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Patrick Laupin

Laupin ou le refus de l’autisme social

Une lecture de Lucien Wasselin

Le premier livre de Patrick Laupin que j’ai lu ? « Ces Moments qui n’en deviennent qu’un », paru en 1985 aux éditions Ubacs. Je crois bien que j’avais commandé cet ouvrage après avoir lu Laupin en revue… Je n’avais pas rendu compte à l’époque de ce titre car je n’avais pas encore pris l’habitude des chroniques régulières. Je me suis rattrapé par la suite avec ce qu’il a publié aux éditions Comp’Act et à La Rumeur libre. Patrick Laupin est né en 1950 : c’est dire qu’il n’est pas encore l’heure de publier ses « Œuvres complètes ». Mais ses ouvrages étant épuisés pour la plupart, La Rumeur libre a eu l’heureuse idée de rééditer ce qui était devenu introuvable (les « Œuvres poétiques » en deux volumes) et de continuer à éditer ses nouveaux livres (comme « Chronique d’une journée moyenne ») et à rassembler ce qui était dispersé ou en gestation (« L’Esprit du livre », consacré à Mallarmé)… Occasion donc de (re)découvrir un auteur important autant que discret. D’autant plus que vient de sortir à La Rumeur libre un coffret réunissant ces quatre volumes…



« Chronique d’une journée moyenne »


« Chronique d’une journée moyenne » , sous-titré « Petit traité des barbaries banales », regroupe de petites proses (ne dépassant qu’une fois la page) et quelques rares poèmes ou de brefs passages en vers intégrés à la prose… Ces barbaries banales, décrites dans une langue poétique qui se laisse parfois aller à la brutalité nécessaire, sont celles du monde insupportable qui est le nôtre. Un monde qui produit des exclus sans arrêt : chômeurs, fous, enfants mal aimés, qui ont tous en commun d’être dépossédés du langage. Au-delà de la violence, ils n’ont plus les mots pour dire ce qu’ils vivent, ce qu’ils endurent… Pour organiser leur révolte. Cette exclusion est le résultat du tout-économisme ambiant avec ses corollaires que sont la consommation effrénée comme modèle de réussite sociale, la rentabilité, l’irruption de l’argent-roi dans la vie quotidienne de tous.
Aussi ne faut-il pas s’étonner que ces proses mettent en lumière la peur, l’angoisse, le sentiment de ne pas exister. Patrick Laupin a une phrase qui résume admirablement cet état de fait, résumé mais aussi condamnation sans appel des nouveaux chiens de garde que la société s’est donné : « Le despotisme du commerce et le machiavélisme de sa concurrence sont une arme contre les humains. Et les moyens d’information qui en corroborent le sens parachèvent des attentats moraux qui devraient relever […] de tribunaux statuant sur la négation des dignités d’existence. » Car c’est la dignité des hommes dénués de tout capital financier ou symbolique qui est ainsi bafouée, un déni qui débouche sur « l’autisme ordinaire et l’indifférence. »
Patrick Laupin dénonce les dérives de la société qui se construit peu peu, caractérisée par la « mise en couveuse de l’angoisse de populations entières privées de droits et de ressources, de démocratie, de laïcité et d’athéisme ». Les maîtres du moment sont prêts à tout pour protéger leurs profits et leur pouvoir quitte à enfoncer dans la misère ceux qui n’ont que leur force de travail pour (sur)vivre. Patrick Laupin n’en finit pas de ressasser cette existence sans cesse « revue à la baisse ». Ce n’est pas lubie ou manie d’écrivain : il convoque à sa façon l’histoire, la sociologie, la politique tout en tenant rigoureusement, comme sur le fil du rasoir, un discours de poète et d’homme libre. C’est ce qui fait la force de ces pages qui sont à inscrire dans la lignée de « L’Homme imprononçable » ou de « Les Visages et les voix »…

(« Chronique d’une journée moyenne. Petit Traité des barbaries banales ». La Rumeur libre éditeur ; 168 pages, 18€)


« Esprit du livre »


On connaît l’intérêt de Patrick Laupin pour Stéphane Mallarmé puisqu’il est l’auteur du « Mallarmé » paru dans la collection Poètes d’Aujourd’hui en 2004 chez Seghers… Selon les propos de l’auteur répondant à mes questions, ce nouvel ouvrage sur l’œuvre de Mallarmé est né d’une thèse préparée dans les années 90, prête en 2000/2001, mais non soutenue à l’époque pour des raisons de toilettage du tapuscrit. Ensuite, un séjour de deux ans au Québec lui a fait tout laisser en plan. Mais la réflexion et le travail sur Mallarmé ne l’ont jamais abandonné et tout a été réécrit pendant l’été 2012. D’où cet « Esprit du livre » qu’édite aujourd’hui La Rumeur libre…
Comment rendre compte d’un essai sur un poète quand on n’est pas soi-même un spécialiste de ce poète et qu’on est confronté à une érudition accumulée pendant de longues années de lecture et de recherche ? La modestie s’impose devant cette somme d’environ 400 pages d’une précision à faire pâlir un entomologiste et qui laisse désarmé le lecteur ordinaire. Écrivant cela, je ne fais qu’avouer mes limites. Si je me souviens avec émotion de Brise marine étudié en classe de première, si j’ai lu avec intérêt et curiosité le Coup de dés pour sa mise en page et sa typographie (dont Patrick Laupin dit : « Les grands principes de ponctuation dans les variations du Livre comme instrument spirituel et le Coup de dés sont l’écart et l’association, l’espacement et les blancs »), je dois reconnaître qu’ Hérodiade me laissa sur l’expectative… Mais lire L’Esprit du livre de Laupin est un invitation à relire Mallarmé. L’appareil conceptuel qu’il met en place et développe permet alors au lecteur de mieux saisir tel ou tel aspect de la poésie de Mallarmé.
Laupin s’explique clairement de son hypothèse. Le livre dont il est question dans le titre est celui que n’écrira jamais Mallarmé bien qu’il en ait eu le projet. L’époque reste aveugle à la primitive et fragile beauté d’être au monde, elle préfère livrer la foule des humains à la barbarie d’une langue asservie aux objectifs d’une société marchande et guerrière. C’est, paradoxalement, aux exclus (auxquels s’est longuement intéressé Laupin par ailleurs) qu’échoit le devoir sacré d’une expérience intérieure propre à éclairer la démarche du poète. Le projet de Laupin est donc de mettre en évidence à travers l’œuvre publiée de Mallarmé, l’esprit de ce livre qui ne sera jamais écrit. C’est dans la correspondance de Mallarmé que Laupin va retrouver ce qu’il appelle L’Esprit du Livre et il va mettre en lumière que derrière la prétendue obscurité de Mallarmé se trouvent les notions de folie utile et de crime de poésie qui éclairent singulièrement l’œuvre. Il s’appuie aussi sur les fameux fragments posthumes qui ont échappé à la destruction de ses papiers et de ses notes, destruction qu’il avait demandée à sa femme et à sa fille d’exécuter après sa mort… C’est donc à un va-et-vient constant entre ces différents corpus que se livre Patrick Laupin. Et c’est une nouvelle figure de Mallarmé qui émerge de ce livre, à l’opposé du poète ésotérique à quoi on a souvent voulu le réduire, un Mallarmé attentif à l’état des mots et à la recherche d’une langue native débarrassée des contraintes que lui impose la société… Patrick Laupin explicite cette démarche de Mallarmé que celui-ci désigne comme l’esprit du livre : l’apparente obscurité de Mallarmé, pour dire les choses autrement, n’est que l’apparence que prend son écriture puisqu’elle accède à la vie même du langage, les mots cessant alors de mimer le réel…
Il est impossible de résumer ces 400 pages dans le cadre d’une simple note de lecture. Il est impossible de parler des multiples références à Heiddeger, à Hegel, à Walter Benjamin, à la psychanalyse freudienne… (entre autres) en quelques lignes ; et je m’y refuse. Encore une fois, la difficulté du livre de Laupin provient, non pas du discours qu’il tient, mais de la connaissance qu’il a de l’œuvre de Mallarmé, une connaissance qui confond le lecteur. Et qui exige de celui-ci qu’il en ait la même. Il faut donc lire parallèlement Laupin et Mallarmé, au moment précisément où le premier cite le second… De la première à la dernière page. Ce qui n’est pas rien !

(« L’Esprit du Livre ; le Crime de Poésie et la Folie Utile dans l’Œuvre de Mallarmé ». La Rumeur libre éditeur ; 412 pages, 24 €)


Lucien Wasselin



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dimanche 10 février 2013, par Lucien Wasselin

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Patrick Laupin

Patrick Laupin est né en 1950 dans l’Aude, il a passé son enfance dans les Cévennes, dans une famille de mineurs de fond. Il a exercé pendant dix ans le métier d’instituteur et pendant vingt ans celui de formateur de travailleurs sociaux, creusant sans relâche un espace de transmission de la lecture et de l’écriture dans des lieux d’alphabétisation et d’internement, avec des adultes, des enfants et des adolescents en rupture de lien social.
Ses livres réhabilitent la splendeur d’un partage des mots, dont la générosité du geste et l’oubli de soi nous rappellent qu’ils sont le moyen de nous civiliser en commun. Il suffit de se laisser porter par l’appel inimitable qui sourd du déroulement de ses pages pour ressentir aussitôt la force d’un accueil inédit, le déclin immédiat de la solitude, le bonheur simple et rare d’être ensemble.
Dans les émissions de France Culture, animées par Colette Fellous, Francesca Piolot, Alain Veinstein, Mathieu Bénézet…les auditeurs ont à maintes reprises salué la douceur de cette passion pleine et attentive à une vérité expatriée.

Bibliographie

Ouvrages publiés par Patrick Laupin
L’Esprit du livre. Le crime de poésie et la folie utile dans l’œuvre de Mallarmé, La rumeur libre éditions, 2012.
Chronique d’une journée moyenne. Petit traité des barbaries banales, La rumeur libre éditions, 2012.
Œuvres Poétiques, Tome 1, réédition intégrale de : Le Jour l’Aurore, La rumeur libre, Le vingt-deux Octobre, Le sentiment d’être seul, La rumeur libre éditions, 2012.
Œuvres Poétiques, Tome 2, réédition intégrale de : L’Échancrure du jour, Clarté du temps, Ces moments qui n’en deviennent qu’un, Solitude du réel, Jour d’Octobre, La rumeur libre éditions, 2012.
Le Courage des oiseaux, nouvelle édition, La rumeur libre éditions, 2010 (1ère éd. Le Bel Aujourd’hui, 1998 ; 2e éd. chez Comp’Act en 2001).
Les Visages et les voix, postface de Jean-Marc Vidal, avec 46 photographies de Yves Neyrolles, La rumeur libre éditions, 2008 (nouvelle édition), 1ère éd. Cadex, 1991, 2e éd. Comp’Act, 2001.
L’Homme Imprononçable, La rumeur libre éditions, 2007.
Stéphane Mallarmé, Poètes d’Aujourd’hui, Seghers, 2004.
Poésie. Récit, Comp’Act, 2001.
Le Sentiment d’être seul, Paroles d’Aube, 1996.
Le Vingt-deux octobre, avec des lavis de Henri Jaboulay, Cadex, 1995.
La Rumeur libre, avec des dessins de Joël Frémiot, Paroles d’Aube, 1993.
Jour d’octobre, Tarabuste, 1990.
Solitude du réel, Seghers, 1989.
Le Dessin lui-même, avec des dessins de Louise Hornung, Comp’Act, 1987.
Ces moments qui n’en deviennent qu’un, Ubacs, 1985.
Le Jour l’aurore, Comp’Act, 1981. Réédition en 1987.
D’Ailleurs et de partout, Éditions de l’Ollave, 1975.

Ouvrages collectifs

L’Année poétique 2008, Seghers, 2008.
Un certain accent, Anthologie de poésie contemporaine, Bernard Noël, L’Atelier des Brisants, 2002.
LYON, ville écrite, Des lieux et des écrivains, Stock, 1997.
Poésie en France, 1983-1988, une anthologie critique, Henry Deluy, Flammarion, 1989.

À NOTER :
Chronique d’une journée moyenne, L’Esprit du livre et les deux volumes des Œuvres poétiques sont disponibles sous coffret au prix de 68 € (en exclusivité sur le site internet de La Rumeur libre). Chacun de ces livres est disponible respectivement au prix de 18 €, 24 €, 22 € et 22 €.



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