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Alain Lemoigne

« Justice du fruit »

En 1989, les éditions L’Age d’Homme publient « Justice du fruit », d’Alain Lemoigne, qui vient d’obtenir le Prix Max-Pol Fouchet. Et voici qu’en 2010, l’auteur fait paraître un CD portant le même titre et donnant à écouter une sélection de poèmes du recueil initial. Manière de dire son attachement particulier à ce livre ; manière, également, de considérer que celui-ci demeure d’actualité. Une double lecture, de Patrice Angibaud et Michel Baglin.


Une lecture de Patrice Angibaud

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Alain Lemoigne sous le crayon de Jacques Basse

Le thème développé dans ce recueil est quasi intemporel : quête de soi, de sa véritable identité, tentative de se situer au plus juste dans un monde qui sans cesse se dérobe.
Pour ce faire, Alain Lemoigne nous invite à une longue pérégrination qui, dans un premier temps, se veut réponse à « L’appel des collines ». Il s’agit de retrouver une nature vierge, à l’état sauvage pourrait-on dire, où n’apparaissent que très rarement des « chemineaux », des « hameaux », des « bergeries ». Le « il » dont la quête nous est restituée s’est définitivement éloigné des « villes (qui) devenaient des cadavres d’acier » et d’un univers «  soumis aux scribes du néant ».
Au cœur de cette solitude extrême, le poète pressent « la part de l’homme ancien / ses prunelles de cendre / son rêve inachevé » et perçoit combien « tout se mêle au flux du monde ».
Une première étape source de révélations donc mais qui aboutit à une sorte d’impasse : « Il n’était sûr de rien / pas même de l’âme des mots / (…) Déjà des grappes d’ombre / veillaient auprès des pins / et la nuit se nouait sur les autres versants ».
Dans la seconde partie du recueil, la rencontre du pèlerin solitaire avec la femme et l’amour donne un nouvel élan à cette quête. Le titre : « Le Feuillage et l’Epaule » souligne d’emblée le rapport étroit qu’entretient ce personnage féminin avec la nature environnante : « Elle était sous les aulnes / debout dans le soleil / telle une fougère attentive à la main qui la prend ». Dès lors naît le désir : « Jamais les mots n’épuiseront le présent de ton corps », et le bonheur se fait jour : « Je ne dirai jamais / cérémonie d’amour plus belle que tes seins / allégresse plus vive que le flot de tes hanches ».
Mais, là aussi, nouvel échec qui prend forme d’un drame puisque la femme aimée périt dans un incendie.
L’ultime étape nous entraîne « Au-delà des lieux » : « Il choisit d’écouter la parole des arbres / et souhaita se quitter / dans un défeuillement / où le regard grandit ». Celui pour qui « Il n’est d’autre naissance qu’un mystère plus grand » parvient enfin à « l’orient entrevu / principe de lumière et langage premier ». On devine cependant qu’une telle quête sera encore à reprendre : « Franchir le seuil abolit la mémoire / mais qu’une halte ici me soit enfin confiée / (…) les mots me prêtent souffle. // Un songe me conduit ».

Patrice Angibaud

Une lecture de Michel Baglin

En couronnant le recueil d’Alain Lemoigne, « Justice du fruit » , le jury du prix Max-Pol Fouchet a distingué une poésie presque pastorale, qui procède en tout cas de la marche, ou plutôt de l’ascension : des plaines vers les cimes, vers plus de lumière plus d’exigence.
Alain Lemoigne suit son marcheur dans les champs, les estives, et ces cités entrées « dans l’abîme d’un règne ». Ce nomade qui « reprenait haleine dans les fables communes » est une sorte d’explorateur du monde et des mots (ces mots « plus hauts que la prière ») : « De tout temps il l’avait su / sa force tenait dans son langage / La parole, disait-il / est maîtresse des ombres ».
La lumière chassera pourtant la nuit au terme de cette quête d’une présence, ou d’un meilleur accord au monde et à soi-même. D’un côté, il y a ces « gestes (où) l’absolu se dérobe », de l’autre, l’âme qui « se sait promue par la parole ». Comment les réconcilier ? En avançant — « tous les chemins aident à grandir » — pour reconnaître en soi « l’emprise de l’espace » dont s’éprend l’arbre du corps.
On peut aisément déceler dans ce beau recueil un paganisme (« La forêt est un temple où veille une parole »), voire un appel mystique (« la clarté libérait l’innocence d’un dieu »). Mais il constitue d’abord un chant. « J’ai toujours considéré que la mission première du poète consistait à redonner aux mots leur pouvoir d’incantation et à capter dans le profil d’un rêve l’appel de l’infini qui fulgure », explique Alain Lemoigne. Il dit de son marcheur qu’« un songe indéfini lui faisait démesure ». Du bourgeon au fruit, cette lente traversée du monde et de son verbe figure ainsi « le long mûrissement d’un rêve qui s’ordonne ».

M.B.
Paru dans « Fond(s) de Tiroir » n° 8 (mars 1990)

vendredi 25 novembre 2011

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Alain Lemoigne
« Justice du fruit »



Editions L’Age d’Homme, 1989
150 pages, 13 €.


Sous le même titre est paru un CD :
une sélection de ces poèmes, dits par l’auteur - musique de Roger Lahaye et collaboration vocale de Pascale Roche – CD Marguerite, 2010


Alain Lemoigne

Alain Lemoigne est né en 1948 à Aulnay-sous-Bois de parents originaires du Finistère. Professeur de Lettres depuis 1973, aujourd’hui retraité. Poète, romancier, ancien chroniqueur à "La Bretagne à Paris". A collaboré à de nombreuses revues ("Europe", "La Barbacane", "La Sape", "Vagabondages", "Coup de soleil "Rétro-Viseur"...) et dirigé "Le comptoir des Lettres" Préfacier et essayiste, également récitant et conférencier.

Bibliographie

Ses principaux recueils de poèmes sont :
« Haut Langage » (1984) ;
« La Nuit future » (1986 ; Prix Luc Bérimont) ;
« Justice du fruit » : poèmes, avec préface de Charles Le Quintrec (1989, éd. L’Age d’homme).
« L’ Herbier des jours » (1993 - Ed. Rétro-Viseur)
« Mes Guillevic » (2000 - Ed Lem)
« Foyers de fractures » (2000 - Ed Editinter)
« Passages du témoin » (2004 - Ed Rétro-Viseur)
« L’Inattendue » (2005 - Ed Airelles)
« Justice du fruit » (2010 - CD Marguerite)

Ainsi que :
« Entretiens avec le doyen Léo Tareg » (Proses) 2010 - Ed Airelles.

Il est l’auteur d’un roman, écho de sa double expérience de Breton et de Parisien : « L’Année de passage » , éd. de La Table Ronde, 1981, Prix Bretagne.

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