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Charles Dobzynski

« J’ai failli la perdre » ou le blason amoureux du poète

Une lecture de Bernard Mazo

Parmi le concert poétique contemporain, l’on sait que Charles Dobzynski occupe, non seulement une place des plus importantes, mais également une voix au registre si étendu que le poète échappe – et ce n’est pas le moindre compliment que l’on peut lui faire – à toute classification.
En effet, tantôt lyrique, tantôt d’une lucidité ironique, souvent habité d’un humour dévastateur, ce diable d’homme que la poésie – toute la poésie – habite jusqu’à la moelle des os, a bâti au cours de ces soixante et quelques dernières année une œuvre poétique et en prose – notamment dans ses écrits romanesques –, une œuvre aussi personnelle que flamboyante dans son écriture et ses sources d’inspiration, lesquelles n’ont jamais été confinées dans un seul registre, ce qui apparait avec éclat aujourd’hui avec son dernier recueil publié, véritable blason amoureux du poète.

C’est ainsi que tournant le dos à une poésie de la sécheresse et de la déconstruction verbale si bien en cours, hélas, chez nos clercs contemporains, Charles Dobzynski, renoue avec « J’ai failli la perdre » (La Différence), et avec quel bonheur d’expression, avec cette longue tradition de la poésie amoureuse française dont les derniers tenants du XXe siècle ont eu pour nom Apollinaire, Char, Eluard, Aragon, Desnos, Tardieu, Guillevic, Claude Roy, Claude Esteban, Jean-Michel Maulpoix.
Celui que je tiens pour le dernier des surréalistes, lui qui a obstinément, au travers de son écriture poétique, suivi le mot d’ordre d’André Breton, « Les mots doivent faire l’amour », nous donne ici à lire quelques uns des plus beaux poèmes qu’il ait jamais écrits, des poèmes d’amour qui entrent tout droit dans le Panthéon des textes amoureux de ceux que j’ai nommés plus haut. A une certaine hauteur d’inspiration, à une certaine hauteur où s’opère la transmutation du langage le plus simple en une parole qui se fait entendre comme un chant immémorial jamais éteint, les thèmes les plus employés de siècle en siècle dans le corpus poétique, ceux de l’amour, de la mort, du temps qui passe, acquièrent miraculeusement une fraîcheur lustrale, adamique qui éveillent en nous une indicible et merveilleuse émotion, comme entendus pour la première fois.
C’est ce que l’on ressent à la lecture de cette ode à l’amour que le poète adresse à la compagne qui a franchi avec lui plus d’un demi- siècle de vie commune. Les mots, les images que tisse le poète autour de l’être aimé ont la retenue et la fragile beauté qui font songer aux poèmes d’amour – ce n’est pas là la moindre qualité du recueil de Dobzynski – d’Eluard :

« On s’est aimé
depuis la petite enfance,
tu étais là
dans le moindre de mes jeux
sur mes cahiers d’écolier
ton quadrillage futur […] »


Ce voyage amoureux, au rebours du temps, fait ressurgir, comme autant de rochers affleurant dans le cours d’une rivière sans fin, les heures remémorées d’un lointain passé :

« Avant qu’il n’apparaisse au loin
comme un brisant
au bord d’une île encore à découvrir
ton visage m’‘a submergé
ma écumé
ce fut mon premier baptême
de l’éphémère. »


Rares sont les amours heureuses, celles qui résistent au temps où ne sont pas fauchées par la mort d’un des amants. Ainsi de Tristan, de Roméo, d’Abélard, de Desnos dont la voix d’entre les morts du camp de Terezin chanta pour l’éternité : « J’ai rêvé tellement fort de toi / J’ai tellement marché, tellement parlé / tellement aimé ton ombre / qu’il ne me reste plus rien de toi […] », de Claude Esteban persistant à parler à celle qui était morte « derrière la porte », de même que Michel Deguy et son thrène destiné à l’épouse morte, André Velter à l’alpiniste emportée sur les pentes du « septième sommet ».
Et puis, il y a celles – trop rares – que rien n’est parvenu à défaire – à l’instar de celles que célèbre Jean-Pierre Siméon dans son beau recueil « Fresque peinte sur un mur obscur » , celles du merveilleux Claude Roy avec ses vers inoubliables destinées à sa compagne : « Mes poèmes sont évidents / Je dis toujours la même chose / la vie, l’amour, le temps / Je dis simplement la merveille / de tous les jours te retrouver » et puis Charles Dobzynski avec « J’ai failli t’oublier » et qui ne s’éteindront - provisoirement ? - qu’avec le tombeau commun, tel que le chante ici le poète dans son pénultième poème :

« Un jour le corps va-nous quitter
et passer de l’autre côté
de lui-même
pour retrouver peut-être l‘ombre
que nous étions. »


Avec ce livre que consume - sans pathos et avec les mots les plus simples - sans jamais l’éteindre la passion et la tendresse qui lient le poète et sa compagne, Charles Dobzynski, au seuil du très grand âge, a écrit, sans conteste, l’un de ses plus beaux recueils, en même temps qu’un livre très émouvant qui transcende cette épaisseur du temps traversé en le ré-enchantant.

Bernard Mazo



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« La mort, à vif »

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samedi 15 janvier 2011, par Bernard Mazo

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Charles Dobzynski
« J’ai failli la perdre »

Ed. de la Différence
Collection : Clepsydre.
96 p. 12 €.
ISBN : 978-2-7291-1887-7



Charles Dobzynski, poète, romancier, critique

Charles Dobynski est né à Varsovie en 1929. Il quitte très jeune la Pologne pour se réfugier en France avec sa famille afin de fuir les persécutions nazies. Empoigné précocement par le démon de la poésie, il est à peine âgé de vingt ans lorsqu’il se voit adoubé par Eluard qui publie ses premiers poèmes dans les mythiques Lettres françaises, puis par Aragon qui l’engagera dans le magazine en tant que critique de cinéma sous le pseudonyme de Capdenac de 1959 à 1972.
Dès 1951, il publie chez Seghers son premier recueil de poésie, « Notre amour est pour demain » . Se succèderont jusqu’à aujourd’hui – soit soixante années de création ininterrompue – plus d’une vingtaine de recueils de poésie, des récits, des traductions inspirées de Hikmet, Rilke, Ritsos.
Ajoutons à cela un corpus considérable d’essais et de recensions des œuvres poétiques du XX° siècle jusqu’à aujourd’hui, dans la revue Europe dont il devint le rédacteur en chef à partir de 1972 et parallèlement durant neuf ans dans le magazine mensuel Aujourd’hui poème, qui en font aujourd’hui – depuis la disparition d’Alain Bosquet – le premier, le plus prolixe et le plus passionné « passeur » des poètes contemporains. Il a reçu en 1992 le prix Max Jacob pour son recueil « La vie es un orchestre » paru en 1991 chez Belfond.



Petite bibliographie choisie

La place manquant ici pour recenser exhaustivement le corpus littéraire considérable de Charles Dobzynski, nous nous bornerons à citer les œuvres les plus « significatives » du poète.
Notre amour est pour demain, Seghers 1951 ;
L’Opéra de l’espace, NRF, Gallimard, 1963 ;
Arbre d’identité, Rougerie 1976 ;
Couleur mémoire, roman, avec un prologue de Miguel Angel Asturias ; E.F.R. 1977
Délogiques, Belfond, 1981 ;
La vie est un orchestre, Belfond, 1991 (prix Max Jacob 1992) ;
Fable Chine, Rougerie, 1996 ;
Journal alternatif, Dumerchez, 2000,
L’escalier des questions, L’Amourier, 2002 ;
Aux éditions de La Différence : Corps à réinventer, 2005 ; La Scène primitive, 2006 ; La Surprise du lieu, récit, 2007 ; J’ai failli la perdre, 2010.



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