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Les critiques de Lucien Wasselin

Chemins de lecture 2014

Lucien Wasselin est poète, auteur d’une douzaine de recueils, publiés notamment au Dé Bleu. Mais c’est aussi un infatigable critique qui a multiplié les collaborations, articles, notes critiques, chroniques et dossiers dans ses domaines de prédilection : poésie, littérature générale, arts plastiques, musiques... et pour de nombreux journaux et périodiques. Revue-texture a aussi le grand plaisir d’accueillir ses notes de lecture.



Michel Santune : « Passagère d’éternité »


« Passagère d’éternité » est selon son auteur un long poème célébrant « la femme aimée au travers des différentes facettes de son âme ». Michel Santune, dans la lettre qui accompagne l’envoi de son recueil, après avoir défini l’âme à sa façon, ajoute : « Je crois au monde des âmes désincarnées, des esprits et par conséquent aux vies antérieures, aux réincarnations successives ». Croire au monde des âmes, c’est oublier que la complexité du corps est la cause de la pensée humaine que d’aucuns appellent esprit. C’est l’origine de toutes les croyances réputées donner un sens à la vie. Il n’y a pas de pensée sans matière ! Mais il n’est pas question dans ces quelques lignes de vouloir donner une leçon de philosophie. Comment donc lire « Passagère d’éternité » alors que je ne crois en rien à ce qu’énumère Michel Santune ?
Alors que le mot âme revient sans cesse dans le poème de Santune, je me souviens de ce vers d’Aragon dans Le Feu : « Mon âme, mon âme, où m’entraînes-tu ? », beau décasyllabe qui dit à la fois le tragique de l’existence humaine et la complexité de l’homme… Et pourtant Aragon ne croit ni au ciel, ni au monde des âmes. C’est donc sous son signe que je lis le livre de Santune : au-delà des croyances religieuse de l’auteur, reste une belle célébration de la femme qui traverse toutes les vicissitudes de la vie. J’ai apprécié particulièrement cette fusion amoureuse (désincarnée sans doute) que j’imagine être le résultat d’une longue vie commune qu’on devine dans ce vers : « puisque nous sommes un depuis toujours ». Je ne veux pas parler de la fusion qui résulte de la joute amoureuse des corps en proie au désir… D’autres passages m’ont rappelé L’Union libre d’André Breton ou Liberté de Paul Éluard (dont on sait qu’il fut d’abord écrit pour la femme aimée) par la scansion ou la répétition ou encore la simplicité des propos… L’expression se fait parfois synesthésique comme dans ce vers : « lorsque j’ai entendu ton âme me sourire ». Mais tout est occasion de célébrer l’aimée : « tout en toi m’est cher / et tout m’est devenir »… Certes, Michel Santune ajoute alors : « au jardin de limon / où respire l’Esprit », retrouvant par là sa vision particulière du monde. D’ailleurs il use de la majuscule et c’est là que je décroche… Ailleurs le ton n’est pas sans rappeler Verlaine avec ses allées, ses jardins et ses vasques : ce n’est plus le rêve qui est « étrange et pénétrant » mais le visage qui devient « étrange et familier ». Ailleurs encore, le ton se fait religieux avec la prière et le jour béni…, les références au mythe chrétien se font pressantes : « la racine du mal », « la lance / qui me cloue / me perce »
Les convictions de Michel Santune ne sont pas les miennes. Mais « Passagère d’éternité » est un beau chant d’amour car Santune dit, à sa façon, ce que proclame Aragon : « En moi l’incendie étend ses ravages / À rien n’a servi, ni le temps, ni l’âge ». C’est du moins ce que je veux en retenir…

(Michel Santune, « Passagère d’éternité ». La Nouvelle Pléiade, 104 pages, 20 €.)



Spered Gouez n° 20 : Effacement


La livraison annuelle de Spered Gouez (L’esprit sauvage) est consacrée à l’effacement. Marie-Josée Christien a trouvé une manière originale d’illustrer ce thème : elle a abouté les textes (nouvelles, fictions, poèmes en vers…) en effaçant le nom de l’auteur… Et ce n’est pas mal réussi même si certains lecteurs pourront tiquer à tel ou tel voisinage. J’ai parfois eu l’impression de lire cet ensemble comme un avatar du centon, cette forme littéraire bien oubliée aujourd’hui, malgré les efforts de Paul Quéré dans les années 70 avec Les Texticules du hasard. Le centon a été pratiqué durant la fin de l’Antiquité, le Moyen-Âge et le XVIIème siècle ; il le fut aussi par quelques auteurs du XXème siècle. C’est un procédé littéraire qui consiste à reprendre des fragments d’une ou de plusieurs œuvres de manière à créer un texte diffèrent. J’ai respecté l’anonymat… jusqu’à une certaine limite. C’est ainsi que lorsqu’une prose ou un poème me plaisaient particulièrement, j’ai consulté le sommaire. Sans nommer les auteurs, je peux affirmer que j’ai été étonné après coup de constater que certains m’étaient inconnus, ce qui m’a rassuré : je ne suis pas trop déformé en tant que lecteur ou que critique, je reste ouvert ! Mais je puis également dire que "Effacement : typologie sommaire" m’a plu diablement par les idées qu’il expose, et que je n’ai pas eu le courage de chercher qui l’a signé… Et puisque je parlais plus haut de la revue de Paul Quéré, le hasard, parlons-en : il a voulu que je lise les "Poèmes français" de Pessoa pratiquement en même temps que ce numéro de Spered Gouez. Aussi ai-je été sensible aux "Entretiens d’embauche" signés Fernando Pessoa : l’hétéronymie n’est-elle pas une forme d’effacement ?
Ce numéro de "L’esprit sauvage" donne à découvrir les chroniques habituelles mais aussi un dossier Jean-Noël Guéno (que j’ai beaucoup lu et que j’ai pris plaisir à retrouver dans ces pages) préparé par Marie-Josée Christien, un autre consacré à Malik Duranty (que je ne connais pas et que j’ai découvert avec intérêt) préparé par Ève Lerner… Toujours aussi vivant, toujours aussi riche…

(Spered Gouez n° 20, 150 pages, 16 € (+ 2,10€ de port). Chèque à l’ordre du Centre culturel breton EGIN. Adresse postale à demander à : spered.gouez@orange.fr).



Anne Pastor Cadou & Marie-Geneviève Lavergne : « Dunité »


C’est un beau petit livre au format à l’italienne tiré à 400 exemplaires numérotés sur papier couché mat, fait pour le plaisir de l’œil. Anne Pastor Cadou n’écrit pas des poèmes pour accompagner les photographies de Marie-Geneviève Lavergne, d’ailleurs on ne sait pas qui a commencé le premier de l’auteur(e) ou de la photographe, mais les textes de la première (vers et proses mêlés) dialoguent intimement avec les photographies de la seconde.
Anne Pastor Cadou oscille sans cesse entre la description poétique des grèves ou de l’eau et l’onirisme. Le lecteur découvre une vision intimiste, secrète et originale dans ces textes à l’image de ce mot créé de toutes parts pour le titre : dunité (nudité et dune)… La mer est tout cela dans son dialogue avec le sable. La mer devient une peau charnelle que soulignent ces mots : « Le corps scintillant, enveloppé de reflets, j’avance en dunité, libre comme les vers : les orteils plongés dans le sable, et les cheveux enracinés au firmament. »
Ce que disent ces textes et ces photographies, c’est l’osmose entre deux univers, celui des mots et celui des images mais aussi celui de la mer et celui du corps.
Un livre très sensuel…

(Anne Pastor Cadou, textes, et Marie-Geneviève Lavergne, photographies : « Dunité ». Éditions Soc & Foc, non paginé, 12 €. Sur commande chez l’éditeur : Soc & Foc ; 3, rue des Vignes. La Bujaudière. 85700 La Meilleraie-Tillay.)



Christian Langeois : « Mineurs de charbon à Auschwitz »


Pourquoi faut-il que cet ouvrage de Christian Langeois, sous-titré « Jawischowitz 15 août 1942 - 18 janvier 1945 » me hante alors que j’ai (re)lu il y a peu « L’Honneur des Poètes » que Paul Éluard publia clandestinement en 1943 ? Y figure un déporté inconnu (Camille Meunel) dont Éluard avait choisi le poème sobrement intitulé « Drancy ».
Jawischowitz est une « annexe » du camp d’Auschwitz, c’est-à-dire un camp d’exploitation de la force de travail des déportés pouvant conduire à la mort dans la plupart des cas, une force de travail utilisée dans le cadre de l’effort de guerre des nazis. Jawischowitz est avant tout une mine de charbon, d’où le titre du dernier livre de Christian Langeois.
L’objectif de ce livre est de mettre en lumière comment la répression anti-juive, en France sous le régime pétainiste, a alimenté le camp de Jawischowitz en mineurs. Ainsi, après avoir précisé la méthodologie utilisée et les sources documentaires dépouillées, Christian Langeois s’intéresse aux prémices de la répression anti-juive en France : c’est-à-dire à la rafle de mai 1941 à Paris qui aboutit à la création des camps de Pithiviers et de Beaume-la-Rolande qui rempliront plusieurs convois à destination d’Auschwitz dès juin-juillet 1942.
À partir de l’été 1942, les camps du Sud-Ouest (dont celui, de sinistre mémoire, de Gurs) qui ont servi à emprisonner les Espagnols fuyant Franco mais aussi tous ces "étrangers" politiquement suspects (communistes, antifascistes, anciens des Brigades Internationales…) vont livrer aux nazis leurs contingents de déportés. Les plus nombreux sont gazés dès leur arrivée. Christian Langeois se heurte alors aux problèmes de décompte (bien des documents officiels nazis ont été détruits ou brûlés dès l’arrivée de l’Armée rouge soviétique), aux rivalités des déportés en fonction de leurs appartenances politiques respectives, à l’absence d’archives de l’époque et à la fragilité des témoignages des anciens déportés…
Christian Langeois procède alors, autant que faire se peut, à des coupes effectuées sur un événement et réussit à dresser un tableau précis de l’horreur concentrationnaire, même s’il ne cache rien de ses difficultés à recueillir une information objective… L’un des prisonniers ne déclare-t-il pas : « En 1937, j’avais vu Guernica de Picasso, qui m’avait effrayé. Je l’avais trouvé horrible et là je revois le Guernica avec d’autres yeux. Picasso, pour moi, le premier peintre qui a su représenter ce qu’était l’absolu de l’absolu dans l’horreur ».
Dans la partie du livre consacrée au camp de Jawischowitz, Christian Langeois met bien en évidence les contradictions entre la solution finale voulue par les nazis et leur volonté d’exploiter une main d’œuvre corvéable à merci dans leur effort de guerre, et ce sont surtout ces années où l’Allemagne connaît des revers militaires.
Contradictions aussi entre les mineurs civils (souvent des Polonais profondément antisémites) et les déportés obligés de travailler à la mine. La Résistance saura exploiter toutes ces contradictions. Certes la situation est complexe mais l’idéologie des uns et des autres est à prendre en compte. Les antisémites continuent de se heurter au réalisme de dirigeants de la mine mais aussi aux communistes qui mettent en place des organisations de résistance dans les camps dans des conditions particulièrement difficiles et dangereuses. Communistes, antifascistes, politiques qui ont l’expérience de la résistance au nazisme dès la République de Weimar en 1933 ou des Brigades Internationales d’une part, et déportés juifs, d’autre part, dont certains sont communistes, s’organisent de plus en plus. Christian Langeois ne dissimule pas les divergences d’appréciation entre les deux groupes ni les difficultés de recrutement qui évoluent avec le temps. Ainsi en cette époque, difficile à situer faute d’archives fiables, sans doute entre septembre 1943 et mars 1944, les objectifs de la Résistance à l’intérieur des camps seront reformulés et hiérarchisés à nouveau pour tenir compte de la nouvelle situation.
Il y aurait encore beaucoup à dire tant ce livre est riche. Il est important de le lire en ces temps de recomposition idéologique où l’amnésie (savamment entretenue) entend faire oublier des pans entiers de notre histoire. Il faut se souvenir de ce qu’écrivait Camille Meunel dans son poème : « Tout le monde crève » à Drancy ; Drancy, principal point de départ en France vers Auschwitz. L’horreur a commencé à Drancy ou à Gurs : n’oublions pas !

(Christian Langeois, « Mineurs de charbon à Auschwitz (Jawischowitz 15 août 1942 - 18 janvier 1945) ». Le Cherche Midi éditeur, 274 pages, 17 €.)



Jean-François Mathé : « Grains de fables de mon sablier »


Ce premier livre de poésie-jeunesse de Jean-François Mathé est placé sous le signe de la fantaisie, d’une fantaisie qui prend racine dans le réel. Car il a le sens de l’observation. Mais c’est aussi quelqu’un qui connaît bien les mots et sait parfaitement les utiliser : ainsi le mot nuage qu’on trouve dans un poème où il est question de thé et de lait… On apprécie également ses calembours douteux (comme tous les calembours !) ; ainsi la moralité d’une de ses fabulettes se réduit-elle à ces deux mots (tout à fait justes pour un général mort dans un lit d’hôpital), « Mort alité » ; ou la mie (qui n’est pas une copine !).
Une fantaisie qui se manifeste aussi dans ces rimes absentes : « L’accident dans un bruit de tôle » fait penser à un bruit de ferraille ! De façon générale, Jean-François Mathé joue avec les mots en fin de vers même quand la rime est absente : le poème intitulé « Sans enfants » est construit sur une fausse rime en sse quasiment muette mais le groupe de lettres sse est à chaque vers précédé d’une voyelle différente. De même dans le poème « Ce que je dois à mon papa » où le poète fait rimer cosaque, pastèques, Amérique et breloques… pour le plaisir de l’œil qui repère les lettres que. Ailleurs, « Le Corbard et le Reneau » est un pastiche de la célèbre fable de La Fontaine, c’est jubilatoire à souhait et la moralité est réjouissante : les adultes qui ont subi La Fontaine à l’école (où il est devenu synonyme de récitations) vont sans doute se réconcilier avec le célèbre fabuliste. Mais Jean-François Mathé sait être sérieux à l’occasion : « Noémie et Léa » est une belle leçon contre le racisme tandis que « Le temps » parle pudiquement de la mort…
Si l’adulte doit rester un enfant, Jean-François Mathé prouve avec ce petit recueil que la poésie pour enfants peut aussi être lue avec profit par les plus grands…

(Jean-François Mathé, « Grains de fables de mon sablier ». Éditions Les Carnets du dessert de Lune, illustrations Charlotte Berghman, 80 pages, 10 €. Sur commande chez l’éditeur : 67 rue de Venise. B. 1050. Bruxelles).



Jacques Canut : « Escapades » et « Le Bestiaire confidentiel »


L’ensemble des carnets de Jacques Canut constitue comme un journal où le poète note les moments du présent mais aussi ses souvenirs. Sous le titre de "Escapades", il publie son 43e carnet. Quant au "Bestiaire confidentiel", il appartient à une autre veine très présente dans l’œuvre.
Lucien Wasselin les explore. Lire ici.



Georges Cathalo : trois plaquettes


On pourrait affirmer que Georges Cathalo s’est fait une spécialité de la plaquette mince ! Ce serait oublier la cohérence de l’œuvre qui se construit patiemment, ce serait oublier aussi la pauvreté d’une grande partie de l’édition de poésie qui privilégie ces plaquettes faute de moyens ! Mais il ne faut pas bouder son plaisir car cette modestie obligée donne l’occasion de lire souvent Cathalo. Coup d’oeil sur trois plaquettes qui viennent de paraître en quelques semaines… Lire ici



Bernard Ascal : « Répétition »


Bernard Ascal, touche à tout de talent, accompagne son exposition Bernard Ascal-Chercheur de signes, d’un CD qu’offre le musée départemental de la Seine-et-Marne à Saint-Cyr-sur-Morin et réunissant sept chansons. Il ne traite que de sujets sérieux, mais avec fantaisie. Lucien Wasselin l’a apprécié. Lire ici



Guénane : « Demain 17 heures Copacabana »


Il est fréquemment relevé que tout premier roman est en grande partie autobiographique. « Demain 17 heures Copacabana » est le quatrième roman de Guénane, il ne serait donc pas autobiographique et effectivement, je me garderai bien d’affirmer que l’intrigue renvoie à la vie de l’auteur. Mais voilà, Guénane est bretonne et elle a vécu en Amérique latine. Et l’on retrouve dans ce roman de fréquentes références à Saint-Pol-Roux qui passa une grande partie de sa vie, on le sait, en Bretagne au manoir de Camaret et l’intrigue se passe au Brésil après avoir commencé dans le cimetière où repose Le Magnifique… Et puis, il y a ce frêle indice, l’absence du père (jusqu’à la chute finale), qui renvoie à la biographie de Guénane, telle qu’elle se devine dans certains de ses livres précédents, recueils de poèmes ou romans. Mais elle est née à Pontivy, loin du manoir de Coecilian et de la pointe de Pen Hir, elle vit à Larmor-Plage loin de Camaret, elle a enseigné (ah, ces passages où le discours pédagogique reprend le dessus !) l’espagnol en Amérique latine alors qu’on parle le portugais au Brésil… Il est alors bien difficile de démêler le vrai du faux, le réel de la fiction ! Le lecteur a l’impression que Guénane réassemble différemment les mêmes éléments (à la fois semblables et autres) que dans ses précédents ouvrages… Et il nage alors dans un univers romanesque qui, par bien des aspects, ressemble à un certain réel.
Restent l’intrigue et la description du réel. L’intrigue est romanesque à souhait, de la première à la dernière page, de la fuite de la narratrice aux retrouvailles avec celui qu’elle a fui ; voire convenue. Ça commence par un coup de foudre, un départ précipité avec l’amoureux vers le Brésil et ça continue par un mariage… Mais cette intrigue est l’occasion pour Guénane de faire le portrait d’une femme libérée, brisée par la vie, par ses origines, d’une femme qui est amoureuse non seulement d’un homme mais aussi de son désir et de son plaisir et qui joue avec la jalousie et la fréquentation de quelques endroits chauds, pour pimenter son amour. À un moment la mère dit à la narratrice : « Essaie de savoir si aimer Gil ne signifie pas dorloter en toi la petite fille sans père ». Je ne sais pas ce que peut valoir une telle explication psychologisante, mais… Il n’est pas inutile de remarquer que le livre s’achève sur la mort du père désiré, attendu, fantasmé… Les amours tumultueuses d’Yvanne deviennent alors secondaires.
On découvre dans ces pages un Brésil à l’opposé des cartes postales ou des catalogues d’agences de voyages : l’ennui, les inégalités, la faim, la misère sont omniprésents. Guénane écrit même : « Le Brésil est une des grandes poubelles de l’Occident […] ici, les rats la nuit mangent les bébés » ou « Trop d’enfants à manger dans les poubelles, enfouis jusqu’à la taille, à fouir les décharges, leurs îles aux trésors, à en mourir de torpeur dans les émanations de la décomposition, le ventre enflé à force d’être vide ; ils portent en avant leur nombril comme un œil dilaté ». Mais c’est aussi un Brésil où la nature luxuriante, généreuse, extraordinaire et dangereuse côtoie cette misère. Le lecteur reste sidéré par l’érudition de Guénane : tout y passe, l’histoire du pays, l’économie et ses crises, les illusions des colons…Érudition due à la découverte de visu du pays, aux lectures ou aux deux ? J’ai été très sensible à ce chapitre (le dixième) où la narratrice semble conquérir une certaine indépendance intellectuelle. Elle se découvre quelque peu opposée à ce latifundiste doublé d’un homme d’affaires avisé qu’est son mari : ainsi quand ce dernier déclare que « la liberté ne se donne pas, elle se conquiert », elle se sent flotter entre deux mondes. Et elle se rapproche des indigènes. Comme j’ai aimé cette langue émaillée de termes autochtones... Mais voilà que je réduis scandaleusement ce roman !
Je terminais il y a quelque temps ma lecture d’ « Une guerre secrète » par ces mots d’Aragon : « Le roman est une machine inventée par l’homme pour l’appréhension du réel dans sa complexité ». Ils sont à répéter ici.

(Guénane, « Demain 17 heures Copacabana ». Éditions Apogée, 240 pages,18 €.)



Jean Maison : « La vie lointaine »


Qu’est-ce que vivre ? En trois suites de poèmes, Ce qui adviendra, La vie lointaine (qui donne son titre au recueil) et Vivre dans le langage , Jean Maison tente de répondre à cette question.

La première suite débute par ces propos oraculaires : « Aimer dans le secret / Voici l’aune de l’amour / La divination admirable » et se termine par ces mots sans appel : « Il demeure des mots / Pris au désœuvrement / Par des pas immobiles ». Mais aussitôt l’oracle prononcé, Jean Maison laisse place à l’inquiétude et au constat amer de la place de l’homme dans le monde : il n’est plus qu’un « survivant de la confusion » attendant « une liberté improbable ». Les poèmes qui suivent sont d’une tonalité sombre, le vocabulaire laisse transparaître cette tonalité : désolation, inachevé, grésil, meurtrissures, fosses, cendres, vide, doute… Le poème se fait obscur, comme s’il était la métaphore de ce monde qui résiste, qui ne dévoile pas son sens.
Retour à la vie, littéralement, avec la deuxième suite qui s’ouvre de la même façon que la première : « Le poète vit dans l’avenir / D’où il n’est plus ». Tout est dans la préposition de : Jean Maison aurait pu écrire, (c’est ce que le lecteur attendait) « … l’avenir / Où il n’est plus ». L’avenir est donc considéré comme une base (arrière ?) d’où partirait le poète… Le ton est plutôt élégiaque et l’attention est attirée par un passage en italiques ; Jean Maison explicite alors le titre de la suite (et du recueil) : « De l’errance intérieure / Qui gouverne chaque être / Peut naître l’illusion de sa présence ». Cette « vie lointaine » se dit alors dans de courts poèmes sans cesse traversés par le mystère du monde. Ce ton se fait philosophique avec cet en soi qui semble venir tour droit de la pensée de Sartre. Ce serait donc face à ce monde des choses que se situe le poète. Sauf à considérer que cet en soi, dans le poème de Maison, désigne autre chose : ce poème n’est-il pas dédié à Gilles Baudry, le poète de l’abbaye de Landévennec ? Et ce concept n’appelle-t-il pas des termes comme clarté, attente miraculeuse, lumière, présence ? Cette nostalgie du sens est donc polysémique : elle peut être lue aussi bien par des athées que par des croyants.
Aussi n’est-il pas étonnant que la dernière suite soit intitulée « Vivre dans le langage » car, si vivre dans le monde, face aux choses, reste problématique puisqu’on n’en trouve pas le sens, où vivre alors, ailleurs que dans le langage ? Qu’est-ce que l’âme ? quand on n’y croit pas… Mais l’homme pense et le quatrain liminaire de cette suite s’éclaire à cette remarque : « Je te réveille / Âme obscure / À l’aveugle / Que je suis ». Et nous sommes nombreux, au-delà de nos croyances respectives, à partager ce que dit Jean Maison : « Notre langue / Notre résistance / Filles du temps »…
« Poésie notre silence » affirme encore Jean Maison. Oui, mais Poésie notre parole, pourrait-on ajouter. Qu’elle soit ou non, à la mesure d’un hypothétique pardon…

(Jean Maison, « La vie lointaine ». Rougerie éditeur, 64 pages, 12 €. Sur commande chez l’éditeur : 7, rue de l’Échauguette. 87330 MORTEMART).



Didier Daeninckx : « Retour à Béziers »


Didier Daeninckx tient une place bien à lui dans la littérature française actuelle. Tous ses livres, qu’ils appartiennent ou non au genre polar, sont traversés par le réel et le souci d’en rendre compte, par les inégalités, les injustices, ce qui ne va pas dans cette société et la volonté de tout dénoncer. C’est le cas avec « Retour à Béziers » . Lire ici



Jean-François Mathé : « La vie atteinte »


Toute vie est en devenir, elle est une construction qui ne s’achève qu’à la mort. Mais Jean-François Mathé intitule son récent recueil « La vie atteinte »  ; comme si la vie pouvait trouver sa plénitude à un moment donné. Né en 1950, aurait-il atteint cette plénitude qui n’évoluerait plus ? Mirage de l’âge ou volonté de bilan ? D’ailleurs dans les quelques mots de dédicace qu’il a tracés sur la page de faux-titre de l’exemplaire qu’il m’a adressé, ne m’imagine-t-il pas assez perspicace pour démêler ce qui, pour le meilleur et pour le pire, aura été atteint de la vie dans ses poèmes ? Tâche redoutable ! Ou, pour dire les choses autrement, on atteindrait peut-être autant de buts qu’on en rate dans sa vie…
Trois suites de poèmes constituent ce recueil qui explore la vie menée jusqu’alors, sous ses aspects essentiels. Le lecteur se pose alors la question de savoir ce qu’est une vie atteinte, au moment où l’on fait le point. À ce moment particulier où l’on sait que la dernière étape commence… De l’insouciance (ou des illusions) de la jeunesse : « On ne voyait alors presque / pas de ciel entre nous / ni les années dans les nuages / ni les distances dans le bleu », aux interrogations ultimes à propos des enfants : « Auront-ils meilleur avenir que nous / ou le même… », est-il possible de s’y retrouver, d’accorder un sens à la vie menée ou subie ? Mais dès le souvenir, le trouble, le doute et l’inquiétude viennent troubler le calme espéré car le temps a passé. Faut-il pour autant se taire « de peur de trouver / le couteau caché dans les mots » ? Le constat serait alors négatif : tant d’espoir au début pour arriver à si peu : « Quelles traces sinon / ces quelques mots d’amour / à peine retenus par leur encre / dans une lettre que tu n’ouvres que / quand il fait trop sombre pour la lire ». Tout semble dit dans ce quintil. Mais l’essentiel n’est-il pas d’avoir écrit cette lettre ? Alors même si la vie atteinte, c’est la vie qui se termine (c’est-à-dire la mort qui attend son heure), restent la nostalgie de l’enfance et l’amour qu’on a partagé avec quelques êtres. Mieux, l’amour qu’on a donné à quelques êtres. Cependant, la mort rode. Et le poète finit par imaginer ou fantasmer la disparition de l’aimée : « J’ai caressé ta présence / et le début de ton absence ». C’est le sens que je veux donner à cette étrange dialectique du Je et du Tu qui traverse ces poèmes…
Si le désespoir qui saisit l’individu au soir de sa vie se dit admirablement et pudiquement dans ces deux vers « L’éternité est allée ailleurs / s’occuper d’autre chose », Jean-François Mathé entend faire persévérer l’espoir dans le temps qui reste à vivre : « Que le jour qui vient les préserve / dans ce bonheur qui veut durer… » Les choses les plus simples sont inestimables : les souvenirs, l’eau, le poids de l’air, les mots qui servent à écrire des poèmes, le chant des oiseaux et mille autres que le lecteur trouve dans les vers de Jean-François Mathé. Cette oscillation entre l’espoir et le désespoir donne une tonalité élégiaque au recueil. Une tonalité qui est portée par des mots comme ombre ou robe qui désignent, semble-t-il, la mort et l’aimée. Jean-François Mathé met en regard joies et peines, regrets et espoirs car la vie est toujours là avec ses exigences et un corps qui rechigne… La vie est atteinte parce que la dernière étape s’annonce, celle où il est trop tard pour se donner de nouveaux buts lointains mais celle où il s’agit de conforter et de protéger le bonheur qui a été obtenu. Les esprits chagrins se gausseront sans doute d’une telle sagesse, mais cette dernière, faite de mélancolie et de fatigue (si l’on en croit les poèmes) fait la force de l’écriture du poète car la poésie joue un rôle primordial dans l’atteinte de cette vie et ce rôle va perdurer les années à venir. La preuve ? ce recueil… Car si la mort est le néant, car s’il n’y a pas de vie éternelle après la disparition de ce monde, alors il est légitime de s’attacher à ses derniers moments.

(Jean-François Mathé, « La vie atteinte ». Éditions Rougerie, 80 pages, 13 €. Dans les bonnes librairies ou sur commande chez l’éditeur : 7, Rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart).



Paul Quéré : « Poèmes celtaoïstes »


Marie-Josée Christien, dont on connaît les liens avec la Bretagne, a réalisé une anthologie des poèmes de Paul Quéré à partir de la dernière partie de son œuvre c’est-à-dire après son installation en Bretagne, dans la baie d’Audierne. C’est dire que le lecteur néophyte ne découvrira pas les poèmes de l’époque des « Texticules du hasard », l’une des revues fondées par Paul Quéré, ni les poèmes des plaquettes comme « Allo l’aurore… » ou « Oui mais un jour viendra »…
Dès l’abord, le titre de cette anthologie, « Poèmes celtaoïstes », interroge le lecteur : qu’est-ce que le celtaoïsme ? Il y a deux façons de répondre à cette question. Tout d’abord de lire ce choix de poèmes et de rester devant ces lignes (p 78) : « Le lieu qui nous touche. C’est moins ce qu’on en voit que l’émotion soudaine, qui nous fait nous y arrêter un instant. » On comprend alors que Paul Quéré ait enfin trouvé sa terre d’élection en Bretagne et derrière la simplicité du propos, on sent ce qu’est ce lieu. Ensuite, se reporter à la remarque de Kenneth White (que Paul Quéré appelle son frère de lait) sur ce mot-valise qui désigne le rapprochement entre la celtitude et le taoïsme : « J’ai voulu marcher à travers le paysage celte à la lumière du zen » (in La Figure du dehors, cité par Stéphane Bigeard dans « Le dictionnaire de géo-poétique » ). C’est ce rapprochement qu’essaie de mettre en œuvre Paul Quéré dans l’écriture poétique sachant qu’il s’intéresse plus au taoïsme c’est-à-dire à cette force fondamentale qui, selon la sagesse chinoise ancienne, coule en toutes choses de l’univers…
C’est ce que dit, avec ses mots, Marie-Josée Christien dans son article écrit pour le vingtième anniversaire de la disparition de Paul Quéré (visible sur le site www.unidivers.fr) : « (Paul Quéré) trouve (en Bretagne) l’énergie et la substance poétique qu’il attendait dans la confrontation avec le réel et le paysage réduit à l’essentiel, à sa nudité géologique et aux éléments ». Ceux qui ont vu un jour les ruines du manoir de Saint-Pol-Roux à Camaret saisiront ce qui vient d’être dit....
Restent des poèmes qui sont parfois d’une clarté et d’une évidence extraordinaires et sont, à d’autres moments, d’une obscurité non moins évidente. La poésie de Quéré oscille entre un surréalisme altier qui donne de belles strophes comme "jusqu’au bout de l’ardoise / le fer croisé élance / qui surplombe les heures » (p 47, vision d’un cadran solaire ?) et ces vers limpides comme dans celle-ci : « Le soleil four du temps / aura tôt fait bientôt de vitrifier / les traces chaulaires / du tout premier petit matin » (p 61 in Une aube en ce jardin). C’est l’émotion devant le paysage qui prime toujours, c’est que le regard tente inlassablement de capter cette force qui circule dans ce qui entoure le poète ; les mots alors doivent suivre cette pensée qui danse sans cesse et peu importe que le lecteur soit parfois désarçonné. L’amour de la Bretagne donne ainsi toujours de beaux poèmes que traverse, à l’occasion, un érotisme violent car Paul Quéré aime cette terre comme il aimerait une femme : « Poussières de pluie / que l’ouest par rafales / expectore sur la pilosité pubienne / de la campagne » (p 59). Les poèmes sont émaillés de noms d’auteurs divers : de Kenneth White à Xavier Grall ou à Georges Perros : ce qui rappelle que l’œuvre de Paul Quéré (au moins les poèmes ici rassemblés) s’inscrit dans un mouvement plus large où la poésie est le vecteur des revendications au cœur desquelles se trouvent la langue et les paysages des régions… Mais Alejo, (charpentier des lumières : Carpentier ?), Jack (presque brestois, céleste vagabond : Kerouac ?), Malcolm, (au volcan insomniaque : Lowry ?)… et quelques autres rappellent aussi (au-delà des goûts littéraires de Paul Quéré) que ce qui intéresse ce dernier est à l’échelle du cosmos.
Ou le local comme centre de l’univers… à moins que ce ne soit l’univers au centre du local…

(Paul Quéré, « Poèmes celtaoïstes ». Éditions Sauvages, collection Askell. 100 pages, 15 €. Préface de Marie-Josée Christien, postface de Bruno Geneste).



Yves Prié : « Les veilles du scribe »



Le nouveau recueil d’Yves Prié est composé d’un ensemble de quatre suites qui donne son titre au livre, suivies d’une cinquième suite datant de 1973, « Le temps vertical ». Les lignes qui viennent seront consacrées en priorité aux « Veilles du scribe » qui se décomposent en tâches, doutes, destin et veilleur d’absences.
Yves Prié semble à la recherche (par le poème) de ce moment où le scribe imagine une autre finalité à l’écriture que celle administrative, comptable ou religieuse. Car l’activité du scribe consiste à écrire à la main des textes administratifs ou juridiques, voire privés et à en faire des copies. C’est donc un écrivain public et un copiste. L’écriture serait apparue au septième millénaire avant notre ère pour des besoins de comptabilité commerciale : c’est l’origine de l’écriture (en l’état actuel de la recherche) cunéiforme des anciens Mésopotamiens où les scribes utilisent le calame. Si tout le monde (ou presque) connaît « Le scribe accroupi », cette célèbre statue de l’Égypte antique, moins nombreux sont ceux qui savent que les scribes étaient des « fonctionnaires » au service des pharaons, des prêtres ou des autorités militaires. La Palette de Narmer, datant de - 3200, porte des hiéroglyphes parmi les plus anciens actuellement connus et relate l’unification par le roi Narmer de la Haute et de la Basse Égypte. Le lecteur me pardonnera cette parenthèse savante pour ne pas dire pédante, mais elle est nécessaire pour comprendre la démarche d’Yves Prié.
Le premier poème (qui mêle vers et prose) se termine par une phrase significative : « Compter ne sera plus la tâche unique ». Dès lors, il s’agit d’attendre qu’un signe déchire la nuit. Et Yves Prié d’assigner au scribe la mission d’inscrire le silence car c’est là que réside la liberté. Quand apparaît la littérature ? C’est-à-dire, à quel moment précisément le scribe s’est-il dit « Il n’est plus l’heure d’inscrire / les troupeaux les récoltes »  ? Il est impossible de répondre à cette question, les historiens fouillant le passé et trouvant des fragments ou des œuvres littéraires qui sont autant de réponses provisoires. Mais, c’est à ce moment que l’humanité a fait un pas de géant puisqu’elle passe de l’utilitaire à l’imaginaire. Et surtout que l’homme est désormais ouvert à ce qui le dépasse : « Il interroge le moindre tremblement / de la lumière / Cherchant un avenir / qui se refuse à se dire ».
L’essentiel n’est pas dans les réponses, mais bien dans la possibilité de questionner. D’ailleurs Prié ne répond pas, son recueil est une longue méditation autour de la question. Peut-être, comme il dit si bien, se contente-t-il de coudre les mots ? Et si parfois il ne reste que peu de mots, ils permettent « un rêve partagé dans les halliers de la nuit ». Mais il est vain de citer tel ou tel vers. Car chaque poème est une découverte où s’invente la parole, où apparaît fugitivement comme un éclair de vérité. La sagesse alors n’est-elle pas : « Prendre les mots un à un / et bâtir une demeure / pour un rêve arrêté // C’est prendre terre / et goûter à l’éclat de l’instant ». Sans doute alors faut-il faire confiance à Yves Prié quand il écrit : « Aucun livre n’est donné s’il n’est réécrit par celui qui s’en empare : aucune parole n’a de sens sans son auditeur ». Au lecteur de prendre son calame quand le scribe a rangé le sien.
On a du mal à pénétrer dans « Le temps vertical » tant les poèmes précédents sont forts et prenants. Aussi, faut-il refermer le livre dès que le scribe a rangé son calame. Pour le rouvrir plus tard, et lire, l’esprit comme lavé, ces nouveaux poèmes qui auraient mérité une mince plaquette isolée…

(Yves Prié, « Les veilles du scribe ». Rougerie éditeur, 80 pages, 13 €. Sur commande chez l’éditeur : 7 Rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart.)



Roland Tixier : « Un temps d’hiver »



« Un temps d’hiver » est une suite de poèmes inédits qui donne son titre à ce livre qui est, en fait, une anthologie limitée de Roland Tixier, réduite à cinq recueils publiés chez divers petits éditeurs depuis 1988. Roland Tixier fut marin comme Jean Chatard, c’est dire qu’il a beaucoup voyagé, vu des horizons divers… Le préfacier, Bernard Barthuet, dit de cette poésie qu’elle invite à regarder et à saisir le monde. De fait, les poèmes ici réunis font voyager sur place, dans un réel ordinaire à l’occasion peuplé de fantasmes.
Ce qui retient l’attention du lecteur dès l’abord, c’est la brièveté des poèmes. Ainsi dans « 33 fois l’espoir », on a 33 quintils. Le vers est court, réduit à l’essentiel comme si Roland Tixier se refusait à l’épanchement. D’ailleurs, ses poèmes suggèrent plus qu’ils ne disent. Et le lecteur devine, se fait son cinéma sur ces vues et ces vies à peine effleurées. Tout l’art de Roland Tixier est là. Poésie du quotidien ? Sans doute, mais poèmes réussis avant tout. Tout au long de ce livre et jusqu’aux derniers poèmes inédits, on relève la même tendance. Toujours la même brièveté même si le poème finit par s’allonger. Dans "Pour ainsi dire", figurent toujours des poèmes de cinq vers, mais ces derniers sont diversement regroupés (monostiches, distiques, tercets et quatrains). De même « Lettre d’un hiver sur la colline » est composé(e) de brefs poèmes mais de longueurs différentes et à la disposition strophique changeante. Le lecteur attentif remarquera qu’« Un temps d’hiver » peut se lire comme un long poème de 33 tercets…
Cette évolution de l’écriture est peut-être la traduction de l’évolution du regard porté par le poète sur le monde. Ou, mieux, la traduction des années qui se sont accumulées. Le temps qui passe a d’ailleurs une autre conséquence dont les poèmes de cette anthologie portent l’empreinte. Si les premiers textes relèvent bien d’une poésie du quotidien toute simple, les choses se compliquent peu à peu : le poète intervient de plus en plus pour interroger ce quotidien, pour donner son impression ou ses sensations. Le réel se complique aussi : dans « Pour un peu » nature et ville se succèdent, se mêlent, le constat s’enrichit des êtres et de leurs rêves. Même si, au-delà des changements intervenus dans la vie du poète, demeure quelque chose d’intangible.
Au total, « Un temps d’hiver » est une bonne occasion de découvrir l’œuvre de Roland Tixier. Comme toujours dans cette collection, les poèmes sont complétés par un entretien entre l’auteur et Thierry Renard dans lequel Tixier dit l’importance qu’il attache à ce livre regroupant plusieurs recueils : « Chacun d’entre eux est né d’une crise, d’une période difficile de ma vie ». Il s’explique aussi sur les conditions d’écriture des textes : « …je compose dans ma tête les poèmes nés de l’observation, de l’émotion, du drame du moment ». Et un peu plus loin, il avoue ce qu’il doit à François de Cornière. Poésie du quotidien, disais-je…

(Roland Tixier, « Un temps d’hiver ». La Passe du vent éditeur, 174 pages, 10 €. Sur commande chez l’éditeur ; Espace Pandora. 7 place de la Paix. 69200 Vénissieux).



Christophe Jubien : « Le monde d’Émile »



Christophe Jubien pourrait être désigné comme un tenant de l’art brut : ne désigne-t-il pas ses poèmes comme des « bouts de bois, cailloux, violettes, papillons jaunes et patates pourries » ? C’est un monde simple, ignoré des journaux et de la télévision, qu’il décrit. Un monde traversé par des moineaux, poules d’eau, canards, hérons… Un monde d’outils modestes et de feu de bois dans la cheminée qui n’a rien à voir avec le luxe des bourgeois qui jouent à retourner à la terre… « Dans le monde d’Émile / durant le jour / les pinsons pépient / les poules caquètent / les canards se dandinent ». Émile jardine mais les huissiers font leur sale besogne « En ce jour d’expropriation », des femmes abandonnent maris et enfants… Et dans le monde d’Émile « Théo veut rester gratuit ». Un comble dans cette société où tout s’achète et se vend, où l’argent règne !
Christophe Jubien regarde avec tendresse un monde qui paraîtra préhistorique aux lecteurs des magazines sur papier glacé. Mais c’est un monde qui n’ignore pas la modernité (d’aucuns diraient la merdonité), non sans humour : « Sur le quai de la gare / armés de bières et de dogues, / la meute de jeunes / dit bonjour à la dame. » Mais c’est aussi un monde qui n’ignore pas la solidarité ni l’amitié. Un monde où il ferait bon vivre malgré toute la misère qui y règne, un monde où le temps passe au rythme qui est le sien. Si le recueil commence par « Premier janvier » et se termine par le « Jour des morts », les poèmes qui le composent sont faussement naïfs car Christophe Jubien dénonce aussi, mine de rien, ce monde tel qu’il ne va pas. Une poésie fraternelle…

(Christophe Jubien, « Le monde d’Émile ». Éditions Corps Puce, 64 pages, 8€.)



Guénane : « Un rendez-vous avec la dune »



D’ou vient cette dune qui traverse le récent recueil de Guénane, de la première à la dernière page ? De l’enfance, sans doute, mais aussi du présent. Car ces deux vers qui terminent le poème liminaire prennent tout leur sens dans cette éternité à peine voilée : « Que le futur ne t’effare / la mémoire des hormones a la peau dure ! » Et c’est une célébration sensible du monde naturel qui permet à Guénane de se mieux connaître, mais le lecteur peut aussi plonger dans ces abysses qu’ouvre le philosophe par ces mots « Connais-toi toi-même ».
Ce retour au passé, à l’enfance (même si l’on n’a que peu de prise sur elle) que traduit le vocabulaire de la mer (dune, île, îlot, galet, oyat, marée, plancton, océan, plage, écume, jusant, vague, flux, mer, estran et je dois en oublier !) est l’occasion pour Guénane de jouer la partition de la dune, c’est-à-dire de retrouver un contact quasi-charnel avec le monde car « d’autre monde il n’y a pas ». C’est un recueil nouveau que ce « Rendez-vous avec la dune » par sa tonalité et son thème dans l’œuvre de Guénane, un nouveau départ dans la vie : « enterre dans le sable / tes décennies de rage / et ton hérédité ». L’allusion aux recueils précédents est nette encore que très pudique, car il n’y a jamais de complaisance dans ces poèmes. Mais tout cela ne va pas sans gravité ni sans interrogations : « Tout savoir sur soi / pourquoi ? / L’idée de soi est pure fantaisie ». L’identité serait alors quelque chose d’inaccessible. Cependant il y a cette très juste métaphore (mais le mot est impropre) qui court tout au long du livre qui situe l’être humain entre la terre et le ciel, depuis le « ras des églantines » ou « Sur la dune je me rumine » jusqu’à « Prendre racine à l’envers / dans la lumière ». C’est toute l’humaine condition qui se dit dans ce mouvement. Guénane, dans son projet, ne manque pas de convoquer la sonorité du vers, les allitérations sont nombreuses : « épices épines… », « fuite suite croche accroche », « Tatami tam-tam joie / désencre désencrasse / progresse tamise / mélancolie… »
Et si le vers se donne parfois une allure impérative, ressemble à un proverbe ou à une maxime, c’est pour mieux convaincre le lecteur : « Ceux qui savent jamais ne craignent le silence », « Qui trouve la bonne distance / les griffes ne sort » ou encore « Silence est réponse ».

(Guénane, « Un rendez-vous avec la dune ». Rougerie éditeur, 80 pages, 13 €. Sur commande chez l’éditeur : Rougerie. 7 rue de l’Échauguette ; 87330 Mortemart).



Olivier Deschizeaux : « Au seuil de la nuit »



Comment aborder une poésie dont l’inspiration m’est totalement étrangère ? Une poésie traversée par une foi à l’opposé de mon incroyance, remplie des signes matériels d’une religion que je ne partage pas… Ou, comment lire ces poèmes quand on est athée et que les rites, les chasubles, les psaumes, les christs… ne me concernent en rien ? Autant de questions que je me pose quand je lis attentivement (est-il besoin de le préciser ?) « Au seuil de la nuit »  ?
Chaque poème est un pavé de prose composé d’une seule phrase (un seul souffle ?) plus ou moins longue, plus ou moins complexe. Olivier Deschizeaux semble insatisfait devant le spectacle qu’offre le monde et se forge une foi singulière qui est, peut-être, à l’origine de ce vocabulaire religieux. Il écrit : « Ils ont déraciné tes ailes, fait de ta vie un asile pour un dieu malade qui te sacrifie aux oraisons funèbres… » (p 46) ou « Les chants de l’église sont faux, mensongers, sans honte, mais il est de ton devoir de garder la lune de faïence en son drap de velours… » (p 54). Ce qui me fait parler de la singularité de cette foi. Je pense alors à Benoît-Joseph Labre, l’ermite pèlerin, je ne sais pourquoi. Mais cette foi et cette poésie ne vont pas sans obscurité : qu’est cette lune de faïence dans son drap de velours ? De même, ce « vieux colt à crinière blanche » (p 53) qui me fait penser à un certain surréalisme qui, pour cultiver le blasphème, ne fut pas sans une certaine religiosité…
« Tu assieds la folie sur tes genoux » écrit encore Olivier Deschizeaux (p 11). Ce qui n’est pas sans rappeler ce fragment de Rimbaud qu’on peut lire dans « Une saison en enfer »  : « Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l’ai trouvée amère. - Et je l’ai injuriée. » Ici, Olivier Deschizeaux n’injurie pas la folie qui coïncide avec une poésie à l’image d’un certain romantisme noir. Un livre étrange, à mes yeux…

(Olivier Deschizeaux, « Au seuil de la nuit ». Rougerie éditeur, 64 pages, 12 €. Sur commande chez l’éditeur : 7 rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart.)



Louis Calaferte : « Choses dites »



Ce livre, « Choses dites, entretiens et choix de textes » , est la réédition (sous le même titre) de celui paru en 1997 chez le même éditeur. Calaferte venait de mourir, trois ans auparavant. Un homme qui écrit « Jamais je n’ai su me convaincre qu’il y eût quelque intérêt autre que subalterne à jouer le jeu de la société » ne peut pas être un mauvais écrivain. Et c’est ce qu’on vérifie de la première à la dernière page de cet ouvrage : toute la partie « entretiens » avec Pierre Drachline est à l’image de cette citation, entretiens qui furent diffusés sur France Culture en 1988 après avoir été enregistrés chez l’écrivain comme le souligne Guillemette Calaferte dans son Avant-Propos, d’où ce ton de « conversation » : « Louis Calaferte était chez lui, dans son décor quotidien, et la discussion, spontanée, familière, complice, s’établit aisément ponctuée de rires - et même des aboiements des chiens de la maison. » Ce qui fait que « Louis Calaferte s’est raconté avec une absolue liberté ».
C’est bien cette absolue liberté qu’on découvre dans les propos échangés avec Pierre Drachline. Que ce soit au sujet de l’écriture, du jeu éditorial, du rythme de publication… Louis Calaferte refuse de jouer ce jeu, il refuse les mondanités (« Il y avait […] la comtesse, la baronne, je ne sais pas quoi qui avait un salon. Je ne sais plus, c’était une comtesse, quelque chose comme ça, enfin bon, qui tenait un salon littéraire. J’ai trouvé cela grotesque. […] Je suis allé vivre à la campagne. ») Il arrête de publier, il écrit à son rythme, quand la nécessité s’en fait sentir. Il a des propos acerbes sur ceux qu’il appelle les « écrivants », sur les éditeurs industriels, sur les critiques, sur les mœurs de ce milieu… C’est réjouissant ! Sur la place de la poésie (nous sommes en 1988) qui ne s’est pas améliorée depuis… C’est une certaine idée de l’écriture (et de l’écrivain) qui se dessine.
Cette partie « entretiens » est suivie d’un étrange patchwork d’extraits de livres (tous genres confondus) de Calaferte qui forme comme une « biographie portative » de l’auteur. Les extraits sont regroupés, sans références ; selon une catégorisation grammaticale : pronoms personnels, verbe décliné en modes de conjugaison et formes, adjectif et nom (commun ou propre). Si les textes ainsi créés (prose et vers mêlés) sont curieux, ils ont le mérite d’offrir un portrait précis de l’auteur. La diversité des extraits ainsi mis bout à bout renvoie à des moments différents de l’existence de Calaferte ; que ce soit l’enfance (il y a un passage merveilleux de cruauté et de lucidité sur les vieux, p 117), l’écriture, les femmes (lire les textes Elle et Elles)… Louis Calaferte semble hésiter, mais c’est sans doute dû à cet aspect particulier que donne le montage aux textes, entre fantasmes et réalité : est-il cet être élégant d’une distinction éblouissante ou au contraire cet individu maladif et malingre ? On ne sait, mais fantasme et réalité en apprennent autant au lecteur : c’est la caractéristique de la littérature, la vraie, celle qui n’est pas produite pour gagner de l’argent. De même on ne sait si la leçon de Calaferte est de lucidité ou de pessimisme, les deux se mêlant sans doute : « Ou le siècle à venir sera celui du refus, ou il ne sera qu’espace carcéral. » Tout semble parti pour qu’il ne soit qu’espace carcéral… Mais on peut aussi retenir un certain optimisme : à l’heure où le sport favori des masses et des élites semble être de gagner de l’argent, il y a cette pensée à méditer : « Un monde qui n’a plus le respect de la pauvreté est voué au malheur ». Et celle-ci qu’on devrait inscrire en lettres d’or sur le fronton des édifices publics : « L’économie n’est pas la Vie ».
Les esprits chagrins diront, prenant appui sur la carrière d’écrivain de Calaferte, qu’on finit toujours par jouer le jeu de la société. Mais c’est oublier les contradictions qui traversent celle-ci. Calaferte n’a jamais rien renié de ses exigences, il n’a jamais écrit ce que le milieu attendait de lui, il a toujours tenu à sa singularité. Louis Calaferte, l’insaisissable !

(Louis Calaferte, « Choses dites. Entretiens et choix de textes ». Le Cherche Midi éditeur, 224 pages, 16 €.)



Christophe Jubien : « Le Mal de terre »


Bel objet que ce petit cahier imprimé sur papier kraft au format 10 x 10 cm environ : cela rappellera quelques collections devenues mythiques avec le temps comme celle du Dé bleu, « Herbes folles »… Les illustrations de Marc Alessandri (un parfait inconnu pour moi !) sont minimalistes mais séduisantes ; des masques ou des visages stylisés tous réalisés de la même façon : des traces de peinture (noire et blanche pour figurer les yeux et la bouche) sur un morceau de kraft déchiré soigneusement pour faire penser à une forme géométrique… Les poèmes de Christophe Jubien sont et ne sont pas des haïkus. Jubien ne se préoccupe pas des trois vers regroupant les 17 syllabes fatidiques, Il dépasse largement la forme du tercet (de 6 à 12 vers pour les 16 poèmes rassemblés dans ce cahier). Mais il a l’œil acéré et sait voir ce qui fait l’originalité d’un très bref instant et il retranscrit cette vision avec des mots tout simples. C’est peut-être la référence au peintre chinois Fu Baoshi qui me remet à l’esprit cette forme poétique ? Tout comme les illustrations de Marc Alessandri me font penser au théâtre nô… Humour et tragique se côtoient, comme dans la vie.

(Christophe Jubien : « Le Mal de terre ». Co-édition Le Poulailler / TraumfbriK ; non paginé, PNI.)



François Bott : « Le dernier tango de Kees Van Dongen »



Il paraît qu’au moment de mourir, on revoit sa vie en accéléré. Est-ce vrai ? Personne n’est jamais revenu de la mort pour infirmer ou confirmer ce qui, peu à peu, est devenu un cliché. François Bott s’est donc intéressé aux derniers moments du peintre Kees Van Dongen pour écrire son roman. Le livre de François Bott obéit à la règle classique des trois unités : unité de lieu (une chambre -d’hôpital ? - à Monaco), unité de temps (le 28 mai 1968 de 9 heures du matin à midi environ) et unité d’action (l’agonie du peintre).
C’est un livre mince que « Le dernier tango de Kees Van Dongen »  : 124 pages en 33 « chapitres ». Un avertissement précise : « Ce livre est le monologue, la confession imaginaire de Kees Van Dongen, avant de mourir. Et le peintre y devient un personnage de roman. Parfois, en effet, les légendes, les rêves, les romans sont plus vrais que la vie. » On devine dans ces propos la sympathie de l’auteur pour Van Dongen… Chaque chapitre (ou presque) commence par un paragraphe neutre, écrit à la troisième personne, cadrant le passage. Mais très rapidement le Je apparaît : « Moi, Kees Van Dongen, je… » (le plus souvent)… Tout le talent de François Bott est de rendre cette confession imaginaire plausible… L’auteur a donc, en prêtant à Van Dongen les propos tenus par le personnage de roman qu’est devenu le peintre, voulu rendre compte de la vie de ce dernier ou plutôt de ce à quoi une certaine imagerie l’a réduite : fauve, anarchiste et mondain, pour reprendre les termes d’une exposition qui s’est tenue en 2011 au Musée d’Art moderne de la ville de Paris…
Si François Bott insiste assez bien sur les sympathies anarchistes de Kees Van Dongen, sur son goût de la couleur et l’aura de scandale qui entoure son œuvre et son esprit mondain (ses nombreuses conquêtes féminines, sa vie sentimentale, sa fréquentation et ses portraits du « Tout-Paris », ses séjours à Deauville et à Monaco…), il n’évoque que fugitivement son voyage d’octobre-novembre 1941 en Allemagne nazie (à peine deux pages d’un chapitre, le XXIII) à l’invitation de Joseph Goebbels et d’Arno Breker. Et François Bott, par les propos qu’il prête à Kees Van Dongen, relativise cette « erreur » : « Pourquoi me suis-je laissé entraîner dans cette triste équipée, cette aventure pas très glorieuse ? Ce n’était pas une excellente idée, même si je pensais accroître ma notoriété. »
Reste le goût de la vie mondaine dès les lendemains de la première guerre mondiale : le peintre est décoré de la Légion d’honneur en 1922, il peint surtout des mondaines, des actrices, des aristocrates…, il a le goût des réceptions et des premières… Mais François Bott s’intéresse aussi à l’œuvre de Van Dongen. Citant certaines des nombreuses sources qu’il a consultées pour écrire son roman, François Bott affirme que si Kees Van Dongen est « le peintre des lupanars » et qu’il peignait des « jarretelles canailles sur des cuisses mondaines », il est aussi le peintre qui sut voir que « les regards chavirés de [ses] héroïnes révélaient une souffrance ineffable » ou « un cafard métaphysique ».
Resterait alors, la lecture du roman terminée, à revoir les toiles de Van Dongen à l’aune de ce que met en lumière François Bott… Et si le titre paraît mystérieux, il faut lire attentivement le bas de la page 110…

(François Bott, « Le dernier tango de Kees Van Dongen ». Le Cherche Midi éditeur, 140 pages, 13,50 €.)



Alain Breton : « Les Éperons d’Éden »



Il est dur de porter un tel patronyme quand on écrit de la poésie : les comparaisons sont obligées mais je ne m’y livrerai pas. Alain Breton a perdu son père, Jean Breton, en 2006 ; Jean Breton, qui était aussi poète. La préface, sobrement intitulée « Mon père », dit tout ou presque : la transmission de l’amour pour la poésie, l’éducation et les dernières années marquées par les maladies et la mort dans toute son horreur ; on aurait pu en rester là et le lecteur s’attend au pire dès que débute « Mastique la mort », la première des trois suites de poèmes du tombeau qu’Alain Breton élève à la mémoire de son père.
Mais Alain Breton évite l’épanchement lyrique incontrôlé. Il corsète son inspiration par une forme elliptique à souhait : le distique qui court, à trois exceptions près (pages 76, 99 et 109), du début à la fin du recueil. Le vers est souvent réduit à sa plus simple expression, un ou deux mots. Dans de telles conditions, Alain Breton va à l’essentiel qui est ainsi mis en valeur. On pourrait multiplier les citations à l’aspect lapidaire : « Le sceau / des eaux dormantes », « La nuit traçant / le pleur et la merveille » ou encore « L’écho songeur / dans les lambeaux du cri ». Tout est dit dans ces poèmes maîtrisés : l’amour filial, la dette, la mort…
Je sais qu’on rattache Alain Breton à l’émotivisme. Émotivisme : mot affreux qu’une encyclopédie sur internet définit ainsi : perception méta-éthique affirmant que les attitudes émotionnelles sont exprimées à travers l’éthique de la parole… Ça jargonne comme dans une certaine poésie que veut combattre l’émotivisme ! Si la recherche sur l’expression, sur les formes, le langage... est légitime, les abus et les prétentions de l’émotivisme sont inadmissibles. Heureusement, ici Alain Breton échappe à ces travers et l’amateur peut découvrir de petites pépites verbales : « L’araignée diamantaire / livrant sa cargaison de brume » ou « Désormais, tu es l’hypne des sous-bois, / le sommeil des tisons »… C’est un vrai bonheur de lecture.
Il faut lire ce recueil pour la splendeur des images et sa langue chatoyante, pour la sincérité du ton et pour l’expérience qui nous est donnée à partager.

(Alain Breton, « Les Éperons d’Éden », Les Hommes sans épaules éditions,112 pages, 12 €.)



Alain Clastres : « Brume légère dans le vent »


La poésie d’Alain Clastres se reconnaît au premier coup d’œil : quelques mots, un distique, rarement plus qu’un sizain (un septain page 55, un huitain page 68 et un dizain page 106) et voilà le poème. On pense d’emblée au haïku mais Alain Clastres n’a que faire des contraintes qui sont celles de cette forme très codifiée. Depuis Basho, le haïku compte 17 mores (un découpage en sons plus fin que celui des syllabes, en français une syllabe pouvant comporter plusieurs sons). Mais les traductions en français le plus souvent ainsi que les haïkus écrits par des poètes français se comptent en syllabes (5, 7 et 5 disposées en trois vers). Le haïku vise à exprimer l’évanescence des choses et dans sa forme pure il doit suggérer une saison. Rien de tel avec Alain Clastres qui se contente de noter ce qu’il voit. Mais cette célébration de la nature ne va pas sans une recherche de plénitude et d’accord au monde. D’ailleurs, Clastres le dit clairement : « Matin frais / Assis tranquillement / Regard sur le jardin / Tout est là » ou « Douceur de l’air / Balancements légers des palmes / Accord au monde ».
Alain Clastres ne se lasse jamais de contempler le monde naturel qui l’entoure, d’où une certaine impression de répétition que le lecteur peut ressentir : le jardin encore et encore, les palmiers toujours… Mais à chaque fois, l’œil voit autre chose, un détail qui apparaît sur la page et les quelques mots du poème deviennent alors uniques. C’est donc une poésie minimaliste et resserrée sur elle-même que celle d’Alain Clastres. Une poésie d’où l’humour n’est pas exclu : « Assis tranquillement dans le jardin / Ils ne pensent qu’à me piquer les jambes / Pas très poètes, ces moustiques ! » À lire tel ou tel de ces poèmes, on croit apercevoir fugitivement comme une estampe japonaise montrant le monde naturel d’une époque révolue… Mais le lecteur est vite rappelé à la réalité car Alain Clastres épingle aussi quelques aspects de Paris (rues sombres, brasseries…). De quoi donc faire mentir cette impression de répétition !

(Alain Clastres, « Brume légère dans le vent ». Éditions Unicité, 112 pages, 13 €.)



Jean-Chistophe Belleveaux : « Démolition »



« Le monde est trop plein » affirme d’emblée Jean-Christophe Belleveaux qui répète à plusieurs occasions cette remarque avec parfois quelques variantes. Façon de poser la question du réalisme en poésie ? Et d’une certaine attitude de vie ? Car le recueil est dans sa totalité le constat d’une impossibilité de faire coïncider les mots et le monde… Que faire alors des mots (qui sont la matière du poète) quand le monde est trop plein ? Vieux débat, déjà réglé par certains, à leurs façons fort diverses… Mais Jean-Christophe Belleveaux pose à nouveau le problème car le poète est condamné à faire du neuf avec de l’ancien. Tout a été dit, tout reste à faire écrivait-on il y a quelques décennies. Reste alors à dynamiter le langage, à le faire imploser. C’est à quoi semble s’employer Jean-Christophe Belleveaux. Entre la présence au monde et « mon monde est trop plaintes », que faire ? C’est à cette question qu’essaie de répondre Belleveaux, en creusant un peu plus pour enfouir, en piétinant les voyelles ou en pissant contre le vent…

(Jean-Christophe Belleveaux, « Démolition ». Éditions Les Carnets du Dessert de lune, 82 pages, 11 €. Illustrations d’Yves Budin. Commande chez l’éditeur : 67 rue de Venise. B. 1050 Bruxelles).



Bernard Ascal : « Pas même le bruit initial »


Bernard Ascal a été (est toujours) peintre. De fait, c’est un touche à tout de talent, il chante, met en musique les poètes, il dirige une collection de disques chez EPM et écrit de la poésie. « Pas même le bruit initial » appartient à cette dernière activité même si le recueil est illustré par un certain Bernard Ascal…
Il donne à entendre, non le bruit de fond de l’univers, mais celui d’une certaine société exécrable, cela va sans dire : la nôtre. Les poèmes sont regroupés en cinq chapitres. La première suite est une célébration de la vie par l’intermédiaire de la nature, du végétal ; mais ça grince avec les herbicides ! La deuxième dénonce les travers de la société qui sait se peindre en rose pour donner l’illusion que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ; mais Bernard Ascal est lucide, il donne à voir à son lecteur les sans papiers, les émigrés, les charters de la honte… Le ton fait alors penser à Jacques Prévert et à sa chasse à l’enfant. La troisième commence avec des blasphèmes pour mieux symboliser la nécessaire révolte mais il se sent responsable de ce qui ne va pas dans le monde : « ce n’est pas beau à voir / mon intérieur » écrit-il… C’est qu’il ne se pose pas en sauveur du monde, il est semblable à la foule qui l’environne, c’est une leçon de responsabilité collective qui est donnée, mine de rien, sur un ton à l’opposé de toute morale.
La quatrième s’intéresse à la langue, aux mots ; là encore, Bernard Ascal sait se tourner en dérision : « à la différence de tant d’autres / cela ne me permet pas d’écrire des vers / moins mirlitons ». La dernière partie sonne comme une conclusion empreinte de modestie. Bernard Ascal a beau dire Je, c’est le portrait d’un citoyen lambda qu’il trace dans ses poèmes d’esprit libertaire.
Images au vitriol de l’homme, dénonciation des passeurs, des forces de l’ordre, des contrôles d’identité… Tout est dit avec beaucoup de fantaisie, voire d’humour (parfois noir). Un recueil à lire…

(Bernard Ascal, « Pas même le bruit initial ». Gros Textes, 72 pages, 10 €. Sur commande chez l’éditeur : Gros Textes. Fontfourane. 05380. Châteauroux-les-Alpes).



Jean-Claude Pirotte : « Portrait craché »


Jean-Claude Pirotte n’est plus qu’un bornage temporel pour dictionnaires : 1939-2014. Heureusement, restent ses livres dont le dernier (?) sera disponible en librairie d’ici trois semaines à l’heure où j’écris ces lignes. Je viens de lire « Portrait craché » qui me renvoie à « Brouillard » que je lisais il y aura bientôt un an… Les deux sont comme le journal de la maladie qui le ronge et l’occasion d’une introspection qu’il mène entouré de ses livres d’élection.



Alain Boudet et Huguette Cormier : « Poèmes pour sourigoler »


Mot valise dans ce beau livre qui trouve son explication dans le premier poème. Ces « Poèmes pour sourigoler » sont destinés aux jeunes enfants qui ont déjà découvert le monde, qui commencent à lire et qui connaissent des comptines car ces poèmes sont souvent bâtis sur le schéma de ces dernières. Jeux sur les mots à la rime ou en début de vers, c’est plaisant. C’est un monde de tendresse que disent ces poésies, même quand un incident vient troubler le bel ordonnancement de ce petit monde. Ce mince livre permet de le découvrir tout en l’apprivoisant car on lit pour grandir. Les illustrations d’Huguette Cormier sont pleines de fraîcheur et accompagnent agréablement, sans redondance, les poèmes d’Alain Boudet.

(Alain Boudet et Huguette Cormier, « Poèmes pour sourigoler ». Éditions Les Carnets du dessert de lune, 60 pages, 10€. Ssur commande chez l’éditeur : 67 rue de Venise. B 1050 BRUXELLES).



Interventions à haute voix n° 52


J’ai toujours aimé les revues de poésie : bancs d’essai, parties anthologiques, frontons, études, choix… : tout m’intéresse. J’y trouve souvent mon compte, je suis parfois déçu. Mais j’y reviens toujours : les revues sont irremplaçables pour découvrir la poésie qui se fait dans toute sa diversité. Ce numéro 52 d’Interventions à Haute voix a pour thème La Perte qui occupe la majeure partie de la livraison (80 pages sur 112…). La responsable du choix met l’accent sur « la très grande variété d’interprétation du thème » qui l’a obligée à un classement en cinq catégories : écoulement de la vie, séparation, maladie-autonomie-mort et perte de l’autre, exil-chômage et, pour terminer, l’espoir quand même. Choix avec toutes ses qualités et tous ses défauts : on regrette l’absence de tel ou telle… Mais Danielle Allain Guesdon a fait avec ce qu’elle a reçu et le lecteur en tire plaisir. On peut trouver la classification convenue, mais il y a des thèmes récurrents et parmi les novateurs on remarquera avec intérêt l’attention portée au chômage et à l’exil, ces deux plaies du monde actuel.
Les notes de lecture et les chroniques (une bonne vingtaine de pages) sont riches, elles donnent une image juste de la « petite » édition. Elles sont signées Éliane Biedermann, Jean-Louis Bernard, Guy Chaty, Marie-Josée Christien, Christophe Forgot, Béatrice Gaudy, Patrice Perron et Gérard Faucheux… L’information circule !

(Interventions à Haute voix : abonnement 2 n° et 2 recueils, 28 €. Chèque à l’ordre de la MJC de la Vallée. M.J.C. de la Vallée ; Maison pour tous. Rue de Stalingrad. 92370 Chaville.)



Marcella et Pépée : « Le Paris me des kids »



La Tour Eiffel est l’emblème de Paris : les touristes viennent du monde entier pour voir la capitale et son clou planté dans le bitume. Que c’en est écœurant ! Marcella et Pépée revisitent le cliché pour le plus grand bonheur des grands et des petits. Marcella signe de brefs poèmes - des haïkus - qui ressemblent à des comptines ou posent parfois des questions (« meuh a dit la vache / atchoum a dit le bébé / et que dit l’abeille ? »). Elle légende aussi les dessins de Pépée qui représentent tous la Tour Eiffel, légendes et haïkus sont en harmonie : ainsi, avec le poème précédemment cité dialogue cette phrase « Paris me meuh » (il est vrai qu’une vache est représentée à côté de la tour à Gustave). Ce mince livret, fort bien fait, est l’occasion d’un dialogue entre les parents et les tout petits. Il est intelligent et peut déboucher sur des considérations très sérieuses.

(Marcelle et Pépée : « Le Paris me des kids ». Éditions Les Carnets du dessert de lune. Non paginé, 8€. Sur commande chez l’éditeur : 67 rue de Venise. B 1050 Bruxelles).



Pierre Autin-Grenier : « Chroniques des faits »



C’est un triste privilège de l’âge que ce changement de statut de la mort : dans l’enfance, elle est un évènement rare et sortant de l’ordinaire alors que les années s’installant, elle devient notre quotidien, éclaircissant régulièrement les rangs autour de nous. Les choses, en ce qui me concerne, ont commencé en 2003 avec la disparition de Pierre Vandrotte, photographie et sérigraphe, éditeur de livres d’artiste. Puis elles se sont accélérées, en vrac : Armand Olivennes, l’honnête homme de la poésie qui était la générosité même, Juliette Darle, Patrick Vernet, Lad Kijo, Sophie de Cornière, Pierre Garnier et maintenant Pierre Autin-Grenier. Je dois en oublier quelques-uns… Mais restent des œuvres accrochées aux murs, des livres dans la bibliothèque, des poèmes, des dédicaces et surtout des souvenirs immatériels qui m’accompagnent jour après jour. Les rangs s’éclaircissent comme une forêt dans laquelle on a lâché une armée de bûcherons ! Et aujourd’hui la disparition de Pierre Autin-Grenier dépeuple un peu plus le paysage autour de moi. Pierre Autin-Grenier que j’ai lu dès ses débuts dans Action Poétique, Pierre Autin-Grenier que j’ai publié en 1994 dans cette anthologie, « Jours inquiets » , que j’avais réalisée pour OrpailleuR-éditions, Pierre Autin-Grenier dont je lisais il y a quelques mois « Rats » et dont « Chroniques des faits » est aujourd’hui sur ma table de travail et qui attend depuis que l’ami Louis Dubost m’a annoncé sa disparition…
Ces « Chroniques des faits » sont la réédition, sous une forme nouvelle (avec des illustrations de Georges Rubel et un portrait de Pierre Autin-Grenier par Ronan Barrot en frontispice) d’une plaquette (que j’ai toujours dans ma bibliothèque) parue en 1992 à l’enseigne de L’Arbre, au temps de Jean Le Mauve qu’Autin-Grenier vient de rejoindre donc dans le néant qui nous entoure… Le lecteur (re)découvrira dans ces petites proses parfaitement ciselées dont l’auteur est le maître incontesté, qui se situent à égale distance de la nouvelle (brève) et du poème en prose, l’expression du temps qui passe, qui a passé. Le monde est-il devenu meilleur ? On peut en douter. C’est ce que disent ces étranges et contemporaines paraboles qui rappellent que les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Ainsi le moine est-il renvoyé à ce pour quoi il était fait, c’est-à-dire vivre dans un monastère en observant sa règle après que les paysans eurent découvert que la récolte ne dépendait pas de sa parole. C’est que, nous dit le poète, l’homme doit « patiemment restaurer la mémoire vraie des choses ». C’est que la vraie vie n’est pas ce monde triste que nous impose l’idéologie dominante ; elle est ailleurs, dans la poésie mais aussi dans la liberté libre qui doit régenter les vies, qui régentent celles qui ne s’en laissent compter ni conter. Et l’avenir étant bouché, c’est le passé qui est convoqué et ses mots donnent un charme singulier aux textes de Pierre Autin-Grenier car la révolte et la rage sont toujours à l’ordre du jour.

(Pierre Autin-Grenier, « Chroniques des faits ». Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 60 pages, 12 €. Sur commande chez l’éditeur, 67, rue de Venise. B 1050. Bruxelles)



Brian Evenson : « La langue d’Altmann »



On sort mal à l’aise de la lecture de « La langue d’Altmann » de Brian Evenson tant c’est noir et cruel. Et on s’interroge sur le genre des textes qui composent ce livre de presque 300 pages : certains sont trop courts (une ou deux pages) pour être des nouvelles, d’autres trop longs pour appartenir au même genre, ce sont plutôt de courts romans, d’autant plus quand trois « nouvelles » successives ont le même personnage principal… Par ailleurs les repères spatiaux - pour ne parler que de ceux-là - sont bouleversés : ainsi dans Extermination, alors que Bosephus s’est enfoncé sous terre, à la recherche d’on ne sait quoi, Evenson écrit : « Il rampa hors de l’ossuaire, alluma, balaya le terrain devant lui avec sa torche […]. Il inclina la tête, dirigea l’ovale qui s’étirait lentement vers les remparts, le déplaça jusqu’à ce qu’il éclaire le dais du fauteuil ». Mais deux lignes plus loin : « Il progressa dans le désert en rampant… » Le lecteur est désorienté. Mal à l’aise aussi devant toutes ces morts violentes dont on ne connaît pas la raison, souvent par défoncement du crâne à l’aide d’un objet contondant. On pense à Beckett, on pense à Kafka tant les situations sont (volontairement) absurdes. Usurpation est une fiction non moins absurde par le choix des éléments qui la composent : deux êtres mystérieux, un objet tout aussi mystérieux que l’un doit transmettre à l’autre, une action à laquelle le lecteur ne comprend rien, un lieu incompréhensible, des repères temporels absents… Etc.
Quelle(s) signification(s) peut-on trouver à ces textes ? Car on finit par se laisser prendre, emporter par cette langue sèche, clinique, répétitive… La fenêtre de Munich est une dénonciation des abus sexuels d’un père sur sa fille, d’un père implacable, irréprochable qui conduit sa fille au suicide dix-huit ans après avoir "suicidé" la mère de cette dernière. Le vide est un portrait du mythe étasunien de la conquête de l’ouest doublé d’une parodie de la névrose de l’encerclement vécue par les Yankees de nos jours. Job les mange crus… est une parodie du Livre de Job, empreinte de cruauté et d’humour : les amis du Job du texte d’Evenson sont très sérieusement nommés (comme dans La Bible) Zophar, Bildad et Eliphaz. Les récits Boly décrivent un milieu fruste de l’Amérique profonde, de son atavisme religieux, de sa cupidité et de sa brutalité. Elle : ses autres corps (un récit de voyage) est une sorte de roadtrip qui conduit une tueur en série psychopathe à travers les USA, au volant d’un camion : horreur et frissons garantis. Etc. Jusqu’à L’affaire Sanza qui est une parodie du polar en même temps qu’une déconstruction de la fiction : les divers personnages secondaires de la nouvelle émettent chacun leurs hypothèses si bien que le lecteur se perd dans ce qui devient un puzzle dont plusieurs pièces manquent. On semble ainsi avoir plusieurs versions possibles mais inachevées de la nouvelle qu’écrit imperturbablement Evenson, à moins que ce ne soit un pastiche des procès et des plaidoiries auxquels nous a habitués la télévision ?
On n’est alors plus étonné de ce qui est arrivé à l’auteur après la parution de ce livre aux USA en 1994. Brian Evenson était mormon quand il publia « La langue d’Altmann »  : son église menaça de l’excommunier pour ces textes qu’elle jugeait blasphématoires. Il préféra la quitter. Mais ses déboires ne s’arrêtèrent pas là. Les Mormons firent pression sur l’université où il enseignait qu’il dut quitter. Voilà qui en dit long sur le pays de la liberté ! De l’exécution de Sacco et Vanzetti à la zone de non-droit de Guantánamo en passant par la chasse aux sorcières de McCarthy, les Grandes Oreilles, l’espionnage massif de la NSA et autres gracieusetés, c’est toujours les mêmes raisons qui sont invoquées. Lisez donc Evenson, mais aussi et surtout Mumia Abu-Jamal !

(Brian Evenson, « La langue d’Altmann ». Le Cherche-Midi éditeur, 288 pages, 17 €. En librairie.)



Éric Chassefière : « Fragments du dernier hiver »



« Fragments du dernier hiver » se présente comme une suite de poèmes descriptifs qui donnent à voir un monde d’obscurité, d’ombre et de nuit, de lumière électrique, de lampes et d’ampoules observées à travers les fenêtres, de pluie, de grisaille, de gel, de glace et de neige… Mais aussi de feu (dans la cheminée ?), de cendre chaude, de « lumière basse secrète / ensoleillant l’ombre des choses » car la vie continue ! Mais l’hiver n’est pas que la saison du repli sur soi, c’est aussi celle de la découverte d’une nature qui, pour austère qu’elle soit, offre de nombreuses trouvailles à qui sait voir tant elle est insoupçonnée. Il y a la marche « sur le chemin qui suit les berges », il y a la voiture qui, parfois, n’est pas nommée (comme dans « la rue gravit en ligne droite… ») qui, parfois, est suggérée (« la pluie dans l’entrecroisement des phares ») ou franchement désignée (« Je vois roulant sous une pluie légère »)… Ce n’est jamais monotone, le mouvement est signe de vie.
Mais la description précise de ces paysages communs tant ruraux qu’urbains est l’occasion d’une métaphysique quotidienne : la fragilité de l’innommé, les frémissements de langue, le glissement des mots, le chant mélancolique du jardin, le mystère simple du vivant. Et cela s’achève par le printemps où la mort et le renouveau se mêlent…
Une seconde suite de poèmes (brefs) qui disent l’accord charnel du poète au monde est offerte sous le titre « Je respire par le corps » . Le poète s’absente du poème (sauf dans le premier où le titre de la suite constitue un vers) pour mieux contempler le monde. Il faut, pour terminer, souligner la sobriété de l’écriture d’Éric Chassefière…

(Éric Chassefière, « Fragments du dernier hiver suivi de « Je respire par le corps ». Interventions à Haute Voix, éditeur, 56 pages, 10€. Sur commande à l’adresse suivante : MJC de la Vallée. Maison pour Tous. 47, rue de la Bataille de Stalingrad. 92370 CHAVILLE)



Roselyne Bertin : « Dernière séance ».



C’est un petit livre sans prétentions, un récit autobiographique que cette « Dernière séance » de Roselyne Bertin. L’intrigue est simple : une prof raconte sa carrière depuis son premier poste jusqu’à son départ en retraite. C’est écrit du point de vue de l’adulte qui vient de vivre son dernier jour de classe et qui se prépare à partir en vacances…
Les premières années, de l’enfance non scolarisée à la première rentrée en tant qu’enseignante sont expédiées en trois pages. Ça commence à devenir intéressant avec cette première rentrée de prof en 1969, il y a bien sûr ces notations banales et qui font sourire : ainsi la directrice du collège où la narratrice est nommée la prend pour une élève à cause de sa jeunesse et de sa tenue vestimentaire ! Mais surtout c’est un tableau de la misère de l’éducation nationale qui est dressé : le collège officiel n’étant pas achevé, la rentrée a lieu dans un vieux couvent hors d’usage ! Misère ? Qu’on en juge : les salles de classe sont en enfilade, les poêles tirent mal et enfument les pièces, une grande salle sert à la fois de bureau directorial, de secrétariat et de salle des profs… C’est hilarant mais ça rappellera sans doute des souvenirs aux septuagénaires !
Après 5 ans de galère en tant qu’auxiliaire dans divers établissements, la narratrice est enfin nommée comme titulaire dans un collège loin de chez elle ! Elle y passera 26 ans… expédiés rapidement. Les dix dernières années sont vite résumées, avant que ne commence le récit de la dernière année. Débute alors une description pointilliste où chaque instant, chaque « incident » revêtent une importance extraordinaire. L’intérêt du livre réside dans la description de ce temps hors du commun, ce temps qui se caractérise par le « désir de faire durer cette dernière année, cette dernière fois ». On a droit à des notations qui éclairent singulièrement ce métier mal aimé de la population, voire méprisé… L’emploi du temps avec des trous, les « mauvaises classes » comme cette 4ème CCPN (Classe Pré-Professionnelle de Niveau) qui se révèle vite être une source de joie pour Roselyne Bertin qui demandera par la suite à enseigner dans une telle section pour les libertés d’innovation pédagogique qu’elle permet, la correction des copies qui est une corvée et qui pose des problèmes de docimologie…
C’est avec le club théâtre que la narratrice va trouver à s’épanouir : un départ avec des bouts de ficelle et une direction frileuse, mais plus tard, une direction ouverte, des subventions et de la formation ! L’enthousiasme jusqu’au bout… Mais le temps passe avec ses fins de trimestres qui durent parfois 4 mois, ses rencontres rituelles avec les parents où se dit la vie avec ses difficultés, où le prof finalement connaît mieux ses élèves. Le temps passe avec ses départs à la retraite dont parle Roselyne Bertin avec délicatesse. Et l’on se rend compte que le temps a passé et qu’arrive celui de la retraite. La narratrice déguste, savoure chaque moment : la sortie au cinéma avec une classe, le retour des élèves de 3ème de stage en entreprise, le jeu théâtral… sont des moments de bonheur malgré les inquiétudes et les problèmes rencontrés. Ce « jeu initiatique et merveilleux qui peut remplir une vie entière » va vers sa fin. Roselyne Bertin parle peu de ses échecs mais on devine qu’ils n’ont pas été absents. Le côté optimiste de ce récit ne doit pas faire oublier la réalité que vivent certains enseignants : les agressions, la dépression, la malédiction d’avoir choisi (?) cette profession… Cette dernière séance se termine sur une note de nostalgie qui est celle des choses qui finissent.
Petit livre sans prétentions, mais attachant. Car il réhabilite ce métier aux yeux du plus grand nombre. Métier dur, ingrat, mal payé, caricaturé… Métier qui mérite mieux et une autre image : non pour les enseignants mais pour son utilité sociale.

(Roselyne Bertin, « Dernière séance ». Editions du Baz’Art des mots/Ginkgo ; 136 pages, 14 €.)



Rina Santoro : « Cara mia »



C’est un livre de révolte et d’amour que signe Rina Santoro. Un roman, dont on se demande s’il est autobiographique. Peut-être ou non ? Je ne sais. Je ne connais pas la biographie de Rina Santoro et même si je retrouve dans ce roman quelques éléments de biographie, je me garderai bien de juger une fois pour toutes. Que retenir de « Cara mia »  ? C’est un roman curieux, composé d’une succession de lettres qu’écrit la narratrice à une femme qu’elle aime. Dès le début, une scène brutale, sans frontières : l’arrivée des émigrés dans un pays étranger, cette famille vient d’Italie en France, mais on est en 1959 ; c’est-à-dire en un autre temps, et pourtant… C’est que l’autre temps dure toujours pour quelqu’un d’aujourd’hui.
Dès lors, le lecteur attentif découvrira plusieurs pistes : l’émigration, le retour au pays natal, l’amour d’un être de même sexe, la politique, la description de l’Italie contemporaine.
L’émigration : la narratrice fuit la misère et c’est l’émerveillement en arrivant en France : l’eau au robinet, chaude ou froide. L’école, l’apprentissage d’une langue étrangère, les bons résultats scolaires. Mais très vite, les choses se compliquent : les repères spatiaux et temporels se brouillent, la fiction change, celle qui dit Je (l’héroïne) a l’air de vieillir ; elle se rend compte de l’exploitation des travailleurs immigrés, elle est victime du racisme ordinaire… Et elle revient en Italie, là où s’est déroulée son enfance.
Le retour au pays natal : quoi de plus émouvant ? Ces mots qu’on a oubliés, cette cuisine de pauvre mais si goûteuse, la musique traditionnelle, la solidarité malgré tout… Rien n’est facile : de retour dans le Salento, le sud de l’Italie, elle est « de nouveau une exilée ». Elle doit réapprendre sa langue et ces mots qu’elle savait perdus (comme baroi qui désigne la commode)…
L’amour d’une femme : l’attrait sensuel qu’éprouve la narratrice pour une femme se dit à la fois avec précision et pudeur. Les lettres qu’elle écrit à son amie (d’où le titre de ce roman : Cara mia) disent bien le corps et le désir. C’est une leçon de liberté et de politique.
La politique : Rina Santoro n’est pas dupe. Son retour en Italie ne va pas sans lucidité. Si elle retrouve les senteurs et les souvenirs de son enfance, elle sait voir le réel : l’hypocrisie des politiques et de l’église catholique, la mafia, la corruption, les assassinats… Elle dénonce le sort réservé aux immigrés, à ceux qui fuient leurs pays, l’oppression, la misère… Car tout ce qui relève du personnel et de l’intime n’empêche pas la narratrice de s’intéresser à ce qui se passe dans le monde. Ainsi à propos de Natareh, une jeune franco-iranienne, « étrangère et lesbienne. Poète ». Elle écrit : « Nous sommes réellement les chiens de garde du capital. »
La description de l’Italie contemporaine : Rina Santoro ne manque pas de relever l’opposition entre le Nord et le Sud de la péninsule italienne. Opposition exploitée par la plupart des politiciens pour sauver leurs places. Mais la romancière ne se laisse pas tromper : elle lit Il Manifesto, le journal national communiste…
La musique est aussi présente dans ce livre car elle fait partie de cette région jadis quittée. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il soit accompagné d’un CD 3 titres de Dario Muci qui traverse le roman. Mais on n’ose plus parler de roman tant des éléments du réel le composent. Mais ce qui frappe surtout dans cet ouvrage, c’est l’écriture. Une écriture dont la virgule est bannie ; rien que des points et des points d’interrogation. Les phrases sont courtes, sèches ; pas de commentaires, pas de lyrisme. La phrase d’ailleurs se réduit souvent à un mot ou deux. C’est haletant comme la vie. On a l’impression que Rina Santoro veut exprimer ainsi le déracinement et l’attrait pour la terre originelle. Si l’intégration a été réussie, la narratrice reste insatisfaite : « Avec un pincement au cœur mais au comble de l’excitation et de l’exigence ». Car ce livre n’est pas qu’un livre de révolte, c’est aussi le livre de l’espoir. Car un jour viendra où les hommes seront proches de ceux qui leur ressemblent (« étrangers et nos frères pourtant »), alors les politiques trembleront et ce sera leur fin. Oui, un jour viendra !

(Rina Santoro, « Cara mia ». Éditions du Baz’Art des mots /Ginkgo éditeur. 160 pages, avec le CD : 15 €.)



Jean-Pierre Lesieur : « 2013, Poésie »



L’époque est à la succession des journées de ceci et de journées de cela… Ce qui tue l’idée même de célébration ! Jean-Pierre Lesieur, lui, a décidé de décréter l’année 2013 année de la poésie. Et il a bien fait ; dans les deux sens de l’expression : on prend la poésie au sérieux et il a écrit et mis en ligne quotidiennement pendant cette année une réflexion sur la poésie… Et en 2014, il réunit ce qu’il a écrit en un volume qu’il a fabriqué lui-même, comme il fabrique sa revue Comme en Poésie, c’est-à-dire avec les moyens du bord… Alors que la poésie n’intéresse pas grand monde ! Chapeau l’artiste ! Même si on peut le trouver anachronique : c’est qu’il ne joue pas contre la montre, c’est qu’il ne joue pas en respectant les codes du temps…
Jean-Pierre Lesieur réussit le tour de force de ne pas se prendre au sérieux tout en parlant sérieusement de la poésie. Lucidité et humour sont les deux mots qui viennent spontanément à l’esprit de qui le lit. Les formes qu’il utilise sont multiples : informations, interrogations, parodies diverses, jeux de mots … que traversent les mœurs actuelles du petit monde poétique (compte d’auteur, nombrilisme, recherche absconse, salons où paraître, indifférence généralisée des poètes à l’égard de leurs semblables…). La lucidité n’est pas absente de ces constats : « Il se décida à écrire comme tout le monde et enfin il eut deux lecteurs » affirme-t-il, non sans raison, d’un poète ! Une lucidité qui rappelle la misère de la poésie : « On ne rémunère pas la poésie écrite. L’écriture d’une chanson rémunérée, le compositeur de musique rémunéré, le sculpteur, le peintre, et tant d’autres rémunérés. » Eh oui… Mais cette lucidité ne va pas sans auto-dérision et c’est là que Lesieur est au meilleur de sa forme : « Mécanicien de la poésie, il était chargé de mettre de l’huile dans les rouages des poèmes. Cela tombait bien il s’appelait Lesieur et il avait la matière première à portée de main. Il ouvrit un garage aux poèmes dans lequel les burettes de mots fonctionnaient à plein régime, les jours de manque. » Le lecteur reconnaîtra dans cette pensée du 148ème jour le portrait de Jean-Pierre Lesieur…
Je suis heureux d’avoir lu ces aphorismes et autres billevesées qui ont agité les neurones de Jean-Pierre Lesieur : c’est que j’ai toujours refusé de m’inscrire à Facebook : je me méfie, comme de la peste, de ces réseaux qui n’ont de sociaux que l’appellation (même pas contrôlée). Oui à fesses-couilles, non à facebook : c’est ça, la poésie aujourd’hui… En attendant, il faut lire Lesieur car « la poésie , c’est une affaire de modestie ».

(Jean-Pierre Lesieur. « 2013, Poésie ». Comme en Poésie éditeur, 188 pages, 12 €. Commande chez l’auteur : 2149 avenue du tour du lac. 40150 Hossegor.)



Décharge n° 161


Dans le numéro 161 de la revue Décharge, François de Cornière consacre une suite de poèmes à la disparition de son épouse Sophie. Lucien Wasselin leur rend hommage.



Marie-Josée Christien : « Petites notes d’amertume »



L’air du temps est favorable à la réflexion sur l’écriture poétique… Non pas comme en ce temps que les moins de vingt ans n’ont pas connu : je veux parler de cette époque que d’aucuns désignent comme celle des lincuistres ; du beau temps de Tel Quel et d’un certain Sollers qui a bien retourné sa veste depuis, de ce beau temps où certains disaient que la langue était fasciste… Non, aujourd’hui, le projet est plus modeste : les poètes n’écrivent plus de poèmes les mettant en scène écrivant… Plus humblement, ils écrivent des poèmes correspondant à leurs partis pris, à leurs penchants (sur lesquels la critique peut - et doit- s’interroger) et parallèlement, ils réfléchissent très librement sur leur pratique, sans théorie générale de la littérature ou de la langue. Marie-Josée Christien est de ceux-là… et le hasard veut que je lise ses Petites notes d’amertume après avoir lu le Nocturnal de René Pons (publié chez Rhubarbe). Je me réjouis de ces propos… J’avais déjà lu ces petites notes, régulièrement, sur l’écran au fur et à mesure de leur parution sur le site Recours au Poème. Je suis heureux qu’elles soient aujourd’hui réunies dans un livre traditionnel, fait de papier, d’encre et de colle, que le lecteur peut conserver à portée de main…
Cette bonne quarantaine de pages ne se résume pas. Marie-Josée Christien joue la sincérité et met l’écriture en parallèle avec sa vie : pas de visée théorique, pas de discours savants. On peut bien sûr discuter à l’infini, mais on est sensible (ou non) à ce qui est dit. Trop souvent, on est effaré devant l’écart entre l’écriture et l’existence de tel ou tel poète : propos généreux et conduite égoïste, célébration de la révolution et vie bourgeoise, etc ! Rien de tel ici, faut-il le dire ? Marie-Josée Christien, dont je lis régulièrement les poèmes, fait coïncider sa réflexion et ce qu’affirment ses poèmes. Il est vrai qu’elle a placé sa vie en poésie sous le signe de l’altruisme : elle anime une revue, Spered Gouez, très ouverte aux autres et s’implique fortement dans les Éditions sauvages. J’ai particulièrement apprécié les notes où elle parle de la beauté, de l’amitié, de la solitude (et de la maladie), de l’origine sociale de l’écrivain… Et j’adhère totalement à cette note : "L’art actuel fonctionne en circuit fermé, sans pensée sur le monde. Il n’est plus fondé que sur un discours sur lui-même et sur l’opportunisme qui élève le scandale au rang d’œuvre." C’est que j’ai toujours détesté le monde de la marchandise et du spectacle que je combats autant que je peux ; c’est sans doute ce qui me rapproche de Marie-Josée Christien.

(Marie-Josée Christien, « Petites notes d’amertume ». Éditions sauvages, 66 pages, 12 €.)



Marie-Josée Christien : « Temps morts ».


« La hâte / égare / la précision des sens » affirme le poème liminaire de « Temps morts » , le récent recueil de Marie-Josée Christien. Il faut une audace certaine ou une certaine inconscience pour ainsi faire l’éloge de la lenteur en ces temps de vitesse ! En tout cas, Marie-Josée Christien rame à contre-courant et c’est tout à son honneur. Le temps mort est un temps inutile, du moins aux yeux du commun des mortels, pour ne pas parler de l’idéologie dominante : c’est qu’il ne rapporte pas et que nous vivons sous le règne du time is money… Une idéologie qui ne jure que par l’instantané et qui ne compte que par fractions de seconde immédiatement traduites en dollars. Marie-Josée Christien fait le pari que ces temps morts sont lourds de sens et ce recueil en apporte la preuve. La mémoire est convoquée de suite car elle « s’attarde / vers des issues lointaines ». La précipitation n’est pas bonne conseillère et les exemples ne manquent pas de décisions prises dans l’urgence débouchant sur des catastrophes. Et Marie-Josée Christien enfonce le clou : « la durée / n’a de sens / que dans les temps morts ». Dès lors, ces brefs poèmes vont affirmer la nécessité de prendre son temps : « le chemin seul / importe » affirme Marie-Josée Christien. À voir ! Pourvu que l’issue soit la bonne, sans doute… Mais les difficultés et les inquiétudes ne sont pas oubliées. C’est que la lenteur construit l’individu : et là réside l’essentiel.
Reste le poème dans sa matérialité. Pourquoi avoir choisi un vers qui n’est que fragment de phrase ? Alors que la prose s’imposait, me semble-t-il… Ceci dit en toute amitié, sans volonté de polémiquer inutilement ; car je me trompe peut-être, même si je suis convaincu que le vers est à réinventer.

(Marie-Josée Christien, « Temps morts ». Éditions sauvages, 54 pages, 12 €.(Illustrations de Denis Heudré).

Lire aussi les critiques de Michel Baglin sur ces deux livres, ici



Sabine Normand : « Vivant parmi les vivants »


Premier livre (mince, imprimé uniquement au recto des pages) de l’auteur : mais sur les six nouvelles qui le composent, deux ont déjà été publiées dans des ouvrages collectifs. La vie est belle dans le n° 31 de la Revue Rue Saint-Ambroise et Vivant parmi les vivants dans le recueil collectif publié par la Passe du Vent, suite au concours de nouvelles organisé en 2011 par l’Espace Pandora…
Sabine Normand a l’art de se mettre dans la peau de ses personnages. Elle sait les créer et les faire vivre (ou mourir) grâce à son style particulier : parlé et familier (comme ses héros), mais terriblement efficace. On a l’impression d’un réalisme de nouvelle facture. Mais elle maîtrise parfaitement l’art difficile de la nouvelle : resserrement de l’action, exploration psychologique du personnage et dénouement inattendu et bref. Dans ce recueil, sauf peut-être dans Belle plante, l’auteur met en scène le point de rupture d’une histoire commencée hors récit. Le lecteur peut facilement croire au rejet d’une certaine vie imposée au personnage principal mais les choses ne sont pas si simples car Sabine Normand explore aussi la contradiction entre l’amour de la vie (d’une certaine vie) et le rejet de la vie (une autre certaine vie). C’est net avec Vivant parmi les vivants, où l’acharnement thérapeutique est condamné alors que l’amour de la vie est dit avec délicatesse. C’est net avec Pensées éternelles, où parle une femme qui a connu toutes les misères du monde (une mère acariâtre, un père qui a quitté sa famille, un mari imposé et mort trop tôt, les ménages pour survivre…). Un long soliloque dit une vie ratée jusqu’au jour où… Mais il faut tout lire ! C’est net avec La vie est belle, où un jeune homme et une jeune femme se quittent. Et ça dérape durablement : l’homme va voir un film et se fait son cinéma : James Stewart sur l’écran et une jeune fille désirable à ses côtés… Il lui faut prendre une décision… Sauf que…, mais je ne dévoilerai pas la fin qui prouve que Sabine Normand sait mener son affaire jusqu’au bout.
Une belle unité de ton. Mais j’attends un recueil plus volumineux…

(Sabine Normand, Vivant parmi les vivants. Éditions Souffles, non paginé, 12 €.)



Gérard Sendrey : « Carnet d’embrouillaminis et de melting pot » & « Carnet de melting pot et d’embrouillaminis »

Dans quel ordre faut-il lire ces deux recueils qui paraissent simultanément et qui sont semblables encore que subtilement différents ? Je ne sais trop. Et dans quel ordre faut-il feuilleter chacun des deux ? Là encore, je ne sais pas. Aussi me pardonnera-t-on de livrer dans le désordre quelques impressions de lecture.
Le premier de ces albums me fait penser à « La véritable histoire d’Alexandre le Grand » d’Yvon Taillandier par la volonté qu’a Sendrey de saturer sa page en mêlant dessin et écriture, les vers ou la prose remplissant chaque espace laissé libre par le dessin. Par moment, le texte (toujours manuscrit) tourne autour du dessin dans la bordure qui l’isole sur la page ; ailleurs ce sont trois poèmes qui emplissent les vides…
Gérard Sendrey semble se moquer du lecteur. Ne termine-t-il pas le second album par un « poème » intitulé Rabat tu dont j’extrais ce passage : « Je ne crois pas qu’ils seront jamais lus mes vers ni les moins cuits ni les plus crus. / Et franchement je vous comprends. Je m’emmerde tellement, moi, à lire ceux des autres que ça ne me donne pas du tout envie qu’ils lisent les miens. » Dont acte.
Reste l’humour. Parfois graveleux comme ici : « sa main maladive sur la braguette du zouave » (mais ça change d’Houellebecq !). Parfois d’un ton surréaliste et populaire qui n’est pas sans rappeler Jacques Prévert. Gérard Sendrey s’amuse avec les mots, il les inverse : « son pantalon poche aux hiboux / avec des hululements de genoux ». Il s’amuse même tant avec les mots qu’il multiplie les fantaisies orthographiques : son poème est une lithanie (et l’on pense à la Lithuanie) destinée aux lituaniens… Mais il est des moments où le lecteur s’interroge : ainsi tonelle ou s’agitte, a-t-on là des fantaisies volontaires ? De même ces accords massacrés, « s’étreignait les amants extasiés » ou « Ils étaient vingt croquemitaines qui de la guerre revenait… ». Etc ; jouer au naïf a ses limites ! Dommage car il y a des bonheurs d’expression comme « se mettre sous l’Adam »…
Pour terminer, il fallait peut-être commencer par le colophon où l’on lit ces mots qui donnent leur sens aux albums : « Quand les mots et les images / N’en font qu’à leur tête / Et que ça tourbillonne / Une première fois ! »
Et pour vraiment terminer, signaler cette différence entre les deux plaquettes : la première mêle texte et dessin sur la même double page tandis que la seconde est plutôt une galerie de portraits où texte et image sont en vis-à-vis sur la double page…
À lire pour retrouver son enfance. Dans tous les sens.

(Gérard Sendrey, chacun de ces carnets (couleurs) : 15 €. Les Carnets du Dessert de Lune éditeur. 67 rue de Venise. B 1050 Bruxelles. Belgique).



Gérard Le Gouic, « Le week-end à Roscoff »



Le poète (presque 40 ouvrages publiés à ce jour !) fait oublier que Gérard Le Gouic est aussi prosateur (aphorisme, journal intime, nouvelle, récit : il aborde de nombreux genres avec un bonheur égal). « Le week-end à Roscoff » donne à lire des nouvelles inédites. Gérard Le Gouic arrive à un âge - variable selon les individus - où le souvenir reprend le dessus et devient matière à écriture quand on est écrivain. C’est le cas ici, bien que Le Gouic ait commencé à tenir son journal dès la fin des années quatre-vingt et que son premier recueil de récits date de 2001, puisque dans ces nouvelles le souvenir est convoqué à plusieurs reprises : du moins le lecteur familier de l’œuvre peut-il le subodorer et ne manquera pas, pour vérifier ses hypothèses, de relire tel ou tel passage d’un livre précédent ou de se référer à la biographie de l’auteur…
Ainsi Le Débarqué, portrait sans complaisance d’un Noir frimeur fraîchement « débarqué » de l’avion qui le ramène de Paris (où il a fait ses études ?), mais aussi portrait du racisme ordinaire des Blancs, fait se souvenir que Gérard Le Gouic a vécu et travaillé en Afrique de 1960 à 1969 (en particulier à Pointe-Noire) et renvoie lointainement à ses souvenirs relatifs à Henri Queffelec qu’il rencontra au Tchad, à Fort-Lamy (voir « Nous avons la douleur de vous faire part », 2012, pp 45-47). Ainsi encore, dans La Maison rose, trouve-t-on un écho de la guerre d’Algérie (Gérard Le Gouic fit son service militaire en Algérie et il y fit la connaissance du poète Max Alhau). Mais il faut laisser le lecteur découvrir et mobiliser ses souvenirs…
Dans ces nouvelles, Gérard Le Gouic utilise une diversité de tons assez étonnante : du fantastique (léger, où tout reste ouvert, où une explication pseudo-rationnelle ne vient jamais gâcher le texte) à l’humour noir ou grinçant (Le Gouic nous rappelle que tout finit toujours par arriver, surtout le pire)… Mais l’auteur ne se prive pas de dénoncer l’hypocrisie générale à propos des « longs séjours » (Des forces obscures) ou la présomption de nombreux contemporains (L’Homme à qui il ne pouvait rien arriver). La chance (ou la malchance), le hasard sont souvent les véritables personnages principaux de ces nouvelles, plus en tout cas que les pantins humains. Mais Gérard Le Gouic ne s’interdit pas d’être sérieux tout en écrivant une pochade : La bonne du recteur (on est en Bretagne, il ne faut pas l’oublier !), une pochade donc, aborde un sujet qui revient de temps en temps, à quand des femmes, ministres du culte ?
Etc ! Le plaisir à lire ces histoires se renouvelle de page en page. Et ce n’est pas le moindre mérite du nouvelliste…

(Gérard Le Gouic, « Le week-end à Roscoff. » Nouvelles. Éditions des Montagnes Noires, 208 pages, 15€,90. Commande par Amazon ou par Coop Breizh).
Lucien WASSELIN.



Lire aussi :

Chemins de lecture 2016

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Chemins de lecture 2013

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mercredi 10 septembre 2014, par Lucien Wasselin

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Lucien Wasselin

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Photo Marc Lepage / CCAS.

Né en 1945, Lucien Wasselin vit dans le Nord de la France. Poète, il collabore par ses articles et notes de lecture à plusieurs publications (revues, hebdomadaires...). Il fut chroniqueur à la revue de poésie Rétro-Viseur, membre des comités de rédaction d’Espaces Marx (où il tient la rubrique poésie), de Faîtes Entrer L’Infini (où il a publié plusieurs études), de La Revue Commune..
Il a coordonné des dossiers Ilse et Pierre Garnier, Max Alhau, Gérard Le Gouic et publié en revue des études sur Alin Anseeuw, Louis Aragon, René Crevel, Pierre Dhainaut, Eugène Guillevic, Ivar ch’Vavar, Léon Moussinac, Armand Olivennes, Jean Prévost...
Co-fondateur d’OrpailleuR-éditions en 1991 (livres d’artistes et estampes originales), il a participé à l’animation de cette structure jusqu’en 2007.



Salut à Jean-Claude Pirotte

Le temps n’est pas seulement à la pluie, il est aussi à la mort. Après Pierre Autin-Grenier, c’est Jean-Claude Pirotte qui vient de nous laisser ; désemparés. En 2011, j’avais ouvert un dossierà lui consacré dans Texture, que j’avais alimenté jusqu’en octobre dernier avec une note de lecture sur "Brouillard", son roman autobiographique… Je le savais malade, il me l’avait dit dans une de ses lettres. Puis, le silence s’était installé, il ne me répondait plus, je ne recevais plus ces missives dont l’enveloppe, à chaque fois, était enluminée. C’est fini, le facteur ne déposera plus dans ma boîte aux lettres ces petits trésors qui éclairaient singulièrement la journée. Je n’ai pas le courage de les reprendre aujourd’hui. J’imagine le combat qu’il a mené contre le crabe, je peux juste me verser un verre de vin… Dans "Brouillard", l’auteur Pirotte attribuait un cancer à son narrateur qui lui ressemblait étrangement… Mais le récit restait marqué par une grande désinvolture assez étonnante. Nous restent aujourd’hui les livres de Jean-Claude Pirotte. Et reste à vivre "entouré de livres" car "c’est la compagnie rêvée". Pirotte a vécu son rêve et rêvé sa vie. C’est ce que je vais faire, juré, craché dans mon verre de vin !

Lucien Wasselin



Didier Daeninckx & Joe G. Pinelli : « Le tableau papou de Port-Vila »


Un dessin trouvé à Port-Vila lance Didier Daeninckx sur les traces d’un certain Heinz von Furlau, un peintre expressionniste allemand, est le point de départ du récit de cette enquête à travers le monde. Un livre atypique qui devient au fil des pages comme une biographie de ce peintre méconnu.
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Hommage à Pierre Mac Orlan


EPM et Bernard Ascal viennent de sortir un quadruple album (3 CD et 1 DVD) consacré au Pierre Mac Orlan auteur de chansons. Lucien Wasselin apprécie.



Les Hommes sans épaules n° 36



Lucien Wasselin a lu ce numéro de près de 300 pages. Avec notamment un dossier consacré à Thérèse Plantier.



LA PASSE n°18, « Autoportraits des autres »


Il est déjà assez difficile de rendre compte d’une revue à cause de la diversité des voix et des approches qui se donnent à lire, mais l’éditorial de Philippe Blondeau qui ouvre ce n° 18 de La Passe rend la mission presque impossible ! Tout est dit en effet dans ce paragraphe : « Il fallait bien que La Passe, cette revue qui depuis ses débuts considère le moi avec circonspection sinon avec hostilité, affronte enfin la question dans une galerie de portraits biaisés où l’on voit qu’à se représenter on se perd plus qu’on se connaît. Où l’on voit aussi que finalement, tout, en un sens, est autoportrait. »
Autoportraits des autres donc… Les limites du genre sont poreuses : on ne sait trop qui en est l’auteur. Soi-même, bien sûr, si l’on en croit le sens du mot. Mais à lire tous les textes réunis dans cette livraison de La Passe, on se prend à douter : le portrait n’est jamais loin de l’autoportrait. (Quand on voit le portrait de Gertrude Stein peint par Picasso, on se dit que c’est un Picasso. On reconnaît Picasso dans l’image de Gertrude. Que se serait-il passé si cette dernière avait réalisé son autoportrait ?) Ainsi découvre-t-on ici diverses expériences. Anne Peslier écrit l’autoportrait de Tristan Félix qui écrit celui d’Anne Peslier… Yekta affirme dans un poème : « je suis le archand ivre… », l’autoportrait dès lors qu’on dit JE ? Qui « ment » ? Guy Ferdinande trace un autoportrait (qui fuit le moi) convaincant placé sous le signe d’Abu’l Abbas Qassab : « Quant à moi, je souhaite de ne jamais avoir de moi ; à moi, il ne faut jamais être moi. »
Mais ce qui m’a convaincu le plus, c’est l’Autoportrait en belles absentes d’un anonyme… Les vers lipogrammatiques tracent en creux un autoportrait réduit à l’état civil de son signataire ; on pense bien sûr à La Disparition de Georges Pérec. L’intérêt de ce poème ne réside pas dans le jeu auquel est obligé le lecteur pour découvrir qui se cache derrière le X du sommaire, mais dans le mode de lecture de ces vers... Philippe Blondeau donne trois dizains qui sont des autoportraits dictés par les intéressées, ou l’art de récupérer la matière d’autrui pour en faire des (auto)portraits ! Etc. Il y aurait encore bien d’autres auteurs, bien d’autres écritures singulières à présenter tant cette livraison est riche.
Tant l’expérience de l’autoportrait est sans limites, tant le moi est haïssable… Et peut-être aussi parce que, finalement, en un sens, tout est portrait…

( La Passe, revue semestrielle : ce n° : 9 €. Abonnement à 4 n° soit deux ans : 34€. Chèque à l’ordre de Philippe Blondeau. Philippe Blondeau ; 3 rue des moulins. 80250. Remiencourt.)



Christophe Dauphin : « Appel aux riverains »



Sous le titre « Appel aux riverains » , Christophe Dauphin publie une anthologie de la revue « Les Hommes sans épaules » couvrant la période 1953-2013. Lucien Wasselin l’a lue.
Voir ici



Patrick Laupin : « Ravins »


« Ravins » se donne pour un récit. Le pluriel devrait s’imposer même si une unité de ton traverse l’ensemble. Patrick Laupin y raconte sa longue quête du langage.



Jean-Michel Bongiraud : « De la nécessité d’écrire face à l’impossibilité de changer le monde »


Il n’est pas question dans le cadre restreint d’un article de résumer et d’analyser cet essai de Jean-Michel Bongiraud ni de le passer au crible des savoirs à mobiliser. Mais simplement et librement de livrer quelques réactions nées à sa lecture. Et d’inciter à lire cet ouvrage qui est, en quelque sorte, le prolongement de la réflexion à l’œuvre dans « L’Empreinte humaine » (Editinter, 2011).
Lire



Marilyse Leroux : « Le temps d’ici »


« Est-ce qu’on fait des vers avec l’actualité immédiate » s’interrogeait Jacques Bertin dans un poème mis en musique qu’on trouve dans un album 33 tours paru en 1974 (À Besançon) et qui fut repris dans son recueil « Dans l’ordre » (Jacques Bertin, Dans l’ordre. Éditions Saint-Germain-des-Prés, édition de 1979, page 43) en 1978 . À quoi j’ai envie de répondre, au risque de passer pour un indécrottable, par ces mots que j’écris pour l’occasion  : « Est-ce qu’on fait des vers avec une phrase découpée en segments syntaxiques ? » C’est que cette question me vient à l’esprit en lisant « Le Temps d’ici » de Marilyse Leroux… C’est que la question du vers me taraude depuis longtemps. Et j’ai l’impression que Marilyse Leroux l’ignore quand elle écrit ses poèmes. (Et j’envie cette innocence !) Qu’on en juge avec cette « strophe » : « Elle t’inventerait / une grande solitude / dont tu serais la fleur exacte »  ; s’agit-il bien de vers ? Je ne le pense pas. Mais je ne veux pas faire reproche à Marilyse Leroux de cette faiblesse car j’ai apprécié ses poèmes.
Son habileté (diabolique ?) est de faire oublier cette écriture pour créer un univers prenant qui laisse des traces dans l’esprit du lecteur. Ce dernier, s’il est attentif, remarquera un vocabulaire d’une rare cohérence et caractérisé par des termes qui reviennent régulièrement d’un poème à l’autre. Mieux, il finira par s’apercevoir que les mots se distribuent selon les quatre éléments traditionnels d’un courant philosophique de l’Antiquité grecque : la terre, l’eau, l’air et le feu : ces quatre éléments seraient à la base de tous les matériaux constituant le monde. Thalès (né vers -600) fut le premier à imaginer que l’eau était l’élément premier, celui qui aurait donné naissance aux trois autres avant qu’Empédocle (vers -490 à vers -435) admette que les quatre éléments composaient l’univers par leur réunion. On ne s’étonnera donc pas que le recueil de Marilyse Leroux soit placé sous le signe de Thalès de Milet dont quelques mots sont placés en exergue du livre : « Le temps met tout en lumière ». Mais il n’est pas question ici d’entrer dans les arcanes de cette philosophie mais de revenir au lexique de Marilyse Leroux.
Dans la case de la terre on peut ranger l’arbre, ses branches, son écorce, ses racines, ses billots de bois mais aussi la terre, l’ardoise, la pierre, la poussière, les rochers, le roc, la colline… Dans celle de l’eau, on met la mer, l’eau, la vague, la source, la pluie, la rivière, la goutte, l’étang… L’air accueille le ciel, le souffle, le vent, la respiration, le bleu et l’oiseau décliné en nid, plumes, ailes… et le feu, le soleil, l’or, les étoiles, l’éclat, la consomption dans sa forme verbale… Tous ces mots forment un réseau qui exprime la vie et l’amour ; les poèmes deviennent une célébration du monde, une célébration contrastée où la lumière et l’ombre coexistent. Ainsi un poème se termine-t-il par ces mots : « Mais le ciel / retombe / à nos pieds / trop lourd. » alors qu’ailleurs il est dit « Et ton corps / traversé par tant de lumière / fera comme une rumeur d’être. » Marilyse Leroux évite le piège de la réduction et c’est toute la complexité du réel qui traverse ces poèmes en même temps qu’elle atteint l’universalité…
Il ne lui restera donc plus, dans un prochain ouvrage, qu’à remettre sur le métier la question du vers pour donner plus de force à sa poésie. Certes, c’est là toute la difficulté avec le vers libre. Et la nécessité de la distance à prendre avec l’énoncé linguistique suppose des contraintes syntaxiques : il faut torturer la phrase ! Le chantier reste ouvert…

(Marilyse Leroux, « Le temps d’ici ». Editions Rhubarbe, 80 pages, 10 €. Commande sur le site www.editions-rhubarbe.com)



Laurent Albarracin : « Le ruisseau, l’éclair »


Dans son récent recueil, Laurent Albarracin met en relation deux réalités naturelles aussi éloignées l’une de l’autre que possible : le ruisseau et l’éclair ; le ruisseau appartenant aux deux éléments que sont la terre et l’eau alors que l’éclair participent des deux autres, l’air et le feu. La forme retenue n’est pas sans poser une question : Laurent Albarracin mêle petits pavés de prose et groupes assez brefs de vers (on n’ose pas parler de poèmes, la page n’accueillant parfois qu’un seul vers), si bien qu’on se demande si cette bonne cinquantaine de pages ne constitue pas un long poème. Mais l’essentiel n’est pas dans cette particularité formelle…
Il réside dans le déploiement à l’intérieur de l’espace poétique de cette dialectique antique sans que l’on sache trop si elle est ici idéaliste ou matérialiste, même si je penche plutôt pour une dialectique mouvement de la réalité observée… L’ordre des fragments parcimonieux qui troublent à peine le blanc de la page est rigoureux ; il amène à une sorte de conclusion philosophique dans le pénultième poème qu’il faut citer in extenso : « Dans ce monde / la parcimonie et la dilapidation / sont très répandues / et très rares // Ces deux voies / n’en font qu’une / pour allaiter / ce qui est / à la mamelle / de ce qui est // Car le chemin / le plus escarpé / sinue au fond / de l’évidence ». Mais cette conclusion philosophique est doublée d’une parole poétique qui joue de l’image présente dans le premier et le dernier poème : « Ce qui pulse à l’immobilité du lézard / renfle aussi la gorge de l’éclair » (p 7) et « Un lézard étoilé sur la pierre / comme tombé de l’immémorial / tète doucement la fraîche tiédeur / des choses » (p 62). Résolution dialectique de l’éclair et du ruisseau dans ce double cheminement de la pensée poétique et dans ces images solaires. La parole se fait parfois oraculaire : « Le tonnerre est la géologie de la foudre » ou « De deux choses il faut choisir celle qui les confond ». On retrouve à plusieurs reprises de telles affirmations énigmatiques dans le recueil. Pourquoi faut-il alors que le lecteur pense à Héraclite ou aux philosophes présocratiques ? Mais cette leçon est adoucie, en quelque sorte, par un humour discret (avec ses jeux de mots : « Le faîte est indéniable » ou ses allitérations : « Le rampant rempart de l’eau… ») et de légers oxymores comme « la fraîche tiédeur ».
Oui, Laurent Albarracin prend le parti des choses. Il aborde, à sa façon, certains problèmes de la philosophie de la nature. Il n’y a là rien d’étonnant quand on sait l’influence qu’ont pu avoir sur certains poètes du XXème siècle quelques philosophes présocratiques (je pense en particulier au dialogue entretenu par René Char avec Héraclite). Il reste cependant poète avant tout par sa langue, par ses images et par sa tonalité singulière.

(Laurent Albarracin, « Le ruisseau, l’éclair ». Rougerie éditeur, 7 rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart. Sur commande)



Pierre Dhainaut : « L’autre nom du vent »


« La poésie est l’épiphanie de ce monde où nous éprouvons le vent plus rugueux, plus allègre dans les forêts comme sur les falaises », écrit Pierre Dhainaut en commentaire au titre de son nouveau recueil « L’autre nom du vent » qui correspond, selon lui, au mot poésie.



Pierre Dhainaut : "De jour comme de nuit"


Pierre Dhainaut répond aux questions de Mathieu Hilfiger. Ce n’est pas la première fois que Pierre Dhainaut se livre à cet exercice. Déjà, en 1995, il avait dialogué avec Jean-Yves Masson dans un entretien intitulé « Une parole de partage » (Polyphonies n° 19) et en 1999 avec Patricia Castex Menier dans un livre, « À travers les commencements » qui fut publié chez Paroles d’aube…



Jacques Canut : « Silhouettes » & « Paroles retrouvées »


Jacques Canut est un poète de fond comme on dit un coureur de fond ; il tient la durée. « Silhouettes » est le 42 ème de ses Carnets confidentiels et quant à « Paroles retrouvées » (publié en version bilingue, français et espagnol, chez un éditeur que je ne connais pas, Cálamo, en Espagne), je n’ai pas compté. Écrire des poèmes, pour Jacques Canut, c’est tenir un journal et les publier c’est trouver l’occasion en les envoyant de donner de ses nouvelles aux amis et aux relations…
« Paroles retrouvées » permet au lecteur de se souvenir que Jacques Canut est hispanophone. La nostalgie traverse ces poèmes car il évoque le temps des amours et des voyages. Un érotisme torride (et ce n’est pas pour rien que Canut se réfère au célèbre tableau de Gustave Courbet, « L’origine du monde ») le dispute à la célébration des animaux, les chats en particulier dont le lecteur habitué à l’œuvre sait combien il les aime…

(Jacques Canut : « Silhouettes », auto-édition, 24 pages, PNI et « Paroles retrouvées », Éditions Cálamo, 40 pages , PNI. Ces deux plaquettes sont disponibles chez l’auteur : 19 allées Lagarrasic, 32000 Auch.)



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