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Les Hommes sans épaules

Christophe Dauphin : « Appel aux riverains »

Une anthologie de la revue sur la période 1953-2013.

Sous le titre « Appel aux riverains », Christophe Dauphin publie une anthologie de la revue « Les Hommes sans épaules » couvrant la période 1953-2013. Lucien Wasselin l’a lue.



Si Christophe Dauphin, dans sa préface, relate parfaitement l’histoire de la revue Les Hommes sans épaules, depuis sa création en 1953 jusqu’à aujourd’hui (en citant les différentes étapes), s’il met bien en évidence la place occupée par cette revue dans le paysage poétique français et les caractéristiques de la poésie qu’elle entend défendre et promouvoir (ce qui ne va pas sans la volonté d’en découdre avec une poésie officielle ou pour le moins reconnue par diverses instances), il ne dit pas un mot sur les modèles économiques successifs derrière cette entreprise éditoriale. Et c’est regrettable car on aurait aimé savoir le sens que donnait Dauphin à la citation de Paul Valéry (« Le poète doit avoir une surface commerciale ») qui fleurit dans certains numéros de Poésie 1, la revue des Éditions Saint-Germain-des-Près (dans lesquelles on retrouve quelques-uns des acteurs de l’aventure des Hommes sans épaules)… Regrettable également car on aurait bien aimé découvrir le point de vue de Dauphin quant aux Éditions de la Librairie-Galerie Racine (qui éditèrent la revue jusqu’en 2010) ; éditions que dénonce le Guide Audace dans sa dernière version en ces termes : « … politique éditoriale faite de compte d’auteur et d’opacité » ou encore « …contrat à compte d’auteur abusif ». Est-ce la raison pour laquelle la revue est aujourd’hui éditée par une nouvelle société créée pour l’occasion (en 2011), Les Hommes sans épaules éditions, dont le catalogue reste mince et les pratiques inconnues ?
Reste une anthologie intéressante qui donne à lire des manifestes et des poèmes qu’on lit pour vivre, sans hâte, en quête constamment d’un Livre de chevet… Propos tenus par Pierre Chabert en 1953 qui ajoute que ce n’est pas neuf car « la plus saine critique consiste à enfoncer des portes ouvertes ». Ce qui vaut pour le signataire de ces lignes !
De 1953 à 2012, les manifestes ou les articles de réflexion émaillèrent la vie de la revue ; classés de manière non chronologique, ils montrent la constance de la position de leurs auteurs qui surent s’adapter à l’air du temps comme ils surent réagir au verbalisme ou aux lincuistres : le ton date un peu, mais ça reste jubilatoire. Christophe Dauphin (p 37 ) s’inscrit dans une dénonciation de l’idéologie néo-libérale (2004) même si ses prédictions n’ont pas vu venir le rouleau compresseur… Mais, c’est pour admettre, quelques lignes plus loin, que la fêlure de vivre (imputée à l’économisme ambiant) continue à vivre comme forme de recours au mythe. Ce raisonnement n’est pas à écarter d’un revers de manche mais mérite attention et discussion. Mieux, il invite à la lutte. Pour autant, la réduction de cette « fêlure de vivre » passe-t-elle par l’accroissement de l’amour et du rôle de la poésie ? Selon Christophe Dauphin qui signe un nouveau manifeste, la réponse est oui. On peut en douter, ou pour le moins discuter cette conclusion…
Ce qu’affirme Dauphin n’est pas à prendre à la légère, même si les choses évoluant favorablement, le même ordre de fer règne toujours ! Il est impossible dans une simple note de lecture de critiquer (au bon sens du terme) toutes les assertions de Christophe Dauphin et des autres, il faut simplement espérer qu’à la lecture, chacun se fera sa propre opinion… Ah, encore un mot à propos du beau manifeste d’Abdellatif Laâbi : vouloir en faire le précurseur du printemps arabe est une erreur. De même que les discours tenus ailleurs sur le dit printemps arabe et ce qu’il en est advenu sont une manipulation : une tyrannie (celle de l’argent, celle de la démocratie made in USA ou UK ou EU en particulier) en a remplacé une autre. Le printemps, d’une certaine façon, est encore à venir.
La partie anthologie proprement dite (pp 91-488) a été établie par Christophe Dauphin lui-même qui n’a retenu qu’un seul critère : celui de l’ordre alphabétique qui, selon lui, permet de « proposer une lecture globale des Hommes sans épaules ». Seuls (!?) 206 auteurs (selon la préface) ou 204 (selon la quatrième de couverture) - Au lecteur de compter le nombre de poètes publiés, à l’aide de l’index… - ont été retenus : selon quels critères ? Nous ne le saurons pas. Le simple fait d’avoir été publié dans cette revue suffit-il à fonder une école ou un courant : quels rapports, quelles similitudes entre un Pierre Garnier et un Jean Orizetpar exemple, ou un Georges-L Godeau et un Alain Borne ?
Heureusement, chaque poème publié est suivi de sa date de parution dans la revue, ce qui permet au lecteur de se faire une idée de la tendance poétique du moment. Ainsi n’est-il pas étonnant de trouver en 1953 un Pierre Garnier qui n’est pas encore spatialiste, la notice situant le texte dans l’évolution du poète.
L’anthologie donne l’occasion de (re)lire bien des poètes inconnus (de moi !), oubliés ou sortis des modes actuelles, et c’est fort bien. Mais elle est aussi l’occasion, pour Christophe Dauphin, d’écrire à sa façon une histoire de la poésie des dernières soixante années. Ce qui n’est pas sans intérêt et mérite l’attention. Une histoire, cependant, à confronter aux autres, pour avoir une idée juste de la poésie qui s’écrit depuis 1953. Mais n’est-ce pas là le propre de toute anthologie : on ne saurait donc reprocher à Dauphin ses parti-pris. En tout cas, j’ai pris plaisir et intérêt à le lire (et j’assume et revendique mes contradictions) et, surtout, à relire de nombreux poètes français et étrangers. On redécouvre des auteurs et leur face cachée. Et on peut mettre en rapport les poètes avec leur époque…
Je reste persuadé, après la lecture de cet « Appel aux riverains » , que la poésie ne peut pas grand-chose pour le plus grand nombre qui préférera toujours manger à sa faim ou courir après l’argent. Mais à quelques veilleurs, elle peut apporter l’essentiel : c’est le principal mérite de cette anthologie…

Lucien Wasselin

Christophe Dauphin : « Appel aux riverains » (Anthologie des Hommes sans épaules, 1953-2013) Les Hommes sans épaules éditions. (500 pages, 22 €)


jeudi 30 janvier 2014, par Lucien Wasselin

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