Retour à l’accueil > Auteurs > LAMBERSY, Werner > Ecrire pour « tuer le père »

Werner Lambersy, portrait

Ecrire pour « tuer le père »

Werner Lambersy est un poète belge dont l’œuvre importante, riche d’une quarantaine d’ouvrages et distinguée par de nombreux prix, lui vaut d’être considéré comme une voix majeure de la littérature francophone. « Lorsque l’on écrit de la poésie, on met tous les jours le monde au monde, et les hommes dans le monde des hommes », écrit-il.
Voici quelques lectures de ses derniers recueils.

JPEG - 105.7 ko
Werner Lambersy vu par Jean-Pol Stercq

Né à Anvers en 1941, Werner Lambersy est un poète belge dont l’œuvre importante, riche d’une quarantaine d’ouvrages et distinguée par de nombreux prix, lui vaut d’être considéré comme une voix majeure de la littérature francophone.
Car Werner Lambersy a choisi d’écrire en français bien qu’il soit issu d’un milieu néerlandophone, ce qui constitue, par rapport à son histoire personnelle, un acte de résistance et d’antifascisme dont l’emblème inconscient guide toute son écriture.
Il vit aujourd’hui à Paris (depuis 1983), où il a été en chargé de la promotion et de la diffusion de la poésie francophone de Belgique, mais il a aussi beaucoup voyagé, notamment en Orient.

« L’écriture poétique de Lambersy est un amalgame entre deux types de sensibilité, qu’il réussit à marier : l’occidentale, où la pensée philosophique et l’aphorisme comme le recours à des termes abstraits qualifie le style ; l’orientale, où le poète puise, plus qu’une philosophie, le sens d’un formalisme et d’une pensée paradoxale qui imprègnent toujours plus son écriture », peut-on lire sur le site du Service du Livre Luxembourgeois à son propos.

Mettre tous les jours le monde au monde

« L’interrogation sur la condition d’existence implique de nous questionner sur l’existence de Dieu, affirmait Lambersy dans une interview sur la poésie à l’occasion de la sortie de son « Journal d’un athée provisoire ». Tout acte d’écriture implique de tuer le père. C’est en tuant le père que l’on existe vraiment. C’est en vidant les cieux comme l’a fait Homère que l’on arrive à vivre sur la terre. Lorsque l’on écrit de la poésie, on met tous les jours le monde au monde, et les hommes dans le monde des hommes, c’est un travail fondamental. »



De quelques recueils


« Petits Rituels sacrilèges »

En avril 98, j’écrivais au sujet de « Petits Rituels sacrilèges » (L’Amourier ) :

Ni Rabelais ni Montaigne sans doute ne renieraient les Petits rituels de Werner Lambersy, douze chapitres, épicuriens et humanistes, sur la recherche d’une harmonie avec la Terre et ses habitants. « Sacrilèges », ils le sont dans la mesure où ils repoussent les anathèmes contre la sensualité et l’intelligence des corps, prônent non un refoulement mais un épanouissement, préfèrent à la faute la responsabilité de chacun face aux autres et à sa propre existence.
Ils n’en constituent pas moins une véritable célébration : de la vie et de quelques règles - consenties et non imposées - qui l’augmentent. Ce n’est donc pas un hasard si cette liturgie païenne s’ouvre sur un texte relatif aux funérailles (il faut commencer par regarder la vie et notre condition en face pour se donner quelques chances de bonheur), pour se clore par un chapitre consacré à l’éveil, où la présence au monde s’accroît par le langage et la poésie - la capacité à restituer et à sauver « l’instant où se tient la durée ».

Entre ces deux pôles, Lambersy décline un art de vivre lucide et tolérant, selon les grands thèmes : des retrouvailles, du couple, des victuailles, de la merveille, de la conscience, etc. Une sagesse sereine et grave se dégage de ces belles pages.
Où l’on n’oublie pas, par exemple, « qu’une mauvaise mort en contient toujours une autre qui la venge ».V
Où l’on parle ainsi de l’amour : « Ceci est la merveille. Si dieu existe, c’est là qu’il bénit notre doute et notre liberté. S’il n’existe pas, c’est là que nous bénirons son absence dans la pleine jouissance de ses pouvoirs et de ses attributs ».
Où la culpabilité n’a pas sa place, même dans l’oubli participant au travail du deuil : « Pour les soirées du souvenir, contentez-vous de compter le plus grand nombre possible d’étoiles. Votre patience ira diminuant, n’y voyez aucune faute. Simplement la distribution des rôles se poursuit. »
Paraboles qui sont d’abord celles d’un poète, d’ailleurs aujourd’hui largement reconnu.

(56 p. L’Amourier éd. Route du Col Saint-Roch. 06390 Coaraze.)


« Achill Island note book »

En 2006 paraissait « Achill Island note book » aux éditions Rhubarbe. Un carnet de voyage en Irlande en forme de poèmes. Plus que d’ordinaire il me semble, il livre ici une écriture très simple et dépouillée, souvent nourrie de notations ramenées d’un pays où « A cause / de tant de gris partout / on finit par repeindre / les murs / les portes les fenêtres / la façade / des âmes et des cœurs / de toutes / les couleurs vives / d’un livre pour enfant. »
Ce voyage a le goût des embruns, des échappées du regard vers « la lente poitrine des landes / sous la dalle lourde / des nuages », mais aussi celui des hommes, de l’histoire, de la mémoire car « Plus qu’ailleurs les feux / sont faits / à bras d’hommes suants / Et quand / brûle l’âtre pâle du soir / ils savent / Que c’est une herbe / très ancienne / qui se souvient elle aussi. »
On y croise le vent rebelle - « A peine / consent-il aux rideaux de dentelle / qui sont faits de plus d’air / que de poids » - l’échos lointain des bombes et comme une illusion d’enfance : « Sous la couette / on écoute la voix de fausset / du coq de l’enfance / Quand on venait de la ville / pour boire / dans des bols de faïence et / croire à la bonté des vaches. »
Entre gravité et ironie (« on roule cependant / à gauche avec la partie du cerveau / qu’occupent la littérature, l’Art et le deuil »), Werner sait trouver son chemin dans le quotidien, faire halte pour la mousse d’une bière (« écume de mer / dans les moustaches rousses / des buveurs »), s’attarder devant un muret de pierre et, avec le sourire, faire sourdre l’arrière-pays presque métaphysique que dissimule tout paysage (« Sur une île / les routes tournent / en rond »). Car ici ou ailleurs, les hommes ont au cœur le vertige de ce qui les dépasse, « comme nous qui demeurons / stoppés net / devant l’obstacle immatériel / de la beauté. »

(100 pages. 9 €)



« Jacques Zabor »

Cette fois, c’est à un comédien, Jacques Zabor (1941-2007), que Werner Lambersy rend hommage avec ce livre, qui porte pour titre le nom de cet acteur disparu en 2007 et est édité par Le Moulin de l’Etoile.
Cet ouvrage qui a fait l’objet d’un tirage limité à 100 exemplaires (et d’une seconde édition limitée à 70 exemplaires) est en fait composé d’un seul long poème accompagné d’illustrations de Tudor Banus, d’un dessin original de Otto Ganz, d’une notice biographique et d’une photo signée Louis Monier. « C’est par surprise qu’il est tombé dans la mort », écrit Werner Lambersy, dont plusieurs textes sont devenus des spectacles poétiques grâce au talent de celui qui a joué sur les planches et devant les caméras, mais aussi réalisé des mises en scène et conçu des spectacles.

« Une éclipse non prévue
L’a dérobé comme l’ampoule
D’une minuterie
Qui n’aurait pas compté assez
Large pour la vie. »


Quelque chose cependant tient tête à la mort, qui doit aux paroles portées, « quand face à face / Debout dans la force du texte / Il fait obstacle / de son art à l’horreur ». Et le poème d’assurer :

« Mais il est là
Comme l’eau dans un puits
Inépuisable
Que la poulie de la parole
La corde usée du souvenir
Et le reflet
Dansant au creux du seau
De l’épiderme
Peuvent seuls permettre
De monter
Jusqu’aux lèvres »

(Le Moulin de l’Etoile. 37, Le Gros Chêne. 41160 Busloup. 23 euros)



« Tirages de têtes »

Werner Lambersy a également commis un « Tirages de têtes » avec la complicité de son ami photographe Jean-Pol Stercq. Un superbe album où les photos de Jean-Pol répondant aux textes de Werner et inversement.
La moitié des écrivains français sont belges, note plaisamment Jean-Jacques Brochier dans sa préface ; on le découvre parfois avec surprise en feuilletant ce livre qui leur est consacré et s’ouvre sur la silhouette de Norge sous son parapluie.
Stercq est un habitué des portraits et, notamment, des portraits de femmes et d’hommes de plume. Il sait à merveille suggérer un auteur et une œuvre, la malice, la gravité ou l’inquiétude, derrière ce « mystère de la surface » qu’est l’instantané photographique, « chemin de traverse entre l’être et le paraître par le biais du surpris » (Lambersy). Ainsi, de Maurice Carême à Scutenaire, à Françoise Mallet-Joris, Félicien Marceau, Béatrix Beck, Jacques Sternberg, en passant part Hubert Juin, Guy Goffette, Jean-Pierre Otte, Pierre Mertens, Izoard, Raoul Vaneigen, Dominique Rollin, Nyssen, Schmitz, Tessa, et tant d’autres, des regards nous interrogent et livrent un peu de leurs arrières-pays.
Si «  la photo d’un visage le défigure » pour traverser l’apparence et atteindre « non pas le trait mais le retrait », ainsi que l’analyse Werner Lambersy, ce dernier a assigné la même fonction à ses textes d’accompagnement, véritables poèmes cernant en quelques vers une personnalité et la singularité d’une voix. Là encore, les familiers d’un auteur ne pourront qu’être convaincus de la justesse et de la pertinence des traits en même temps que des résonances universelles de textes qui réussissent, comme les photos, « le miroitement du secret ».
Au bout du compte, une puissante mise en perspective et en abîme, à travers les mots et la lumière, de ce fonds d’humanité riche, fragile et tourmentée qui fait les œuvres.

(« Tirages de têtes ». Photographies de Jean-Pol Stercq, textes et avant-propos de Werner Lambersy, préface de J.-J. Brochier. 126 p. La Lettre volée éd. Bruxelles).




« Conversations à l’intérieur d’un mur »

Avec Werner Lambersy, la poésie est généreuse et l’écriture un partage, car si le poème se tenait uniquement dans le poème, «  il ne serait que vents/dans une cage/d’osier/Un oiseau de paradis/à qui tordre le cou/pour avoir gardé/le chant pour lui seul ». Tout est dans l’immédiateté du don : « Déjà ce que j’écris/s’efface en l’écrivant ». Lui qui se dit « athée provisoire » et « ne craint pas pour la crédulité des hommes », a foi en revanche en l’échange entre les êtres, ne fût-il qu’un « filet de lumière sous la porte ». Et tout ce recueil tend à l’enrichir…
Il part encore une fois de ce constat de contingence – que, me semble-t-il, n’auraient pas désavoué le Camus du « Mythe de Sisyphe » ni le Sartre de « La Nausée » – mais en y ajoutant une pointe de cette ironie dont le poète se départit rarement : « le grand rire silencieux /de l’univers/ est une intelligence/amicale /qui ne veut pas que nous/nous sentions plus/petits ni inférieurs à elle/juste encore/un peu sans expérience/quand il s’agit/du temps et de l’éternité ».
Alors « que l’âme/dans le ciment des certitudes/est en train de mourir », alors que ceux qui ont massacré, torturé, l’ont fait « parce qu’ils ne s’aiment pas/et ont horreur/d’être au monde sans raison », ce qui fait sens, comme on aime à dire aujourd’hui, ne tombe donc pas du ciel, mais se fomente dans le commerce des hommes, l’échange des mots (surtout quand « ils parlent de la louange d’être vivant »), la caresse des peaux. Werner croit en l’amitié, en l’érotisme, en la générosité des corps, bref en cette sensualité qui nous sauve de notre condition absurde. C’est la poésie du vivre qui, comme celle des mots, est une manière de continuelle renaissance, quand elle nous permet de « faire/de l’horizon quelque chose/qui ne ressemble pas à la porte/tournante du hasard/mais à la coquille d’œuf/où frapper en éternel poussin ».

(Rhubarbe éd. 116 pages. 12 euros)

Michel Baglin



Lire aussi :


Werner Lambersy : DOSSIER
Werner Lambersy : Ecrire pour tuer le père. Portrait. (Michel Baglin) Lire
Werner Lambersy : « La dent tombée de Montaigne » (Michel Baglin) Lire
Werner Lambersy & Jean-Louis Millet : « De brins et de bribes » (Jacques Ibanès) Lire
Werner Lambersy : « Conversations à l’intérieur d’un mur » (Michel Baglin) Lire
Werner Lambersy : « Érosion du silence » (Michel Baglin) Lire
Werner Lambersy : « Petits Rituels sacrilèges » (Michel Baglin) Lire
Werner Lambersy : « Achill Island note book » (Michel Baglin) Lire
Werner Lambersy : Un hommage à Jacques Zabor (Michel Baglin) Lire
Werner Lambersy & Jean-Pol Stercq : « Tirages de têtes » (Michel Baglin) Lire



vendredi 24 avril 2009, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Bibliographie

Caerulea, VDH, 1967.
Radoub, VDH, 1967.
À cogne-mots, VDH, 1968.
Haute tension, VDH, 1969.
Temps festif, VDH, 1970.
Silenciaire, Henri Fagne, 1971.
Moments dièses, Henri Fagne, 1972.
Groupes de résonances, Henri Fagne, 1973.
Le cercle inquiet, Henri Fagne, 1974.
Protocole d’une rencontre, Henri Fagne, 1975.
33 scarifications rituelles de l’air, Henri Fagne, 1976. Deuxième édition, 1977.
Maîtres et maisons de thé, Le Cormier, 1979. Deuxième édition, 1980.
Le déplacement du fou, Le Cormier, 1982.
Paysage avec homme nu dans la neige, Dur-An-Ki, 1982.
Géographies et mobiliers, Dur-An-Ki, 1985.
Quoique mon cœur en gronde, Le Cormier, 1985.
Komboloî + Chand-Mala, Louis Dubost, 1985. Deuxième édition, 1986.
Stilb, édition de luxe, B.-G. Lafabrie, 1986.
Maîtres et maisons de thé, Labor, Bruxelles, 1988, coll. Espace Nord. Préface de L. Bhattacharya. Lecture de V. Engel.
Noces noires, La Table Rase, 1988.
L’arche et la cloche, Les Éperonniers, 1988.
Talkie-walkie angel, Unimuse, coll. Lubies, 1988.
Un goût de champignons après la pluie, L’Arbre à Paroles, coll. Le Buisson ardent, 1989.
Cantus obscurius, Architecture Nuit II, Éd. du Théâtre Vesper, Les Éperonniers, 1989.
Entrée en matière, Ed. Cadex, Montpellier, 1990. Illustrations de Anne Rothschild.
Architecture nuit, Ed. Phi, Echternach ; Le Noroît, Montréal ; Les Éperonniers, Bruxelles, 1992. Préface de Frans De Haes.
Volti subito, Le Dé Bleu, Chaillé-sous-les-Ormeaux ; Écrits des Forges, Trois-Rivières ; L’Arbre à Paroles, Amay, 1992.
La nuit sera blanche et noire, Éd. Jacques Boulan, 1992. Triptyque de Lionel.
Grand beau, Ed. Petits classiques du grand pirate, 1992. Illustrations de Roland Renson.
Le nom imprononçable du suave, L’Arbre à Paroles, Amay, 1993, coll. Buisson ardent.
Quinines, La Bartavelle, Charlieu, 1993, coll. La main profonde. Préface de J.C. Bologne, illustrations de Lionel.
La nuit du basilic, Ed. Commune mesure, 1993. Ilustrations de Claudine Du Four.
L’écume de mer est souterraine, Le Pré Nian, Nantes, 1993. Illustrations de Bracaval.
Errénité, Ed. À travers, Gallargues-le-Montreux, 1994. Illustrations de Jacques Clauzel.
Stilb, suivi de Iréniques, Ed. Cadex, Montpellier, 1994. Illustrations de Jacques Clauzel.
Dites trente-trois, c’est un poème, littérature pour la jeunesse, Le Dé Bleu, 2000. Rééd. Le Dé Bleu, coll. Le Farfadet bleu, 2004.
Carnets respiratoires, Ed. Cadex, coll. Marine, 2004.
Echangerais nuits blanches contre soleil même timide, L’Amourier, coll. D’aventures, 2004.
Journal par-dessus bord, Phi / Ecrit des Forges, coll. Graphiti, 2004.
L’éternité est un battement de cils, anthologie personnelle, Actes Sud, 2004.
Maîtres et maisons de thé, Ed. Hors Commerce, coll. Hors Bleu, 2004.
Achill island note book, Ed. Rhubarbe, 2006.
Effet du facteur éolien de l’art sur l’érosion des choses, Ed. du Cygne,2009.
L’érosion du silence, en collaboration avec le photographe Jean-Pol Stercq. Ed. Rhubarbe, 2009
Conversation à l’intérieur d’un mur, Ed. Rhubarbe, 2011




-2016 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0