Annie Ernaux

« Les années »

Une femme regarde en elle pour y retrouver le monde

Annie Ernaux a écrit une œuvre où l’autofiction domine. Mais il ne s’agit pas d’une quête de soi et de son identité. La mise en récit de périodes de sa vie vise à retrouver la mémoire collective dans une mémoire individuelle, afin de rendre la dimension vécue de l’Histoire.
C’est encore à quoi elle s’attelle avec son dernier livre, « Les années », où elle raconte plus d’un demi siècle de nos quotidiens. Avec une grande justesse dans les évocations, un art consommé de choisir les « marqueurs d’époque ».

Ce livre (publié chez Gallimard et qui vient d’être repris en Folio) compte parmi ceux qui m’auront procuré le plus de plaisir depuis fort longtemps. Question de génération peut-être, puisque il s’agit d’une traversée d’une partie du siècle précédent correspondant à peu près à celle que j’ai effectuée, avec les mêmes perspectives, et qu’elle suscite chez moi bien des réminiscences…
L’œuvre d’Annie Ernaux, depuis « Les Armoires vides » (1974), est construite sur les épisodes et les personnages marquants de sa vie, la maladie de la mère, l’avortement, le divorce, etc. « Les années » n’échappe pas à cette autofiction, mais avec une ambition plus vaste, puisque le livre couvre toute l’ère d’une existence, de l’après-guerre (elle est née en 1940) à aujourd’hui.
Partant de quelques photos d’elle à différentes époques de sa vie et qui jalonnent son récit, l’auteur n’a cependant pas pour dessein de se raconter, mais bien de raconter une époque, « pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire. » A propos des photos qu’elle décrit, elle ne dit d’ailleurs pas « je », mais « elle », afin de tenir son personnage à la bonne distance. Son autobiographie est impersonnelle et collective – « une existence singulière donc mais fondue aussi dans le mouvement d’une génération ». Elle s’articule autour de moments qui font dates - 1968, 1981, la chute du mur de Berlin, le 11 septembre 2001, etc. - et de leurs répercussions à la fois dans sa vie intime et dans la vie de tous.

Marqueurs d’époque

Tout l’intérêt du livre tient à cette justesse des annotations, à l’art de choisir les « marqueurs d’époque ». Pour provoquer l’immersion dans les images de la mémoire, la restitution des atmosphères, des arrière-pays, le réveil de tout un monde de connotations, de non-dits, qui caractérisent une période et par lesquels elle s’incarne.
Annie Ernaux y réussit à merveille, grâce à son style efficace et sans fioritures, son intelligence du monde, à une belle honnêteté intellectuelle et à un regard souvent malicieux. A la jonction de l’expérience historique et de l’expérience individuelle, elle est d’emblée dans l’universel, sans cesser d’être dans l’intime. Elle parvient à « réentendre les paroles des gens, les commentaires sur les événements et les objets, prélevés dans la masse des discours flottants, cette rumeur qui apporte sans relâche les formulations incessantes de ce que nous sommes et devons être, penser, croire, craindre, espérer. » On songe parfois aux intuitions sémiologiques du Roland Barthes des « Mythologies » (les objets et leurs significations sourdes), la lecture du monde est sociologique (l’évolution des mœurs et des mentalités), politique (les clivages sociaux y sont très présents), et s’appuie sur une observation constante du monde extérieur (ah, la description des espaces marchands qui enlaidissent nos entrées de ville !) ; mais on ne saurait pour autant gommer la tonalité ce cette mise en récit d’une vie : la nostalgie d’une femme qui « regarde en elle pour y retrouver le monde », certes, mais que le vertige guette devant la fuite du temps et le vieillissement, et qui se retourne sur ses « années » en quête malgré tout du fil d’Ariane.
Un très beau livre. Plein d’enseignements et d’émotion.

Michel Baglin


jeudi 6 mai 2010, par Michel Baglin

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Annie Ernaux

Annie Ernaux est née le 1er septembre 1940 en Normandie où elle a vécu son enfance et sa jeunesse dans un milieu modeste (ses parents furent ouvriers, puis petits commerçants).
Après des études à l’université de Rouen, elle a été successivement institutrice, professeur certifiée, puis agrégée de lettres modernes.
Elle s’est détournée de la fiction écrire une œuvre à caractère autobiographique, dans un style épuré, avec le matériau croisé de l’expérience historique et de l’expérience individuelle. Elle a obtenu le prix Renaudot en 1984 pour « la Place ».

Bibliographie

Les Armoires vides, Paris, Gallimard, 1974
Ce qu’ils disent ou rien, Paris, Gallimard, 1977
La Femme gelée, Paris, Gallimard, 1981
La Place, Paris, Gallimard, 1983
Une femme, Paris, Gallimard, 1987
Passion simple, Paris, Gallimard, 1991
Journal du dehors, Paris, Gallimard, 1993
La Honte, Paris, Gallimard, 1997
Je ne suis pas sortie de ma nuit, Paris, Gallimard, 1997
La Vie extérieure, Paris, Gallimard, 2000
L’Événement, Paris, Gallimard, 2000
Se perdre, Paris, Gallimard, 2001
L’Occupation, Paris, Gallimard, 2002
L’Écriture comme un couteau, entretien avec Frédéric-Yves Jeannet, Paris, éd. Stock (2003),
L’Usage de la photo, en collaboration avec Marc Marie, Paris, Gallimard, 2005
Les Années, Paris, Gallimard, 2008 Prix Marguerite Duras 2008

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