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Pierre Autin-Grenier

« Chroniques des faits »

Une double lecture de Jacques Morin & Lucien Wasselin

Les Carnets du dessert de lune rééditent « Chroniques des faits » paru naguère à l’Arbre de Jean le Mauve. Jacques Morin et Lucien Wasselin l’ont lu.



Pierre Autin-Grenier impose d’entrée de jeu une certaine vision de la vérité. On ne discute pas des faits. Or tous les évènements qu’il rapporte s’en tiennent très peu à la réalité, une réalité banale, ordinaire et quotidienne, et s’apparenteraient plutôt à une réalité d’un autre ordre qu’on pourrait qualifier de fiction, mais l’auteur fait tout ce qu’il peut pour mélanger les deux familles, masquer l’une et grimer l’autre. Chaque texte se déroule sur une ou deux pages où tout est dit de ce qui doit être lu, d’une façon parfaite, taillée et poncée. Chez Autin-Grenier, les gens gênés, honteux ne regardent pas leurs chaussures, il écrit : « tous nouèrent leur regard aux lacets de leurs souliers ».

Ses récits s’inscrivent dans un temps indéfini ; plus d’une fois, l’atmosphère paraît liée à une période ancienne, voire moyenâgeuse, temps où la peur et le soupçon faisaient partie du fond de conscience et où fables et légendes jouaient à plein leur rôle de brouilleurs du réel. Tout se passe exclusivement dans un contexte rural, il est question de paysans et d’artisans, de mule, de carriole et de charrettes. On évoque en outre la période révolutionnaire pour son absolu et même le journal semble daté du début de l’imprimerie. Pour confirmer le flou historique, les personnages demeurent anonymes ou rarement identifiés comme moine, charlatans, ou marchande des quatre saisons. Il y a l’histoire et la langue, aucune ne précède l’autre, elles sont bel et bien liées, tant et si bien que c’est leur union, leur osmose qui fascinent.

Lecteur, on est pris par le conte et captivé par la manière de raconter, dans une perfection tangible du texte. On est souvent à la frontière du fantastique et de l’épique, que l’on perçoit d’autant plus fortement que le texte est ramassé et compact. Tout ce qui est narré doit être soumis à vérification : on croit, il semble, certainement, peut-être, sans doute, et le conditionnel passé est de mode… Cette incertitude accentue le vertige donné au temps, on saute à cloche-pied entre panique et folie. Pierre Autin-Grenier lance des fulgurances dans crânes et mémoires pour éblouir l’imaginaire, « coffre fermé à secret ». Et le récit reprend son cheminement vers l’aube et le lointain.
Enrichi d’illustrations de Georges Rubel, ce recueil a d’abord été publié en 1992 à l’Arbre, de Jean le Mauve. Il n’a pas pris une ride.

Jacques Morin



C’est un triste privilège de l’âge que ce changement de statut de la mort : dans l’enfance, elle est un évènement rare et sortant de l’ordinaire alors que les années s’installant, elle devient notre quotidien, éclaircissant régulièrement les rangs autour de nous. Les choses, en ce qui me concerne, ont commencé en 2003 avec la disparition de Pierre Vandrotte, photographie et sérigraphe, éditeur de livres d’artiste. Puis elles se sont accélérées, en vrac : Armand Olivennes, l’honnête homme de la poésie qui était la générosité même, Juliette Darle, Patrick Vernet, Lad Kijo, Sophie de Cornière, Pierre Garnier et maintenant Pierre Autin-Grenier. Je dois en oublier quelques-uns… Mais restent des œuvres accrochées aux murs, des livres dans la bibliothèque, des poèmes, des dédicaces et surtout des souvenirs immatériels qui m’accompagnent jour après jour. Les rangs s’éclaircissent comme une forêt dans laquelle on a lâché une armée de bûcherons ! Et aujourd’hui la disparition de Pierre Autin-Grenier dépeuple un peu plus le paysage autour de moi. Pierre Autin-Grenier que j’ai lu dès ses débuts dans Action Poétique, Pierre Autin-Grenier que j’ai publié en 1994 dans cette anthologie, « Jours inquiets » , que j’avais réalisée pour OrpailleuR-éditions, Pierre Autin-Grenier dont je lisais il y a quelques mois « Rats » et dont « Chroniques des faits » est aujourd’hui sur ma table de travail et qui attend depuis que l’ami Louis Dubost m’a annoncé sa disparition…
Ces « Chroniques des faits » sont la réédition, sous une forme nouvelle (avec des illustrations de Georges Rubel et un portrait de Pierre Autin-Grenier par Ronan Barrot en frontispice) d’une plaquette (que j’ai toujours dans ma bibliothèque) parue en 1992 à l’enseigne de L’Arbre, au temps de Jean Le Mauve qu’Autin-Grenier vient de rejoindre donc dans le néant qui nous entoure… Le lecteur (re)découvrira dans ces petites proses parfaitement ciselées dont l’auteur est le maître incontesté, qui se situent à égale distance de la nouvelle (brève) et du poème en prose, l’expression du temps qui passe, qui a passé. Le monde est-il devenu meilleur ? On peut en douter. C’est ce que disent ces étranges et contemporaines paraboles qui rappellent que les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Ainsi le moine est-il renvoyé à ce pour quoi il était fait, c’est-à-dire vivre dans un monastère en observant sa règle après que les paysans eurent découvert que la récolte ne dépendait pas de sa parole. C’est que, nous dit le poète, l’homme doit « patiemment restaurer la mémoire vraie des choses ». C’est que la vraie vie n’est pas ce monde triste que nous impose l’idéologie dominante ; elle est ailleurs, dans la poésie mais aussi dans la liberté libre qui doit régenter les vies, qui régentent celles qui ne s’en laissent compter ni conter. Et l’avenir étant bouché, c’est le passé qui est convoqué et ses mots donnent un charme singulier aux textes de Pierre Autin-Grenier car la révolte et la rage sont toujours à l’ordre du jour.

Lucien Wasselin

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« Chroniques des faits »



mardi 25 mars 2014

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Pierre Autin-Grenier
« Chronique des faits »


Les Carnets du dessert de lune
(67, rue de Venise - 1050 Bruxelles. Belgique.)



Pierre Autin-Grenier

Pierre Autin-Grenier est né à Lyon à le 4 avril 1948. Il a partagé son temps entre sa ville natale et Carpentras. Auteur de textes souvent inclassables, entre poèmes en proses et nouvelles, il est devenu un des maîtres de la forme brève.

il est décédé à Lyon le 12 avril 2014.

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Pierre Autin-Grenier vu par son ami, le peintre Shada



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