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Pierre Gabriel

"Le Cheval" (nouvelle)

En 1980, Pierre Gabriel m’avait confié cette nouvelle pour le premier numéro de Texture. Elle était inédite et, à ma connaissance, n’a pas été republiée depuis



Il est revenu, cette nuit encore. J’ai entendu son galop rôder longtemps autour de moi. Puis il a disparu du côté du verger. Comme la veille. Comme les autres fois.

Je ne sais depuis combien de temps se répète ce manège. Au début, je croyais à quelque farce d’un voisin venu caracoler sous mes fenêtres. Mais aucun d’eux ne pos­sède de cheval. D’ailleurs, nul cavalier ne monte celui-ci.

Je l’ai vu, derrière mes volets. Je le vois tous les soirs tourner autour de la maison. Dès que j’entends s’annoncer son galop, un sentiment étrange m’envahit, où je démêle à la fois l’attirance et la crainte. Je guette son passage. Le voici ! Je me penche un peu plus pour entrevoir en­core sa robe sombre, son poitrail de lut­teur, sa silhouette souveraine.

Une fois, je suis sorti. Je me suis mis en travers de sa route. Non pour tenter de l’arrêter, mais pour savoir enfin à quoi ressemblait de plus près mon visiteur noc­turne. Tout à coup, je l’ai senti fondre sur moi. Une énorme masse de chair et d’os qui, pas un instant, ne déviait de sa course. Je me suis jeté de côté. Sa crinière et sa queue m’ont fouetté au passage. J’ai pu voir tout contre mon visage son front taché de blanc, ses dents prêtes à mordre, l’éclat de ses yeux fous.

Je me suis renseigné au village et dans les fermes d’alentour. Mais nul cheval éga­ré n’y a été signalé. D’où sort donc celui- ci ? D’une caravane de romanichels, comme il en passe parfois à l’époque des vendan­ges ? D’un cirque peut être ? On n’a rien vu de tout cela depuis bientôt un an... J’ai senti que mon insistance intriguait les gens. On me jetait un drôle de regard. C’est tout juste si on ne me riait pas au nez ! Pourtant ce cheval existe. Chaque nuit je l’entends, je le vois.

Je passe mes journées à battre la campa­gne, à explorer les bois, les granges aban­données, sans dénicher le moindre signe. J’ignore d’où il vient. Par contre, c’est toujours du côté du verger qu’il semble disparaître. De là, une allée de peupliers descend vers la rivière. J’ai scruté, je crois bien, chaque motte de talus, chaque pouce du chemin. Pas la plus légère emprein­te de fer ou de sabot. De plus, la rivière, travaillée de remous redoutables, demeure infranchissable à cet endroit.

Alors, je ne comprends plus. Il me faut bien admettre que quelque chose d’insensé, de fabuleux peut être, vient de faire ir­ruption dans ma vie. Ce qui m’arrive me bouleverse. Rien ne m’y préparait. Dans la monotonie d’une existence que suffisaient jusqu’ici à colorer les travaux des saisons pourquoi cette intrusion, pourquoi, chaque nuit, ce cheval ? Surgi tout frémissant d’un monde où je n’ai nulle part, il m’im­pose pourtant sa déroutante, sa provocante réalité.

Ainsi, tous les soirs, je me poste à l’affût. Et au bout d’un moment, en effet, j’entends son galop s’arracher au silence. Le rythme se précise, son martèlement de­vient plus dur, plus haletant. Ca y est ! Il est passé en trombe sous ma fenêtre. C’est comme s’il avait jailli de la nuit même !

Je l’ai suivi des yeux jusqu’à l’angle de la maison. C’est une belle bête. Un ani­mal libre et fier dont l’élégance m’émer­veille. Sa puissance, sa fougue, chaque fois me surprennent. A la clarté de la lune, sous les reflets de sa robe, les muscles jouent superbement, s’accusent, puis s’effacent dans une sorte de halo. Une fleur pâle aux trois pétales inégaux orne son front. Sa tête haut dressée reste toujours marquée de la même expression d’arrogance et de cruau­té.

Jamais il ne s’arrête sous ma fenêtre, jamais même il n’a semblé s’apercevoir que j’étais là, que je l’épiais. Cependant il m’a choisi, il a choisi ma maison. Que me veut-il ? Qui me l’envoie ? De quelle ruse, de quelle menace est-il le messager ? Je ne discerne pas encore ce que l’on attend de moi, mais chaque soir je suis présent au rendez-vous.

Plus rien n’a d’importance. Rien d’autre que cette apparition que je guette le cœur battant. S’il allait ne plus reparaître, décevoir un espoir devenu désormais plus nécessaire que le pain, me laisser seul sur cette terre, m’abandonner à mon insignifiance... Mais non, à l’heure dite, le voici. Il ne faillit jamais. Alors je ne me pose plus de questions. Une sorte d’exaltation sauvage me saisit, mes mains tremblent, des mots sans suite se bousculent à mes lèvres. Cet instant pour lequel durant tout le jour j’ai vécu, je le sens m’habiter, m’étreindre, me brûler avec une violence qui me confond. Pour fugitif, pour aberrant même qu’il soit, je l’éprouve comme un miracle, un signe à moi seul adressé, un appel impérieux auquel il faudra bien que je réponde avant que l’on s’impatiente.

L’invisible réseau se resserre. Chaque ronde en tisse la trame. Mais ce galop qui m’enferme dans ma propre nuit, je l’enten­drai un soir décroître, s’arrêter. Le che­val m’attendra, piaffant et s’ébrouant dans l’ombre. Je saurai qu’il est temps. Et je m’avancerai vers ce regard enfin posé sur moi, désarmé devant lui comme un enfant ar­raché au sommeil et qui trébuche au seuil de la lumière, doutant s’il veille ou s’il poursuit toujours le songe qui le tourmen­tait.

Pierre Gabriel



Voir aussi :

Les recueils posthumes de Pierre Gabriel

"Le cheval", une nouvelle de Pierre Gabriel

Portrait : Entre lumière et cendre



mardi 2 juin 2009, par Michel Baglin

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Pierre Gabriel

Pierre Gabriel est né le 31 mai 1926 à Bordeaux. Études universitaires d’anglais à la Faculté des Lettres de Bordeaux.
Il a vécu depuis son enfance en Pays d’Armagnac, à Condom (Gers), où, avant de prendre sa retraite, il s’est occupé d’un vignoble et d’une distillerie.
Il a imprimé pendant quinze ans, à l’aide d’une presse à bras, les cahiers de poésie Haut Pays. L’ensemble de son oeuvre a été couronné par le Grand Prix de Poésie du Mont- Saint-Michel.
Sa mort est survenue le 11 juillet 1994.

Pierre Gabriel est l’auteur de deux romans, mais aussi de nouvelles, dont le fantastique sert souvent de révélateur à la solitude des personnages. Réunies sous le titre du « Serpent bleu » elles ont obtenu le prix Prométhée en 1988.

"Le Cheval de craie"

Ce sont des accents beaucoup plus légers et d’une grande simplicité que l’on découvre dans « Le Cheval de craie », recueil écrit pour son petit-fils et dont il avait envoyé le manuscrit à Louis Dubost, éditeur du Dé bleu, peu avant sa mort.
Publié dans la collection Le Farfadet bleu et joliment illustré de vignettes de Patrice Mazoué, ce « pense-rêve » est à l’usage de l’enfance (et aussi, bien sûr, de celle qui ne veut pas mourir en chacun de nous) pour qu’elle ne cesse jamais de s’émerveiller des petits miracles de la vie.

« Toi qui as dessiné
sur le tableau du ciel
ce cheval au galop,
ne le laisse pas s’échapper (...)
garde-toi d’effacer
tous ces chemins en pointillé
sur l’ardoise du soir :
ils te conduiront
jusqu’au bout du monde. »

On retrouve là le vieil ormeau que Gabriel avait déjà célébré dans un de ses romans, des pies, des chouettes, l’horloge, le vent, les nuages et la soif d’aimer qui l’animait. Sans oublier la lorgnette dans laquelle il faut savoir regarder par les deux bouts...

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