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Jacqueline Roques

Elle nous fait entendre sa "note bleue"

Que Jacqueline Roques ne nous fait-elle entendre plus souvent sa petite musique nostalgique, douce et sensuelle ! Elle publie peu hélas - quatre recueils en plus de 20 ans – mais vient de nous donner chez Rougerie une « note bleue » qui nous force à lui pardonner. Lecture et retour sur ses précédents recueils.

Jacqueline Roques inscrit ses publications, comme son écriture, dans un temps qui semble celui de la lenteur conquise, le temps de l’écoute et du regard. « Elle faisait parfois le compte de ceux qu’elle avait vu naître, perdre leur temps et disparaître », note-elle avec une sorte d’ironie détachée.

Mélancolie et grâce légère

« La Note bleue » , tient les promesse du titre : une tonalité mélancolique et charmeuse à la fois, où la tristesse souvent poignante n’interdit pas une grâce légère du style et des évocations. « Sa souveraineté est celle du langage », écrit-elle au début d’un poème en prose où elle se souvient des lèvres arrondies sur le mot amour.
L’alchimie secrète de ces mots impérieux la tient, même si au bout du compte ses « nocturnes » l’amènent au petit matin à « des phrases que probablement personne ne lira ».
Mais on lit celles de Jacqueline Roques avec un plaisir renouvelé parce qu’« elle voit, elle entend, elle sent, elle sait », parce qu’elle évoque les volets bleus, la « pluie noire sur un cerisier mort » et celle de matin qui lustre le néflier, les chattes alanguies, les frôlements d’ailes et les odeurs de glycine et de seringua...

Énergie vitale

Il y a dans ce recueil des accents désespérés, certes, quand elle évoque le passé irrémédiablement enfuis, l’âge qui isole ou cette lucidité qui lui fait écrire : « Il y avait toujours beaucoup d’enfants sur la place, ils imaginaient la vie, apprenaient avec application ce qui un jour ne servait plus à rien ». Ou encore : « Elle n’a rien construit et ne lui restent comme preuve que des objets auxquels elle ne tient plus. »
Mais il y a aussi l’énergie vitale d’une femme qui a vécu « en grand secret entre harmonie et fureur silencieuse » et s’en souvient. Et qui sait choisir les mots pour dire comment « elle s’est coulée dans la vie comme une larme glisse sur la joue, laisse une fine brûlure. »


Les précédents recueils


Jacqueline Roques avait auto-édité « Spleen » en 1964 et puis… plus rien. Jusqu’à ce que le fondateur et animateur de la revue Multiples, Henri Heurtebise, devenu son compagnon, publie en 1985 « Le temps de l’habitude ». Un régal : des poèmes simples, beaux, immédiatement habitables. Les gestes d’une vie, les saisons sur un jardin : une petite suite de notations justes emportait l’assentiment du lecteur en laissant, peu à peu, apparaître un ton. La tristesse y était douce — le temps passe et condamne mais aussi pacifie — la tendresse y trouvait son phrasé sans maniérisme ni ostentation. On aurait voulu en lire plus.

« Vivante incertaine »

Ce fut possible en 1994 grâce aux éditions Rougerie qui publièrent « Vivante incertaine ».
« Une carafe de bistrot avec un fond de vin violet et trois tomates qui achèvent de mûrir », ou « Quelque épluchure d’orange sur le bord tiède de la cuisinière » : en deux ou trois touches, Jacqueline Roques y évoquait une saison, esquissait un tableau.
Chacun de ses poèmes très sensuels était ainsi auréolé de lumières tendres, d’ « un air fragile » et de lentes respirations, du matin menu au midi gorgé de soleil.
« Point de sillon profond dans mon imagerie : l’instant est l’oiseau en suspens arrêté là-haut dans le bleu », écrivait-elle justement pour évoquer cet art et cette volonté de « retenir chaque instant d’une petite vie qui entre dans l’espace de la lenteur ».
Vivante, incertaine, émue aux évocations de l’enfance, de la mère, ou du chat qu’on attend un soir de pluie, mort quelque part au milieu des ronces, avec «  tant de caresses qui ruissellent doucement et se perdent dans la terre ».

« Temporelles »

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Jacqueline Roques et Henri Heurtebise : lectures croisées

Cette même année, un autre éditeur de la région Midi-Pyrénées, L’Arrière-Pays, publiait ses « Temporelles » . Une suite de très beaux poèmes en prose sur le vieillissement, l’écoute du monde - et celle accordée à ces moments du quotidien qu’on voudrait de plénitude -, la sérénité : « Un jour viendra où, disposant les fleurs d’un bouquet, nous nous mettrons entiers dans ce geste puis, machinalement, nous effacerons un pli sur la nappe et nous enfoncerons sans drame dans un espace de lenteur. ».

Michel Baglin


samedi 28 février 2009, par Michel Baglin

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« La note bleue »

Rougerie éditeur


64 pages, 11 euros



Deux poèmes

Sa souveraineté est celle du langage. Elle s’est toujours un peu perdue dans les littératures comme cette mouche dans la cuisine oubliée par l’été.
Pourtant quelle bouche magicienne a arrondi pour la première fois ses lèvres autour du mot amour ?
Dans la lueur du matin qui endeuille, entourée d’habituelles rumeurs, par la magie d’un mot elle devient éternelle et se laisse glisser dans les dédales des escaliers de gare où divaguent en silence de très anciens sourires.

Extrait de « La note bleue »

Aller à la recherche d’une enfant perdue dans les allées d’un parc aux essences profondes, rire sur les passerelles d’un après- midi bleu, fouler les galets luisants du sentier parfumé qui mène à la gloriette d’où jaillit la cascade des souvenirs.
Il ne faut pas refuser la merveilleuse peur de vivre, sans secours, sans voix, sans l’écho de son propre murmure.
Écrire quand vient le soir, petite femme fatiguée, dans un cahier sur la table de la cuisine, n’est pas le rituel d’une désespérée ! Tout au plus une douce habitude, une lassitude du cœur, d’une main pauvre d’où ne s’échappe que le quotidien des mots.

Extrait de « Temporelles »



Bibliographie

« Spleen » (auto-édité), 1964
« Le temps de l’habitude » Multiples éd., 1985.
« Vivante incertaine » Rougerie, 1994
« Temporelles » , L’Arrière-Pays, 1994
« La Note bleue », Rougerie, 2008

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