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Manières d’approches (4)

La voie des livres

Depuis pas mal d’années, je rédige de temps à autres de courts textes (moins de deux feuillets) qui sont souvent des billets d’humeur en réaction à l’actualité ou, s’appuyant sur quelques riens du quotidien, qui tentent de m’aider à voir plus clair dans des domaines qui me sont chers. Ces « manières d’approches » se retrouvent parfois dans certains de mes livres, j’en propose d’autres ici, de façon plus aléatoire.

Aujourd’hui, c’est un atelier imaginaire qui me met sur la voie des livres...



L’Atelier imaginaire, organisateur des prix Max-Pol Fouchet de la poésie et Prométhée de la nouvelle, a demandé à plusieurs dizaine d’écrivains de parler de l’ouvrage qui les avait marqués et engagés en littérature [1]. L’un d’eux, Christian Moncelet, dans un texte plein de malice sur les Fables de la Fontaine, a apporté une précision qui me semble riche de sens en souhaitant remplacer la formule générique « le livre d’où je viens » par cette autre : « le livre d’où je vais ». Pour la bonne raison, avance-t-il en substance, que cet apparent solécisme exprime une « charge d’avenir ».
Je trouve réjouissante l’idée qu’un livre nous aura ouvert une voie, d’une façon plus générale, l’idée que la lecture met en marche et incite à défricher des chemins – d’encre et de vie.
Ainsi, pour chacun, le livre « fondateur » ne serait pas seulement assise mais moteur, appui mais impulsion, nourriture mais appétit. Du coup, je comprends mieux ma boulimie, la faim que des heures et des années de lecture ne comblent pas !

Si, parmi mes premières découvertes littéraires, j’ai bien du mal à discerner lesquelles auront été décisives, je sais néanmoins qu’elles m’ont donné le goût du réel. Non pas parce que les livres le magnifiaient, mais parce qu’ils me permettaient de mieux l’approcher, l’éprouver dans sa rudesse et sa luxuriance, le tenir par quelque bout. Ambivalence du langage qui prétend se saisir des choses et, du même mouvement, les met à distance ! Tout procède de là je crois, de cette volonté de conquête et de la frustration irrémédiable qui l’accompagne.
La réalité du monde passe par les mots qui le nomment et lui confèrent de l’intelligibilité. Voilà ce que m’ont enseigné les livres : on habite mieux la Terre et la petite part d’existence dévolue à chacun par la grâce et la force du Verbe. Mais vient aussitôt son corolaire : la parole – qui abstrait – nous en exile tout autant. Ce mouvement de balancier nous livre au présent qui s’absente, au sol qui se dérobe, à l’amour et à la mort ; il qualifie notre condition d’êtres de chair et de mots, nous voue à la quête. A n’être que par la marche, que par notre avancée dans le temps et la langue.
On peut bien sûr le dire encore autrement, comme Salman Rushdie par exemple, qui affirme : « Un homme n’a pas de racines, il a des pieds ».

Michel Baglin. Seilh, novembre 2014



vendredi 5 décembre 2014, par Michel Baglin


[1(« Livres secrets. 18 écrivains racontent » (Le Castor Astral, 2014)

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