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Charles Dobzynski

« La mort, à vif »

Une lecture de Françoise Siri

Avec « La mort, à vif », dernier recueil de Charles Dobzynski paru aux éditions de L’Amourier, le poète est au cœur de la vie.



Charles Dobzynski dit à qui veut l’entendre qu’il a quatre-vingt trois ans, que ses jambes ne le portent plus guère et qu’il n’y a que la plume qui marche toute seule. Il dit vrai : sa plume a vingt ans. Moderne dans toute sa chair comme Apollinaire, il a la faculté d’épouser dans sa langue les formes du langage les plus contemporaines. À l’origine de ce talent se trouve un élan du cœur : sa fougue, son désir ardent d’être avec nous tous, dans l’instant présent. Comme il est avec nous, il s’imprègne de tout : des textos (envoyés à Moïse) au P.A.C.S. (avec la mort), pour ne citer que des exemples de son dernier livre. Tout communie – et communique – dans l’écriture et le rythme. S’il avait seize ans aujourd’hui, il serait accro à Facebook (d’ailleurs il l’est), champion de hip hop, et clamerait à tue-tête la poésie dans les rues.
C’est avec cette énergie de jeunesse et de vie qu’il écrit « La mort, à vif » (L’Armourier). Le livre s’ouvre sur la mort dans tous ses états, la faucheuse dans son éventail infini de situations, pour faire place aussitôt au combat de celui qui ne veut pas mourir et a choisi la vie. Bien sûr il sait que la mort est là, en horizon ultime, et l’écrit dans ces vers superbes :

« Je vis ma mort et la mort vit en moi
Nous sommes pacsés Mystère du couple (…) »


Dans ce poème très émouvant, « Statue de sel », la mort se glisse dans les pas du narrateur, comme une compagne, qui le dépasse parfois et se penche sur son sommeil. Puis le poète enchaîne en inversant les rôles : avez-vous déjà pensé à vous mettre à la place de la mort, dans ses tristes victoires mais aussi dans tout ce qu’elle endure ? Renversement de situation plein d’humour mais aussi ô combien poétique. La mort se raconte :

« Accroupie au bord du tombeau
je crache des documents
replâtre des mornuments
râtisse des nécrogrammes
dissèque des spectrographies. (…) »


Et parler de la mort, faire parler la mort (« imposture », reconnaît avec humour le poète), c’est aussi, chez Charles Dobzynski, ausculter les tragédies passées et présentes, ressusciter les morts sans sépulture de la Shoah, le soldat inconnu, le cadavre du SDF privé de tombe qui vient faire une réclamation. Les poèmes se succèdent dans une grande variété de ton, comme cette méditation sur la condition humaine :

« (…) faute d’un veilleur en son lit
la mort pourrait mourir d’oubli
faute d’au-delà dans ses yeux
la mort pourrait mourir sans Dieu
sans grain de sable en son désert
la mort mourrait de sa misère
Sans qu’un autre la remémore
la mort ne serait que la mort. » <
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Au fil des pages, « La mort, à vif » donne un sentiment de délivrance. On n’est jamais totalement libéré de la peur de la mort – y compris le poète lui-même, dans ce livre où alternent les sourires et l’effroi, l’ironie, la révolte et la tristesse. Mais on en a moins peur. Car les nombreux morts et l’amour convoqués dans le recueil élargissent les bords de cette rive ultime et augmentent notre sentiment d’union indéfectible à toute l’humanité.

Françoise Siri



Lire aussi :

« J’ai failli la perdre » ou le blason amoureux du poète

« Le Baladin de Paris »

« La mort, à vif »

« Ma mère, etc., roman »



mardi 21 août 2012, par Françoise Siri

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Charles Dobzynski
« La mort, à vif »


collection Fonds Proses, éd. L’Amourier
12 euros. isbn 13978-2-915120-77-6



Charles Dobzynski, poète, romancier, critique

Charles Dobynski est né à Varsovie en 1929. Il quitte très jeune la Pologne pour se réfugier en France avec sa famille afin de fuir les persécutions nazies. Empoigné précocement par le démon de la poésie, il est à peine âgé de vingt ans lorsqu’il se voit adoubé par Eluard qui publie ses premiers poèmes dans les mythiques Lettres françaises, puis par Aragon qui l’engagera dans le magazine en tant que critique de cinéma sous le pseudonyme de Capdenac de 1959 à 1972.
Dès 1951, il publie chez Seghers son premier recueil de poésie, « Notre amour est pour demain » . Se succèderont jusqu’à aujourd’hui – soit soixante années de création ininterrompue – plus d’une vingtaine de recueils de poésie, des récits, des traductions inspirées de Hikmet, Rilke, Ritsos.
Ajoutons à cela un corpus considérable d’essais et de recensions des œuvres poétiques du XX° siècle jusqu’à aujourd’hui, dans la revue Europe dont il devint le rédacteur en chef à partir de 1972 et parallèlement durant neuf ans dans le magazine mensuel Aujourd’hui poème, qui en font aujourd’hui – depuis la disparition d’Alain Bosquet – le premier, le plus prolixe et le plus passionné « passeur » des poètes contemporains. Il a reçu en 1992 le prix Max Jacob pour son recueil « La vie es un orchestre » paru en 1991 chez Belfond.



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