l’hiver », écrit Ahmed Kalouaz qui ne nous dit pas si l’hiver est la métaphore de la mort. Reste que cette phrase, dans sa douceur, proclame le rôle irremplaçable des mots dans la vie.
Kalouaz, tout au long de ce livre atypique, fait sa révérence mais avec une élégance rare, à tous ceux qui l’ont écouté l’espace d’une soirée, à tous ceux qui le lisent. Et demeure ce partage de la vie qui est si bien cernée dans ces textes de circonstances. Car écrire c’est pénétrer par effraction dans la vie des autres, mais lire c’est violer l’intimité de l’auteur. Et c’est cette coïncidence, cette rencontre rare qui donnent à la lecture toute sa valeur.

(Kalouaz, « Paroles buissonnières ». Le bruit des autres éditeur, 126 pages, 14 €.)



Jean Chatard : « Vroum-vroum ».


La poésie d’humour m’a toujours intéressé car il s’agit d’un genre difficile. Et au cours de mes lectures, j’ai rencontré de vraies réussites, je ne signalerai que la dernière, il y a quelques semaines : « Archiviste du vent » de Paul Vincensini, (que je connaissais depuis les années 70), une anthologie qui comprend quelques inédits. Et voilà que le hasard me fait lire aujourd’hui « Vroum-vroum » de Jean Chatard. Titre réduit à une onomatopée enfantine ou propre à la bande dessinée… Oui, sans doute, mais Jean Chatard a habitué ses lecteurs à une poésie qui n’amène pas à sourire… On retrouve d’ailleurs dans ces poèmes le ton quelque peu surréalisant, le goût de l’image et l’émerveillement qui caractérisent ses précédents recueils…
Mais, c’est la chute du poème (parfois) qui balaie négligemment ce qui paraissait sérieux et le poème prend alors une autre allure même si à l’occasion la gravité s’invite (« la mort en plein soleil / aura raison de nous ») ou le goût du rêve laisse le poème inachevé (« ouvrez vite au sommeil / il a ses élégances »). Parfois, c’est le titre qui prévient que le poème est placé sous le signe de la fantaisie : le lecteur découvrira ainsi des véhicules et des accessoires bizarres : une « voiture-cubiste », une « voiture-chaussure » et une « voiture végétale », d’où le titre de la plaquette. Ailleurs encore, c’est la fameuse « rencontre fortuite sur une table à dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » (Lautréamont, Les Chants de Maldoror, Chant VI, paragraphe 1) qui se décline de façon originale en « PNEUS A CLOUS VENUS ». D’ailleurs la majuscule d’imprimerie utilisée dans le titre laisse planer une délicieuse imprécision quant à VENUS : s’agit-il de la déesse Vénus ou de l’adjectif venus ? Le lecteur se prend à rêver en lisant le poème et reste indécis…
Comme le dit Jean-Pierre Lesieur sur la quatrième de couverture, « Pas facile de faire rire avec la poésie […] et pourtant ce Vroum-vroum flirte souvent avec l’humour ». Les dessins de Claudine Goux qui accompagnent les poèmes de Chatard en vis-à-vis sont, selon les termes du même Jean-Pierre Lesieur, « souvent désopilants de malice et de naïveté feinte ». Souvent ou toujours ? Cela aurait pu être le titre d’un poème de Vincensini (qui a écrit « Toujours et Jamais » ) ou d’un poème qu’écrira peut-être Chatard…

(Jean Chatard : « Vroum-vroum ». Dessins de Claudine Goux. Comme en poésie, 24 pages, 3 €. Comme en Poésie / Jean-Pierre Lesieur ; 2149 avenue du tour du lac. 40150 Hossegor).



Guénane : « Venise ruse ».


Venise diverse, changeante et insaisissable. Il faut avoir vu Venise pour s’en convaincre, avoir quitté les lieux touristiques, avoir fui ces moments où la foule se presse. Il faut être allé sur l’autre rive du Grand Canal, là où la foule est absente, du côté du Musée Guggenheim par exemple, avoir erré dans un quartier quasi désert, s’être promené autour de l’église Santa Maria della Salute. Il faut avoir délaissé les grandes artères pour se perdre dans les ruelles où l’on voit l’envers du décor ; il faut avoir fui comme la peste les échoppes à touristes où s’étale la marchandise… Pour découvrir Venise qui, comme Janus, a deux visages. C’est ce que fait Guénane avec cette suite de brefs poèmes, « Venise ruse » . D’où ces qualificatifs qui rendent compte de son côté repoussant : sournoise, pernicieuse, périlleuse, furtive et d’autres qui font ressortir sa beauté sublime : radieuse, libertaire… Guénane jette les masques : « Souvenez-vous d’Ys / avant que les bouches d’égout n’engloutissent / vos souvenirs sérénissimes » ou « vous ravagent / les rats sans goût du tourisme ». Mais, car il y a un mais : « le quotidien s’amarre à nos souvenirs / à l’éternité / et se cogne à la Beauté »… Dans une Venise, belle et éternelle… Jusque quand ?

(Guénane : « Venise ruse ». La Porte éditeur : Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin. 02000 LAON. Abonnement à 6 plaquettes : 18 €.)



Guénane : « La Guerre secrète »


Un livre émouvant qui nous parle d’un temps « que les moins de vingt ans » n’ont pas connu, d’un temps où la tuberculose faisait des ravages avant qu’elle ne fût éradiquée et disparaisse du paysage parce que la prévention et les conditions de vie avaient progressé. Mais un livre qui nous rappelle que rien n’est jamais acquis à l’homme car la tuberculose fait un timide retour traduisant ainsi la régression des conditions de vie d’une partie de la population, précisément des classes populaires… Mais voilà que je tiens des propos politiquement incorrects ! Revenons donc au livre de Guénane.
La Guerre secrète, c’est aussi celle que se livre en son for intérieur Lucie. Lucie qui a épousé, par amour, Emilien, un ami d’enfance dont elle connaît la maladie… Mais peu à peu, l’air du temps menant sa lutte sourde, « s’installe en elle la guerre civile » qui lui fait avouer « Je t’aime pour tout ce que tu m’as fait découvrir, je te déteste pour tout ce qui va venir ». Mais ce drame intime se passe dans une époque troublée : la guerre d’Espagne, la drôle de guerre et, pour finir, l’invasion de la France par les nazis… Lucie travaille comme « receveuse-hôtesse sur une ligne d’autobus reliant Lorient au cœur de la Bretagne ». Et le corps ayant ses exigences, arrive ce qui devait arriver : elle rencontre un homme dont elle tombe amoureuse et se retrouve enceinte… L’histoire serait banale avec tous ses développements mais le lecteur attentif se souvient alors d’un autre livre de Guénane (publié la même année), « La Ville secrète » . La proximité des deux titres le rend perplexe… Et il se souvient de fragments autobiographiques que Guénane lâche ici ou là : « La ville de Lorient ayant été détruite, Guénane est née au cœur de la Bretagne, à Pontivy ». Et, dans « La Ville secrète » , il a lu ces vers « Exode / Enfant née en exil / amputée de sa ville »… Et certaines pages du recueil sont des apostrophes directes à la mère… Et de menus indices disséminés ça et là dans « La Guerre secrète » le poussent à cette hypothèse ; et si ce livre était une autobiographie déguisée ? L’exergue qui ouvre le livre le conforte d’ailleurs dans cette hypothèse. Reste alors un livre qui, au-delà de la confidence qui avait sans doute besoin de la fiction pour s’avouer, est un tableau réaliste de la guerre. Faut-il le rappeler, Lorient, dès l’installation des nazis dans la ville, devint le chantier gigantesque d’une folle base de sous-marins voulue par l’amiral Dönitz que les alliés n’eurent de cesse de détruire… Alors ce qu’écrit Guénane est l’apocalypse qui se dissimule (mal) derrière les mots des froides descriptions des encyclopédies : « Lorient sera presque entièrement rasée en 1943-44 par les bombardements alliés qui échoueront dans leur objectif de détruire la base des sous-marins, malgré le déversement de 4000 tonnes de bombes. »"
Une histoire personnelle se dit sur le fond de l’Histoire, une petite histoire se dit dans la grande… Les deux font sens et permettent de mieux comprendre le réel. Il n’y a nulle idéalisation dans ce que propose Guénane au lecteur. Rien n’est laissé dans l’ombre, ni des difficultés qu’ont parfois la narratrice ou les personnages à se situer dans l’histoire, ni des contradictions qui déchirent parfois ces derniers… C’est que le style de Guénane est empreint de souplesse. Ainsi ce qui aurait pu être scabreux est-il dit avec beaucoup de pudeur, de retenue ; ainsi la description de l’horreur des bombardements ne sombre jamais dans le sensationnalisme. Tout est juste. On pense alors à ces mots d’Aragon : « Le roman est une machine inventée par l’homme pour l’appréhension du réel dans sa complexité ».

(Guénane, « La Guerre secrète »" Éditions Apogée, 126 pages, 15 €.)



Serge Núñez Tolin : « Nœud noué par personne ».


La poésie peut-elle philosopher ? Oui, sans doute, à la condition de ne pas verser dans la sécheresse du concept, de continuer à cultiver une parole concrète, nourrie de mots rendant compte - de manière plus ou moins allusive, plus ou moins précise - du réel sensible. C’est ce qui se vérifie avec le récent recueil de Serge Núñez Tolin, « Nœud noué par personne » , où l’on trouve ces mots : remembrement, paysage, arbre, eau, fruit, table, pluie et bien d’autres car le poète s’intéresse à « L’indifférence des noms devant les choses qu’ils désignent » (et réciproquement). Intérêt voué sinon à l’échec, sinon à l’impossibilité mais tout au moins à la difficulté.
Le titre lui-même évoque une négativité : un nœud est forcément noué par quelqu’un (sauf à supposer que le hasard soit le maître d’œuvre d’un tel exploit), titre qui revient comme un leitmotiv dans les brefs poèmes du recueil (j’ai compté une dizaine d’occurrences). Cette insistance attire l’attention du lecteur : avec cette allitération en [n], il se demande si elle ne signifie pas l’impossibilité de réduire à néant l’espace entre le mot et la chose. Les choses sont là dans leur matérialité, mais les mots qui les désignent restent à distance. D’où interrogations et constats de Núñez Tolin : il y a comme un divorce insurmontable entre les choses et les mots les désignant : « Les mots ne saisissent rien du monde »  ; les mots fuient, résistent si bien que, dit Núñez Tolin : « J’enrage contre ces mots nécessaires ». Nécessité des mots pour dire, cerner le réel mais « Rien ne dure autant que l’insuffisante parole », mais « Parler [est] ce drame toujours rejoué ». Reste alors à tourner autour des choses avec ces mots impuissants, pour enfin saisir ce réel qui toujours s’échappe. Ce serait la raison d’être du poème, quitte à voir l’éternité « bleue, comme une orange sur la table »… Et non plus la terre...

Serge Núñez Tolin, « Nœud noué par personne ». Éditions Rougerie, 64 p, 11 €. En librairie ou chez l’éditeur (7 rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart).



Voir aussi :

Les critiques de Lucien Wasselin de 2012



mercredi 27 novembre 2013, par Lucien Wasselin

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Lucien Wasselin

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Photo Marc Lepage / CCAS.

Né en 1945, Lucien Wasselin vit dans le Nord de la France. Poète, il collabore par ses articles et notes de lecture à plusieurs publications (revues, hebdomadaires...). Il fut chroniqueur à la revue de poésie Rétro-Viseur, membre des comités de rédaction d’Espaces Marx (où il tient la rubrique poésie), de Faîtes Entrer L’Infini (où il a publié plusieurs études), de La Revue Commune..
Il a coordonné des dossiers Ilse et Pierre Garnier, Max Alhau, Gérard Le Gouic et publié en revue des études sur Alin Anseeuw, Louis Aragon, René Crevel, Pierre Dhainaut, Eugène Guillevic, Ivar ch’Vavar, Léon Moussinac, Armand Olivennes, Jean Prévost...
Co-fondateur d’OrpailleuR-éditions en 1991 (livres d’artistes et estampes originales), il a participé à l’animation de cette structure jusqu’en 2007.



Spered Gouez n° 19 : « Mystiques sans dieu(x) »


On ne dira jamais assez le rôle irremplaçable des revues de poésie : banc d’essais pour les poètes confirmés ou non, chroniques, informations, mise en avant d’une école ou d’un parti-pris… Le revers de la médaille, c’est qu’il est difficile de rédiger une note de lecture tant les voix sont diverses.. Le n° 19 de Spered Gouez n’échappe à la règle.



Spered Gouez n° 18


Le numéro 18 de la revue annuelle Spered Gouez que dirige Marie-Josée Christien a pour thème : "Éphémère et éternel, le temps".



Jean-Noël Guéno : « Rais de soleil dans l’hiver »


Jean-Noël Guéno fait paraître en ce début 2013 aux éditions du Petit Pavé un nouveau recueil, « Rais de soleil dans l’hiver » , six suites de poèmes aux formes variées. Lucien Wasselin l’a lu.



François Laur, fascine de mots : une lecture de l’œuvre


Lucien Wasselin propose ici une traversée de l’œuvre poétique de François Laur. Elle consiste, entre autres, à célébrer la beauté d’un monde qui est sans cesse refusé(e) aux exclus de la société… Mais il y aussi cette musique insistante, ce rythme inhabituel que crée l’asyndète, cette volonté d’adhérer au réel, de ne rien perdre de son épaisseur ni de son relief…



Patrick Laupin : « Œuvres Poétiques »


Les deux volumes des « Œuvres Poétiques » de Patrick Laupin (La Rumeur libre éditeur), regroupent les recueils publiés de 1979 à 1996 devenus introuvables au fil du temps. Lucien Wasselin poursuit son exploration de l’univers de l’auteur de « Esprit du livre » Voir ici.



Pierre Garnier : « Christianisme »


Il ne faut pas s’arrêter au titre : nul (qu’il soit adepte d’une confession ou d’une autre, ou athée) ne peut nier que le christianisme a marqué de son empreinte le paysage ou l’imaginaire. Ce sont ces deux dimensions qu’explore Pierre Garnier dans cette suite de nano poèmes.



Pierre Garnier : « La Forêt »


Le thème de l’arbre est fréquent dans les nano poèmes de Pierre Garnier, comme s’il lui importait de faire dire à ce végétal, symbolisé par deux traits verticaux et parallèles s’écartant en bas, toujours plus ; comme s’il fallait l’empêcher de cacher la forêt…



Jean-Michel Bongiraud ou le flux verbal.


La bibliographie de Jean-Michel Bongiraud comporte des recueils de poèmes, des essais, et même un roman… Lucien Wasselin en fait le tour dans le dossier qu’il lui consacre. Ici.



Revue « Carré » n°2


Carré qui vient de publier son n° 2 se définit comme « Revue intéressante ». Ce n° 2 se présente effectivement comme un carré (17 x 17 cm) avec ses 124 pages sous une couverture rouge. La caractéristique essentielle de Carré est la variété du contenu. On y trouve des thèmes et des genres divers : tous les arts sont abordés par la nouvelle, le poème, l’article, l’essai (bref), la recette de cuisine et même la brève de comptoir. C’est le rouge qui constitue le fil… rouge de cette livraison. Une couleur déclinée dans ses diverses nuances ! Henri de Régnier, Paul Verlaine et un certain Friedrich Engels voisinent avec Alain Kewes, Jacques Morin, François Laur et quelques autres. La mise en page est originale, l’impression très soignée : Carré est aussi agréable à lire qu’à simplement regarder.
Peut-être n’est-il pas inutile de préciser que le texte d’Engels n’a rien à voir avec la philosophie (1), il s’agit d’un extrait du journal qu’il tint lors de son voyage de Paris à Berne en 1848. Des fragments de ce journal furent publiés (était-ce la première fois ?), en avril 1949, dans un périodique oublié aujourd’hui, La Revue Socialiste n° 27, dans la traduction de Maximilien Rubel. C’est donc quasiment un inédit qui est proposé à la lecture de ceux qui sont assoiffés de rouge ! Une place importante est accordée à une approche synesthétique du rouge. Le petit essai de Catherine Douce, très justement intitulé « Entends-tu ce rouge ? » est intéressant à plus d’un titre. Il est vrai que celle-ci enseigne la musique et dirige l’Ensemble Vocal d’Auxerre depuis 2007. Le prochain n° de Carré passera au vert…
Reste à souhaiter que dans quelques années Carré passe au zinzolin (cette nuance du violet) pour illustrer ce vers d’André Breton « Yeux zinzolins de la petite Babylonienne trop blanche » (« L’air de l’eau », 1934), auquel font écho ceux d’Aragon « Maintenant que la jeunesse / Détourne ses yeux lilas » (« Le Cri du butor IV » in « Le Nouveau Crève-cœur », 1948).

(Carré, ce numéro : 12 €. Abonnement à 4 n° : 45 € (chèque à l’ordre de "Les amis de Publica"). Carré ; 36, rue Michelet. 89000 Auxerre.)

(1). Ce texte d’Engels qu’on peut lire dans son intégralité en traduction française (sur le site www.marxists.org) est beaucoup plus politique que cet extrait. Un appareil critique signale le contexte politique de l’époque de ce voyage… Il fut publié pour la première fois dans la revue Die neue Zeit en 1898.


Ilse Garnier : « le chant de l’espace »


Le n° 22 de Chiendents, intitulé « le chant de l’espace » est consacré à Ilse Garnier. Avec son mari Pierre, elle est à l’origine, dans les années 60, du spatialisme qui constitua une véritable révolution dans le petit monde de la poésie. Poète d’une grande discrétion, son œuvre a été en partie republiée dernièrement aux Éditions L’Herbe qui tremble, trois recueils sont à nouveau disponibles : « Blasons du corps féminin », « Fensterbilder un livre d’heures » et « Puzzle-Alphabet » datant respectivement de 1979, 1983 et 1988… Une belle anthologie de poésie spatiale, « Jazz pour les Yeux » , a également été publiée chez le même éditeur en 2011.
Aujourd’hui c’est « le chant de l’espace » qu’il faut lire quand on ignore tout ou presque d’Ilse Garnier. Très modestement, car le format et le support ne permettent pas de faire autrement, ce n° 22 de Chiendents présente quelques exemples du travail poétique d’Ilse Garnier depuis « Les Poèmes mécaniques » (1964) jusqu’à des productions plus récentes. À l’heure où tout ce qui touche de près ou de loin à l’ex Union Soviétique est systématiquement diabolisé, Ilse Garnier fait preuve d’un courage exemplaire et d’une grande liberté d’esprit en mettant en exergue (en quelque sorte) à ce numéro une photo de Youri Gagarine avec ces mots : « Avril 1962 / Trois "i", dont un grec, pour faire / Youri Gagarine, / sans compter son sourire inoubliable. » À quoi elle ajoute, ce qui renvoie au « Poème du i » (publié en 1981 chez André Silvaire) : « le "i" le plus clair, le plus lumineux, la lumière même - le "i" - mouvement de la lumière dans les espaces qu’elle pénètre »...
Propos d’Ilse Garnier, chronologie de la jeunesse, photographies éclairent la démarche de celle qui chante si bien l’espace…

(« Chiendents » n° 22, l’exemplaire consacré à Ilse Garnier : 3 €. + 2 € de port. On peut commander - ou se renseigner - chez l’éditeur : Éditions du Petit Véhicule ; 20, rue du Coudray. 44000 Nantes.)



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