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Guy Goffette

La parole "qui éclaire de l’intérieur"

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L’auteur de "La Vie promise" est à mes yeux un de nos poètes contemporains les plus importants. Il est aussi romancier et essayiste. Il a consacré des ouvrages d’empathie à Verlaine, Auden, Becker ou Bonnard et, dans sa poésie d’une belle limpidité, le vertige métaphysique procède le plus souvent du quotidien et de la mélancolie. Quand il n’ouvre pas le "chemin frémissant, vertigineux, fruité de l’enfance et son goût violent de vivre dans la fugitive beauté des choses."

J’ai souvent beaucoup ri avec Goffette : ce poète de la mélancolie - verlainien, ne serait-ce que par sa musique - et de la déréliction (il est aussi proche de Lucien Becker), connaît la politesse de l’humour. Et même de la faconde. Sa voix porte, et son rire. Et il semble presque toujours intarissable.
Je me souviens ainsi l’avoir abandonné un soir en pleine discussion dans un hall d’hôtel avec des jeunes invités par l’Atelier imaginaire, et l’avoir retrouvé au matin discutant toujours, le verbe presque aussi haut et fleuri, les traits à peine plus tirés que ceux de ses jeunes interlocuteurs...
Mais sous le chapeau un peu théâtral et ses traits d’esprit, on devine beaucoup de gravité et surtout de finesse - celles-là mêmes qui sont à l’œuvre dans ses livres et sa poésie d’eau limpide...

La route qui monte.

Comment les aborder, justement, sa poésie et son œuvre ?

La meilleure façon est peut-être de commencer par son « Verlaine d’ardoise et de pluie » (Ed. Gallimard.). Car avec Verlaine, Goffette est en terre amie
Avec ce livre, il se fait géographe des paysages intérieurs, choisissant quelques épisodes intimes et marquants pour éclairer une vie et une œuvre aventureuses et mélancoliques. Son approche de poète se lit comme un roman. Dans un style superbe, tout de sympathie, d’humour et de complicité, il partage à un siècle de distance un bout du chemin malcommode d’un compagnon de plume qui cherchait, comme tout un chacun, par des sentiers sinueux, la route qui monte.

« Le pêcheur d’eau »

Mais on peut aussi bien commencer par ce « Pêcheur d’eau » publié pour la première fois en 1995. Guy Goffette accompagne sa réédition en poésie/Gallimard de ce commentaire : « Ecrire des poèmes que la poésie traverse comme la lumière traverse l’eau, c’est apporter à l’homme, qui ne vit pas que de pain ou de poisson, une parole qui le porte au-dessus de lui-même et qui l’éclaire de l’intérieur. »

Dans ce recueil, le poète de « La vie promise » traverse une fois encore le courant des jours en faisant de la mélancolie - celle de qui se résigne mal à ce qu’on lui enlève « le goût de tutoyer l’éternité » - une lampe de veilleur. Une lampe qui donne du poids et du prix à ce qu’elle révèle de fragilités dans son halo.

Bien « qu’il ait dit adieu cent fois dans ses poèmes » (sur le « chantier de l’élégie », les choses, les émotions et les êtres ont d’autant plus de présence ou de force qu’ils sont voués à la disparition), Goffette conserve la gourmandise d’un Francis Jammes pour le monde et les bêtes. Mais dans les tonalités verlainiennes et sans oublier de saluer Supervielle ou Jude Stéfan, il installe sa poésie aussi bien devant « le chat qui dort sur le frigo, l’âme enfoncée jusqu’aux yeux », que devant la mer ou devant des tableaux de peintres flamands. Il n’est pas de réalité triviale pour lui et le vertige métaphysique procède le plus souvent du quotidien.

L’un de ses thèmes récurrents, celui du « faux départ », nourrit bien sûr ces pages, comme il avait fourni le motif lancinant de « Partance ». Une fois encore, celui qui ne part pas se condamne à « rapiécer sans fin des voiles anciennes ». Et celui qui part, à « la peur de perdre, / en plongeant dans la lumière d’avril, / le goût de l’eau, le parfum des ombres / et le plaisir de toujours remettre à demain. » Car pour tous, sédentaires ou voyageurs, il demeure bien difficile d’habiter la terre, comme le présent.

Pour autant, grâce à sa prosodie pleine de ressources, Goffette qui n’a renoncé ni à l’humour ni à la fantaisie, nous offre une poésie fluide et légère sans cesser d’être grave.

« Auden ou l’œil de la baleine »

Pour ma part, j’ai aussi beaucoup aimé son livre, « Auden ou l’œil de la baleine » publié en 2005 par Gallimard (collection L’un et l’autre). Goffette vous y raconte une vie en profondeur, en même temps qu’il dit sa dette envers un de ses auteurs de prédilection. Tel avait été le cas avec son "Verlaine d’ardoise et de pluie" , il a récidivé avec le poète anglais Wystan Hugh Auden (1907-1973). L’approche est la même. Partant d’un ou deux épisodes de la biographie, comme le fait le paléontologue de quelques os grâce auxquels il recompose un squelette entier, il tient un fil qu’il dévide.

Ici, c’est une baleine qu’on dépèce sur la plage (d’où le titre), scène de boucherie qui a marqué le jeune Auden en lui laissant « l’extraordinaire vision de la froide férocité de l’espèce humaine ».

Autre image fondatrice, pour Goffette comme pour son modèle : le fameux tableau de Bruegel l’Ancien, le Paysage avec la chute d’Icare. Auden en a tiré un poème (Musée des Beaux-Arts), qui marqua longtemps Goffette ; lui en a tiré un livre, « Le Relèvement d’Icare » . L’un et l’autre sont sensibles au même aveuglement : ni le laboureur, ni le pêcheur ni le bateau ne se préoccupent de celui qui tombe pour s’être brûlé les ailes. Chacun poursuit sa tâche ou sa route, chacun est seul.

Wystan Hugh Auden, qui était homosexuel, le fut aussi, seul. Et mal compris. Poète d’abord engagé à l’extrême gauche et rapidement célèbre, il dérouta ses lecteurs en prenant ses distances après la Guerre d’Espagne, pour les mêmes raisons sans doute qu’un Orwell, mais plus radicalement puisqu’il semble avoir tourné le dos à la politique et renoué avec la foi. Avec la compassion surtout.

Il quitte l’Europe pour les États-Unis et, nous dit Goffette, « revient à la religion de ses pères et traverse trois décennies de bohème et de solitude, le cœur brisé mais libre et chantant. » Il y aurait ainsi deux œuvres, la première en partie reniée. La collection Poésie de Gallimard a d’ailleurs publié une traduction (Jean Lambert) des Poésies choisies , une sélection effectuée par Auden lui-même. Une poésie à la fois proche du quotidien et métaphysique, aussi intelligente que sensible, assurément iconoclaste.

C’est évidemment aux paysages intérieurs de ce frère de plume que s’est attaché Guy Goffette. Ce faisant, c’est toute l’œuvre qu’il a éclairé. En poursuivant son propre chemin à travers ses thèmes, dans une prose sensible et toute d’empathie.

« Partance »

Un des livres majeurs de Guy Goffette est à mon sens « Partance et autres lieux , suivi de Nema problema » (Gallimard). Partance est un nom de voyage - de ceux qui vont peut-être le plus loin : de voyage immobile - le nom d’une caravane devenue impropre à la navigation routière et hauturière, reléguée au fond du jardin et où l’auteur décide un jour de se retirer, amarres larguées, coupant le cordon ombilical d’avec « la maison marâtre ».

Ainsi se met-il en route vers il ne sait quoi au juste : une paix retrouvée avec soi-même, une écoute («  Parfois, c’est une promenade d’oiseaux qui picorent on ne sait quoi, et le vers est régulier, et la césure »), le pouls de la terre (enfin bleue comme une orange), l’enfance retrouvée, cette « clef des profondeurs auxquelles on n’échappe jamais ».

Autant de récits, autant de lieux. Goffette, qui a «  l’oreille plus près du cœur que de la tête », nous balade dans ses paysages d’Ardenne et de Flandre aussi bien que dans ses sentiers d’enfance, ou à travers la Roumanie dans ses notes ferroviaires d’un voyage à Bucarest. Et, toujours, ses pages denses et poétiques sont variations sur le thème du partir, autant qu’éloge de lieux aimés.

«  Avant, je rêvais de partir pour partir et revenais toujours. Je pars sans bouger à présent, et il n’y a pas de retour. On ne part pas, écrivait Rimbaud, ce qui pourrait s’entendre aussi par : on ne cesse de partir, et les vrais voyages ne sont pas ceux qu’on croit. »

Ceux que nous propose Guy Goffette tiennent de ces chemins chers à Novalis, qui mènent vers l’intérieur - sans pour autant perdre le monde de vue. La fusion du réel et de l’imaginaire s’opère alors dans le creuset d’une écriture, superbe. « Demain, le jardin du monde va refleurir, qui rend ses couleurs aux plus vieilles images, toute sa lumière à celui qui, regardant, voit plus loin que ses yeux et met la mer en bouteille en marchant dans un livre.  »

Mais il y a aussi, comme souvent chez le poète Goffette, du déchant dans cette forme de célébration. Un ton verlainien, la certitude qu’on écrit sur du vide une « chanson d’amour et de déréliction ». Qu’importe au demeurant ! «  Nema problema », disent les Roumains, en forme de leitmotiv et d’exorcisme à la fois. S’il est un sens, il n’est que dans le partage. Dans le partage de l’émotion surtout, qui calme les brûlures du temps. Puisque aussi bien, «  on emporte avec soi que ce qu’on a donné  ».

Michel Baglin


Goffette, la parole "qui éclaire de l’intérieur" (portrait)

Lecture de « Presque’elles »

Lecture de « Tombeau du Capricorne »

« La mémoire du cœur, Chroniques littéraires 1987-2012 »



lundi 11 mai 2009, par Michel Baglin

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Une vie, une œuvre

Poète et écrivain belge, Guy Goffette est né le 18 avril 1947 à Jamoigne, en Gaume, Lorraine belge. Aîné de quatre enfants d’une famille ouvrière, il a connu une enfance campagnarde, puis est entré à l’école Normale libre d’Arlon.
Il a été instituteur pendant 28 ans à Harnoncourt avant de se lancer dans l’aventure de l’imprimerie et de l’édition de revues, d’abord (de 1980 à 1987) avec les cahiers de poésie Triangle, puis avec les éditions de L’Apprentypographe, qu’il dirigea jusqu’en 1987.
Dans le même temps, il fut critique littéraire et se passionna pour le blues noir américain.
Guy Goffette a parcouru nombre de pays d’Europe avant de poser ses valises à Paris où il vit actuellement et où il est membre du comité de lecture de Gallimard.
Il a publié une quinzaine de livres et a obtenu le Grand Prix de Poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2001.
Entre autres travaux, il est l’auteur de l’introduction aux œuvres complètes du poète Lucien Becker.

Bibliographie


Guy Goffette a publié :
POEMES
* Quotidien rouge, Ed. de la Grisière, Paris, 1971.
* Nomadie, Ed. Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1979.
* Solo d’ombres, Ed. Ipomée, Moulins, 1983. Prix Guy Lévis Mano.
* Prologue à une maison sans murs, Ed. Qui Vive, Mareil-sur-Mauldre, 1983.
* Le dormeur près du toit, Ed. Cahiers du Confluent, Paris, 1983.
* Pour saluer André Frénaud, en colllaboration, Ed. Centre National des Lettres, Paris, 1987.
* Le relèvement d’Icare, en collaboration avec Yves Bergeret, Ed. La Louve, Spa, 1987.
* Éloge pour une cuisine de Province, Ed. Champ Vallon, Seyssel, 1988. Prix Mallarmé 1989.
* La louange de la vie : Max Elskamp, poèmes choisis et présentés par Guy Goffette ; Ed. La Différence, 1990, coll. Orphée.
* Chemin des roses, en collaboration avec Bernard Noël, L’Apprentypographe, 1991.
* La vie promise, Gallimard, Paris, 1991, coll. Blanche. Rééd. en 1994, 1997, 2001.
* Le pêcheur d’eau, Ed. Gallimard, Paris, 1995, coll. Blanche. Rééd. 2001.
* Un manteau de fortune, Ed. Gallimard, Paris, 2001, coll. Blanche. Grand Prix de Poésie de l’Académie française, 2001.
* Sur le fil des collines, Le Petit Poète illustré, 2001.
* Le seul jardin, avec des sérigraphies de François-Xavier Fagniez, Ed. Rencontres, 2001.
* Solo d’ombres précédé de Nomadie, édition revue et corrigée, Gallimard, 2003, coll. Blanche.
* Poètes pour le temps présent, anthologie, collectif, Ed. Gallimard Jeunesse, 2003, coll. Folio Junior.
* L’adieu aux lisières, poèmes, Gallimard, 2007, coll. Blanche

ROMANS
* Un été autour du cou, Gallimard, Paris, 2001, coll. Blanche. Rééd. Folio, n° 3813.
* Une enfance lingère, Gallimard, Paris, 2006, coll. Blanche. Prix Victor Rossel 2006.
* Presqu’elles, Ed. Gallimard, Paris, 2009, coll. Blanche.
* Tombeau du Capricorne, Gallimard, Paris, 2009, coll. Blanche.

RECITS
* Verlaine d’ardoise et de pluie, Gallimard, Paris, 1996, Folio, n° 3055, 1998.
* L’ami du jars, Théodore Balmoral, 1997.
* Elle, par bonheur et toujours nue, Gallimard, Paris, 1998, Folio, n° 3671, récit consacré au peintre Bonnard au travers de Marthe son modèle, sa femme sur le tard.
* Partance et autres lieux suivi de Nema problema, Ed. Gallimard, Paris, 2000, coll. Blanche. Prix Valery Larbaud.
* L’autre Verlaine, 2007, Collection blanche (2008), Gallimard -mémo

ESSAIS
* Achille Chavée, Ed. Tribune poétique, Ambly, 1972.
* Mémorial de la tendresse (J. Borel), N.R.F., n° 467, décembre 1991.
* D’exil comme en un long dimanche, Max Elskam, essai, La Renaissance du Livre, 2002, coll. Paroles d’aube.
* Auden ou l’œil de la baleine, essai, Ed. Gallimard, Paris, 2005, coll. L’un et l’autre

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