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Tzvetan Todorov

« Face à l’extrême » ou la leçon des camps

Comment un bon père de famille a-t-il pu, dans le même temps, être un bourreau sadique ? A cette question qui interroge l’ère du nazisme et des camps d’extermination, mais aussi toutes les époques, Todorov répond : la compartimentation et la schizophrénie sociale spécifique aux régimes totalitaires.

Mettant un peu d’ordre dans mes papiers, je retrouve cette critique - rédigée et publiée en 1991 - d’un livre de Todorov qui m’avait profondément marqué. On peut toujours le lire (et tous ceux qu’il a écrits depuis, de la même veine), c’est pourquoi il ne me paraît pas inutile de mettre en ligne cette note de lecture.

Tzvetan Todorov fut, dans les années « 70 », un critique et un théoricien de la littérature très apprécié dont les ouvrages ( « Introduction à la littérature fantastique », « Poétique de la prose » , etc.) contribuèrent à mieux faire connaître l’approche structuraliste des textes et des genres et qui font encore référence.
Toute autre est son ambition avec son ouvrage « Face à l’extrême » (Seuil), où l’on retrouve néanmoins sa rigueur d’analyse : Todorov interroge, cette fois, le totalitarisme et sa logique ultime, celle des camps, à travers les témoignages des déportés et prisonniers victimes du nazisme ou du stalinisme.
Son propos est celui d’un moraliste : contrairement à un préjugé répandu, la solidarité, l’entraide n’avaient pas disparu dans les camps, mais y avaient pris des formes diverses et l’auteur s’efforce de distinguer en quoi elles répondent à des vertus distinctes. Révoltes, gestes de compassion, solidarités actives sont autant d’attitudes qui, face à l’extrême de l’humiliation et de la négation de la personne, affirment l’homme. Elles peuvent être commandées par une idéologie, une foi, mais aussi par la compassion, le simple souci de l’autre.
La première leçon de Todorov est qu’elles ne se valent pas en tout temps car elles n’engagent pas les mêmes valeurs : les uns privilégient des abstractions, l’autre des personnes, et c’est selon lui sur cette dernière que peut se fonder une morale quotidienne à la mesure de notre temps.

Schizophrénie sociale

De la confrontation des témoignages des victimes et des rescapés (Amery, Bettelheim, Guinzbourg, Lanzmann, Tillon, Semprun, Soljenitsyne, etc.) il dégage un autre enseignement : de la fraternité sauvegardée malgré l’atrocité des camps, de la résistance plus ou moins sourde à la déshumanisation, on ne peut tirer une éthique qu’à la condition de ne pas penser le mal en terme d’altérité, d’anormalité.
La question est alors de savoir comment un bon père de famille peut, dans le même temps, être un bourreau sadique. S’appuyant sur les conclusions de Primo Levy, qui n’a cessé dans ses livres de ressasser cette terrible interrogation, Todorov analyse ce dédoublement, cette « schizophrénie sociale spécifique aux régimes totalitaires » pour montrer qu’elle existe aussi, à l’état latent, dans toute société. Compartimentation, spécialisation, pragmatisme et cynisme suspendent la conscience morale et conduisent le citoyen docile à ne plus s’interroger sur la portée de ses actes hors de la sphère privée.
dépersonnalisation

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Photo Ulf Andersen (couverture de "L’homme dépaysé"

Tout, dans le régime totalitaire et dans les camps, a ainsi été fait pour que le bourreau oublie l’humanité de ses victimes. « Ce qui a rendu possible ce mal immense, affirme Todorov, ce sont des traits tout à fait communs et quotidiens de notre vie : la fragmentation du monde, la dépersonnalisation des relations humaines. » Et l’application de la pensée instrumentale (scientifique et technologique) aux rapports entre les êtres. Ainsi, l’extrême révèle un mal que nos démocraties, heureusement, savent le plus souvent contenir, mais il en précise aussi la menace.
Une morale (qui ne se confond pas avec le moralisme) doit donc s’appuyer sur cette « reconnaissance de la facilité tant du bien que du mal » et imposer la vigilance pour que, toujours, la personne humaine soit envisagée comme fin, non comme moyen. C’est, bien sûr, le fondement de tout humanisme ; mais la leçon est ici fortement argumentée, hors de toute idéologie, et reste à méditer si l’on veut gagner « un surplus d’humanité » et surtout éviter que ne revienne le temps du cauchemar.

Michel Baglin

Bibliographie

· Théorie de la littérature, textes des formalistes russes, Seuil 1965
· Littérature et signification, Larousse 1967
· Grammaire du ’Décaméron’, Mouton 1969
· Introduction à la littérature fantastique, Seuil 1970
· Poétique de la prose, Seuil 1971
· Qu’est-ce que le structuralisme ? Poétique, Seuil 1977
· Théories du symbole, Seuil 1977
· Symbolisme et interprétation, Seuil 1978
· Les Genres du discours, Seuil 1978
· Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, en collaboration avec Oswald Ducrot Seuil, 1979
· Mikhaïl Bakhtine, le principe dialogique, Seuil 1981
· La Conquête de l’Amérique, la question de l’autre, Seuil 1982
· Récits aztèques de la conquête, en collaboration avec Georges Baudot, Seuil 1983
· Frêle bonheur, essai sur Rousseau, Hachette 1985
· Critique de la critique, Seuil 1984
· La Notion de littérature et autres essais, Seuil 1987
· Nous et les autres, Seuil 1989
· Face à l’extrême, Seuil 1991
· Les Morales de l’histoire, Grasset 1991
· Éloge du quotidien : essai sur la peinture hollandaise du XVIIe siècle, Adam Biro, 1993
· La Vie commune : essai d’anthropologie générale, Seuil 1995
· L’Homme dépaysé, Seuil 1996
· Benjamin Constant : la passion démocratique, Hachette littératures, 1997
· Le Jardin imparfait : la pensée humaniste en France, Grasset 1998
· La Fragilité du bien : le sauvetage des Juifs bulgares, (textes réunis et <commentés par Tzvetan Todorov ; traduction du bulgare par Marie Vrinat et Irène Kristeva) le Grand livre du mois, 1999
· Éloge de l’individu : essai sur la peinture flamande de la Renaissance, Adam Biro, 2000
· Les abus de la mémoire, 2004
· Mémoire du mal, tentation du bien, Paris, Robert Laffont, 2000
· Devoirs et délices. Une vie de passeur (entretiens avec Catherine Portevin), Paris, Le Seuil, 2002
· Le nouveau désordre mondial. Réflexions d’un européen, Paris, Robert Laffont, 2003
· Les Aventuriers de l’absolu, Paris, Robert Laffont, 2006
· L’Esprit des Lumières, Paris, Robert Laffont, 2006
· La Littérature en péril, Paris, Flammarion, 2007.
· La peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Paris, Robert Laffont, 2008
· La signature humaine : essais 1983-2008, Paris, Le Seuil, 2009

lundi 7 avril 2008, par Michel Baglin

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Tzvetan Todorov

D’origine Bulgare, Tzvetan Todorov est arrivé à Paris en 1963 et a acquis la la nationalité française en 1973. Ancien directeur du Centre de Recherches sur les arts et le langage, aujourd’hui directeur de recherches honoraires au CNRS, il s’est d’abord fait connaître comme théoricien de la littérature, introducteur en France des Formalistes russes. Avec Gérard Genette et Rolland Barthes il est un des fondateurs du structuralisme, dont l’application est particulièrement probante dans son « Introduction à la littérature fantastique » , ou dans « Poétique de la prose ».
Mais ses réflexions se sont ensuite tournées sur les problèmes du « je », de l’autre et du « nous », bref de l’altérité et de la vie commune. Intellectuel humaniste, il a beaucoup exploré et travaillé les œuvres de Montaigne, Montesquieu, Rousseau, etc.

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