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Abdelmadjid Kaouah

Du journalisme à la poésie

Journaliste, chroniqueur et poète algérien, Abdelmadjid Kaouah est exilé politique en France, à Toulouse où j’ai fait sa connaissance dans les années quatre-vingt-dix. Sa poésie est universelle autant que fraternelle, Elle a une patrie pour les racines, mais tous les peuples de la planète pour destinataires.

Les poèmes d’un recueil comme « L’ombre du livre » (livre aux aguets, livre de vigilance) ont été écrits au temps de la paix, mais une partie prémonitoire exprime la peur de l’ombre et de l’obscurantisme qui ont marqué ensuite l’Algérie. Ces poèmes sont un peu comme les oiseaux dont ils parlent, qui « survivent de pitiés nocturnes », qui « remontent les rivières / sèment l’alarme / et narguent l’imposture ».

« La poésie d’Abdelmadjid Kaouah se fait avec les os et le sang de l’air, les yeux de l’eau, les mains du feu. Partout où il y a de l’amour et de la lutte pour l’amour, écrit Serge Pey. La poésie de Kaouah est un chemin vers la liberté. Elle nous rappelle qu’il faut arriver au plus profond de soi, dans son lointain territoire intime pour soudain trouver l’autre et sa langue. »

Et Michel Cosem, un de ses éditeurs, de noter : « Les vrais poètes sont ceux qui savent parler à l’humanité toute entière avec des mots qui leur appartiennent et dont ils savent cultiver la saveur et l’originalité. Abdelmadjid Kaouah est de ceux-là et lorsqu’il parle de son expérience vécue il sait le faire avec retenue et intelligence ce qui en augmente la portée et le témoignage. »

Quelques poèmes



oui il faut se lever chaque matin
à une heure humaine
mais à quelle humaine horloge
expier les pétales calcinés

plus tard
du choc de nos mains glacées
fusera l’ocre rêve d’aimer
et nous n’assisterons plus
au départ de nos derniers
amis

toi le singulier rebelle
au cœur d’argile
dans les marges de la nuit

tu n’étais qu’un provocateur naïf
au sabre de sable
dans la conjonction
des colères calculées

cloués à la proue des vents
esclaves à tout jamais
de leur imposture
les dieux frisés
s’offrent des éternités
de paresse

c’est leur destin
que de rompre le silence
et de déployer au gré
de leurs errances
le vaste jeu du bruit

cohortes d’insectes

nous savons à présent
que les oiseaux sont mortels
qu’ils survivent de pitiés nocturnes
par des sentiers fragiles
dans les jungles de la morale

par beau temps
ils remontent les rivières
sèment l’alarme
et narguent l’imposture

À KHADDA


tu te surprendras
par un soir d’été
accablé de libertés
dans les réseaux du désordre

peu importent
les sarcasmes et les rires
ils nous ont devancé

- les orages humains de l’humilité -

l’iode et le sel
les œufs dans les blessures béantes
les rossignols et leurs nids débridés
le meuglement des coquelicots
le givre des veines

tous les signes d’évidence
tous les talismans inachevés
les foires aux alphabets
et ce grimoire séditieux que tu sais
pour naviguer sur l’étendue
d’un détournement d’étoiles
et enfin
prolonger et l’arbre et le fruit
en cascades de calligraphies
et en sourates de poussières

Extraits de « L’Ombre du livre » (éd. N&B)

Le sel

A Nicole et ses tapisseries de paroles

fraternelles

Voilà j’ai atteints la rive noire
Là où le rêve n’a plus de miroir
Ni force pour traîner ses fourmis
Ses dérisoires mensonges et
Ses petites lâchetés en guise
De destin

La rive noire où il n’est plus de Mahatma
Ni de seigneur hautain
Pour répandre les épreuves
Le soleil se lève et se couche
Et la bouche essuie la bave des jours
Le sel est amer sur la table
Et en guise de vie nous redessinons
Les cerceaux boiteux de notre enfance

Voilà la rive noire
Est atteinte par petites brassées
A la cadence d’un survivant

La rive noire
C’est avant toute une saison
La saison mentale de tes premiers poèmes
Te voici à nouveau livré aux feuilles d’automne
La couronne des défaites
Le frémissement d’une chair envoûtée
Et tu sais que rien ne sert de se lamenter
Au seuil d’un nouvel avatar
Le bruit seul s’absente
Et tu ne sais si le chemin t’attend
Pour t’accompagner ou pour effacer
Les traces de ton destin

Ainsi l’automne s’abat
Sur toi comme une proie

De deux mémoires

Tu t’approches du feu
sa flamme est tantôt bleue
tantôt vert émeraude
peut-être de la pourpre marine
dans l’arc noir des paupières

Que serait d’autre le poème
sinon un visage mouvant
un clin d’œil émouvant
masque ouvert comme une main
ramures de chèvrefeuille enlacé
senteurs entêtées d’un soir de mai
entre deux mémoires
le jeune homme tenant tout tremblant
dans sa main à travers le grillage
un sein qui palpite tel un oisillon éperdu
le quinquagénaire blanchi tout aussi perdu
dans les arcanes de l’attirance

Tu ’approches du feu
mais la braise veut-elle de toi
dans le cercle de ses blessures
de ses destins implacables

Darwish

à Anne

Paroles en train

Pourquoi faudrait-il avouer
Que l’on a vécu
Preuves de vie
Stigmates
Murmures au creux de la Mort
Déjà en lignes de fuite la cité
Les rails
Dévident des songes posés
En devinette au mistral

Marseille se tend de toute notre Dame-de- la Garde
Noyée dans une brume solaire

Les morts dorment-ils vraiment
On aime à le croire
Ils sont pourtant poussières dans la terre
Le poème pousse ses illusions
Tel le vent le fait des nuages
Un cirque céleste


La Provence a un air de Galilée
les pins droits dans leur tristesse
des cimetières que l’on ne voit plus

André nous a dit les leçons de Hourriya
Le Galiléen aimait la Provence
Anne se demandait pourquoi il ne parlait la langue d’Eluard
Par égard à sa mère
Ou faute d’une Elsa

Il voulait égorger sa jument en plein Paris
pour une Etrangère

Il est parti vers son étoile des arènes d’Arles
Le sang de Vincent n’a pas encore séché sur les toiles
Des soleils déments roulent dans le mistral
Les oranges de la saison prochaine auront

Un goût d’outre-tombe
Les rails semblent piailler
Comme des corbeaux prophétiques
C’est d’eux que les hommes ont appris l’art des funérailles

Le Galiléen nous abandonne
à Nostradamus

Le mistral souffle
Souffle jusqu’à Ramallah

Je reviens de Salon
C’est maintenant que commence
Le règne du Maître tourneur
Dans le monde invisible
De l’Indivise parole

Inédits, extraits de « Tout passe... »



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dimanche 21 juin 2009, par Michel Baglin

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A. Kaouah, l’exilé

Abdelmadjid Kaouah est né le 25 décembre 1950 à Aïn-Taya, près d’Alger. Journaliste de profession, il publie depuis les années 70 : Alif (en Tunisie), les éditions du Stencil en Algérie et en France : Europe, La Sape, Phréatique, L’Orycte, Sud, Encres Vives, Poésie Première, Verso, Carnavalesques l’ont accueilli...

La violence qui a frappé son pays dans les années 90 l’a poussé à l’exil en région toulousaine où il vit aujourd’hui. Son recueil « Par quelle main retenir le vent » , préfacé par Tahar Djaout en 1986 évoque ce qu’aurait pu être l’Algérie si les poètes avaient eu la parole.

Il est actuellement animateur-rédacteur à radio CanalSud Toulouse (il y anime notamment une émission littéraire hebdomadaire, Oxymore). Titulaire d’une Maîtrise consacrée à la poésie algérienne de langue française suivie d’un D.E.A. - inachevé - sur Mohammed DIB (Université Toulouse Le Mirail), Abdelmadjid Kaouah a également animé en Midi-Pyrénées, l’association, CRIDLA (Cercle de recherches, d’initiatives des lettres algériennes et maghrébines de langue française). Il a publié aux éditions Autres Temps une anthologie : « Poésie algérienne francophone contemporaine » (coll. "Temps poétique", 2004).

Collaborateur littéraire (notamment à Notre librairie, revue des littératures du Sud, actuellement Cultures du Sud, Paris), il a produit durant plusieurs années des émissions radio de culture et de société (grands entretiens avec Amin Maalouf, Jean Pélegri, Boualem Sensal, Serge Pey, etc. ...) et dans la presse écrite (Yasmina Khadra, Nourredine Saadi, Maïssa Bey...).

Ses publications

Abdelmadjid Kaouah a publié plusieurs plaquettes aux Editions du Stencyl (Alger) dans les années 70-80, notamment : « Trois télégrammes d’amour et un poème pour les enfants », « De toute manière... »

« Par quelle main retenir le vent » été réédité 2000, suivi de « La Jubilation du jasmin » par les éditions Noir & Blanc ainsi que « L’Ombre du livre » (1999)

Il a publié « Le Nœud de Garonne » (éd. Autres Temps, Marseille, en 1999).
Il a obtenu le Prix- Claude Sernet en 1995 aux Journées internationales de poésie de Rodez pour « La Maison livide » (éd. Encres Vives, Toulouse).

Il a également publié : « Le Cri de la mouette quand elle perd ses plumes » , Editions Encres Vives , mars ,2006 avec une couverture de Hamid Tibouchi

« L’Ode à Katarina Anghelàki suivie de Skärgärden » , Encres Vives, Février, 2008 avec une couverture de Myriam Laffont.

Et en avril 2009 aux Editions La Louve : « Retour en Algérie- Amère saison »

Il a pris part à de nombreuses rencontres poétiques, en France, en Grèce, en Espagne , en Allemagne, en Suède... et animé de multiples lectures dans les librairies et les cafés-littéraires. Il a préfacé et présenté divers ouvrages, notamment : « Anthologie Poèmes pour la Paix », Ed Hiwar Alger, « Algérie : Voix dans la tourmente » , le Temps des cerises...

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