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Michel Baglin

"Implosion" (nouvelle)

Toulouse, vendredi 21 septembre 2001, 10 heures 17. Une explosion vient de souffler le complexe chimique, que tout le monde ici appelle encore « l’Onia », au sud de la ville. Terrifiante...
Ainsi commence "Implosion", une nouvelle de Michel Baglin, publiée dans "Toulouse sang dessus dessous", un recueil collectif édité par les éditions Loubatières peu après la catastrophe qui a endeuillé la Ville rose.

Toulouse, vendredi 21 septembre 2001, 10 heures 17. Une explosion vient de souffler le complexe chimique, que tout le monde ici appelle encore « l’Onia », au sud de la ville.

Terrifiante.

Au fil des heures, on apprend que les morts se comptent par dizaines, les blessés par centaines, les sinistrés par milliers.

Un nuage ocre s’étire sur l’agglomération.

Les Toulousains, abasourdis, semblent ne pas parvenir à réaliser : vient de se produire ce qu’ils redoutaient depuis des décennies, ce que des générations avaient prédit sans être vraiment prises au sérieux.

Le quotidien régional sort une édition spéciale titrée « Le Drame ». Le lendemain, ce sera « L’horreur » : on aura pris la mesure de la catastrophe.

Puis les titres se déclinent les jours suivants : « Le traumatisme », « Le scandale » et enfin « La colère ». Entre temps, l’enquête a avancé, le débat s’est ouvert et l’hypothèse de l’accident, en dépit des rumeurs plus ou moins entretenues - il y a dix jours à peine que le monde a été bouleversé par les attentats aux États-Unis - est apparue la plus plausible. Mais on parle aussi d’une « poubelle chimique », d’une « usine dépotoir », mettant du même coup en accusation l’entreprise, sa direction et son propriétaire, Total, ce qui n’est évidemment pas du goût de tout le monde.

Je ne suis pas touché mais des amis le sont. Dans leur chair, leur tête ou leurs biens - dans ce qui constitue leur intimité, en tout cas. Beaucoup quittent leur maison, leur appartement dévastés. Avec l’idée de ne jamais y revenir, même si le complexe chimique doit définitivement fermer. On les aide à emporter ce qui reste, à tourner la page. Et c’est incroyable le nombre de gens qui ont décidé de « tourner la page ».

Parmi eux, des écrivains en colère. Qui voudraient dénoncer, comme certains le font déjà depuis des années, la présence d’une bombe dans la ville, la logique économique qui engendre l’insécurité et le mépris des personnes. L’idée d’un livre fait son chemin. On m’invite à y participer. J’hésite, comme d’autres. Retenu sans doute, comme d’autres qui n’ont pas été aux premières loges, par cette sorte de pudeur qui nous a interdit pendant plusieurs jours d’aller voir de trop près la zone touchée, de se faire « voyeurs ». Il le fallait pourtant. Aucun récit, aucune photo, aucune des images dont la TV nous a abreuvés ne peuvent rendre compte de cette étendue de gravats, de toits éventrés, de vitres crevées, de façades aux volets pantelants. Je suis passé sur la rocade qui surplombe ce désastre : je n’ai pas reconnu ma ville. Et j’ai ardemment désiré que tous les Toulousains voient ça - ce qu’on leur avait fait.

J’ai donc fini par comprendre qu’il fallait essayer. Écrire, comme toujours, pour y voir peut-être plus clair... La nouvelle a paru dans un recueil collectif. Je l’avais située dans le futur et l’avais construite autour d’un personnage qui était de retour dans la ville de son enfance, après bien des années d’absence.

Ça lui fait drôle, bien sûr : il y a presque dix ans, depuis la mort de son père, qu’il n’est pas monté là, dans ce grenier. Il y a même encore un vieux calendrier qui traîne sur un tas de planches : 2001. L’année où ses parents avaient quitté la ville.

Il n’est pas venu pour ça, sans doute, mais pour la fuite sur le toit que lui ont signalée ses locataires. Pourtant, il reste là, comme stupide, devant tous ces objets oubliés dans ce coin de grenier que l’explosion n’avait pas dévasté jadis : une armoire déglinguée, un élément de cuisine et même un cadre de vélo. Et, dans un coin, appuyées les unes contre les autres, à moitié pourries et grises de poussière, des portes fenêtres aux vitres crevées ou fendues, aux huisseries arrachées. Personne n’avait songé à s’en débarrasser depuis le temps ! Ni ses parents alors, ni lui plus tard, quand ils furent décédés, ni ses locataires. Presque seize ans qu’elles sont là ! Comme un témoignage. Pour soudain réveiller sa mémoire, lui sauter au visage.

Il n’a pas oublié. Surtout pas le bruit. Incroyablement sec.

Légèrement malade, il était ce jour-là resté chez ses grands-parents, qui vivaient encore. Dans une petite maison, au nord de Toulouse. L’explosion avait été terrible mais, à l’autre bout de l’agglomération, elle leur avait paru quand même assez lointaine. Il n’avait que douze ans, il se souvient pourtant du grand-père qui avait laissé tomber : « Bondiou, c’est la poudrerie ! » Il avait entendu ça durant toute son enfance, les Toulousains répétant qu’un jour « ça péterait ». Le grand-père avait poussé jusqu’au bout du jardin et mis sa main en visière pour inspecter l’horizon, vers le sud. Le nuage n’était pas encore visible, mais il se méfiait. Et puis la radio avait fini par parler d’une explosion non pas à la Poudrerie mais à côté, à AZF.

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Après l’explosion...
Photo Guy Bernot

Le grand-père avait dit : « On va appeler tes parents. Faut qu’ils viennent ici. Si jamais y a une fuite, ils sont aux premières loges ! » Il ne savait pas encore que les lignes et les réseaux étaient saturés, qu’il serait impossible de téléphoner de toute la journée, et qu’on affirmerait bientôt que le colonel des pompiers lui-même avait dû monter sur le toit de la caserne pour localiser le panache de fumée et l’explosion.

Aux premières loges, ses parents l’avaient été en effet ! La villa qu’ils habitaient avait perdu une partie de son toit, ses plafonds, ses fenêtres - qui avaient traversé les pièces avec les boiseries. Une cloison s’était effondrée sur le lit. Ce spectacle de désolation, il ne l’avait découvert que deux ou trois jours plus tard, quand ils étaient venus chercher ce qu’ils pourraient sauver. Mais l’image de la bibliothèque renversée, de l’aquarium crevé, du lustre pantelant, des objets éparpillés, renversés, écrasés au milieu des débris de verre et de plâtre, il avait su qu’elle ne s’effacerait jamais de sa mémoire.

Dans la salle de bain, sa mère avait été légèrement blessée par des éclats de verre. Elle était sortie de chez elle, le visage en sang. Quelqu’un l’avait fait monter dans une voiture, qui l’avait emmenée à l’hôpital.

L’usine de son père avait été peu touchée et il l’avait quittée aussitôt, en dépit des consignes de confinement diffusées par la radio. Il savait qu’il y avait du phosgène stocké sur le complexe chimique et l’odeur d’ammoniac qui envahissait les rues prouvait qu’un nuage, peut-être toxique, était en train de se répandre sur la ville. L’aéroport avait été fermé, les communications ferroviaires et routières interrompues, le scénario prévisible, et plus ou moins redouté par les autorités, se réalisait. Mais personne n’avait sérieusement envisagé une pareille explosion préalable, et c’est bien elle et son cortège de dégâts réels ou supposés qui occupaient tous les esprits, tandis que chacun s’empressait d’aller récupérer ses gosses à l’école ou de rejoindre ses proches, oubliant presque que le plus grand risque était celui de la pollution chimique.

Son père avait fait comme tout le monde, il s’était rué chez lui pour découvrir la maison dévastée et vide, du sang maculant le lavabo brisé de la salle de bain. Quelqu’un avait fini par lui indiquer qu’on avait emporté sa femme à l’hôpital et il l’avait enfin retrouvée, hébétée, en début d’après-midi. Mais ce n’est qu’en fin de journée, après avoir été bloqués plusieurs heures dans les embouteillages, qu’ils étaient arrivés chez les grands-parents. Et il se souvient qu’après avoir tenté d’expliquer, dans la plus grande confusion, ce qu’ils avaient vu et vécu, ils étaient restés longtemps silencieux, prostrés sur la canapé, tandis que les grands-parents s’évertuaient à les faire manger et à les réconforter du mieux qu’ils pouvaient.

Pourtant, dans ce grenier, soudain envahi par les souvenirs, ce qui lui revient avec le plus de force, et le bouleverse encore, ne concerne pas les événements de ce premier jour mais leurs conséquences plus lointaines, un épisode malheureux, peut-être anodin, et qui l’avait pourtant profondément meurtri.

Il s’était déroulé le dimanche de la semaine suivante. Presque dix jours s’étaient écoulés depuis la catastrophe et ils s’étaient installés chez les grands-parents. Son père avait quand même voulu « aller aux puces », comme il le faisait parfois, emmenant son fils dénicher des livres et de vieux illustrés à Saint-Sernin.

Ils n’avaient rien trouvé ce matin-là, le père n’avait pas vraiment la tête à chiner, ni d’ailleurs à rien d’autre depuis le jour de l’explosion. Comme beaucoup de Toulousains, comme lui-même qui n’avait qu’une jugeote de 12 ans, il éprouvait sans doute ce commun et insidieux malaise que rien ne semblait pouvoir dissiper. Ça vous laissait un peu flottant, irrésolu, presque incrédule. Ça ressemblait à du désarrois qui n’aurait pas voulu dire son nom. Ça collait à l’âme comme une vieille fatigue. Alors, devant ce vide qu’ils n’arrivaient pas à combler et qui faisait résonner même leurs rires d’une drôle de façon, ils s’étaient assis à la terrasse d’un café.

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Toits et fenêtres ont été arrachés
Photo Guy Bernot

Il y avait là quelques hommes que son père connaissait plus ou moins et avec lesquels il s’était mis à parler. Lui n’écoutait pas. Pour tout dire, il était occupé à lorgner les jambes d’une jeune femme assise devant le comptoir. Elle avait un visage qui savait émouvoir sa puberté naissante, et plus encore une façon de croiser et de décroiser les jambes qui lui laissait entrevoir de vertigineux abîmes. Les gens qui entraient et sortaient du café la masquaient par intermittence et, bien qu’il eût légèrement déplacé sa chaise pour la mettre dans l’axe de la porte et du comptoir, il lui fallait rester vigilant pour ne rien perdre des rares et fugitifs instants où ses regards croyaient pouvoir percer un peu du mystère féminin. Il sentit pourtant que le ton de la discussion montait. On parlait bien sûr de « la catastrophe » et aussi, un peu, de l’attentat des États-Unis. Les tours du Word Trade Center s’étaient effondrées dix jours avant que « l’ Onia » n’explose. Les deux événements, aussi incroyables que médiatisés, avaient durablement frappé les imaginations et ébranlé quelques certitudes. Au point de se mêler parfois, dans les consciences ou les inconscients, et d’éveiller une même et confuse révolte. Contre quelque chose de plus confus, de plus incertain encore.

Et c’était justement cela qui semblait envenimer la discussion. Un costaud, tout rouge, parlait d’attentat et de « racaille ». Son père, d’un ton de pédagogue, soutenait la thèse de l’accident. « Un accident, répétait-il, mais attention : pas innocent ! »

Un autre type, un petit, nerveux, lui coupait la parole. « C’est trop facile ! Ils nous cachent la vérité, on la saura jamais ! » Un troisième avait surenchéri : « Il y a des témoins qui ont vu une roquette tomber sur le dépôt. Elle venait du Mirail ! Pourquoi qu’on les interroge pas, ces témoins-là ? Parce que bien sûr, si c’est le Mirail, il faut rien dire ! » Le Mirail, c’était évidemment le quartier à forte concentration de populations maghrébines...

Depuis plus d’une semaine, les rumeurs avaient colporté toute sorte d’hypothèses plus ou moins fantaisistes et il avait cent fois entendu son père pester « contre les imbéciles auxquels il faut absolument un bouc émissaire », ou ceux « qui se trompent toujours de colère ». Pendant le déjeuner, à plusieurs reprises, il s’était énervé tout seul. « Depuis l’attentat de Manhattan, martelait-il, certains ne pensent qu’à bouffer de l’Arabe. La thèse de l’accident les rend furieux. Ils sont frustrés de ne pas pouvoir déverser leur fiel ! »

Alors, bien sûr, ce matin-là, il ne s’étonna pas de voir son père, d’ordinaire plutôt réservé, voire timide, s’emporter en évacuant toute la tension accumulée depuis dix jours. D’autant que ses interlocuteurs faisaient front. « Vous êtes pas plus chimiste que moi, avec vos airs de professeur ! ironisait l’un des trois types. Mais les chimistes, eux, ils prétendent que le truc stocké...

- ...le nitrate d’ammonium...

- ... le nitrate machin si ça vous fait plaisir, ça saute pas tout seul !

- Lisez le journal : les conditions pour que le nitrate d’ammonium cesse d’être stable y sont expliquées. Apparemment, elles étaient réunies, et c’est ça le vrai scandale : les conditions du stockage ! »

Le rougeaud s’esclaffa : « Écoutez-le ! "Lisez-le journal"... Tu nous prends pour des cons, ma parole ! Tu t’imagines qu’on avale tout ce que racontent tes fouille-merde ? Tu voudrais nous faire croire qu’ils cherchent la vérité ?

- Si vous en doutez, pourquoi les appeler des fouille-merde ? »

Le rougeaud l’avait fixé avec des yeux vides, ne comprenant pas très bien où il voulait en venir.

Il se rappelle que son père avait essayé de se calmer, se voulant encore didactique. Et il l’avait trouvé, à ce moment-là, plutôt pathétique, son vieux. Il se souvenait parfaitement de ce qu’il avait dit. Que si des terroristes avaient dû faire sauter quelque chose, ils auraient probablement choisi un autre hangar que celui contenant un produit réputé stable. « Ils avaient l’embarras du choix ! » avait-il même essayé de plaisanter.

« Cause toujours ! » lui avait-on rétorqué.

Il avait encore voulu expliquer, nourri des articles de son quotidien favoris, que les expertises en balistique avaient localisé l’épicentre de l’explosion au cœur même du tas de nitrate, là où personne n’aurait pu introduire le moindre détonateur.

« Ben voyons ! »

Le petit nerveux tressautait sur sa chaise. Il éructa : « Et l’Algérien qu’on a retrouvé dans les décombres, qui portait trois slips sur lui, c’est pas la marque des kamikazes, ça, peut-être ? »

Lui avait encore essayé de lorgner du côté du comptoir et de la fille, mais ça devenait vraiment difficile de se concentrer ! « Vous êtes odieux, s’emportait son père. Ce type là est une victime, un malheureux qui s’est fait déchiqueter pour un travail et un salaire de merde ! »

Il se levait pour couper court quand le petit nerveux l’accrocha par la manche. « Partez pas, écoutez celle-là : j’ai un copain flic qui m’a dit qu’on a fait venir de Paris un inspecteur spécialisé dans les banlieues, c’est pas un signe, ça ? » Son père se contenta de hausser les épaules. « Laisse tomber, lâcha le costaud, Monsieur défend les bougnoules ! Il est du côté des Ben Laden et compagnie ! »

Du coup, le père s’était rassis en tapant sur la table. « Mais nom de Dieu, bande d’andouilles qui prétendez que le Mirail a fait sauter AZF, vous avez de la merde dans les yeux, ou quoi ? Vous y êtes allés, là-bas ? Aller y faire un tour, moi je le conseille à tout le monde, c’est presque un devoir ! Vous auriez vu que c’est exactement l’inverse qui s’est passé : c’est AZF qui a fait sauter le Mirail ! »

Encore un peu préoccupé par la dame du comptoir, lui n’avait pas vu le coup partir. Sans doute un coup d’épaule du costaud qui avait déstabilisé son père et failli le faire tomber de sa chaise. « Espèce de con, tu vas voir si on me traite d’andouille ! » Le rougeaud était resté assis, mais son père s’était levé, furieux, en même temps que le nerveux, qui était venu lui souffler son haleine sous le nez. Il avait repoussé le gringalet d’un geste brusque. L’autre, en reculant, avait heurté sa chaise, perdu l’équilibre et s’était retrouvé, fulminant, le cul par terre. C’est à ce moment que le costaud avait mis fin aux réjouissances en envoyant son poing dans la figure de son père. Assez fort pour le faire vaciller sur deux ou trois mètres, jusqu’à un arbre contre lequel il était resté appuyé un moment, le temps pour son fils de ramasser ses lunettes - fendues - et de lui glisser, tremblant : « Viens, papa, on s’en va... »

Le père, en rechaussant ses bésicles, s’était quand même rapproché de la table où deux types se marraient tandis que le troisième, le petit nerveux, essuyaient des égratignures sur sa joue. « Vous n’êtes que de tristes sires », leur avait-il dit posément. C’était tout son père, ça. Parce que même si c’était probablement vrai, le plus triste à ce moment-là, c’était quand même lui, son père, qui lui avait mis la main sur l’épaule en lui avouant : « Je suis navré de t’avoir fait assister à ça ».

Et puis ils avaient emprunté la rue du Taur pour rejoindre la place du Capitole. Son père avait laissé la main sur son épaule. Il penchait la tête, sans doute pour regarder quand même le spectacle du monde à travers les verres fendus de ses lunettes. Il avait sorti son mouchoir pour s’essuyer le nez, qui saignait un peu. Il avait même voulu plaisanter, mais ça sonnait faux. Et lui se taisait, parce qu’il se sentait terriblement impuissant et misérable devant ce père humilié.

Ils auraient pu en rester là, mais il y avait eu cet homme, à la terrasse d’un autre café, qui les avait hélés place du Capitole alors qu’ils se dirigeaient vers la bouche du métro. Son père le connaissait, c’était un cadre d’AZF affilié au même syndicat que lui. Et c’est probablement pour ça, dans l’espoir de trouver un peu de réconfort et de fraternité, qu’il avait accepté de s’attabler à nouveau devant un apéritif. Mais les choses, là encore, avaient failli mal tourner. Parce que l’autre sans doute culpabilisait et parce que son père était un incorrigible palabreur. « On nous accuse d’avoir mal fait notre boulot, se lamentait le syndicaliste. Même le journal...

- Je ne crois pas qu’on accuse les employés, avait voulu corriger son père. Tout le monde sait à quel point les effectifs avaient été réduits...

- Tout le monde veut fermer le complexe chimique ! s’entêtait l’autre. Et notre boulot ? Il va falloir en plus se battre pour sauver l’emploi !

- Il faut sauver les salaires, d’accord ! L’emploi, c’est autre chose. Il y a quand même des questions à se poser... »

Il aurait voulu partir, parce qu’il sentait bien que son père allait encore s’engager sur un terrain glissant. Il l’avait même un peu tiré par la manche. « Maman va s’inquiéter... » Mais c’était trop tard. Comme avec le grand-père quand ils étaient partis à se chamailler sur la politique. Dans ces cas-là, rien ne pouvait plus l’arrêter. Parce qu’il y mettait trop de cœur, son vieux. Et le voilà qui s’interrogeait sur ce qu’on fabriquait à l’Onia. Essentiellement des engrais pour l’agriculture intensive. La pollution des nappes ! Alors que dans les champs d’à côté on donnait des subventions pour la jachère ! C’était pas stupide, cette logique qui conduisait à la surproduction, à la faillite des petites exploitations, à la pourriture des sols et pour finir à l’explosion de Toulouse ? Il s’échauffait. S’emballait. Allait refaire le monde devant sa suze-ricard. Mais le compère n’en démordait pas : « Si on se bat pas pour l’emploi, nous syndicalistes, à quoi on sert ? » C’en était beaucoup trop pour ce matin-là. « Bon Dieu ! s’était emporté le père, mais avec ce raisonnement-là, tu pourrais même justifier les chambres à gaz : en fermant les camps, on a supprimé des emplois ! »

L’autre avait mis un certain temps avant de rétorquer : « Tu dis n’importe quoi, mon pauvre vieux... » Et c’était un peu vrai qu’il y allait fort, pour le coup, son père. Il ne comprenait pas grand chose à tout ça, mais il aurait bien aimé le lui dire. D’ailleurs, le père lui-même l’avait peut-être senti. Parce qu’il avait pris congé presque aussitôt, d’un air contrarié qui ne l’avait plus quitté jusqu’à la maison des grands-parents.

Et c’est cet après-midi là, alors qu’il était allé avec lui à la villa, pour déblayer encore une fois, ranger, mettre en cartons sans trop savoir par où commencer, c’est cet après-midi là, sous le toit crevé, alors que le jour déclinait, que pour la première fois de sa vie il avait vu son père se laisser tomber dans un fauteuil et, silencieusement, pleurer.

Il avait depuis souvent repensé à cette scène qui l’avait laissé interdit. Il avait alors fait semblant de ramasser des objets, de ne rien voir, en attendant que ça passe. Ça n’avait d’ailleurs pas duré longtemps. Mais le cœur à l’ouvrage n’y était plus et ils étaient repartis.

En redescendant du grenier, en quittant la maison qui n’avait été réparée que bien plus tard et qu’il avait choisi de louer à la mort de ses parents, il éprouve le besoin de marcher dans la rue qui l’a connu enfant. Il avance vers la route d’Espagne, passe sous le pont de la rocade et se trouve bientôt face à ce qui fut autrefois l’entrée d’AZF...

Je l’ai abandonné ici car, bien sûr, je ne pouvais savoir, en 2001, ce qu’il pourrait découvrir. On parlait alors d’un espace vert, d’un mémorial, d’un centre de traitement de compost - tout cela, juste après la catastrophe, quand les élus s’étaient soudain sentis la fibre écologiste. Mais, le temps passant, pouvait-on parier qu’ils auraient vraiment renoncé à ce fameux « sens des réalités » qui met depuis si longtemps la réalité à mal ? Levant les yeux sur ce qu’on aurait édifié là, n’allait-il pas découvrir un de ces complexes qui œuvrent, nous dit-on, pour l’emploi et le progrès du pouvoir d’achat et, accessoirement, la bonne humeur des actionnaires ? Une quelconque usine à produire non des objets utiles mais des dividendes, beaucoup de cette marge nette indispensable, paraît-il, aux démocraties modernes ? Levant les yeux, n’allait-il pas découvrir un complexe - bien sûr ultra sécurisé - fabriquant des mines antipersonnelles, par exemple, ces petites merveilles réservées à l’exportation, précieuses pour notre balance commerciale, et dont les pays du tiers-monde ont, semble-t-il, tellement besoin ?

Je l’ai abandonné là, redescendant du grenier et quittant la maison, en se remémorant la scène de son paternel meurtri. Il avait vieilli depuis, mis comme tout un chacun ses pas dans ceux de son père. Et sans doute compris que s’il avait pleuré ce jour-là, son vieux, ce n’était pas sur son sort. Ni même sur le malheur de ses voisins. Non, s’il avait pleuré, ce jour-là, le père, c’était bien de rage. De rage et d’impuissance, face à la bêtise qui s’acharne toujours à en remettre une couche.

Michel Baglin

Seilh, octobre 2001

Lire aussi :

Le poème de Régine Bernot
pour le dixième anniversaire de l’explosion

dimanche 1er février 2009, par Michel Baglin

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Né à Nogent-sur-Marne en 1950, Michel Baglin est arrivé en région toulousaine en 1962. Il vit avec Jacqueline aux portes de Toulouse et « au bord de Garonne ».

Après la fac et de nombreux petits boulots, il publie son premier recueil en 1974. Depuis, il pratique l’écriture sous différentes formes : journaliste pendant 35 ans, il a publié plus d’une vingtaine d’ouvrages : romans, poésie, nouvelles, essais, et a obtenu en 1988, pour "Les Mains nues", le prix Max-Pol Fouchet, dont il est membre du jury international depuis 1992.

Romancier ("Lignes de fuite", "Un sang d’encre" et "La Balade de l’Escargot"), il est aussi l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles (dont "Des ombres aux tableaux"), de récits ("Entre les lignes", à La Table Ronde et "Chemins d’encre" chez Rhubarbe éd.. de deux essais ("Poésie et Pesanteur" et "La Perte du réel") et de plusieurs recueils poétiques dont "L’Alcool des vents", paru au Cherche-Midi éd. ou l’album "Les Chants du regard", sur des photographies de Jean Dieuzaide, aux éditions Privat.

Critique pour différents journaux et revues, il a également créé et animé la revue et les éditions Texture de 1980 à 1990. Il vient de la relancer sous la forme d’un site (vous y êtes !)

Il aime la marche, le vagabondage dans les rues, et s’efforce à ce que la vie et l’écriture soient le moins possible dissociées.

 

Michel Baglin a publié


La Balade de l’Escargot, roman (Pascal Galodé éd.) 2009
Chemins d’encre, récit (Rhubarbe) 2009
Les Pas contés, carnets de Cerdagne, récit (Rhubarbe) 2007
Les pages tournées suivi de L’Adolescent chimérique et de L’Etranger, poésie (Fondamente éd.) 2007
Les Chants du regards, Poèmes sur 40 photographies de Jean Dieuzaide (éd.Privat) 2006
Lettre de Canfranc, récit (Rhubarbe) 2005
L’Alcool des vents, poésie (Cherche-Midi) 2004
Entre les lignes, récits (La Table Ronde) 2002
Un sang d’encre, roman (N&B) 2001
La Perte du réel, des écrans entre le monde et nous, essai (N&B) 1998
L’Obscur Vertige des vivants, poésie (Le Dé bleu) 1994
Des Ombres aux tableaux, nouvelles (SPM) 1994
Lignes de fuite, roman (Arcantère) 1989.
Les Mains nues, poésie (L’Age d’homme) 1988. Préface de Jérôme Garcin. Prix Max-Pol Fouchet 1988.
Ruptures, nouvelles (Texture) 1986
Quête du poème, poésie (Texture) 1986
Le Ghetto des squares, nouvelles (Soc et foc) 1985
Jour et nuit, poésie (Le Pavé) 1985
Poésie et pesanteur, essai (Atelier du Gué) 1984, réédition augmentée en 1992
François de Cornière, essai (Atelier du Gué) 1984
L’Innocence de l’ordre, nouvelles (Atelier du Gué) 1981
L’Ordinaire, poésie (Traces) 1977
Masques nus, poésie (Chambelland) 1976
Déambulatoire, poésie (Chambelland) 1974
 
 Collectifs


Les mots de l’exil en mémoire, Recueil collectif. (Privat éd.) 2007
Raffuts, Recueil collectif. (Le Corbeau éd.) 2006
Sang pour sang Toulouse, Recueil collectif. (Le Corbeau 2001
Quelques songes de Prométhée, Recueil collectif. (Ed. Du Rocher.) 2001
Toulouse sang dessus dessous, Recueil collectif. (Loubatières éd.) 2001
13, rue Carençà, Roman collectif. (Ed. du Ricochet) 2000
Garonne en Pays toulousain Album collectif. (Ed. La Part des anges) 2000
 
Participation à de nombreuses revues et anthologies (NRF, Ecole des loisirs, Vagabondages, L’Age d’Homme, Poésie 1, Sud, Brèves, Europe, Le Journal des Poètes, livres scolaires au Québec, anthologie en Roumanie, etc.)
Membre du jury international du prix Max-Pol Fouchet.
Membre du comité de rédaction de la revue Poésie 1.
Membre du comité de lecture des éditions Privat.
 

Michel Baglin mis en musique : lire ici

Dossier Baglin dans la revue Décharge


Dans son numéro 140, la revue Décharge me consacre un dossier intitulé "Michel Baglin, poète de survie" et dont le maître d’œuvre est Georges Cathalo.
Les approches multiples et croisées - sous la forme de lettres, d’études ou de poèmes - sont signées Marie-Claire Bancquart, Martine Caplanne, Max Alhau, François Huglo, Alain Kewes, Werner Lambersy, Bernard Mazo.
Un entretien, un choix de textes, des inédits, des photos et une bibliographie détaillée complètent ce dossier.

Voilà bien longtemps que je suis et apprécié la revue de Jacques Morin, un des carrefours les plus vivants de la poésie contemporaine, et je confesse un grand plaisir à avoir été ainsi accueilli dans ses pages. Je vous invite donc à m’y retrouver.
Bien sûr, vous lirez d’autres auteurs dans ce numéro, notamment Isabelle Guigou présentée par Bruno Berchoud, Jean-Michel Bongiraud, Joseph Hruby, les chroniques habituelles et des notes de lectures fournies, sur 128 pages. Que du bonheur !
Décharge. Jacques Morin. 20, rue du Pâtis. 89130 Toucy. Le numéro : 6 euros. Abonnement à quatre numéros : 22 euros (42 euros avec les suppléments Polder).

Dossier Baglin dans la revue Friches


La revue « Friches, cahiers de Poésie verte », crée et dirigée par Jean-Pierre Thuillat, me consacre l’ouverture de son numéro 104. Le dossier, introduit par Jean-Pierre Thuillat, est complété par un entretien avec Georges Cathalo, des poèmes inédits et une fiche biobibliographique. Après le dossier que m’avait consacré la revue Décharge (numéro 140 ), me voilà comblé !
« Friches, cahiers de Poésie verte ». Le Gravier de Glandon. 87500 Saint-Yrieix. Site : www.friches.org Le numéro : 11 euros. Abonnement : 25 euros.

Un essai :
« Poésie et Pesanteur »

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