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Entretien avec Yves Heurté

Le poète, « un sauveur sans illusion »

Je ne tutoyais pas encore celui qui allait devenir un ami quand j’ai réalisé cet entretien avec Yves Heurté en 1985, pour le publier dans le numéro 23 de Texture (hiver-printemps 1986) que je lui ai consacré.

Roman, théâtre, poésie, nouvelle : vous avez touché à tout. Par quoi avez-vous commencé ?

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En discussion avec Michel Baglin au stand du Passe-mots

Mon « art » a commencé en sifflant les merles dans les Landes. Puis j’ai soufflé dans une flûte traversière jusqu’au prix du conservatoire. J’ai dirigé des chorales et enfin joué en orchestre. Le tout sans écrire. C’est alors qu’une bande de copains m’a désigné comme écrivain patenté de la troupe. Adieu la musique, bonjour la suite... Mais en fait, du plus loin que je me souvienne, mon contact avec le monde fut poétique : un désir d’harmonie par le jeu. J’ai peu usé de la forme dite « poétique » ; j’avais trop besoin de « l’autre ». Le genre que je choisissais devait donc être public : romans et surtout théâtre. Je n’avais de ce fait presque aucun rapport avec les poètes à poèmes, et aucun avec le milieu dit « littéraire », ce qui ne simplifiait pas ma tâche. Je cherchais surtout les gens étranges ou étrangers, quitte à leur refaire par l’imaginaire un visage rêvé.
Pour échapper à ce monde occidental d’un urbanisme forcené fondé sur la violence, je choisissais la marche un peu partout. Ici et en Asie. Indes, Tibet, Népal, Afghanistan, Pakistan, etc. Cette activité me semblait beaucoup plus poétique que l’écriture. En vérité, elle y menait. La défonce physique aide à se refaire une innocence, qui me semble le fondement même de la poésie.

Dans quelle écriture vous sentez-vous le plus à l’aise ?
Dans toutes et dans aucune. L’écriture est un petit moment de crise entre ce qui se met à remuer en moi et ce que je rêve de faire remuer chez l’autre.

Votre poème dramatique, « Voccero » , me semble bien illustrer votre démarche : lyrique, mais sans retour sur soi. Un lyrisme de l’autre, en quelque sorte. Pour vous, le moi serait-il haïssable ?
Si je ne me commémore pas, ce n’est pas par humilité, mais parce que j’aurais l’impression de. perdre mon temps. Par contre, commémorer le monde est une façon de l’amener à soi en même temps qu’on va à lui. Mais « haïssable », le moi ? Non, désolé, je m’aime bien.
Je voudrais aussi dire que l’attirail du corps est glorieux. Le crever sous un soleil de plomb, le plonger dans l’inquiétude des grands espaces ou dans un silence trop absolu, le sort des normes. Sans rancune, il me rend un surplus de vie. Ma poésie est donc plus sensuelle qu’intellectuelle, plus tournée vers le monde que lovée sur elle-même. S’arrêtant souvent pour se faire un clin d’œil. Là où rien n’est vraiment sérieux, tout peut se montrer tragique.

Vous attachez beaucoup d’importance à l’oral. Quelle est pour vous la finalité de la poésie : être lue ou être dite ?
Oui, ce que j’écris est fait pour être dit, et pas seulement mon théâtre. Je me revendique ainsi « homme du Sud » : partisan du dit chaud contre l’idée froide. Le Dit, signe d’échange. L’idée, signe de domination. L’image donne à choisir. L’idée tend, en notre temps, à s’affirmer comme idéologie, donc mise en forme du pouvoir.

Vous êtes donc partisan de l’image contre l’idée ?
D’une manière générale, je dirai que l’art manque de plus en plus d’innocence. Comme la flèche d’un arc trop tendu, trop d’intelligence fait manquer la cible de la beauté. Elle part dans la dérision. La poésie ne meurt pas, elle se perd.

Que pensez-vous de l’image aujourd’hui ?
Mode de communication privilégiée, elle se généralise, nous poursuit dans la rue et nous attend à la maison. Des jeunes, toujours plus nombreux, finissent par ne plus avoir recours au mot que pour la commenter. Et leur discours est d’une grande pauvreté. Que peut représenter la vieille métaphore poétique devant le déversement d’images des médias ? Serait-elle insignifiante ? Non, en réalité, c’est elle qui est signifiante. L’image médiatique nous montre la chose. L’image poétique est celle de l’être. La première, éphémère par nature, demande une consommation de plus en plus effrénée très proche de la toxicomanie. Elle ne comble le vide absurde qu’en l’exacerbant. La poésie et son imagerie mentale ne comblent pas un vide mais un besoin profond. Elle ne concerne pas des rapports de masses mais la communication avec soi-même sans cesse brisée par notre rythme de vie. Sa nécessité vitale se fera sentir de plus en plus.

Le personnage de la mère est très présent dans votre œuvre. Pourquoi ?
La poésie par nature est féminine, et le poète également. J’appelle nature féminine l’opposé de la nature technocratique, logique, agressive et intolérante, bref : notre monde sérieux et viril. La nature féminine, loin d’être illusion et rêverie, est lucidité. Il s’agit d’accepter et de louer l’homme tel qu’il est : contradictions insolubles suivies de questions insolubles. Soyons réalistes ! Supprimer le rêve de nos nuits conduit à un manque si important qu’il mène à des troubles mentaux sévères. Or nos songes ne s’embarrassent pas de concepts ni de dialectique, ils vont au plus important dans l’homme : la mythologie dans laquelle il se représente. L’art et notamment la poésie me semblent constituer un regard lucide sur nous-mêmes. Le rationalisme contemporain, par contre, se forge une image délirante de l’homme avec au bout - logiquement et non par on ne sait quelle malchance - des Staline, Hitler, Long Nol et autres terroristes ratiocinant...

Vous revenez, assez rapidement, aux problèmes de société... Est-ce cela, la modernité ?
On peut vouloir être moderne en jouant sur la permanence ou en optant pour l’éphémère. Certains ne jurent que par la griserie de l’éphémère. Pour eux, toute permanence semble d’un ridicule suranné. D’autres n’entendent se situer que dans « l’éternel de l’homme ». Dans cette attitude, seule est « éternelle » la peur du monde. En vérité, les hommes font ce qu’ils peuvent de leur nature avec leur temps. Les permanences dans l’éphémère, angoissantes et incertaines, sont les strapontins de la poésie de tous les temps.

Entre la permanence et l’éphémère, y a-t-il une place pour l’engagement ?
Une poésie peut être politique sans s’engager. Elle retrouve là sa dignité : être méprisée par toutes les idéologies. Les poètes ne changeront pas le monde. Les politiques ne changeront pas l’homme. Match nul. Il n’y aura pas de revanche... D’ailleurs, la poésie est communication et non médiatisation des échanges. Elle n’aide pas deux êtres emmurés à s’observer de mur à mur. Elle est échange de « tuyaux » entre bricoleurs de l’âme.

Que pensez-vous de l’émotion et du lyrisme en poésie ?
La « sincérité du poète » ? Le torrent sentimental ? Ce spontanéisme de concierge ? Nous ne sommes pas plus sincères que le peintre ou le musicien. Comme l’acteur en scène, nous sommes des interprètes. Des rêveurs publics. A mon avis ce qu’on appelle le « sentiment » n’a d’ailleurs pas grand chose à voir avec le lyrisme, pas plus qu’avec l’élévation spirituelle religieuse. Le poète lyrique n’est pas l’homme par le petit bout. Sa sensibilité est sensuelle et son moteur tragique.

Vous êtes médecin de campagne. Votre profession a-t-elle influencé votre œuvre ?
Mon métier de médecin, dieu merci, en me forçant à me coltiner avec un réel incontournable, a avivé sans cesse ce conflit entre le monde et son image qui impose l’art comme solution aléatoire mais unique. Il me fournit en fait un ticket de premier balcon sur le monde... à condition, pour écrire, de laisser mon stéthoscope au vestiaire...

Une autre présence remarquable, dans votre œuvre, est celle de la montagne et, plus généralement, de la nature. Est-ce là le reflet d’attaches paysannes ?
Mais non ! Je ne suis pas campagnard ! Mon village vit d’une grosse usine d’électrométallurgie. J’écris devant la lueur des fours qui se reflètent sur le dos de vaches archaïques. Ma seule œuvre populiste est l’histoire d’un exilé espagnol, un marginal qui ne supporte pas la vie paysanne. Mais j’admets être aussi à l’aise dans une métropole qu’un violoniste dans un concasseur.
Je dois d’ailleurs dire que mon absence de la vie intellectuelle parisienne ne me hisse guère en littérature. Il est arrivé à un de mes textes d’atteindre des centaines de milliers de Français, Allemands, Bulgares, etc. sans récolter un seul mot dans la presse de notre capitale. Qu’y faire ? Changer de vie ?

Justement, votre vie est bien remplie. Vous aimez les voyages, la montagne, l’écriture, votre métier. Qu’est-ce qui définit ou comble le mieux l’homme Heurté ?
Je me pardonne mon introversion foncière (si, si !) grâce à des petites aventures qui remettent tout en question. Galoper au Tibet, c’est courir le risque d’y crever. Soigner des gens, c’est courir le risque de risquer la peau de mes copains bipèdes. Écrire est risquer son âme.
Choix essentiels où je me sens bien. Tout choix déjà fait m’emmerde. Et si l’on me met devant le choix des risques ? Je lâche ma feuille blanche pour la couverture pierreuse d’un glacier himalayen ou d’un volcan islandais. Que la poésie me courre après si ça lui chante... Mais il lui arrive de me rattraper...

Que lit Yves Heurté ?
On peut avoir le besoin d’écrire sans avoir celui de lire. Exiger d’être aimé sans aimer. Ma bible quasi quotidienne, c’est tout de même Saint John Perse. Par ailleurs, le n’ai malheureusement pas le temps de me cultiver. Mais je fais une exception pour la presse : l’image d’un monde mouvant me passionne.

Qu’est-ce qu’un poète en 1985 et à quoi sert-il ?
Un sauveur sans illusion. Et cependant, jamais société n’a eu autant besoin de ses poètes, cette société qui fonde ses pouvoirs sur la conviction lancinante et omniprésente de l’image médiatique, drogue destinée à faire passer un développement technologique et des idéologies irresponsables. Les questions essentielles de notre nature et de notre destinée ne pouvant plus être posées sont enfouies par la psychanalyse, la sociologie, etc. Il appartient aux artistes et en particulier aux poètes, dont les mots ont charge mythique naturelle, de les refaire surgir inlassablement.
Nietzsche, dont on ne peut suspecter le modernisme, disait : « L’art, nous n’avons plus que l’art pour nous aider à supporter la vérité ». Le conflit s’annonce inévitable entre les gens de Verbe et ceux qui voudraient nous enchiffrer pour nous rendre semblables, fonctionnels et soumis. Le nombre croissant des poètes emprisonnés, torturés ou « disparus » sous tous les régimes témoigne de la nécessité de notre survie. Un monde sans poètes serait désespérément voué à l’ordinateur et aux sociétés implacables qui s’installent un peu partout.
Cela ne m’empêche pas de travailler sur une machine à mémoire qui permet le traitement de texte - même poétique l Ma poésie ne s’en porte pas plus mal, bien au contraire, mais elle domine ses moyens.

Propos recueillis par Michel Baglin


mardi 2 juin 2009, par Michel Baglin

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Bibliographie

Yves Heurté a une œuvre très abondante, d’une bonne cinquantaine de volumes. Parmi ceux-ci, on retiendra :

En poésie
Voccero , poème dramatique. Rougerie. 1975
Le Carnet tibétain, Rougerie. 1984
Passion, Sud. 1986
Bois de mer, Cheyne. 1986. (poèmes mis en musique et chantés par Martine Caplanne. CD, MSI
La Noce solitaire, Rougerie. 1987
Les Mers intérieures, Rougerie. 1992
Point d’orgue, Rougerie. 1994
Mémoire du Mal , Ed. En Forêt, 1998

Romans
La Ruche en feu , Gallimard, 1970
La Nuque raide, Entente, 1975
Leçon de ténèbres, Arcantère, 1988
Le Passage du Gitan, Gallimard, 1991
Les Chevaux de vent, Milan, 1995
Le Phare de la Vieille, Seuil, 1995
L’Horloger de l’aube , Syros, 1997
L’Atelier de la folie, Seuil, 1998

Récits et livres de souvenirs
Vous, gens de montagne, De Borée, 2004
Le Pas du Loup, L’ecir, 2006
Journal de nuit, journal de guerre d’un adolescent, éditions Alan Sutton, 2003

Yves Heurté a écrit plusieurs romans pour la jeunesse, ainsi que des contes et nouvelles, notamment chez Magnard.
Il a également écrit une dizaine de pièces publiées aux éditions Rougerie, ainsi que des textes pour la radio.

Portrait d’Yves Heurté

Quelques livres

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