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Non à l’ordre moral (3)

Laïcité, tolérance, athéisme

Après « Blasphème et libre pensée », je poursuis le dialogue imaginaire autour de ce que je crois être un retour insidieux de l’ordre moral à travers le retour de l’intolérance religieuse.


Discussions sur le zinc et sur le pouce


Nouvel inconnu : - Je vous ai entendu vous enflammer contre les fanatiques. Très bien. J’admets que leur foi égare certains, mais il me semble qu’avec vous les religions ont un peu trop bon dos !…
Ananar :- Je ne prétends pas que l’intolérance et la violence soient l’apanage des seules religions. Mais celles-ci, parce qu’elles procèdent d’un absolu, d’une « vérité » transcendante et par nature incontestable, y cèdent plus souvent qu’à leur tour !
L’inconnu : - Elles les subissent aussi !
Ananar : - Celles qu’elles s’infligent entre elles, surtout ! Même si les agnostiques et les athées ne sont pas exempts de tout reproche à cet égard, convenez qu’on les a vus plutôt du côté des victimes que des bourreaux… Ils brûlent mieux, sans doute !
L’inconnu : - Vous ne comptez donc pour rien l’interdiction des cultes, le massacre des prêtres, la persécution des croyants qui ont émaillé le XXe siècle !
Ananar : - Ces persécutions sont de même nature que celles que je condamnais précédemment, procédant elles aussi du fanatisme et de l’intolérance et il y a là encore une fois, bien sûr, matière à se révolter !… Je ne connais qu’une façon de prévenir ces exactions : la laïcité, qui permet à chacun de croire ce qu’il veut − ou de ne pas croire − à condition de respecter la liberté de conscience des autres. On ne peut mieux dire ni mieux faire, mais c’est précisément cette laïcité qui est bafouée par ceux qui veulent imposer aux autres leurs cultes, leur foi et leurs façons de voir et de vivre…
L’inconnu : - Je pense que vous avez tendance à mettre un peu tout le monde dans le même sac au nom de la laïcité… Est-ce qu’on ne pourrait pas s’en tenir simplement à un appel à la tolérance ?
Ananar : - Entendons-nous : la laïcité est un principe simple, qui protège les religions, quelles qu’elles soient, autant qu’il protège d’elles l’incroyant. La plupart des chrétiens, en France du moins, la respectent et y trouvent leur compte et les musulmans semblent aussi s’en accommoder dans leur majorité. Mais pour minoritaires qu’ils soient, ceux qui la combattent dans l’espoir de lui substituer à terme une théocratie quelconque, sont des ennemis de la liberté et des valeurs qui nous portent depuis le siècle des Lumières et plus encore depuis la Révolution… Il est primordial de s’opposer à leurs provocations et à leurs tentatives insidieuses de saper la base de nos règles du vivre ensemble dans le respect de chacun. La notion de tolérance, certes tout-à-fait louable, reste néanmoins très floue. Elle consiste à s’accommoder au mieux d’une réalité malcommode : la pluralité des manières d’envisager le monde et la vie. Elle est un pis-aller fragile et incertain. La laïcité, elle, tend à penser la pluralité comme un enrichissement mutuel et se veut principe d’organisation… Il me semble que la tolérance est une valeur, la laïcité un outil pour la mettre en œuvre dans la société…
L’inconnu : - Mais vous allez plus loin qu’une défense de la laïcité, vous vous en prenez aussi à la foi ! Or, que je sache, ce n’est pas la même chose, même si certains entretiennent plus ou moins sciemment la confusion. La plupart des croyants, en France, sont partisans de la laïcité, et même si elle ne s’avoue pas comme telle, c’est encore elle − ou un principe voisin − qui permet ou a permis la coexistence de diverses religions dans de nombreux pays !
Ananar : - Je suis en accord avec vous, à ceci près que dans bien des pays, on s’en tient à tolérer d’autres confessions, mais pas vraiment les « sans-dieu ». Sans doute parce qu’on les pense confusément beaucoup moins « récupérables » !
L’inconnu : - Pourquoi condamner la foi ?
Ananar : - Ne confondez pas : je débats de la foi, je ne la condamne pas ! Et moins encore les croyants ! Si la laïcité ne me paraît pas négociable, tout bonnement parce que la liberté de pensée est imprescriptible, chacun a le droit de croire à ce qu’il veut ! Il lui est seulement interdit de vouloir non pas partager, mais imposer aux autres son crédo ! Toute foi n’étant jamais qu’une conception du monde, une construction philosophique, elle est susceptible d’être débattue, et il est d’ailleurs bon qu’elle le soit, car que peuvent bien valoir des conceptions adoptées les yeux fermés ?
L’inconnu : - Mais vous prônez l’athéisme…
Ananar : - J’ai mon opinion sur la foi des uns et des autres, elle est celle d’un athée, en effet. Mais je ne la dis pas plus légitime que celles de mes contradicteurs. Ni moins d’ailleurs. Je veux simplement pouvoir l’exprimer et la soutenir comme d’autres les leurs, sans prétendre évidemment imposer ce point de vue !
L’inconnu : - Agnostique, je peux comprendre, mais pourquoi se dire athée ? Ce n’est jamais qu’une autre forme, négative, du crédo !
Ananar : - Cet argument est vieux comme le monde et n’est à mon sens qu’un sophisme. C’est à celui qui affirme quelque chose d’avancer des arguments sinon des preuves. Si je vous dis qu’il existe un petit homme vert caché dans la forêt voisine, vous allez me demander ce qui me permet d’étayer une telle affirmation et d’en fournir des preuves, mais si je vous rétorque que c’est à vous de me prouver que ce petit homme vert n’existe pas, vous allez certainement penser que je me paie votre tête. Et vous aurez raison !
L’inconnu : - Vous n’imaginez pas que des femmes et des hommes intelligents, de grande culture, puissent être aussi des croyants sincères ?
Ananar : - Si bien sûr ! Il faudrait être borné et bien prétentieux pour ne pas le constater ! C’est même à mes yeux le meilleur argument en faveur de l’existence de dieu, sinon le seul… J’ai des amis croyants avec lesquels j’ai de fréquentes discussions, tout-à-fait apaisées. J’essaie de comprendre ce qui les amène à croire à une transcendance divine. Comme je suis moi-même enclin à penser qu’en certaines circonstances, certaines valeurs peuvent mériter le sacrifice de la vie individuelle, je conçois sans trop de difficultés ce que peut être une transcendance sans dieu, et c’est déjà un point de rencontre…
L’inconnu : - Il y en a d’autres ?
Ananar : - Beaucoup, ne serait-ce que sur un plan social. Si je me méfie du pouvoir temporel des églises, je pense comme certains l’ont maintes fois proclamé que la figure christique est un peu la première incarnation de l’anarchisme… On peut aussi noter qu’il y a dans la parole des Évangiles largement de quoi contrer les intégristes de tous bords, et il est probable qu’il en est de même avec le Coran, la Torah, etc.
L’inconnu : - Et l’inquiétude métaphysique ?
Ananar : - Tout être humain, parce qu’il est conscient de sa condition, la connaît. Mais si le vertige nourrit la spiritualité, celle-ci n’a pas forcément besoin de l’hypothèse du divin pour se développer… Cela dit, j’avoue avoir rencontré parmi les croyants beaucoup de femmes et d’hommes qui s’interrogent. Notamment les catholiques qui ont beaucoup progressé, il me semble, sur la voie du doute et de l’inquiétude depuis quelques décennies… Je trouve remarquable non seulement que leur foi puisse maintenir leur cœur et leur esprit en alerte, mais surtout qu’elle leur interdise la bonne conscience ! Je vais vous faire un aveu en forme de boutade : j’aurais tendance à préférer un croyant inquiet à un athée impassible…
L’inconnu : - Il y a donc aussi des passerelles morales ?
Ananar : - Pour moi, oui. Si athée que je sois, je n’en partage pas moins nombre de valeurs humanistes, héritées de notre histoire, qui font un peu de moi une sorte de chrétien sans la foi… Souvenez-vous de la chanson de Brassens, « Le Mécréant » , qu’il concluait en affirmant « en fin de compte si Dieu existe il voit que je ne me comporte guère plus mal que si j’avais la foi »… Les intégristes de toutes confessions devraient méditer la chose car le pari pascalien est peut-être aussi très risqué de leur point de vue… Ils devraient se demander si cet enfer auquel ils croient si fort n’est pas au bout de leurs agissements. Pour notre part et depuis des siècles, nous savons qu’ils l’imposent déjà sur Terre !

Lire aussi :

Non à l’ordre moral (1) : Et vive le blasphème !

Non à l’ordre moral (2) : Blasphème et libre pensée

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samedi 17 décembre 2011, par Michel Baglin

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Proudhon

« Quiconque me parle de Dieu en veut à ma bourse ou à ma liberté. »

Proudhon

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André Malraux

« Et le Christ ? C’est un anarchiste qui a réussi. C’est le seul. »

André Malraux

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Albert Camus

« J’ai choisi la justice, pour rester fidèle à la terre. Je continue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens, et c’est l’homme, parce qu’il est le seul être à exiger d’en avoir. »

Albert Camus. L’Homme Révolté



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Michel Onfray

« Les monothéismes détestent également les individus qui ne sacrifient pas au même Dieu qu’eux. Intolérants, jaloux, exclusifs, arrogants, sûrs d’eux, dominateurs, ils s’érigent en loi pour autrui. D’où leur complicité de toujours avec les guerriers, les soldats, les militaires - du sicaire payé par les tribus primitives au terroriste surfant sur le Net, en passant par les armées régulières de tant d’Etats... »

Michel Onfray. La philosophie féroce



« La secte, c’est l’Eglise de l’autre. »

André Comte-Sponville. Dictionnaire de philosophie



« Le plus nocif des legs de Muhammad est peut-être d’avoir soutenu que le Coran est la parole même de Dieu, vraie à jamais, faisant ainsi obstacle à tout progrès intellectuel et oblitérant tout espoir de liberté de pensée qui seuls permettraient à l’islam d’entrer dans le XXIème siècle. »

Ibn Warraq. Pourquoi je ne suis pas musulman


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