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Guy Goffette

« La mémoire du cœur, Chroniques littéraires 1987-2012 »

UNE LECTURE DE FRANÇOISE SIRI

Goffette fait la fête aux poètes. Dans « La mémoire du cœur » (Gallimard, 2013), rassemblant préfaces et chroniques des vingt dernières années (publiées dans la N. R. F., le Recueil et La Quinzaine littéraire), il nous offre un livre jubilatoire qui fait la part belle aux poètes, des plus célèbres aux méconnus. Il les a réunis sans souci des conventions, en se laissant guider par l’émotion. Le lecteur trouvera également en fin d’ouvrage, fruit d’un éclectisme du cœur, sa « bibliothèque idéale », de la Bible à Simenon.



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Photo C Helie Gallimard

C’est un livre d’amitié : qu’il soit poète ou critique littéraire, Guy Goffette ne fête que ceux qu’il aime. Il leur dédicace ses poèmes ; il leur consacre des articles. Ici, 42 écrivains. Dans le désordre : André Frénaud et Paul Claudel (à deux reprises), Jacques Borel, Ludovic Janvier, Lucien Becker, Jean Grosjean, Max Jacob, Pierre Michon, l’Uruguayen Juan Carlos Onetti, John Updike… Il mêle les célébrités et les oubliés, les chrétiens, les athées et les surréalistes, les œuvres massives et les recueils uniques, dans le même enthousiasme de la « mémoire du cœur ». Il cite Lucien Becker : « la poésie est notre dernière cigarette ». Il lance au ciel les psaumes revus par Claudel à réveiller les églises, comme le psaume 12 : « Et alors, Seigneur, c’est pour toujours ? Ça va durer longtemps que Tu m’oublies et que Tu détournes de moi la figure ? », ou le psaume 36 : « (…) ne te ronge pas à regarder le succès des salopards. C’est une moisissure que le rayon de soleil étanche. » Il invite le lecteur à entrer dans la danse avec le surréaliste belge Achille Chavée, ce « vieux Peau-Rouge qui ne marchera jamais en file indienne », comme il le disait de lui-même. Le sorcier Chavée est convoqué à notre chevet, avec ses prescriptions sous forme d’incantations : « pour les moroses et les constipés, celle-ci : « Il est merveilleux d’être merveilleux » (cinq fois par jour), ou encore « la santé est un mal nécessaire » (avant les repas)... » Il parle avec émotion du jeune poète Henri Falaise, mort prématurément. Puis il allume une autre bougie pour qu’une voix amie ne s’éteigne pas : c’est l’article qu’il consacre à Paul de Roux…

Intimité partagée

C’est un livre d’intimité partagée : on voit Guy Goffette à quinze ans, adolescent sombre qui arpente crânement les couloirs de l’internat religieux avec, dans son portefeuille, la photographie d’Arthur Rimbaud dérobée à un manuel scolaire. On le retrouve à vingt ans, quand l’insoumis est en prison pour avoir refusé de faire le service militaire. À l’occasion d’une visite de Noël, on offre au prisonnier « Les Rois mages » de Frénaud : « D’un coup, je fus délivré de ma cage. » Beaucoup plus tard, sur le bureau de l’écrivain, le chat Pistache croise ses pattes de devant sur le livre ouvert du « Journal de L’Imitateur » de Thomas Bernhard. On sent ses goûts, ses influences, on retrouve son univers. Il cite cette strophe de Lucien Becker : « Il me faut aller vite dans tous les sens / parce que partout autour de moi / des femmes qui vont mourir se donnent / à des hommes dont la mort est pour demain ». On pense alors au dernier poème de Goffette qui clôt « L’Adieu aux lisières »  : « Ô vous qui ne tenez pas table ouverte / aux folies de printemps, à la renverse / des robes et des chairs qui s’ébrouent (…) / hâtez vous car bientôt ne toucherez / plus que la nuit et la cendre des choses. »
C’est un livre de poète : quand il parle de ses confrères et (plus rarement) de ses consœurs, les vers ne sont pas des mots sur la page, ils vibrent, se détachent, volent de leur propre existence à notre rencontre, à travers les images de l’auteur. Ainsi, à propos de Gilles Ortlieb : « ses poèmes ont l’air de petites proses découpées à même l’haleine bleue des matins froids ». Un livre qui réchauffe.

Françoise Siri



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Lecture de « Tombeau du Capricorne »

« La mémoire du cœur, Chroniques littéraires 1987-2012 »



mercredi 9 janvier 2013, par Françoise Siri

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Guy Goffette
« La mémoire du cœur, Chroniques littéraires 1987-2012 »


Gallimard, Les cahiers de la N.R.F, janvier 2013,
272 p., 22,50 €.



Une vie, une œuvre

Poète et écrivain belge, Guy Goffette est né le 18 avril 1947 à Jamoigne, en Gaume, Lorraine belge. Aîné de quatre enfants d’une famille ouvrière, il a connu une enfance campagnarde, puis est entré à l’école Normale libre d’Arlon.
Il a été instituteur pendant 28 ans à Harnoncourt avant de se lancer dans l’aventure de l’imprimerie et de l’édition de revues, d’abord (de 1980 à 1987) avec les cahiers de poésie Triangle, puis avec les éditions de L’Apprentypographe, qu’il dirigea jusqu’en 1987.
Dans le même temps, il fut critique littéraire et se passionna pour le blues noir américain.
Guy Goffette a parcouru nombre de pays d’Europe avant de poser ses valises à Paris où il vit actuellement et où il est membre du comité de lecture de Gallimard.
Il a publié une quinzaine de livres et a obtenu le Grand Prix de Poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2001.
Entre autres travaux, il est l’auteur de l’introduction aux œuvres complètes du poète Lucien Becker.



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