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Jacquette Reboul

« Énigme de l’oracle »

Une célébration de la Grèce

Dans son « Prélude aux nouvelles », Jacquette Reboul qui s’interroge sur le temps et sur la correspondance des récits avec ce même temps, déclare : « On ne peut écrire le temps. Mais, par l’écriture, on peut rendre perceptible le temps. » Cette perception du temps est manifeste dans les deux récits qui constituent ce cahier, « Énigme de l’oracle » et « Et si le désir se meurt », mais il s’agit d’un temps hors de toute durée, un temps qui sollicite au plus près la mémoire et que les souvenirs reforment.

« Énigme de l’oracle » est une célébration de la Grèce, mais une Grèce qui a basculé en 1967 dans une dictature aux mains des colonels. De cette tragédie elle se remettra lentement. Ce récit qui dit l’amour de Jacquette Reboul pour ce pays est structuré par de brefs rappels des événements qui se déroulent entre le 23 et 26 avril 1967, mais évoqués dans une chronologie inversée. Ces événements se trouvent donc bien ancrés dans l’histoire et explicités par le biais de brèves coupures d’articles parus dans Le Monde.
L’intérêt de ce long récit sur lequel le temps ne semble pas peser se situe dans sa construction même : les souvenirs apparaissent sollicités par la mémoire de la narratrice qui proclame son amour pour ce pays auquel elle s’adresse : « Tu n’as pas cherché à me donner des leçons, et pourtant tu me devins exemplaire. » Dès lors le lecteur est entraîné dans le sillage de la voyageuse et ce sont là des évocations qui soulignent ce qu’était la Grèce de naguère mais enracinée dans un présent éternel. De là cette visite rendue au couvent de Saint-Jean le Théologien à Patmos où l’accueil réservée aux deux visiteuses consacre l’hospitalité des religieux d’autrefois et Jacquette Reboul de dépeindre avec émotion la figure de l’Higoumène, personnage qui incline au respect et qui semble sorti d’une peinture religieuse du Moyen Age : « C’était beau de contempler le vieillard faire dignement le signe de croix sur les pains ronds qui embaumaient. »

Hospitalité grecque

Par la suite ce seront d’autres signes qui traduiront l’éternité de ce pays et de ses habitants. Mais la marque du présent, du moins celui des ces années de douleur, n’en apparaît pas moins qui révèle la misère, l’oppression que l’on perçoit plus qu’on ne la découvre et Jacquette Reboul peut écrire justement : « La Grèce souffrait dans son corps et son âme, mais avec tant de discrétion que l’étranger, émerveillé par la lumière, ne voyait souvent du pays qu’une transparence dorée. »
Cette Grèce qu’aime Jacquette Reboul c’est dans la simplicité de ses habitants qu’elle se découvre, dans leur sens de l’hospitalité : « J’avais compris que nul ne peut refuser l’hospitalité d’un Grec, elle est sacrée », constate-t-elle mais aussi ce sont des visages qui accrochent le regard, ce sont aussi les contacts qui se nouent. Dans les villages traversés Jacquette Reboul saisit l’âme de ce peuple et sa reconnaissance envers les femmes et les hommes qu’elle a côtoyés se lit comme un acte de ferveur, de même qu’elle fait l’éloge inconditionnel des lieux, des paysages parcourus à l’écart des lieux touristiques, des visages contemplés dans leur beauté simple et primitive. Ici le temps celui de l’instant rejoint celui de l’éternité. Pourtant Jacquette Reboul, témoin lucide d’un pays qui connut la tyrannie, constate que la Grèce a elle aussi subi une profonde évolution et le visage de la modernité a contribué à bouleverser paysages et traditions : seul le souvenir lui permet encore de conserver l’image de ce pays tel qu’il fut autrefois. Constat nostalgique, certes, mais aussi espoir formulé en conclusion : « mais un peuple entier n’a jamais le droit de désespérer. »
Bref récit mais intense, d’une écriture lyrique et foisonnante qui souligne de nouveau l’amour que Jacquette Reboul porte à la Grèce mais qui dit aussi la force du souvenir, la prééminence du temps remémoré et toujours vivace.

L’amour rappelé

Le second récit : « Et si le désir se meurt », évoque un amour disparu et rappelé par l’arrivée soudaine d’un homme jamais nommé. Ces pages sont de conception et d’expression plus tragiques. La narratrice, exilée dans un village de la Creuse, solitaire, comme vouée à ne plus rien attendre ni espérer, voit apparaître un jour l’homme qu’elle a aimé autrefois. Au cours d’une nuit les souvenirs d’une jeunesse pauvre et heureuse dans un Paris hors du temps resurgissent contrastant avec un présent vide de tout, seulement empli de désespoir. Dans ce récit la seule lumière qui troue la nuit est constituée de ces éclairs rappelés, de ces souvenirs dont Jacquette Reboul dit la prégnance et la vacuité : « Mes pauvres souvenirs ne feront plus revenir l’amour. » Ce poignant récit, qui contraste avec le précédent, souligne la douleur de la solitude, celle d’un amour perdu : ancrée dans le réel, l’écriture se veut sèche, dépourvue de pathos. Elle côtoie la mort, celle qui hante une vie à la dérive et qui la rejoint.

Ces deux récits si dissemblables dans leur structure affirment néanmoins le poids du temps sur les êtres et les esprits et sa présence constante que la mémoire avive autant que les mots.
Saluons, avec la parution de ce cahier, le travail de Michel Cosem qui depuis fort longtemps, grâce à ses nombreuses collections, permet de lire des textes de grande qualité mais que d’autres éditeurs ne se hasarderaient pas à publier en raison de leur brièveté.

Max Alhau



mardi 4 janvier 2011, par Max Alhau

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Jacquette Reboul
Énigme de l’oracle

Encres Vives éd.
Collection Encre blanche

Jacquette Reboul

Jacquette Reboul est née en 1937 à Valence. Elle a été conservatrice en chef à la Bibliothèque de la Sorbonne. Elle est l’auteure d’une dizaine de recueils de poèmes, parmi lesquels : « L’apprentie sorcière » ( Le Pont de l’Épée, 1982 – Prix Louis Guillaume du poème en prose ), « Cristal » ( Les Cahiers du Pont sous l’eau, 1996 ), « Psyché » ( Le Nouvel Athanor, 2001 ), « Ta solitude et le monde » ( Encres vives, 2002 ), ainsi que de récits et de nouvelles : « La Mort en Inde » ( Encres vives, 2003 ), « Le Chemin » ( Encres vives, 2007 ).
Elle collabore à de nombreuses revues tant sur papier que sur Internet.

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