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François Huglo

« Crénom » : le début d’un portrait

Lecture et entretien

Avec « Crénom », François Huglo nous emmène du côté de son enfance lilloise et des années « soixante ». Même si tel n’est pas son but, il y esquisse le début d’un portrait.
Il répond ici à quelques questions.

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Huglo a risqué ce néologisme : œnopoésie

Avec « Crénom » paru aux éditions Le Rewidiage Prods., François Huglo nous emmène du côté de son enfance lilloise et des années soixante. Ce livre (roman ? essai ?) utilise des éléments de l’autobiographie pour évoquer les lieux, des personnes côtoyées (en les nommant car « tout le roman est dans les noms propres », disait Barthes cité en exergue), et surtout la passion naissante de la poésie chez un adolescent marqué par une éducation religieuse (petit séminaire, jésuites...) avant d’être attiré par le communisme, qui le mènera au journalisme. Il s’en échappera par des voies œnologiques et viticoles dont il n’est pas question ici.
Tous ces états et toutes ces étapes, du séminaire à la cellule communiste, par la façon dont ils sont envisagés, ont toujours trait à la langue, et c’est bien là le vrai sujet de ce livre : pourquoi écrit-on, pourquoi lit-on ? Comment les mots – ceux des chansons, ceux des poèmes dont des citations jalonnent ces pages) – orientent-ils, nourrissent-ils (façonnent-ils ?) une vie.
Je ne suis pas sûr d’y lire une réponse, mais le questionnement insistant dans ce domaine suffit à faire sens. Huglo a toujours eu le goût de la sémiologie, ses lettres (voir le numéro 33 de Texture , il m’en reste quelques exemplaires) comme ses livres en témoignent. Il se défend certes de toute nostalgie ; pas moi, et je ne boude pas mon plaisir quand il évoque son « entêtement sartrien », son refus de la linguistique, sa passion pour Rimbaud (ou qu’il évoque ses auteurs de prédilection comme Rousselot auquel il a consacré plusieurs ouvrages), qui sont aussi des marqueurs d’époque.

Michel Baglin

Entretien avec Michel Baglin



D’abord, pourquoi ce titre, « Crénom » ? Et quel rapport avec l’exergue de Pierre Garnier : « Le nom déchaîne tout le psychisme. Il introduit l’orage » ?

Ce titre est venu après coup. Il cherche à dire à la fois la magie du nom et le juron qui le désacralise : il ne peut être sacré puisque nous le créons, puisque son aura, comparable à la nacre des huîtres, est une sécrétion de notre imaginaire, autour de ce corps étranger qu’est la matérialité, l’altérité du nom (toujours le nom de l’autre). S’il « déchaîne tout le psychisme », comme l’écrit Garnier, c’est justement parce qu’il est une création intime. Nous sommes des crée-noms ! Il peut aussi être écrit à la craie comme le nom de l’auteur au bas d’une dictée des années 60. Par une sorte de cristallisation qui ressemble à l’amour, le psychisme a enchaîné au nom tout un réseau de significations, dont les supports sont souvent des jeux de mots, de lettres, de rythmes ou d’images. Proust en donne de beaux exemples autour de titres ( « François le Champi », « Les diamants de la couronne » ), de prénoms (Gilberte), de patronymes (Guermantes), ou de « noms de pays », mais je n’y songeais pas quand, modestement et naïvement, je prêtais l’oreille à ma mémoire.

Qu’apporte au texte, à la lecture, la chanson des noms propres et des lieux dits ? Y a-t-il des feux là-dessous, des ancrages, du vertige ?
Je crois avoir répondu en cherchant du côté de chez Proust des équivalents de tes « feux et lieux », puisque ces termes taillés à ta mesure sont devenus des thèmes de tes livres. Deleuze, quant à lui, parle de « territorialisation ». Je crois que les noms de lieux et de personnes jalonnent ce mouvement d’exploration, de découverte. La séduction du nom relance le désir. Les photos des lieux, prises par Guy Ferdinande, témoignent, elles aussi, de cette territorialisation. Mais il n’y a pas redondance. La photo et le texte restent irréductibles l’un à l’autre. C’est peut-être là-dessous, dans ce qui les sépare, qu’il y a du vertige !

Guérit-on d’une éducation religieuse ? Autrement dit : le langage en est-il définitivement affecté ?
Affecté ou infecté ? Tu parles de guérison, comme s’il s’agissait d’une maladie ! Mais les religions sont des réalités sociales, historiques, politiques, et quand j’entends les représentants de celles qui sont majoritairement pratiquées en France défendre, dans une belle unanimité, la laïcité menacée, je me dis que ces gens ne sont pas tous des mauvais bougres. Je situerais plutôt le clivage sur un plan politique, philosophique ou même moral, et me sens plus proche d’un chrétien de gauche que d’un athée néo-libéral, adepte du marketing politique ou chantre du productivisme. Enfant, je me suis rebiffé contre la censure, qu’elle s’attaque aux livres, aux idées, ou au corps, à la sexualité. Mais pourrions-nous rayer d’un trait de plume, même si nous le voulions, les composantes « judéo-chrétiennes » d’une culture occidentale que Lévi-Strauss, mais déjà Montaigne et beaucoup d’autres, nous ont appris à tenir à distance, à relativiser ?
Tout cela appartient à ce que Rousselot appelait la « commune mémoire ». Les œuvres d’Augustin ou d’Ibn Arabi ne méritent pas plus l’autodafé que celles de Bakounine ou de Marx. Le concept de fétichisme, chez ce dernier, doit d’ailleurs beaucoup au judaïsme, dans son refus de l’idolâtrie. Quant à l’anarchie, je l’ai vue coexister avec le christianisme chez Serge Wellens, à qui j’ai consacré (si j’ose dire) une monographie dans la collection « Présence de la poésie » des éditions des Vanneaux. Quand l’anticlérical Prévert écrit « Notre père qui êtes aux cieux, restez-y », est-il si loin de l’hymne « Toi l’au-delà de tout » et de la théologie négative, chers à Annie Wellens qui tient chronique dans « La Croix », dirige une collection aux éditions du Cerf, et participe à des colloques sur les pères de l’Église ?
Cherchons, cherchons, hommes de bonne volonté… Le langage bricole, trie, recycle. Il ne peut partir de rien. Je ne vois pas le passé comme une vis a tergo, une fatalité, un boulet qu’on traîne ou un rocher qu’on pousse, plutôt comme un jeu de construction, qui ressemble au langage. On perd des pièces, on en trouve d’autres, et il faut toujours réinventer de nouveaux arrangements, de nouvelles combinaisons.

Que signifie « un feu sacré qui fout le feu au sacré » ?
L’expression « avoir le feu sacré » semble renvoyer au sens premier du mot « enthousiasme » : avoir Dieu en soi, être porté par une force divine. Mais cela peut être traduit en termes plus vitalistes ou matérialistes, d’énergie, d’appétit, de curiosité. Ce feu désirant dévore pour se nourrir et devient une force d’insurrection contre une sacralisation devenue synonyme de barrières, d’interdits (« Noli me tangere ! »), de tabou, de censure, de castration, quand ce n’est pas de haine et de guerre sainte. J’avais salué avec enthousiasme (sic) la parution de l’essai d’André Miguel et Tristan Sautier « Le piège du sacré »  !

De la tentation de la prêtrise à l’engagement communiste, y a-t-il eu continuité ou rupture dans le paysage intérieur ?

N’exagérons rien : j’avais 11, 12, 13 ans au petit-séminaire de Lambersart, en classes de 6ème, 5ème, et début 4ème. J’avais 19 ans en 1971, quand j’ai choisi, pour un certain temps, le PCF parmi les nombreuses formations de gauche qui, toutes, me « tentaient », pour reprendre le premier mot de ta question, depuis 1968. Entre temps je m’étais aventuré, au gré des rencontres, des amitiés, des lectures, sur diverses voies politiques, philosophiques, littéraires et artistiques (le plus souvent, les trois à la fois). Chaque découverte faisait rupture ou crise, un peu comme ces coupures épistémologiques qui obligent à reconsidérer tout le savoir antérieur en tel ou tel domaine, qui modifient la perspective. Je vois mieux aujourd’hui les lignes de force, les continuités. Question d’âge sans doute, de distance et d’optique.

Quels furent pour toi les premiers auteurs marquants ? Quelle place pour Rimbaud ? Et aujourd’hui, pour Rousselot ?
Comment oublierais-je que j’ai appris à lire « dans » Calvo et Hergé ? Hugo, par « Les Misérables » , m’a fait entrer dans le XIXème siècle dès ma 13ème année. Je ne suis pas sûr d’en être sorti. Ou peut-être par Rimbaud, justement, qui reste très « en avant » d’une poésie contemporaine confite en dévotions ontologiques. Rupture fondatrice ! Plus que de la religion, c’est du Sens, unique et obligatoire, que m’affranchissait sa littéralité sensorielle, son retour à l’horrible travail de la main à la plume, celle déjà que tient l’enfant qui apprend à écrire et à lire, « à la lettre et dans tous les sens » ! J’avais quatorze ans lors de cette première lecture qui me donnait avec force et netteté l’intuition de cette littéralité dont, beaucoup plus tard, je découvrirais l’analyse développée avec rigueur dans des études de Steve Murphy ou Jean-Pierre Bobillot. Quelques années après, l’émerveillement provoqué par Proust fut comparable. Littéralité sensorielle, là encore. Rimbaud le poète qui a versé dans la prose et Proust le prosateur poète. Chez Rousselot, mais aussi chez Gaston Puel qui lui est proche, j’aime ces échanges incessants (incertains) entre la poésie et ce qui n’est pas elle, qui la nourrit et qui la conteste, mais qu’elle nourrit et qu’elle conteste.

« L’enfance est toujours ce qui régénère la maturité », écris-tu. Peux-tu expliquer ?
Le « toujours » me gène un peu, il faudrait retrouver le contexte ou dire, au contraire, que face aux événements qui ont des chances de nous régénérer, nous sommes aussi dépourvus que des enfants !

Qu’as-tu en préparation ?
Je poursuis la saisie du journal de Jean Rousselot, que devraient publier les éditions des Vanneaux, et participe à celle du journal de Michel Valprémy. Sous le titre « Agrafes », l’Atelier de l’Agneau vient de publier un recueil, que j’ai préfacé, de ses textes parus en plaquettes agrafées, devenues introuvables. Avec Didier Moulinier, éditeur des « Contemporains favoris », je travaille maintenant à une édition de « morceaux choisis », textes et dessins de Valprémy parus en revues mais ni en livres, ni en plaquettes. Voilà pour le travail de fond. Et puis il y a le fil des jours, les notes de lecture, dernièrement sur le site Sitaudis à propos d’un ouvrage de Jean-Pierre Bobillot, les interventions dans les revues où je me sens le plus libre de mes mouvements : les « pages insulaires » de Jean-Michel Bongiraud et « Comme un terrier dans l’igloo » de Dan et Guy Ferdinande. Depuis une vingtaine d’années, je ne conçois, n’imagine même plus, la possibilité de m’asseoir face à une feuille de papier en me disant « je vais écrire un poème ». Cela ne me manque pas. Mais on ne sait jamais. Vive l’imprévu !

Propos recueillis par courriel en septembre 2011.

Lire aussi :

« Jean Rousselot ou la volonté de mémoire »

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mardi 4 octobre 2011, par Michel Baglin

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François Huglo
« Crénom »



(88 pages. 10 euros)
éditions Le Rewidiage Prods.
(Dan et Guy Ferdinande.
67 rue de l’Eglise. 59840 Lompret)


François Huglo

François Huglo est né en 1952 à Lille, il vit à Lugaignac et travaille dans le Bordelais.
Du poème à l’essai, ses textes sont heureusement inclassables : ils interrogent, dérangent, creusent et rendent hommage aussi, notamment aux auteurs proches et amis, comme Michel Valprémy, Jean Rousselot, André Miguel, Serge Wellens. Huglo est aussi épistolier et collabore à quelques revues.
Texture lui a consacré au printemps 1989 son numéro 33, avec une présentation de Simonomis.

Parmi ses livres publiés :
Les Vignes sont écrites (Ed St Germain-des-Prés, 1983)
Le Trébuchet, (Le Dé Bleu 1986)
Nymphoses (Hautécriture, 1990)
Michel Valprémy (les Contemporains favoris. 1991)
La langue en herbe (Ecbolade, 1994)
Jean Rousselot ou la volonté de mémoire (Le Dé Bleu, 1995)
Le corps fabuleux du vin (Les Vanneaux, 2005)
Serge Wellens (Les Vanneaux, 2008)
Jean Rousselot (Les Vanneaux, 2010)






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