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Daniel Reynaud

Le braconnier de lui-même

Né en 1936 dans ce pays de la Charente dont il fut le chantre, Daniel Reynaud, décédé en 2001, était l’ami de Pierre Boujut, qui édita ses premiers poèmes à l’enseigne de la « Tour de Feu ». Il a publié recueils de poésie et pièces de théâtre. Les éditions Le Vert Sacré ont publié le premier tome de ses Œuvres complètes sous le titre « Ce qui est dit est dit ». Philippe Pineau nous propose ici une lecture de cette œuvre importante, en même temps qu’un hommage.

Daniel Reynaud donna pour titre à son second recueil de poèmes publié aux éditions « La Tour de feu » : « Le braconnier de soi-même ». J’ai choisi de rendre hommage au poète de Barbezieux en reprenant ce titre mais en le bougeant un peu comme si ce pas de côté : le passage de soi-même à lui-même objectivait la chasse singulière que le poète entreprit très jeune avec un double savoir – savoir-faire qui est l’accomplissement de l’homme en poésie et savoir tendre des pièges et effacer ses traces. C’est ainsi que le braconnier qui suit le gibier, gibier qui est le braconnier, échappe au bout du compte au feu à volonté qui menace l’animal. Il possède en effet l’art de la feinte dans toute sa plénitude. C’est peut-être pourquoi Daniel Reynaud me disait que son recueil préféré était ce « Feu à volonté » publié, toujours à « La Tour de Feu » en 1962, année où

« Le printemps sent la poudre
On tue ses hirondelles »


Braconnier de lui-même, le poète est en quête, en recherche, pas à pas, d’une identité dont on ne sait si elle est de l’ordre d’une résurgence d’un temps déjà connu et manifestement oublié, ou bien de l’ordre d’une connaissance pure de ce qui advient, c’est-à-dire une attention vigilante, plus que soutenue, à la vie. Mais dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’inventer les poèmes, sources de vie, porteurs d’une haute présence du sang, territoires de l’amour, jamais loin de la mort, la mort, une amoureuse que le poète doit regarder en face. En un distique : « Seul », le poète avoue sans pudeur son trouble et sa crainte :

« J’ai peur de la nuit masquée sans issue
Et de sa tête de licorne à la proue de l’amour »

Mais une fois la mort prise au piège de l’amour comment continuer à rendre grâce en quelque sorte au mouvement même de la vie. Les oiseaux et les bêtes, les êtres blessés et les astres qui viennent à leur secours font une fresque, un chant, fruit partagé comme le miroir d’un monde où déposer son regard fraternel, amical, riche de toutes les plantes en talus des semailles. Ce miroir qui rafraîchit le poète est une eau qui coule : la Charente, un fleuve qui, inexorablement, poursuit sa chanson de grande paix vers l’Océan :

« Ah que je t’aime et que tu m’ensilences »

Célébration vertigineuse, tendresse et reconnaissance, déjà à l’œuvre dans « Le cœur vendangé » où confiance dans l’art et la poésie signifie ouverture au monde, un monde dont on prend non pas la mesure - à moins de considérer la mesure comme musicale - mais le goût. Pétrir les mots avec gaieté, humour même, avec énergie :

« Ô marteler son œuvre aux enclumes des forges »

Sans perdre de vue - les yeux sont des mots qui s’installent avec persistance dans l’œuvre, au vert profond de soleil et de chèvrefeuille - que le bel herbier de la nature accueille aussi bien le léger lilas, le doux sainfoin que les « poulies légères des ciguës » que le poète fait jouer dans une rime croisée avec « la solitude trop aiguë ».
La mécanique du piège n’atteint toutefois pas la bête s’étoilant au plus haut des cieux dans une nuit câline où fraye la mort :

« La Grande Ourse repue avec indifférence
Voit le ciel s’évanouir en se léchant les pattes »
.

Le naufrage est alors d’autant plus grand que l’amour rompt les amarres et que l’animal aquatique sombre par trente brasses de mémoire. Pourtant l’eau n’est pas hostile bien au contraire. Elle réveille le poète porté par le courant allant un peu moins vite que la vie, et s’il s’étonne, le poète, de ne pas être un peuplier ou un cheval qui boit, il a conscience que l’éternité est « un braconnier dans la mémoire d’une brème ».

« Le cœur vendangé », « Le braconnier de soi-même », « Feu à volonté », trois recueils publiés en quatre ans dans l’intensité de ses vingt ans. Il faudra attendre 1975 pour que le lecteur puisse découvrir une nouvelle plaquette : « Le temps écoute » publiée aux éditions « Commune mesure ».

La brème est-elle un gibier ? Question difficile pour une réponse tout aussi difficile. Toujours est-il que dès « Profil songeur de la Charente », la femme s’ouvre à la maternité et que le poème respire l’apaisement. On aura remarqué que le mot « brème » est l’anagramme du mot « mère » après la chute de l’initiale b. Cette métamorphose aquatique pousse l’écriture sur la berge, et ce n’est plus le braconnier qui cisèle le poème, ce sont les écritures qui naissent d’elles-mêmes dans une sorte d’halètement où le temps, la parole, sont suspendus, laissant se profiler un étonnement, un avènement. Ce sera, toujours aux éditions « Commune mesure », la belle plaquette « Plusieurs nativités et quelques écritures enceintes » avec un frontispice d’Aristide Caillaud. Des poèmes aux vers brefs où le Je a disparu. Conception maculée d’un bleu virginal où le poème donne à voir « l’aube de l’éternité » lorsque « le cœur des roses s’obscurcit. »

Quatre ans plus tard, Jean-Claude Valin édite à « Hautécriture » « Pourriture noble » , un recueil très important où tous les thèmes chers à Daniel Reynaud sont couchés (Trancher la vie, disait Daniel, et coucher la chanson). Des vers brefs encore, disposés dans le poème en forme de lampe (il note en exergue quelque part, « C’est/bien plus loin/que le cercle des lampes/dans/la clarté des autres/que chante/ l’écriture ».)
Recueil qui ouvre sur « Charente », poème à la sensibilité d’écriture enceinte, mais où le Je réapparaît à travers le Tu, adresse tendre à la féminité du fleuve qui est aussi une terre, avec ce jeu de mot qui donne une dimension particulière au fleuve : Minisippi. Bien sûr on songe au blues déjà apparu dans « Careless love », et que l’on reverra plus tard dans des poèmes où l’amour du jazz est très prégnant. A commencer par « Thérapythie » où sourd un « jazz intérieur/d’un swing forcené » jusqu’à ce « Blues for Charlie Parker » très audacieux dans son rythme.
De cette musique naît l’enfant du silence, l’orange humaine, la luminosité vivante. La promesse de l’éternité certes, mais aussi celle de la présence animale. Dans la poésie de Daniel Reynaud, elle existe, cette présence animale, au cœur même de l’enfance. Elle lui permet de chasser l’ombre au bout du temps. Présence terrestre et aquatique, ce gibier, braconnier de l’homme, pousse celui-ci dans la pleine transparence diaphane de l’œuvre poétique. Et c’est ainsi que le poète en toute tranquillité appréhende sa fin visible, peut-être comme sa métamorphose en peuplier/cheval, lui que l’on vit souvent comme l’enfant de la crèche.

« Licorne
tirée à la chevrotine
par un braconnier
de l’âge du sel
ciel
d’avant le vent
ciel
d’avant le ciel
on empruntera
un morceau de toi
pour confier
enfin
mon corps
à la terre »

Philippe Pineau (1)

vendredi 2 avril 2010

P.-S.

(1) Bibliothécaire, directeur de la revue D’un livre l’autre, militant du droit à la culture pour les plus défavorisés et ceux qui le seront bientôt...

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Daniel Reynaud

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Daniel Reynaud dans les années "90". Photo de Bruno Veysset

Daniel Reynaud est un né à Barbezieux en 1936. Il est mort le 12 janvier 2001. Il s’était installé dans le village gabarier de Saint-Simon.
Poète « écriturier », il fut le chantre de la Charente. S’il a vécu toute son enfance à Barbezieux, dans la pharmacie située sur la place qui porte maintenant son nom, il fut aussi libraire à Poitiers et disquaire à la Rochelle.
Ami de Pierre Boujut, qui édita ses premiers poèmes, il collabora à la fameuse revue la « Tour de Feu ». Il a publié recueils de poésie et pièces de théâtre.

Œuvres

Poésie
Le cœur vendangé La Tour du Feu
Le braconnier de soi-même La Tour du Feu
Feu à volonté revue Promesse
Le temps écoute Commune mesure
Pourriture noble Hautécriture
Plusieurs nativités et quelques écritures enceintes Commune mesure
Enfantissimes Rumeur des âges
Petites proses sans épines Rumeur des âges
L’enfance au bord des mots Rumeur des âges
Toute la terre à vif, qu’on voit, Parole et Patrimoine

On peut également commander « Ce qui est dit est dit » (anthologie et témoignages) aux éditions Le Vert Sacré : 93, rue de Beaulieu - 16000 Angoulême.

Chansons
Daniel Reynaud a également écrit des textes de chanson pour Christine Authier et pour François Deguelt.

Découvrez ci dessous un dossier sur Daniel Reynaud, dont un entretien

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