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Thierry Jonquet

« Jours tranquilles à Belleville »

« De nous tous, Thierry Jonquet est le plus courageux : il dit la vérité. Une vérité désagréable, dérangeante, irritante. L’une de ces vérités qu’on déteste regarder en face. » Ainsi débute la préface que Gilles Perrault a donné à la réédition de cette chronique de la vie à Belleville et de la dégradation d’un quartier par la violence et la drogue, que Jonquet a publiée en 1999 et qui demeure hélas d’une brûlante actualité.

Il y a plus de dix ans, dresser un état des lieux aussi cru demandait un certain courage en effet, surtout quand on était de gauche ou d’extrême-gauche comme l’auteur de « Rouge, la vie »  : vous passiez vite pour un traitre !
Mais Thierry Jonquet est écrivain, pas amuseur ; il a su lancer avec ce récit en forme de pamphlet un « pavé dans la mare de toutes les inerties » (Télérama), qui n’a pas manqué de faire pousser des cris d’orfraie aux belles âmes. Parce qu’ici, on ne joue ni de l’euphémisme ni de la langue de bois. Jonquet appelle un délinquant un délinquant, et s’explique dans une postface :
« J’avais entrepris la rédaction de cette chronique sur la base d’un constat banal mais inquiétant : depuis des années, la situation se dégradait dans ce qu’il est convenu d’appeler « les cités », les faits de délinquance qui étaient rapportés allaient croissant en nombre et en gravité, le Front national prospérait, et, parallèlement, tout un bataillon de sociologues montait régulièrement au créneau pour expliquer qu’il n’existait pas d’insécurité mais seulement un « sentiment d’insécurité ». Dès lors tous ceux qui osaient affirmer le contraire se voyaient aussitôt accoler l’étiquette de « sécuritaire » et pouvaient être suspectés de connivence avec le Front national. »

Un lien social qui se défait.

Certes, reconnait-il, « la situation à Belleville ne revête le même caractère de gravité que dans les banlieues les plus chaudes », mais elle en prend le chemin pour ce qui est de la violence. Jonquet, qui habitait le quartier, était aux premières loges pour témoigner de sa lente et inexorable désagrégation.
Pourtant, il aimait ce coin de Paris dont il évoque le passé toujours populaire et cosmopolite. Je me souviens que ma grand-mère - qui y était née à la fin du XIXe siècle et y a grandi dans la pauvreté - me racontait la vie sans moyens mais pas sans fraternité du côté des rues de la Villette, du Borrégo ou Pixéricourt, les fêtes sans argent mais pas sans joie, entre prolos, entre copains, et ces guinguettes ou ce funiculaire qu’évoque Jonquet au passage. Sans nostalgie populiste car il ne s’agit pas de pleurnicher sur les taudis, mais de montrer un lien social qui se défait.
Il raconte notamment comment les promoteurs, le fric et le béton ont cassé Belleville dès les années 70, avec un manque de respect des plus flagrants pour les autochtones, puis comment le chômage et les trafics, le communautarisme, « la bande à nique-ta-mère » et le racisme, la petite délinquance, la drogue, les dealers et enfin les mafias ont fini par occuper tout le terrain. « Des dizaines de milliers de gens vivent la peur au quotidien. Une souffrance massive, ignorée sinon méprisée par la gauche caviar. Inutile de s’enfoncer la tête dans le sable à l’instar de l’autruche. La réalité, il faut faire avec. Pour la combattre, il faut accepter de la décrire, avec des mots crus. »

Cour des miracles

Le tableau est noir, mais la chronique vivante. Jonquet met en scène ses débats avec lui-même quand il se résout à dénoncer un dealer, ses peurs pour son fils quand il trouve des seringues usagées jusque dans la cour de son école, ou sa colère sourde face aux détenteurs de pitbulls qui s’excitent à effrayer les passants. Il se fait peintre pour donner à voir la cour des miracles quand les clodos chassés d’autres quartiers se réfugient sur les trottoirs et dans les squares de Belleville. Sociologue quand il raconte les tensions inter ethniques ou entre groupes religieux.
On a pu lui reprocher après la parution de ce récit qui lève bien des tabous de prendre le risque de voir ces peurs exploitées par les tenants d’un ordre social auquel il n’a jamais adhéré. A quoi il répond : « C’était en fait tout le contraire ! Je ne prenais pas ce risque puisque, depuis longtemps, le Front national faisait ses choux gras des fameuses peurs. Ce n’était en aucun cas une modeste chronique qui alimentait le vote FN, mais bien la réalité qui y était décrite. » Le même reproche lui sera encore fait à la parution de son dernier roman, « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte »
Le livre peut paraître désespérant, mais Thierry Jonquet ne prétend pas ici faire œuvre de militant qui remonte le moral des troupes. « Jours tranquilles à Belleville » (le titre pastiche celui d’Henry Miller, « Jours tranquilles à Clichy » ) est le cri d’alerte d’un écrivain qui témoigne sans dissimuler son désarroi.

Michel Baglin

Lire aussi :

« Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte »

Thierry Jonquet, portrait

samedi 6 novembre 2010, par Michel Baglin

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Thierry Jonquet
« Jours tranquilles à Belleville »

Points


Thierry Jonquet

Thierry Jonquet est né le 19 janvier 1954 dans une famille ouvrière du XIème arrondissement de Paris. Il se passionne très tôt pour le cinéma et pour les livres En 68, âgé de quatorze ans, il découvre la vie, l’amour, les manifs, la shoah, et dans la foulée milite chez les trotskistes de Lutte Ouvrière, puis à la Ligue Communiste Révolutionnaire.
Il suit des études de philosophie et d’ergothérapie, et enchaîne les petits boulots avant de travailler à l’hôpital, dans les services de gériatrie et de psychiatrie. Cette expérience l’amènera, un peu par hasard, a écrire ses premiers romans, notamment « Mémoire en cage » et « Le bal des débris », inspiré par la littérature noire qu’il découvre alors et notamment par Jean-Patrick Manchette. Quelques années plus tard, en 1984, il cesse toute activité professionnelle pour se consacrer à l’écriture.
Toujours militant, il quitte cependant la Ligue en 1992, ses engagements consistent alors en des participations ponctuelles aux actions de l’association Ras Le Front ou à l’aide apportée aux sans papiers.
Son dernier roman, « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte », a paru en 2006. Il y décrit la violence qui s’installe dans les banlieues avec les mafias et l’intégrisme religieux.
Thierry Jonquet est mort le 9 août 2009 à Paris à l’âge de 55 ans.

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