Yves Broussard

Haute solitude

Bernard Mazo a lu « Grandeur Nature »

Certains poètes préfèrent l’air raréfié des hauts sommets – ici, ceux des Alpes de Haute-Provence – leur territoire de haute solitude, à la vaine et stérile agitation du Landerneau poétique. Ainsi en est-il d’Yves Broussard qui se revendique « poète méditerranéen d’expression française ». Cette haute et mince silhouette, au visage ascétique, arpente les chemins escarpés de sa Provence natale, incandescents sous la grande forge du soleil, comme il arpente les sentiers de traverse de la poésie d’où sourde son chant au filet de voix à peine plus audible que celui d’un mince ruisseau serpentant à travers son lit jalonné de rochers.
Ainsi, faut-il tendre l’oreille pour percevoir sa parole aussi rare que discrète, cette « Pauvreté essentielle » où se cantonne sa poésie et qui, symboliquement, est le titre de l’un de ses recueils paru en 1995 (Ed. L’Arbre à parole) cette « pauvreté » assumée résumant si bien sa trajectoire poétique et dont on retrouve le sceaux immuable dans son dernier livre « Grandeur nature » (Le Taillis Pré ; 2010).

Dans un article du supplément littéraire du journal Le Monde intitulé « L’essor de la poésie minimale », Alain Bosquet écrivait le 2 avril 1982 à propos de cinq poètes réunis dans son étude, dont Yves Broussard et moi-même : « Entre la poésie chantante et proférée, de plus en plus rare, et la poésie réduite à quelques vocables sur la page blanche, se développe depuis quelques années une poésie minimale, réduite à une sorte d’aphorisme ou d’image raccourcie qui doit beaucoup à René Char et à Guillevic. »

Lapidaire parmi les lapidaires

La poésie lapidaire d’Yves Broussard, une poésie oscillant sans cesse entre la retenue exigeante des mots et la tentation du silence n’a cessé au travers de la vingtaine de recueils publiés depuis plus de quarante ans (son premier recueil « Commune mesure » ayant paru en 1968 chez P.J. Oswald) d’explorer son étroit mais si dense territoire d’inspiration.
On retrouve dans « Grandeur nature » , encore peut-être plus épuré que dans les recueils précédents, comme si le poète se rapprochait encore plus de la frontière du silence, l’absence assumée de tout lyrisme, un ascétisme accru dans la formulation du poème, appliquant à la lettre ce qu’Yves Broussard écrivait dans « Pauvreté essentielle » (ibid.) : « Locataire privilégié / de cet espace ambigu / le poète observe / et quelque fois se tait ».
Mais peut-on aller plus loin dans la réfraction de la parole poétique que dans ce poème de « Grandeur nature »  : « D’ombre et de lumière / se nourrissent / l’espace et le temps » ? Et bien, force est de constater que notre poète y parvient tout au long de son dernier opus, notamment lorsqu’il écrit ce poème : « Désormais l’éclair / reconduira l’homme / à l’intérieur de lui-même / Là où tout reste à déchiffrer ».

Investi dans la durée

Aux yeux d’Yves Broussard, tout reste à déchiffrer au cœur du monde, de cet univers qui se complait à dissimuler les mystères de son existence, le sens caché des choses derrière le voile du visible. Mais cette démarche n’aboutit-elle pas à tenter par la parole – à l’instar du chant immémorial d’Orphée – de décrire l’indicible ? Ce à quoi s’emploie avec une belle obstination le poète dans chacun de ses recueils, tissant avec cet indicible un rapport de proximité fascinant, irradiant comme dans ce poème qui a la brièveté aveuglante de l’éclair : « Etre / à l’écoute du temps / dans l’alliance parfaite / de l’éphémère / et de la transparence / qui fonde / le non-dit ». Ainsi, prévient-il dans un poème de « Passant obstiné » (Ed. Autres Temps ; 1997) : « Ne me cherchez pas ici / j’arpente l’autre face du miroir ». Il y revient d’ailleurs dans Grandeur nature où il écrit : « …Le vent / parfois proche d’un cri / réduit l’infini / à l’image de l’indicible / commencement »
Dans le tumulte assourdissant de notre univers cathodique et médiatique, au cœur de cette instantanéité forcenée à laquelle sacrifient nos contemporains, de cette obstination à tout sacrifier au présent dans laquelle ils perdent tout sens de la longue durée, négligent aussi bien le passé culturel dont ils sont les héritiers qu’ils refusent de se projeter vers un futur certes incertain et gros d’inquiétudes, mais porteur de sens, c’est l’honneur et le courage d’un poète comme Yves Broussard de ne rien sacrifier à la lenteur et à la longue maturité qu’impose l’inspiration poétique, à l’image de la grande respiration végétale de la nature, de l’immuable cycle des saisons, des gestes ancestraux de l’artisan ou du paysan. Ainsi, Yves Broussard écrit-il dans son poème d’ouverture à « Grandeur nature »  :

« Habitué
a l’amoncellement
des ruines
et des siècles

l’outil
confère à l’homme

le devoir d’exister »


Et un peu plus loin :

« Devant l’âtre
où les bûches frémissent
le meilleur de l’homme
s’investit dans la durée

Douce inclination vers l’inconnu
quant au dehors
le vent se défait
d’un reste de lumière »


« D’un pas sûr / risque-toi / dans l’unité du jour », nous conseille sobrement Yves Broussard, confiant dans sa parole de poète et d’éveilleur.

Bernard Mazo

mardi 26 octobre 2010, par Bernard Mazo

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Yves Broussard
« Grandeur nature »

Le Taillis Pré ; 2010

Yves Broussard

A publié plus d’une douzaine de livres et collabore à diverses revues françaises et étrangères. Lauréat des prix Antonin Artaud, Guillaume Apollinaire, Henri Mondor (Académie française), Charles Vildrac (Société des Gens de Lettres) et Lucian Blaga (Roumanie), ses poèmes sont traduits en plusieurs langues. Après celle de la revue SUD, de 1976 à 1997, il assure aujourd’hui la direction littéraire d’Autre Sud.

« Sa poésie est depuis toujours faite de retenue, de lent consentement à la parole, comme si la pose du mot, la métrique du vers, la coupe de la strophe, résultaient d’un long travail intérieur, d’un creusement secret, dont ne serait livrée que la trace essentielle, dans l’économie de la matière et de ses effets. » (J.-M. Tixier)

Bibliographie

Grandeur nature, Le Taillis pré (2010)
Tenir parole, Autres Temps (2006)
Anthologie Les plus beaux poèmes pour la paix, Le Cherche midi, 2005
La nuit tremblée, Le Taillis Pré, 2002
Pauvreté essentielle, suivi de Disgressions, éd. Autre temps, 2001
Le bestiaire insoupçonné, Le taillis Pré, 2001
Juste ceci, Éd. Le cherche midi, 2000
Héritier du temps, Éd. des Moines
Passant obstiné, Éd. Autre Temps
Grand angle (poésie 1960-1990), Le Taillis Pré
La vie interprétée, Talus d’approche, Prix Vildrac (Société des Gens de Lettres) 1997
Habitant la Terre, Éd. des Moires
Pauvreté essentielle, L’Arbre à paroles
Sous le vif de l’être, Le Taillis Pré
Esquisses pour un autre lieu, SUD, Prix Mondor (Académie française) 1991
Paroles de silence, SUD
Nourrir le feu, SUD, Prix Apollinaire 1987
Milieu de l’épure, SUD
Traversée de l’inexorable, SUD, Prix Artaud 1983
Proximité du gîte, Privat
Commune mesure, P.j. Oswald
Chemin faisant, P.j.Oswald

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