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René Rougerie

Disparition d’un irremplaçable éditeur de poésie

Bernard Mazo rend hommage à son premier éditeur

René Rougerie n’est plus. Loin, très loin des siens et de son Limousin natal, il nous a quittés brutalement, à l’âge de 84 ans, dans la nuit du jeudi au vendredi 12 mars à l’hôpital de Lorient où il venait d’être transporté en fin d’après-midi, victime d’un malaise dans une de ces librairies qu’il affectionnait tant, et où il venait d’apporter lui-même, comme il l‘avait fait pendant plus de soixante ans, ses derniers ouvrages de poésie dont un recueil de poèmes inédits de l’immense et bien oublié poète breton Xavier Graal.

Quel terrible et en même temps émouvant symbole que de voir mourir ainsi René Rougerie, tel un comédien sur scène, au moment où il présentait une de « ses » dernières nouveautés dans une de ces librairies que sa passion d’éditeur de poésie lui avait fait hanter des milliers de fois depuis la création en 1948 de sa maison d’édition, tissant par là un immense réseau de diffusion, marqué par la fidélité et l’amitié avec des libraires établis aux quatre coins de la France !
Ainsi, René Rougerie est mort debout, à l’image de la vie qui fut la sienne, celle d’un homme de passion, de conviction et de rectitude, comme il en existe peu. Aujourd’hui, nous, les poètes qui ont eu l’honneur d’être publiés par lui, nous nous sentons tous orphelins.
René Rougerie était atypique, passionné, quelque fois colérique, inflexible dans ses convictions et ses choix, offrant son amitié avec prudence mais avec une fidélité inébranlable. La poésie, toute la poésie, avait trouvé en lui un serviteur et un passeur de haut lignage.
C’était un éditeur comme l’on n’en fait plus. Un artisan du livre dans son acception la plus noble. N’avait-il pas, dès ses débuts d’éditeur de poésie, en 1948 et durant de longues années imprimé avec amour sur une presse à bras à l’ancienne – puis sur une presse typographique moderne, se refusant à passer à l’impression en offset – ses recueils de poésie, les caractères en plomb gravés en profondeur sur papier bouffant en faisant quasiment des livres d’art. Pour accentuer davantage ce travail de véritable orfèvre, à l’image d’un écrin qu’il faut mériter d’ouvrir sur le trésor qu’il recèle, ses ouvrages n’étaient jamais massicotés, obligeant le lecteur à les ouvrir avec un coupe-papier.
A ce propos, il déclarait dans sa revue Poésie présente : « J’aime la chaleur du papier bouffant que le caractère pénètre à chaque tour de machine […) Le caractère doit blesser la feuille et lui donner sa dimension, sa noblesse (aujourd’hui hélas ! le caractère est gris, l’impression plate). J’aime sentir l’odeur du papier et de l’encre mêlés, et aussi leur poids qui donne son image concrète au poème. »

Un éditeur grand voyageur sur les routes de France

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René Rougerie et son fils Olivier, à Mortemart

Autre singularité, René Rougerie n’avait jamais laissé le soin au plus quelconque des diffuseurs de distribuer les recueils de son catalogue. Tenant à s’en charger lui-même et renouant avec la très ancienne coutume du « colportage », il sillonna ainsi durant près de cinquante ans, au volant de sa petite camionnette bleue chargée jusqu’à la gueule de ses publications, nouvelles ou en réassortiment, la France toute entière, s’arrêtant de librairie en librairie ce qui lui avait permis de nouer des relations privilégiées et durables avec les libraires qui, en retour, lui vouaient pour la plupart une fidélité exemplaire.
René Rougerie avait commencé son extraordinaire parcours littéraire en 1948, au 11 de la rue des Sapeurs à Limoges, où il était né en 1926, pour s’installer avec son imprimerie quelques années plus tard à Mortemart, petit village situé à quelques kilomètres des ruines d’Oradour-sur-Glane et de Bellac, la ville natale de Giraudoux dans une fascinante mais modeste demeure seigneuriale du XIV° siècle, la maison à l’échauguette, où il nous accueillait, plein d’attention et intarissable avec ses anecdotes sur le monde poétique, nous ses jeunes poètes dont il avait publié les premiers recueils, avec l’adorable Marie-Thérèse Régerat, son épouse, créatrice de magnifiques émaux. C’était pour moi, comme pour mon ami Georges Drano, il y a plus de 45 ans, époque bénie de nos vingt ans envolée !

Les prémisses de l’aventure éditoriale de René Rougerie

René Rougerie au moment de se lancer dans l’aventure éditoriale poétique n’était pas un néophyte dans le monde littéraire. En effet, à l’automne 1944 – il avait tout juste dix huit ans – grâce à son père, ancien résistant et devenu directeur du journal Le populaire du Centre qui venait, dès la libération de Limoges par le maquis, renaître de ses cendres, il entre dans l’équipe éditoriale du quotidien où il y fait la connaissance de Georges-Emmanuel Clancier et de l’écrivain Robert Margerit, déjà rédacteur du journal durant les années qui avaient précédé la guerre.
Le cadet de l’équipe était déjà passionné de poésie. Dès lors, un commun amour des lettres et bientôt une grande amitié lient les trois hommes qui créent dans l’enthousiasme la revue Centres. Celle-ci aura 9 numéros et accueillera de grandes voix poétiques, entre autres : Lorca, Joë Bousquet, Raymond Queneau, Max Jacob, Lucien Becker, Luc Estang, Jean Rousselot et aussi, grâce à ce désir de découverte ancré déjà dans l’esprit de Rougerie, de jeunes poètes qui devaient acquérir plus tard une belle notoriété.
Georges-Emmanuel Clancier se souvient : dans le numéro 53-54 (automne 1994) de la revue Plein chant, consacrée entièrement à René Rougerie, il écrit : « Après la disparition de cette revue, René Rougerie ne cessa d’affirmer sa vocation d’authentique éditeur qu’il entendait mettre au service de la poésie. Ayant acquis un atelier de photogravure, puis une modeste presse à bois, il fit ses premières armes en éditant une collection que j’intitulai Poésie et critique. »
Passant de la photogravure à la composition typographique, la grande aventure éditoriale des Editions Rougerie pouvait démarrer en cette lointaine année de 1948. Il œuvra à partir de cette date, seul aux commandes, durant quarante ans avant de passer en 1988 le flambeau à son fils Olivier qui, depuis, avec une fidélité exemplaire au legs que lui a laissé son père perpétue le combat poétique symbolisée par cette immuable couverture blanche accompagnée du titre de l’œuvre en lettres rouges, symbole de cette continuité sans faille de la Maison.

62 ans de combat poétique avec un catalogue de plus de 400 titres

Aujourd’hui plus de 400 titres disponibles figurent au catalogue des éditions, auxquels il faut ajouter les recueils épuisés. Ainsi, pour moi comme pour bien d’autres poètes, les quatre livres qu’il m’a publiés dans les années soixante – puis le dernier en 1998 – sont épuisés.
Incontestablement, le plus beau titre de gloire de l’éditeur – en cela il fut unique - aura été la publication de grands poètes du XX° siècle, dont il nous livra un nombre considérable d’inédits. Ils ont pour noms : Max Jacob, Saint - Pol Roux, Pierre Albert-Birot, Roger Vitrac, Joë Bousquet, René Guy Cadou, Boris Vian, André Suarès, Michel Seuphor, Roger Gilbert-Lecomte, Marcel Béalu, Alain Borne, Jean Rousselot.
Mais René Rougerie ne devait pas en rester là. Incessant découvreur de jeunes poètes encore inconnus dont il savait, avec une intuition à nulle autre pareil détecter, à travers leur premier manuscrit ou les quelques textes déjà parus en revue, les potentialités de l’œuvre en devenir, il entreprit de devenir avec constance dans les années soixante l’éditeur de poésie français le plus ouvert aux nouvelles générations. Quelque noms parmi les jeunes poètes de cette époque héroïque dans un panorama chronologique mais non exhaustif : Jean l’Anselme en 1962, Claude de Burine en 1962, Georges Drano en 1963, Bernard Mazo en 1964, Nicole Drano-stamberg en 1967, Rouben Mélik en 1968, Guénane et Anne Teyssièras en 1969, Pierre Gabriel en 1970. Marie-Claire Bancquart et Hubert Juin en 1972, Franz Hellens en 1973, Jean Digot en 1974, Yves Prié en 1975, et puis les éditions ayant affermit leur assise des dizaines d’autres jusqu’à ce jour, au rythme d’une dizaine de parution par an, dont Alain Blanc devenu éditeur de poésie à l’enseigne Voix d’encre, Jean-Pierre Siméon, Yvon Le Men, Salah Stétié, Max Alhau, Bernard Vargaftig, Christian Viguié…
En 1971, René Rougerie lance une revue trimestrielle : Poésie présente. On pourra y lire, sous sa plume, un véritable manifeste où il revendique sa liberté totale en ce qui concerne ses choix éditoriaux : « […] Je publierai donc ce que j’aime. Revendiquant même le droit de me tromper. Refusant toutes les étiquettes, ne me laissant enfermer dans aucun système. Capable aussi bien d’aimer une poésie lyrique que celle concise où chaque mot porte son poids… »

Sur les chemins de l’inconnu avec la revue Réalités secrètes

Parmi les rencontres que le destin place mystérieusement sur notre chemin, sous le couvert de ces « coïncidences significatives » dont parlait Jung, incontestablement la plus importante en même temps que la plus fructueuse fut pour René Rougerie celle de Marcel Béalu, celui qui fut le fils spirituel et jusqu’à ce jour fatal de 1944 qui marqua l’arrestation de Max Jacob, son ami le plus fidèle. Marcel Béalu est hélas au purgatoire, lui dont l’œuvre en prose, marquée par le fantastique et le merveilleux du quotidien le plus prosaïque est une des plus originales et plus fortes des soixante dernières années du siècle précédent, de même que son œuvre poétique d’une sensibilité retenue et en même temps d’une musicalité rare.
Encore tout jeune éditeur – il n’avait que deux ans d’existence – Rougerie édite en 1950 un recueil de Marcel Béalu, qui venait de publier trois ouvrages chez Gallimard :"Mémoires de l’ombre", "L’Expérience de la nuit" et le "Journal d’un mort" proches des contes oniriques de son ami André Pieyre de Mandiargues. En 1955, René Rougerie accepte de se lancer dans une nouvelle aventure éditoriale sur l’instigation de Marcel Béalu, qui en assurait le choix éditorial, avec la création d’une revue d’une grande originalité Réalités Secrètes.
Réalités Secrètes était volontairement circonscrite dans le champ littéraire contemporain : être une sorte d’anthologie permanente de textes inédits ancrés dans le domaine du « fantastique » et du « merveilleux » contemporain. Ces récits et autres contes contenaient tous une réalité cachée, « un contenu second » au-delà de leur écriture manifeste, mais avec la particularité de partir toujours d’un réel quotidien des plus prosaïque.
L’autre particularité à laquelle tenait Marcel Béalu, en plein accord avec Rougerie, était de mêler dans chaque numéro des auteurs célèbres et des écrivains trop jeunes encore pour être reconnus dans le monde littéraire. Ainsi en fut-il notamment pour Raphaël Pividal Dominique Grandmont, Drano et moi-même qui eus l’immense privilège d’y figurer dans une dizaine de numéros avec des contes fantastiques et des poèmes, privilège que je dus à Marcel Béalu, mon mentor et père spirituel qui m’ouvrit le premier le chemin du monde littéraire. Imaginez la joie pour un écrivain débutant de vingt et quelques années de pouvoir côtoyer au fil des sommaires des écrivains comme Desnos, Bousquet, Saint-Pol Roux , Queneau, Malcom de Chazal, Cocteau et Béalu !
La revue parut donc d’octobre 1955 au 13 mars 1971. L’aventure dura 16 ans avec la publication de 42 numéros devenus introuvables et recherchés par les bibliophiles.

René Rougerie « Le patron »

Destin hors du commun donc pour cet éditeur dont la philosophie éditoriale en fit à la fois un précurseur et un maître pour de jeunes éditeurs qui empruntèrent dans leurs débuts le même chemin et sont maintenant solidement établis, tel Alain Blanc à l’enseigne de Voix d’encre, établit à Montélimar, et qui, à l’instar des Rougerie, prend son bâton de pèlerin pour visiter ses libraires.
Quel plus beau témoignage de réussite et d’admiration de la part de ses pairs pour René Rougerie. Quant à ses auteurs, ceux de la première heure, Jean l’Anselme, Georges Drano, Nicole Drano-Stamberg, Guénane et moi-même, du haut des 47 années qui nous séparent de notre intronisation, et puis tous ceux qui sont venus ensuite, nous nous sentons aujourd’hui orphelins, et douloureusement atteints dans notre chair par cette perte aussi brutale que déchirante.
Adieu, donc, cher René dont le souvenir n’est pas prêt de s’effacer dans l’eau claire de nos mémoires.

Bernard Mazo


samedi 20 mars 2010, par Bernard Mazo

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