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Alberto Barrera Tyszka

« La Maladie » ou le difficile exercice de la vérité.

La littérature latino-américaine ne semble pas être atteinte par le phénomène de l’autofiction et on ne peut que s’en réjouir : elle montre ainsi la vigueur de l’imagination de la part de romanciers dont le talent n’est plus à ignorer. Tel est le cas avec « La Maladie », un roman d’Alberto Barrera Tyszka traduit de l’espagnol (Venezuela ) par Vincent Raynaud.

Dans « La Maladie » , le premier roman traduit en français d’Alberto Barrera Tyszka c’est un problème d’actualité, hélas, qui est abordé. Par une écriture sobre, se refusant à l’expression du pathétique, mais qui touche encore davantage le lecteur, est évoqué le délicat problème de la révélation de la vérité en matière médicale ou de son envers, le mensonge. De plus, ce roman est construit sur une double intrigue reposant sur le personnage du Dr Andrés Miranda. D’un côté un père atteint d’un cancer, de l’autre un patient, sans doute hypocondriaque : pour l’un comme pour l’autre, Andrés pratiquera jusqu’à son extrême limite l’évitement.
Ce praticien exerçant dans un hôpital de Caracas et qui a toujours refusé de cacher la vérité à ses malades est, pour une fois, confronté à un douloureux problème : avouer à son père le mal dont il est atteint. Un de ses confrères à qui il confie son désarroi insiste pour qu’il dissimule la vérité. Pourtant, Andrés hésite car il pressent que son père devine que, malgré ses propos rassurants, son fils lui dissimule la gravité de son état alors même qu’il insiste pour savoir la vérité. Ces confrontations qui trahissent les faiblesses des deux personnages, le désarroi du fils, sont menées avec une grande subtilité et soulignent les difficultés éprouvées dans un pareil cas.
Croyant qu’il lui sera plus facile de s’expliquer par ailleurs, Andrés emmène son père sur une île des Caraïbes où il est venu enfant avec lui. Il a pris la décision de lui révéler la vérité, mais il s’en montre incapable tandis que l’état du malade s’aggrave. Les paroles insignifiantes qu’ils échangent témoignent bien du malaise qui plane entre les deux hommes, de leur éloignement affectif. Ce n’est que le jour du retour qu’Andrés se résout à tout dire. On ne peut oublier le dialogue entre le père et le fils construit avec pudeur et qui exprime la force des non-dits, les réticences éprouvées par Andrés et la fureur du père qui s’est senti trompé. Peu à peu le corps du père Miranda se dégrade, sa solitude, sa peur sont traduites avec une justesse émouvante : on devine que les rapports entre le père et le fils ont été faits de silence, d’ignorance de l’un et de l’autre et c’est à une véritable enquête que se livre Andrés qui désire en savoir plus sur ce que fut la vie solitaire de son père alors que celui-ci tente d’aborder la mort en prenant part à d’étranges séances au sein d’un atelier intitulé « Apprendre à mourir ». Ce ne sera qu’au dernier moment que le père et le fils, par le biais de la parole, celle qui exorcise la peur, se retrouveront et que le père pourra lui dire : « C’est comme ça que je veux partir En t’écoutant parler » et peut-être trouver l’apaisement final.

Un harcèlement informatique

Mais il ne s’agit qu’un premier volet de ce roman. Un autre personnage se manifeste aussi : Ernesto Durán, un hypocondriaque, qui a été reçu une fois en consultation par le Dr Miranda et qui depuis ne cesse de lui adresser des e-mails, le supplie de lui répondre car, écrit-il, de lui dépend l’amélioration de son état de santé. Andrés, préoccupé par son père, refuse de le voir, de correspondre avec lui et charge sa secrétaire Karina de le lui signifier. Au fur et à mesure que les e-mails affluent Karina se lie d’une étrange façon avec cet homme et lui fait croire que c’est Andrés qui lui répond. Peu à peu elle sombre dans une sorte de délire voisin de celui que décrit son correspondant dont elle subit la dangereuse attraction tandis que Durán ne cesse d’évoquer ses crises et de vouloir être reçu par le médecin. Ce n’est que plus tard qu’elle avouera à ce patient la vérité : quand celui-ci se présentera en face d’Andrés, il le congédiera. Pourtant ces rapports épistolaires malgré leur fausseté auront délivré Durán : l’écriture comme la parole jouant un rôle apaisant dans des épreuves douloureuses. Malgré l’opposition qui existe entre les deux patients, c’est bien la personnalité d’Andrés Miranda qui est mise en relief avec ses hésitations, ses dénis et finalement sa libération.
« La Maladie », par la finesse des situations relatées, par la subtilité des analyses psychologiques auxquelles se livre l’auteur, ne cesse d’interroger le lecteur et de le placer au centre d’un univers, celui de la maladie, des délicats rapports sociaux et familiaux. Alberto Barrera Tyszka aborde avec tact et talent le problème de la vérité que l’on doit en face de ceux qui la réclament.

Max Alhau


jeudi 29 avril 2010, par Max Alhau

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L’auteur

Alberto Barrera Tyszka est né en 1960 à Caracas. Il a publié romans, nouvelles et poèmes. Il est aussi l’auteur d’une biographie de Hugo Chavez : « Hugo Chavez sin uniforme. Una historia personal ».
Il est professeur à l’Université Centrale du Venezuela et a écrit des textes pour la télévision.
« La Maladie » , ( « La Enfermedad » ), a obtenu en 2006 le prestigieux prix Herralde décerné en Espagne par les éditions Anagrama.

« La Maladie »


roman traduit de l’espagnol
( Venezuela )
par Vincent Raynaud

Gallimard.
19,90 euros.

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