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Jean-François Dubois

L’historiographie familiale et personnelle

Une lecture de Patrice Angibaud

Les deux derniers livres de Jean-François Dubois, « Mémoire d’hommes » précédé de « Les Matins bleus » (Apogée-2008) et « Le petit marin et autres tombeaux » (Gros Textes-2010), font la part belle au récit et à un domaine particulièrement cher à l’auteur : l’historiographie familiale et personnelle.Patrice Angibaud en rend compte.

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JF Dubois (photo Yann Le Neveu)

« Mémoire d’hommes » précédé de « Les Matins bleus »

La distinction entre les deux titres s’impose de par la différence des thèmes abordés et de la façon de les traiter.
« Les Matins bleus » sont ceux qui suivirent le décès de la mère de l’auteur à l’âge de 95 ans. L’évocation de celle-ci ne se déroule pas de façon chronologique mais procède par flashes : présent, rêves, et souvenirs qui remontent à la surface. Texte d’émotion pudique avec, notamment, une introduction imprégnée de silence et de poésie.
La chronologie se fait plus présente dans « Mémoire d’hommes » , récits de la courte vie de deux oncles de la mère et de deux cousins du père de l’écrivain qui ont en commun d’avoir été tués à la guerre de 14-18.
Le sujet peut, a priori, sembler mince. Mais c’est compter sans la vivacité d’un style qui donne l’impression de couler de source : puissant, précis, évocateur. Compter, aussi, sans l’affection, l’empathie que Jean-François Dubois ressent pour les protagonistes et qu’il transmet sans difficulté au lecteur. Compter, enfin, sans un patient et solide travail d’observation, de recherches, de recoupements entre les documents familiaux et les archives civiles ou militaires.
Car, ici, pratiquement tout nous est restitué ou suggéré de l’atmosphère de l’époque et de la vie de ces hommes, depuis leur acte de naissance jusqu’à leur décès : - composition des familles – enfance, scolarité, vie à la campagne pour l’un, dans un port (dont les rues et les activités sont décrites) pour l’autre – études ou non, métier – projets et vie ordinaire auxquels met fin le jour d’incorporation.
Et si (pour combler les lacunes de la documentation) l’auteur avait précédemment été obligé d’émettre quelques hypothèses, à partir de ce jour fatidique, le doute ne sera plus guère permis quant au déroulement des faits : lieu d’affectation, apprentissage du maniement des armes, déplacements à travers un pays dévasté, points d’affrontements avec l’ennemi…et date de la mort dont on ignore parfois les circonstances exactes…
Une réussite, le récit de ces « vies minuscules », pour reprendre à dessein le titre de Pierre Michon. Les noms de quatre personnes sont désormais gravés dans la « mémoire » du lecteur : Julien Lethu, Pierre Lethu, Hubert Bigot et Jules Petitpré.

( Apogée ed. 15 €)

« Le petit marin et autres tombeaux »

Retour au calme après le fracas des batailles. Des récits plus brefs. Un « je » plus intime qui nous entraîne dans ses promenades et déambulations. Telle celle au bord d’un étang qui fut le théâtre de jeux de l’enfance et revisité quelque 47 ans plus tard. Tel le cap Gris-Nez où se superposent trois époques devant le phare qui le domine : deux photos (l’une en 1937, au mariage des parents de l’auteur ; l’autre en 1947 avec, notamment, la présence de sa sœur aînée, âgée de deux ans, qui disparaîtra trois mois plus tard) et un « pèlerinage sentimental » effectué en 1981 sur les mêmes lieux, après la mort du père.

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Il reste quelques exemplaires du numéro 28 de texture consacré à JF Dubois. A commander à M Baglin (5 euros)

Mais Jean-François Dubois ne s’en tient pas à ces évocations familiales et les relie à l’Histoire, grande ou petite. Du cap Gris-Nez, nous passons au cimetière du village d’Audinghen, tout proche, où se tiennent la tombe du commandant Ducuing, tué en défendant le phare précédemment décrit contre l’attaque de chars allemands en 1940, et celle du chanteur de variété Raoul de Godewarsvelde.
De même, un autre récit sera-t-il l’occasion d’évoquer « Mireille », l’héroïne du poème de Mistral, et l’aviateur Mermoz, dont les statues en bronze ornaient la salle à manger d’une tante paternelle.
C’est ce mélange insolite des époques, de l’histoire familiale, culturelle (nous croiserons également Louis Guilloux, le père d’Albert Camus, Maurice Ravel) et de celle avec un grand H qui nous retient ici. A propos de ce livre, Alain Kewes parle fort justement d’« autofiction du passé » (« Décharge » n° 145 – Mars 2010). Personnellement, nous gardons aussi le terme « tombeau » du titre, au sens (cf. Le Robert !) : « composition poétique, œuvre musicale en l’honneur de quelqu’un ». L’originalité de l’auteur est d’en dresser, par l’écriture, aux gens les plus humbles, de ressusciter les êtres et les choses disparus.
Rien de macabre dans ces pages. Plutôt une volonté d’inscrire le passé dans le présent, et une belle attention à la vie.
( Gros Textes ed. 7€)

Patrice Angibaud

lundi 30 août 2010

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Jean-François Dubois

Jean-François Dubois est né le 28 octobre 1950 à Châteaubriant (Loire-Atlantique). Il est enseignant-correcteur au CNED et vit à Blain (Loire-Atlantique).
l a été présenté dans les numéros spéciaux de revues « Info/poésie » n° 22 (1979) et « Texture » n° 28 (1987).
Jean-François Dubois a obtenu le prix de poésie 2007 de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire pour l’ensemble de son œuvre.

Bibliographie (vers et prose) :


« Le Temps regardé », Le dé bleu, 1981
« Royaume ouvert », Info/poésie, 1981
« La Haie », L’Arbre, 1982
« Les Abords du cœur », Le Pavé, 1985
« Limonaires », Plein Chant, 1986
« Le Cœur de faïence », Le dé bleu, 1986
« Les Unes & quelques autres », Plein Chant, 1989
« Jamais bien loin », Le dé bleu, 1994
« La Grande Paroisse » À chemise ouverte, 1994
« La Danse du monde », La Bartavelle, 1995
« Corbeaux délicieux », Wigwam, 2001
« Le cadastre du passé », Le Chat qui tousse, 2002
« Comme si le temps ne mourait pas », Gros Textes, 2002
« Il y a toujours un chien qui court sur une plage », L’escarbille, 2005
« Mémoire d’hommes » précédé de « Les matins bleus », Apogée, 2008
« Le Petit Marin et autres tombeaux », Gros Textes, 2010

Recueils collectifs ou anthologies :

Sept poètes du pays nantais, Traces, 1978
Sur la page où naissent les mondes, ACL, 1989
Anthologie de la poésie bretonne, « Nouvelle Tour de feu », éditions du Soleil natal, 1989
Poesie der/en Bretagne, Atelier Verlag Andernach, 1992
Jours inquiets, OrpailleuR éditions, 1994
Les poètes de Bretagne : une grande rêverie celtique, revue « Poésie 1 » n° 18, juin 1999
Pays de la Loire région poèmes, Région des Pays de la Loire, 2004
31 poètes du pays nantais & alentour, revue « Signes » n° 25, mars 2005
Nantes Recife : Un regard transatlantique/Um olhar transâtlantico, Maison de la Poésie de Nantes/Fundaçao de Cultura Cidade do Recife, 2007

Ta vie n’est pas unique
Et si merveilleuse
Nous avons tous notre parcours
Ici-bas
Mêmes peines mêmes joies
Et le même égoïsme
Je n’écouterai ta voix
Que si elle parle pour tous
Autant de toi pour moi
Je balaye mon seuil
Et je reste là
Regardant passer
Les gens les jours

(in « Comme si le temps ne mourait pas »)

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