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Manières d’approches (1)

La question du lieu

Depuis pas mal d’années, je rédige de temps à autres de courts textes (moins de deux feuillets) qui sont souvent des billets d’humeur en réaction à l’actualité ou, s’appuyant sur quelques riens du quotidien, qui tentent de m’aider à voir plus clair dans des domaines qui me sont chers. Ces « manières d’approches » se retrouvent parfois dans certains de mes livres, j’en propose d’autres ici, de façon plus aléatoire.

Aujourd’hui, c’est une invitation à Decize, sur les bords de Loire, qui est ma "source" de réflexions...



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La Besbre à Jaligny, patrie de René Fallet

J’ai pris souvent la route de Moulins, pour des raisons familiales. Arrivant de Toulouse par l’Aubrac ou par la Corrèze, j’ai maintes fois traversé Saint-Pourçain et d’autres villes ou villages proches de la préfecture de l’Allier. En plus de trente ans, des noms me sont devenus familiers, ont fini par chanter à mes oreilles pour m’assurer que j’arrivais en terrain connu.
Le décès des personnes que j’allais y visiter encore récemment a changé la tonalité de cette petite musique. Elle s’est chargée de nostalgie. Une invitation à Decize, ville des bords de Loire pas très éloignée de Moulins, m’a ramené il y a peu dans ces parages. La légèreté presque joyeuse qu’engendrait naguère la familiarité des noms a laissé place à la morsure et à cette pesanteur de l’absence assez paradoxale. Sans cessé d’être reconnus, les lieux se sont comme voilés d’étrangeté. Les noms font mal. La mort les a lestés de vide.
Sans doute appellera-t-on cela le chagrin. Mais je m’étonne un peu qu’il soit si souvent associé à des territoires. Un de mes amis évoquait parfois « la question du lieu » sans que je sache trop ce que recouvrait pour lui la formule. Néanmoins, elle me vient à l’esprit quand je veux évoquer nos paysages intérieurs où tant d’émotions restent attachées à des repères à la fois géographiques et subjectifs : nos totems, nos sources.

Traversant Varennes-sur-Allier, j’ai découvert que je passais tout près de Jaligny-sur-Besbre. La patrie de René Fallet, écrivain lu passionnément durant mon adolescence ! Ainsi, pendant des décennies, j’étais passé à côté sans m’en aviser ! Fallet, l’auteur de Banlieue Sud-est, le copain de Brassens, avait pour moi ses patries du côté de Villeneuve-Saint-Georges, ville ferroviaire de la banlieue parisienne que je connaissais pour l’avoir maintes fois traversée dans l’enfance et que j’avais agrégée à mon patrimoine imaginaire. J’avais oublié la « veine beaujolais » de Fallet.
J’ai donc fait le détour, passant en chemin devant l’imposant hospice qui a sans doute inspiré le fameux Gouyette du roman Les vieux de la vieille. J’ai découvert le château, l’église, imaginé Fallet trempant sa ligne dans la Besbre paresseuse. J’aurais pu traverser ce village endormi du Bourbonnais en aveugle. Mais voilà : je marchais sur des traces, les sens et l’esprit en éveil.
Même populaires ou « populistes », les romans – ceux de Fallet itou – ont cette vertu qu’on prête à la culture : comme nos souvenirs, ils augmentent, ils enrichissent le réel. Tant il est vrai qu’on ne voit vraiment du monde que ce qu’on connaît déjà.

Michel Baglin. Decize 18 mai 2014



dimanche 18 mai 2014, par Michel Baglin

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