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Marco Outtier

La poésie aux aguets de la langue

par François-Xavier Farine

« Jean-Marc Outtier n’était rien » avant de démarrer une carrière de poète à plus de 50 ans, explique le peintre Louis Nahi. C’est d’ailleurs au contact de celui-ci, et de la sculptrice Lyse Oudoire, deux de ses amis, membres de l’Atelier de la Monnaie de Lille - que la création finit par le rattraper. Autant par défi que par ennui, Jean-Marc Outtier devient poète sous le nom de « Marco Outtier ». François-Xavier Farine nous propose ici son portrait

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Marco Outtier photographié par Frédérique Tailhardat

De son passé, on sait peu de choses, sinon qu’il était originaire de Desvres, qu’il suivit des études scientifiques, enseigna quelques temps à Beni Mellal, au Maroc, entre Fès et Marrakech, avant d’être reconnu très tôt comme handicapé, en raison de problèmes de santé récurrents. Il fut aussi gagné par l’embonpoint, ce qui lui valut le surnom de « Bouddha ».
Le poète Louis-François Delisse qui le rencontra, dès les années 80, l’évoque en ces termes :
« Marco (Outtier) était un poète résolument moderne, construisant chaque matin un poème : il en piquait les mots dans le journal et le Littré, que sa femme retapait aussitôt à la machine à écrire. Il habitait à Lille, rue Léon Gambetta, un appartement, avec à l’étage, une pièce au lit trop grand bordé d’une bonne chaîne hi-fi et de beaucoup de livres. Ensuite, il se retira à Mons-en-Baroeul (avec sa compagne), dans une maison avec potager, son gros chien Bouvier des Flandres et leurs chats mangeant sous la table. Il était aussi un grand fan de jazz. La première fois que je l’ai vu, nous rendant visite à Roubaix avec les Nahi, il s’est couché de tout son long, sur le dos, « pour méditer » et mériter son surnom ? : ce qui avait choqué mon épouse nigérienne. Il est venu à Paris nous revoir souvent, et une fois j’ai voyagé en train Corail avec lui : nous avons « autographé » des poésies mises sur toutes les tables, à l’arrivée de notre wagon. »
Louis Nahi ajoute que « Marco Outtier était capable de discuter et de pratiquer l’écriture automatique en même temps ; de mêler ces deux discours - intérieur-extérieur - de manière tout à fait cohérente. »

Etonnante mémoire

Jean Parsy, autre peintre ayant appartenu au groupe de l’Atelier de la Monnaie, qui le connut très jeune, se souvient, lui, de « son étonnante mémoire, des poèmes de Nerval et de Rimbaud que Marco Outtier lui récitait par cœur, le long de la Deûle, de nuits entières qu’ils passaient à écouter de la musique, et de sa propre poésie que Marco Outtier a longtemps cachée, de peur d’être mal reçu, mal jugé par ses contemporains. »
Au début des années 80, pourtant, la revue Poésie d’ici de Christian Arthaud lui ouvre ses pages : c’est sa première apparition publique. Marco Outtier est ensuite publié à deux reprises dans la revue de littérature internationale nota bene en compagnie de Robert Mallet, Christian Prigent, Richard Rognet et Marie-Claire Bancquart.
Alain Bosquet, directeur de cette publication, écrira : « Ses poèmes nous paraissent attachants par une sorte de terrorisme de l’image à sa naissance, là où la signification est encore explosive et multiple. On y trouve aussi une conception tragique de l’éveil au monde. » Il sera encore édité avec d’autres poètes dans le journal Le Quotidien de Paris de Philippe Tesson.
En octobre 1985, Marco Outtier expose ses poèmes dans une cave du Vieux-Lille avec les tableaux de Louis Nahi et les sculptures de Lyse Oudoire. Le journaliste de La Voix du Nord ne s’y trompe pas non plus : « Ses textes font image et impressionnent sous un hermétisme apparent. »

Pas de recueil de son vivant

Marco Outtier ne publiera jamais de recueil de son vivant. Mais, à l’image des poètes André Laude, Thierry Metz ou Antonin Artaud (auxquels on peut apparenter son parcours), il n’a cessé de lire et de confier ses poèmes aux amis. Ce qui signifie que toute son œuvre est quasiment inédite, disséminée chez la plupart d’entre eux : Louis et Christine Nahi, Daniel Watine, Alain et Paulette Lecomte, Louis-François Delisse, Elisabeth Gautier et Frédérique Tailhardat.

Dans l’un des textes que Marco Outtier adressa au poète Gaston Criel - qu’il fréquentait et retrouvait souvent dans les bars lillois - on retrouve cette émotion vraie, derrière laquelle afflue quelque chose de plus profond, de plus douloureux, de plus prophétique aussi… C’est la singularité de cette voix qu’il convient de redécouvrir aujourd’hui, par-delà la mort du poète, survenue trop tôt, l’empêchant de marquer d’une empreinte beaucoup plus prégnante l’histoire de la poésie - ce que son écriture sensible, vibrante, inquiète - d’inspiration surréaliste - laissait pourtant présager :

« Une imagination emporte sans en avoir l’air un Dieu anonyme
Un regard sans préjugé
il y a partout pour aller au ciel »

Il serait bon qu’un éditeur (suffisamment audacieux ?) envisage une publication posthume de l’œuvre de Marco Outtier, disparu le 2 juillet 2002, dans sa soixante-douzième année, tout au moins, sous une forme anthologique. Pour élargir ainsi le cercle d’amis d’un poète qui, selon ceux qui l’ont bien connu, mériterait autre chose que la confidentialité ou l’oubli relatif.
En essaimant chez ses proches une partie de sa production, Marco Outtier n’espérait-il pas laisser derrière lui, ce dont il était le plus fier : le testament même infime d’un poète - comme pour sauver des décombres d’une existence vouée à cette quête irradiante et rongée d’absolu - un peu de « l’or du temps » et de l’enchantement de la langue.

François-Xavier Farine, le 7 avril 2010.

samedi 15 mai 2010

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Marco Outtier

Marco Outtier dit « Bouddha » (1930-2002), de son vrai nom Jean-Marc Outtier, est un poète à la vocation tardive. Son œuvre demeure quasiment inédite. Quelques publications en revues et dans la presse parisienne des années 80 : Poésie d’ici, nota bene, Le Quotidien de Paris par le truchement du critique littéraire et poète Alain Bosquet (1919-1998).

Natif de Desvres, près de Boulogne-sur-Mer, décédé à Lille en 2002, Marco Outtier fut le compagnon de route de quelques artistes issus de L’Atelier de la Monnaie de Lille tels que la sculptrice Lyse Oudoire (1938-1986), les peintres Louis Nahi (né en 1938) et Jean Parsy (né en 1930). Ce dernier le rencontre, dès 1948, grâce à Bernard Boulanger et Pierre Borel - dont la correspondance (1951-1963) avec Jean Cocteau a été publiée aux Éditions du Compas en 2009.
Marco Outtier fréquenta aussi deux autres poètes, Gaston Criel et Louis-François Delisse.

Sa poésie d’inspiration surréaliste, sensible et ombrageuse, est toujours dynamitée par un maëlstrom d’images singulières qu’il emprunte à l’univers de la paysannerie et au registre de l’animalité.

Bibliographie :

Poésie d’ici n° 8 & 8 bis - Printemps 1981.
nota bene, revue de littérature internationale n°10 - Automne 1983.
nota bene, 2de publication non retrouvée.
Publication dans le journal Le Quotidien de Paris (entre 1981 et 1994).

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