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Gabriel Cousin

"La poésie a pouvoir de vie"

Interview de Gabriel Cousin (juin 1999) Gabriel Cousin est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages en poésie et d’une quinzaine de pièces de théâtre, jouées en France et à l’étranger, dont plusieurs adaptées à la radio et à la télévision. Georges Mounin a pu parler de « cette tranquillité dans les grands sujets chez un de nos meilleurs poètes contemporains ». Adamov, saluer « quelque chose de neuf, de vaste et de sûr ». On pourra lire en cliquant ici le portrait de cet écrivain et ami auquel j’avais déjà consacré un numéro de Texture en 1983 (numéro 14) et dont je reprends ici l’entretien réalisé alors.


On a parfois qualifié votre poésie de « populiste » en songeant tout autant à votre écriture directe, à votre volonté de communiquer avec le plus grand nombre, qu’à vos origines ouvrières. Ce soucis de clarté et de simplicité, pour être politique, n’exclut nullement une quête plus spécifiquement poétique - explorer, défricher de nouvelles terres pour y planter « le nouveau blé du langage ». Comment avez-vous réussi à articuler ces deux exigences que certains ont voulu croire contradictoires ?

Texture n° 14J’ai eu besoin d’appuyer ma communication sur un langage, de trouver des images qui, tout en étant témoignage authentique et compte-rendu de situations sociopolitiques, soient une transposition partant du réalisme pour aller vers un réel poétique. Il n’y a donc pas contradiction, mais au contraire tentative de synthèse entre l’action, sa réalité (le plus souvent terre à terre, sale, cruelle, bête, aliénante dans le quotidien) et le rêve. La projection d’une vie rêvée, pour pouvoir être exprimée, a besoin d’une transposition dans les images, dans l’agencement rythmique des mots : la construction du texte.
Me sentant profondément homme-citoyen (poète « en plus » ensuite), peut-être de par mes origines ouvrières et les luttes qui ont marqué ma jeunesse, j’ai éprouvé la nécessité de ne pas séparer la création poétique. de la vie, comme il est de mode, hélas, aujourd’hui de le faire. C’est le sens des appels de Rimbaud (« Changer la vie ») et de Lautréamont (« La poésie a pour but la vérité pratique » et « La poésie sera faite par tous »). Et si je ne me pose pas le problème « comment articuler cela ? », c’est que je ressens et vis ma personne et mon existence comme une entité.

Je voudrais rester encore sur le terrain politique : votre expérience de militant anticolonialiste a nourri vos poèmes comme votre théâtre. Georges Mounin, présentant Nommer la peur, rappelle que la poésie politique est une chose probablement plus difficile que la politique elle-même. Comment surmonte-t-on les difficultés rencontrées dans l’expression poétique d’une lutte sociale, d’un engagement ?

C’est d’abord et surtout la réception d’un fait, d’une situation sociopolitique (mais pour l’amour, l’érotisme ou la mort le processus est le même) qui m’empoigne. Cela crée un choc profond, perturbateur, qui m’angoisse ou m’exalte, me passionne tellement dans mon vivre qu’il y a nécessité vitale (pour moi) de le redonner, le cracher presque (il m’arrive d’être au bord de la nausée) avec des mots, sans me préoccuper de ce qui en sortira, ni de ce qui pourra être communiqué. Ensuite - si, après le premier jet, je discerne quelques possibilités de communication - le militant que je suis va tenter avec les armes du poète de faire que le sens de ce fait, de cette situation soit dégagé : tragique, dérisoire ou exaltant, nourricier. Cela me vient sous deux formes (je suis contraint de schématiser ici, bien sûr) : l’une, style pointe sèche, très serrée, coupante, austère, réduite à la respiration plus intérieure ; l’autre, un chant, un chœur même, lyrique, ample de respiration. A ce stade, et pour les deux formes, le poète-(militant) va travailler le texte en ouvrier, avec les outils du langage et des images. Ceci afin que l’expression soit la plus percutante, la plus chargée d’émotion.

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Avec Gabriel Cousin, interview en juin 1999 à Seilh.

Mais il y a de nombreux faits ou situations que je ne peux exprimer. Cela « vient » ou « ne vient pas » et se situe hors du vouloir/pouvoir.

Vous avez toujours compté parmi ceux qui se réclament d’une poésie de l’émotion et du vécu où le quotidien familial et social, où la sensibilité et l’érotisme tiennent une grande place. De fait, votre poésie est souvent intimiste tandis que votre théâtre, répondant aux nécessités de la construction dramatique, fait beaucoup plus appel au symbolisme. En quoi ces deux modes de création que vous avez privilégiée se rapprochent-ils ?

Il n’y a pas pour moi de séparation, de différence entre le théâtre et la poésie. Pour le théâtre, de nombreux critiques ont souligné l’alliance de ma vision poétique à mes visions scéniques. Il y a différence dans la structure, la construction, bien sûr, par rapport au poème et dans la recherche, pour le théâtre, de supports scéniques (danse, jeu, scénographie, etc.). La différence la plus importante serait peut-être, sur le plan du texte, l’utilisation au théâtre de plusieurs sortes de langages (lyrique, poétique, descriptif, populaire - sinon vulgaire - et chansons). Tel que cela se passe dans la vie, d’ailleurs. Mais mes sources émotionnelles - donc toujours mon moteur à l’expression - sont quasi identiques. Même si mon imaginaire organise, transpose, agrandit la vision, la base est la même. Le corps et le sang qui 1’irriguent sont vrais.
Quand, en construisant une pièce, me vient la vision d’une séquence de jeu ou de danse, c’est bien de poésie pour moi qu’il s’agit.

Le sport a joué un rôle capital dans votre vie. Est-ce lui qui vous a engagé dans la voie de l’expression personnelle et de la création ?

Oui, le sport a joué un rôle capital dans ma vie, et dans la formation de mon individu, d’une part. Il m’a conduit, guidé, soutenu dans la voie de mon expression personnelle et de la création, d’autre part. Il y a un rapport direct entre mon rythme intérieur, mon souffle et mon expression. Mes cadences respiratoires et cardiaques, déterminées par la charge émotionnelle, me donnent le rythme d’un texte ou d’une scène de théâtre.
Le sport m’a donné le sens : de l’organisation, de l’entrainement (reprendre sans se lasser, un geste, un texte), de la vision intérieure (l’imaginaire), de la beauté, du rythme (notion d’espace et de temps), de la concentration, de la générosité de son temps et de ses forces de la disponibilité aux sensations et émotions, du spectacle, etc.
Il m’a fait connaître (co-naitre) tous ces éléments internes qui sont essentiels, primordiaux, fondamentaux pour être (mais qui sont exclus de notre éducation et de la scolarité) et qui m’ont préparé à recevoir la pensée rilkéenne et à entrer en création dans l’écriture.

Dans la préface de Au Milieu du fleuve Pierre Emmanuel vous qualifie de « poète de l’amour ». Il est un fait que, de L ’Oridinaire amour aux récentes Variations pour des musiques de chambres en passant par votre théâtre, vous n’avez jamais cessé d’interroger le couple, la quête sans fin de l’homme et de la femme pour « se rencontrer, se compléter, communiquer, s’animer, se déchirer ». Aujourd’hui, vous privilégiez vos poèmes érotiques, comme si vous tentiez de rendre compte du vécu de la manière la plus élémentaire. Est-ce une façon de marquer une méfiance à l’égard d’un langage qui dresserait un écran entre l’homme et le monde, et les autres ?

Gabriel et Hélène Cousin en visite Je pense que la grande affaire des êtres humains (outre le sociopolitique qui détermine et conditionne nos vies) c’est la sexualité et l’amour. Cette quête pour une complémentarité. Cette quête contre la solitude et la mort. Et je tente d’en rendre compte d’une manière simple, presque élémentaire. Et non pas spécialement métaphorisée. Cependant, je ne le cherche pas. Ils me viennent ainsi, dans cette forme que j’ai décidé d’expérimenter en espérant être le plus véridique possible.
Car il s’avère qu’il est particulièrement difficile de parler, d’exprimer la sexualité, la volupté, l’érotisme. Ou bien on dérape et on s’enlise dans un vocabulaire scatologique ou pornographique. (mais où est la limite d’avec l’érotisme ?). Ou bien on se dessèche dans le vocabulaire physio-anatomique. Ou bien on décolle et s’ennuage dans des images éthérées où un chat devient un papillon et la peau, le ciel. Quoi de plus ardu que de rendre compte d’instants indicibles tels que l’appel du désir, la jouissance personnelle reçue et donnée, ou celle des autres ? De plus ardu qu’une mise en poésie des corps ? Instants complexes, intimes, vécus à la fois sur les franges de l’inconscient et dans la réalité de la chair.
Si j’ai beaucoup écrit sur le couple, j’ai également toujours écrit sur l’érotisme. Mais sans travailler beaucoup de ces textes et en ne les communiquant que peu. Aujourd’hui, je ne privilégie pas les poèmes à thème érotique. Simplement, étant dans une période de vie intense, je travaille les anciens et laissent venir à jour situations et émotions vécues. Les hasards de l’existence sont porteurs de création. Cela me conduit, comme certains peintres, à travailler sur des séries ayant pour base un même thème. Ainsi l’érotisme, ces années-ci.

Quels pouvoirs accordez-vous à la poésie, aujourd’hui ?

La poésie a été coupée du peuple. Ce qui explique en partie l’engouement de la jeunesse pour la chanson. Elle a été coupée du peuple sous la pression de notre société, sous l’influence des modes. Sous prétexte de recherche pseudo-linguistique. On peut discerner aussi un héritage mal compris, mal assimilé du surréalisme, conduisant à des images, à un langage éclatés, non pas sur-réels, mais absurdes souvent.
La poésie remplit son rôle (si tant est qu’elle doive en avoir un et qui serait sans doute simplement d’être, comme une présence invisible mais vitale) quand elle suscite un état émotionnel chez le lecteur, comme (si le poème est réussi) en a été envahi l’auteur. Les décharges d’adrénaline sont des dopings pour vivre plus éveillé. Emotion et passion sont des états de « haute vie ». Ensuite, par cet éveil, elle rend le lecteur plus critique. Regarder le monde, disait Bertold Brecht, avec un œil neuf chaque matin. Donc, discerner les aliénations et les dénoncer. S’en défendre. Quand elle rend compte, enfin, qu’elle est témoignage de notre temps et qu’elle assure la communication entre la société, la nature et les hommes.
La poésie a pouvoir de vie. De nous la faire mieux goûter dans ce qu’elle peut avoir de bon, selon chacun. De nous donner des forces, de nous revitaliser. De nous rendre plus sensibles, plus frémissants, moins étrangers aux beautés comme aux laideurs, aux joies comme aux douleurs du monde et des hommes.

Comment entendez-vous la formule de Saint-John Perse à laquelle vous faites plusieurs fois référence : « C’est assez pour le poète d’être la mauvaise conscience de son temps » ?

Être « la mauvaise conscience de son temps », c’est ne pas accepter l’horreur, la peur, la bêtise, les aliénations, les violences. C’est contribuer à réveiller les êtres afin qu’ils soient des individus debout, lucides, libres et non une masse de moutons drogués.

Quels sont les poètes, les écrivains qui comptent le plus pour vous, Gabriel Cousin ?

Je suis tenté de faire une cruelle sélection par manque de place. Car je me nourris de bons nombres de poètes. Quant au théâtre, il nous entrainerait trop loin. Pour la poésie, donc, je citerai Rilke (pour l’esprit de la poésie), Whitman (pour la vie, le rapport de la poésie au monde, à l’universel, pour les thèmes), Char (pour la fulgurance des images).

Vous organisez chaque année des stages « d’éveil à la création et à l’écriture poétique et dramatique ». De quelle pédagogie procèdent-ils ?

Si la sensibilité et l’émotion sont les sources de la créativité, les bases de l’imaginaire, le déclic provoquant la pulsion créatrice, il faut donc les retrouver en soi. Il faut les dégager des interdits, des tabous, du béton dans lesquels notre éducation les a enfermés. Il faut les sauver du « péché » par lequel la morale judéo-chrétienne a rendu pervers ce qui est dans la nature humaine. Puis il faut les entrainer pour qu’elles deviennent plus subtiles, plus efficientes, plus inductrices.
Cultiver sa sensibilité et ses émotions, nourrir et faire fructifier son apparei1 passionnel tout en en restant le maître, ouvrir les vannes des pulsions créatrices liées à notre libido, sans perdre pied tout en les cadrant, comme un acteur maîtrise son personnage. Ceci n’est pas contradictoire, mais complémentaire. Et tout ceci passe par le corps. Par les organes, les grandes fonctions : cœur, poumons, sexe, rythme cardiaque, souffle et sensibilité. Par la conscience ou la subconscience du rapport de cet ensemble avec le temps et l’espace. Par « l’ouverture » de son corps à l’autre, aux autres. Le cerveau, avec sa lucidité critique, venant ensuite. C’est à dire l’inverse de nos procédés scolaires. Il est donc évident que le processus pédagogique repartira du corps. C’est là ma démarche.

Vous vous êtes installé depuis quelques années sur une colline du Lauragais. Or les créateurs choisissent rarement leur lieu de vie à la légère. Qu’êtes-vous venu chercher près de Carcassonne, dans cette lumière déjà presque méditerranéenne ?

Je suis de naissance un homme du Centre : Perche-Touraine. J’ai fui Paris, ses mirages et ses faux-semblants, il y a presque 40 ans, pour passer plus de 30 années à Grenoble. Pour ma (peut-être) dernière étape de lieu à vivre, j’ai choisi le Sud. Je suis très sensibilisé au rapport de force des « Nord » et des « Sud ». Il existe en France.
J’avais envie de vivre dans le sud. Le Lauragais nous a séduits, ma compagne et moi. Sa lumière. Ses collines. Son canal. Sa polyculture. Son calme. Son aération. Et surtout la gentillesse de ses habitants. Et puis, habiter la terre cathare n’est peut-être pas anodin. Ce grand rêve socio-poétique me fascine et ce pays est propice à la méditation.


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le portrait de Gabriel Cousin

Des poèmes de Gabriel Cousin

vendredi 6 février 2009, par Michel Baglin

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Gabriel Cousin en visite chez les Baglin. A gauche, Jacqueline Roques et Henri Heurtebise

Sa vie

Ouvrier métallurgiste à l’âge de 13 ans, Gabriel Cousin est né dans Ie Perche en 1918. Athlète de compétition, puis professeur d’éducation physique, il a vu sa carrière sportive interrompue par la guerre de 1939 et la captivité en Autriche. On peut lire dans sa biographie :
« A la Libération, il forme avec Jacques Lecoq les "Compagnons de la Saint-Jean" créant de grands spectacles populaires dans l’esprit de Jacques Copeau. A Grenoble, en 1945, il rencontre Jean Daste, anime avec Joffre Dumazedier la première équipe de Peuple et Culture et participe au mouvement de décentralisation de l’après-guerre. II milite au PCF et avec René Dumont, contre la faim dans le monde et la bombe atomique. Vers 1948, alors qu’il a 30 ans, il commence à écrire des poèmes et des articles sur les rapports de la culture et du sport, encouragé notamment par Paul Léautaud et Claude Roy qui lui fait publier sa première plaquette de poésie chez Seghers. En 1962 c’est la rencontre décisive avec Georges Mounin qui lui révèle son thème majeur "L’amour" et fait éditer chez Gallimard. En parallèle, il écrit pour le théâtre. Jacques Lecoq le met en scène et il est à l’affiche du TNP par Jean Vilar. »
Gabriel Cousin est décédé le 19 février 2010 dans la région grenobloise où il s’était installé avec sa femme Hélène pour se rapprocher de leurs enfants.

Sa bibliographie

Poésie

LA VIE OUVRIERE (Seghers, 1950)
L’ORDINAIRE AMOUR (Gallimard, 1958)
NOMMER LA PEUR, préface de G. Mounin (Oswald, 1967)
AU MILIEU DU FLEUVE, préface de P. Emmanuel (St Germain-
des Prés, 1971)
ALCHIMIES DES VILLES (1975), MARIETTE (1975), DE LA
POÉSIE
(1976), VERMICULAIRE (1976), PREMIÈRES
VARIATIONS POUR DES MUSIQUES DE CHAMBRES

(1980), éditions de bibliophilie, de M. et A. PESSIN
POÈMES DUN GRAND PÈRE POUR DE GRANDS ENFANTS
(St Germain des Prés, 1980)
HÉLÈNE (La Corde Raide, 1980)
VARIATIONS POUR DES MUSIQUES DE CHAMBRES
(ed. L.O. FOUR, Caen, 1982)
POÈMES ÉROTIQUES (Le P.A.V.E., Caen, 1982)
L ’ORDINAIRE AMOUR Il (St Germain des Prés, 1982)

Théâtre

L USINE (L’officine) oratorio-Pantomime
THÉÂTRE 1 (Gallimard, 1963) comprenant : LABOYEUSE ET L’AUTOMATE, L’OPÉRA NOIR.
THÉÂTRE Il (Gallimard, 1964) comprenant : LE VOYAGE DE
DERRIÈRE LA MONTAGNE, LE DRAME DE FUKURYU-
MARU
(2e version)
CANCER SUR LA TERRE, montage spectacle
VIVRE EN 1968, théâtre dans la rue (ed. Art et Éducation, Lyon, 1969)
LE CYCLE DU CRABE (Gallimard, 1969)
LA DESCENTE SUR RECIFE (L’Avant-Scène, 1971)
CHANT POUR UN HOMME ET UNE FEMME DANS LA
VILLE

ORATORIO POUR UNE VIE (L’Avant-Scène, 1982)

Cousin : Nommer la peur

Cousin : portrait d'une femme


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