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Chemins de lectures

Les critiques de Max Alhau 2014-2015

Avec plus d’une vingtaine de recueils de poésie édités, Max Alhau est d’abord un poète, qui interroge notre présence au monde (lire ici son portrait) ; mais il est également nouvelliste.

Comme critique, il a donné de nombreux comptes-rendus de lecture et chroniques à diverses revues, d’Europe à Autre Sud.
Texture est heureuse d’accueillir ses articles.



Elena Costa : « Daniel Avner a disparu »


Elena Costa publie un premier roman qui ne manquera certainement pas d’attirer l’attention des critiques et des lecteurs, un roman à l’atmosphère oppressante, dans lequel la culpabilité des survivants des camps d’extermination ne cesse de s’imposer à Daniel Avner.
Contrairement au titre, Daniel Avner n’a pas disparu, il est continuellement présent au cours de la narration. Ayant échappé avec son grand-père à une rafle de la police, toute sa vie sera marquée par la disparition de sa grand-mère, de ses parents et de sa sœur. Après la libération des camps, en 1945, le grand-père qui ne cesse de le frapper pour qu’il n’oublie pas ses parents, l’envoie régulièrement devant l’hôtel Lutetia où arrivent les rescapés, et ce jusqu’en 1948, alors que la folie monte en lui, que les privations qu’il s’impose et les sévices subis font de lui un martyr s’assimilant aux victimes des nazis. Il faudra plus tard la rencontre de Dora qui travaille à l’hôtel Lutetia pour qu’il connaisse une sorte de trêve, même s’il ne parvient pas à abolir le passé et si tout contribue à l’enraciner dans une époque qu’il a vécue et dont il voudrait se détacher.
L’écriture de Elena Costa par sa densité ne cesse de faire surgir le mystère, d’entretenir la culpabilité de Daniel Avner. Après la mort du grand-père, Simon Avner, quand il s’installe avec Dora dans l’appartement familial, les souvenirs lourds, étouffants, l’obsèdent encore et il accepte mal la présence de la jeune femme. Lorsqu’il apprendra, quelques années plus tard, qu’elle a écrit un livre sur l’histoire de la famille Avner, il n’aura pas le courage de le lire.
Le départ de Dora, la naissance de son fils qu’il cessera de voir, les lettres qu’il lui écrit et qu’il n’envoie jamais, celles qu’il reçoit et qu’il ne lit pas, les coups de téléphone auxquels il ne répond pas, tout cela contribue de l’enfermer un peu plus dans un monde oppressant, dans une solitude sans cesse, avec une identification à son grand-père.
Par la suite, la mort de Dora que David Avner apprend en lisant un journal ravive sa douleur et ce n’est pas sans raison qu’il se dirige de nouveau vers le Lutetia dans l’espoir insensé de la revoir. En contrepoint, le récit de son fils ne cesse de montrer combien l’absence de son père lui pèse. S’il s’enferme lui aussi dans le silence, il comprend que le passé a été aboli et qu’il est désormais apte à vivre dans le présent, contrairement à son père.
Grande est l’intensité de cette histoire qui n’exclut pas des zones d’ombre, des questions sans réponse, des mystères, l’empreinte de la souffrance, et, pour ceux qui ont vécu cette époque, l’impossibilité d’oublier, de se délivrer de souvenirs toujours présents.
« David Avner a disparu » , par sa construction sans aucun dialogue, conçu comme un monologue intérieur, grâce à une écriture qui donne toute son intensité à ce récit tragique, aux personnages dévastés, témoigne d’une réussite qu’il convient de saluer.

(Elena Costa : « Daniel Avner a disparu ». Gallimard, 13,50 € )



Jeanine Baude : « Aveux simples »


Avec Aveux simples , Jeanine Baude pratique avec constance l’anaphore : d’abord celle d’Écrivain en début de poème, puis celle de Écrire, comme dernier vers, enfin celle d’Aveux simples au début de poèmes en prose qui concluent le livre.
La première partie, intitulée « Le Jardin de Mortemart » est un hommage à un des éditeurs de Jeanine Baude, René Rougerie, récemment disparu. Ces poèmes chargés d’une force particulière font l’éloge du travail de l’artisan, celui du livre qui est une ouverture sur le monde : la voix se fait vibrante : « Miroirs et je dis la parole le livre / si l’imprimeur agence ses outils / un à un huilés et libérant leur force / là au fond du jardin sous l’abri charpentier ». Dès lors la mort est bafouée par la présence du livre qui rappelle celle de l’éditeur : « Oui je dis suave la survie haut et fort dans le vent / ta présence attachée à ma rive et révoltée autant que la mienne / Hommes du rebond attelés à vos râles à vos tombes / et vous levant encore sous le fouet et le joug ».
Dans la partie intitulée « Aveux simples », Jeanine Baude entraîne le lecteur dans une aventure, celle de la vie, de l’écriture, du monde. L’écriture, tant en vers qu’en prose, est une intense prise de conscience, le désir de célébrer la vie, les mots, leur alliance. Dans ce parcours existentiel bien des thèmes jaillissent qui renforcent celui de l’écriture : ainsi l’enfance, celui de la mère : « Écrivain ce serait la mère / rappelant à la vie ses gestes les plus vains / ceux que tu aimais inutiles et tendres ». La profusion des mots, l’élan vers les puissances de la vie, les métaphores, tout cela confère à cette poésie une force singulière qui emporte le lecteur.
Le regard de Jeanine Baude est celui d’une femme ne voulant rien perdre de ce qu’elle contemple et qui dit les exigences de qui veut être écrivain les dangers aussi qui se dressent en chemin : « Écrivain ce serait ce volcan que tu touches / de ta chair et sans peur accolée au versant ». Il y a dans ces poèmes cette volonté d’appartenir au monde, de ne rien négliger de la joie et de la douleur qu’éprouve chaque être humain, d’en appeler à une certaine allégresse : « Écrire et ce serait anneau après anneau désenclaver l’effroi ». Car le poète est celui qui prend conscience de l’autre, de ses douleurs, des tragédies qui surviennent. Le regard de Jeanine Baude se tourne alors vers l’actualité et les méfaits engendrés par certains conflits. Le ton se charge de véhémence tandis que la profession d’écrire se révèle dans sa nécessité : « Écrire et ce serait défendre du témoin l’âme en ses hauts cris ».
La dernière partie, suite de poème en prose, apparaît peut-être plus complexe ; ce sont encore les mêmes thèmes qui sont abordés mais avec moins de force, de fluidité dans l’expression.
Aveux simples est un livre qui tente de faire la synthèse entre l’écriture, le travail de l’écrivain et ses rapports au monde. Les mots demeurent alors ce ciment nécessaire pour faire le lien, pour témoigner en face du silence, de l’absence.

(Jeanine Baude : « Aveux simples », précédé de : « Le Jardin de Mortemart », encres de Marc Pessin. Voix d’encre)



Josyane De Jesus-Berger : « Le vent nous conduira vers le désert en Algérie »


Il n’est pas aisé d’accompagner en mots des photos : celles de Houari Bouchenak-Khelladi d’une parfaite et fascinante beauté, ont séduit Josyane De Jesus-Berger, passionnée du désert et de l’Algérie. A chaque photo, on pourrait dire à chaque tableau, correspond un poème qui évoque ce qu’éprouve son auteure. Dans cette marche parmi des paysages d’une belle unité et d’une grande simplicité vont et viennent les sensations éprouvées.
C’est d’abord la notion de temps qui marque les principales étapes de ce voyage : en face de la course de la gazelle, Josyane De Jesus-Berger s’interroge sur ce que représente le temps et cette interrogation sans réponse ne cesse de la hanter : « Toi la gazelle / Connais-tu la course du temps ? » Posant son regard sur la photo d’une femme voilée, ce sont ces vers qui évoquent le même thème : « Chaque pierre souligne / Ton mystère / Le temps t’appartient ». Çà et là des photos de visages appellent à la réflexion sur la durée imperceptible : « Qui es-tu toi l’homme du désert / Ici le temps / N’a pas sa fatigue / Il se repose à l’ombre des souks ».
Ce ne sont pas seulement les questions relatives au temps qui fondent la réflexion de Josyane De Jesus Berger mais aussi les rapports avec les êtres : ainsi ce poème suggéré par la vue de femmes voilées de blanc. A l’une d’elles elle demande : « Serais-tu / Celle qui apaise nos désirs ? »
Chaque parcelle du désert ne cesse de solliciter le poète, de la conduire à une reconnaissance envers ces paysages. Il y a dans ces mots une ferveur à laquelle le lecteur ne reste pas indifférent : le regard s’imprègne des couleurs, des formes : « Je brûle pour toi / Fantôme du désert / Chaude sera la braise / Qui sommeille en mon cœur / Est-ce toi le feu qui me consume ? »
Les monuments rencontrés, leur dépouillement délivrent aussi un message et Josyane De Jesus-Berger interroge l’un d’eux, la Mansourah : « Ruine de feu / Qui te dresse vers le ciel / Apprendras-tu enfin aux hommes la sagesse ? »
Il faut regarder ces photos et lire ces poèmes pour comprendre l’attachement que Josyane De Jesus-Berger voue au désert, au symbole qu’il représente. Entre paysage et êtres humains la fusion s’accomplit. Le chant se fait plus ample, l’adhésion plus forte encore, la leçon du désert se trouve ici : « Je plante ma tente / Libre / les rides du creux des sables / M’appartiennent / Moi venue de l’autre rive / Je connais le puits qui calme / les soifs ! »
On ne peut que s’arrêter sur ces photos de Houari Bouchenak-Khelladi qui fascinent, incitent à la rêverie et assurent la justesse des mots chez Josyane De Jesus-Berger : un livre autant qu’un voyage qui comble les yeux et l’esprit du lecteur.

(Josyane De Jesus-Berger : « Le vent nous conduira vers le désert en Algérie ». photos de Houari Bouchenak-Khelladi. Edi’lybris. 22 €.)



Alessandro Barrico : « Trois fois dès l’aube »


Ce sont trois récits, le plus souvent sous forme de dialogues, qui composent ce livre aux résonances mystérieuses, trois récits qui débutent dans un hôtel à la nuit et s’achèvent à l’aube : cette période nocturne étant propre à entretenir la peur, le mystère.
Le premier récit met en scène une femme en robe du soir arrivant dans le hall d’un hôtel de charme vers 4 heures du matin et apercevant un homme qui s’apprête à partir bientôt pour régler ses affaires. Deux personnages qui peu à peu vont se révéler l’un à l’autre : la femme racontant sa vie, ses déboires, son désir de repartir à zéro, l’enfant qu’elle a eu et qu’elle a abandonné. Quant à l’homme, il a été victime d’un incendie dans son enfance et a perdu sa famille. Au fur et à mesure que progresse le dialogue la vie des deux personnages s’éclaire quelque peu. Quand la femme, qui a un malaise, insiste pour monter dans la chambre de l’homme, celui-ci semble appréhender cette présence. Même si la conversation se poursuit, on sent l’homme de plus en plus en plus tendu jusqu’au moment où la police frappe à la porte et vient arrêter le dénommé Malcolm Webster pour des raisons que l’on ignore, de même que l’on ne sait pas si ce n’est pas l’inconnue qui a prévenu la police.
Le deuxième récit est plus dramatique, plus explicite aussi. Cette fois c’est dans un hôtel minable que survient une nuit un couple de très jeunes gens, le garçon, brutal, la fille, belle et élégante. Avec celle-ci et le concierge débute un long dialogue, alors que le garçon est monté dans une chambre. Curieusement la jeune fille s’intéresse au concierge, un homme d’une soixante d’années, qui avoue avoir passé treize ans en prison pour avoir prémédité le meurtre d’un usurier. D’une grande intensité ce dialogue en forme de confession se prolonge jusqu’au moment où le concierge conseille à la jeune fille de quitter les lieux quand elle lui avoue la peur que lui inspire son ami. Tous deux s’enfuient, parcourent la ville mais sont rattrapés par le garçon : la fugitive parvient à s’échapper alors que le concierge est frappé par le jeune homme qui l’abandonne devant l’hôtel aux premières heures du jour.
Le dernier récit met en scène Malcolm Webster, âgé de treize ans, L’inspecteur de police, une femme proche de la retraite, qui s’occupe de lui décide de partir en voiture de l’hôtel où ils ont fait halte. Le jeune garçon, on l’a appris dans le premier récit, a été victime d’un incendie : ses parents qui se querellaient ont péri. Au cours de ce voyage, elle répond aux questions du jeune garçon qui l’interroge sur son métier, sur son existence. Elle a décidé de le confier à son ami qu’elle n’a pas vu depuis longtemps parce qu’elle veut qu’il soit en sécurité, qu’il reparte sans heurt. dans la vie. Ce sont ces rapports entre un enfant désemparé et curieux et une adulte pleine de tendresse qui transparaissent dans un dialogue au ton direct et spontané.
Ces trois récits frappent par leur construction identique : des dialogues brefs entrecoupés de narrations, des personnages quelque peu en marge de la société qui ne veulent pas se laisser dominer par le malheur tandis que chacun tente de sonder l’autre, d’en savoir un peu plus sur sa vie : celle-ci étant toujours chaotique mais dans laquelle figurent des secrets jamais élucidés. De plus un climat oppressant contribue à accentuer l’aspect tragique de ces histoires. Quant aux fins, elles sont toujours ouvertes : l’imagination du lecteur étant ainsi mise à contribution.

(Alessandro Barrico : « Trois fois dès l’aube », traduit de l’italien par Lise Caillat. Gallimard – Du monde entier, 13,50 €. )



Alain Duault – Monique Labidoire : « Dans le jardin obscur »


A côté de la poésie, des livres publiés, il est parfois nécessaire de réfléchir sur celle-ci, d’avancer dans ce qu’elle représente dans notre société, ce qui la définit, quelles sont ses finalités. Les questions posées peuvent être innombrables et il est toujours intéressant d’écouter les poètes s’interrogeant sur la poésie.
Dans ce livre, sous-titré : « Libre conversation sur la poésie », deux poètes, Alain Duault et Monique Labidoire, s’entretiennent en toute liberté sur la poésie et des poèmes éclairent cette conversation à la fois amicale et d’un vif intérêt. Aux questions de l’un ou de l’une répond l’autre.
Dès l’abord Monique Labidoire interroge Alain Duault sur ce qu’est être poète. Pour lui, « Être poète, c’est regarder le monde avec des mots.  » d’où la nécessité pour la poésie d’interroger sans cesse ce monde, de tenter de répondre aux questions essentielles que sont la vie, l’amour, la mort. Au fur et à mesure que progresse le dialogue, les questions deviennent plus précises et le thème de la beauté est abordé. Alain Duault affirme avec justesse : « La réflexion sur la beauté n’est pas dissociable d’une conscience sans cesse réactivée de la barbarie du monde. »
Par la suite, Monique Labidoire répond à Alain Duault sur la mémoire dont le rôle est essentiel dans sa poésie, une mémoire, précise-t-elle, qui se réfère à son père « assassiné dans les camps de la mort ». De même que pour elle, tourmentée par la présence du mal dans nos sociétés, « la poésie est un dire nécessaire avec les mots nécessaires » et « poésie et beauté sont inséparables même quand le poème creuse les immondices, les guerres, les charniers. »
Alain Duault partage ce point de vue et affirme que « la beauté ne peut nous faire oublier le tragique et l’éternel qui se côtoient en nous », cette beauté qui pour d’autres poètes comme Baudelaire « hanté par la laideur et la fascination du mal, va créer la beauté ». Plus on avance dans la lecture de ces réflexions, dans la transcription de ce dialogue plus on sent l’enracinement de la poésie chez les deux auteurs, leur adhésion à la beauté qui « suspend le temps, arrête le temps. »
Loin des réflexions théoriques sur la poésie, ce dialogue vivant est aussi une « défense et illustration » de la poésie toujours présente dans notre société mais en retrait des rumeurs, brûlant pourtant d’un feu qui n’est pas près de s’éteindre.

(Alain Duault – Monique Labidoire : « Dans le jardin obscur », Le Passeur, 15 €.)



OH Jung-hi : « Le Quartier chinois »


La littérature coréenne est mal connue en France. Avec « Le Quartier chinois » de OH Jung-hi, dont quatre livres ont déjà été traduits et publiés chez nous, c’est l’occasion de s’immerger dans l’esprit de la Corée de naguère, d’en saisir la singularité. Ce livre est constitué de trois récits dont les héros sont des enfants. Dans le premier, « Le Quartier Chinois », qui se déroule durant l’occupation américaine, une fillette dont le père cherche du travail arrive avec sa famille et ses frères et sœurs dans le « quartier chinois » d’un port en ruine La famille s’installe dans un quartier misérable où règne la prostitution alimentée par les militaires américains. L’héroïne et son amie Ch’i-ok jettent un regard sans complaisance sur les habitants de ce quartier, affrontent la dureté de la vie, la pauvreté, la violence. L’enfant à l’image des adultes vole du charbon pour survivre, lit des romans d’amour sans se demander ce que lui réserve l’avenir alors que sa mère met au monde son huitième enfant.
Dans « La cour de l’enfance » une fillette de six ans est encore l’héroïne de ce qui pourrait être un drame familial. Elle vit avec sa sœur, ses deux frères et sa mère qui travaille comme serveuse, découche souvent et revient ivre. Une enfance brisée sous l’autorité du frère aîné qui remplace le père enrôlé dans l’armée durant la guerre. Par touches légères, avec de courtes évocations d’un réalisme brutal, ce sont des scènes du quotidien qui sont narrées avec une grande sensibilité, des fragments d’une existence difficile avec des instants où s’affirme le mystère. Ainsi en est-il du personnage de la jeune Pu-ne séquestrée par son père et retrouvée morte. Mais ce sont aussi des rêves d’une vie autre, telle que l’envisage le frère ainé qui apprend l’anglais dans l’espoir d’émigrer un jour aux États-Unis. A travers les yeux de l’héroïne des scènes de la vie ordinaire sont contées dans leur réalisme, leur brutalité et quand revient le père, en face du malaise qui saisit l’enfant, on peut comprendre que rien ne changera pour elle.
Avec « Le feu d’artifice » qui se déroule dans les années 1970, même si ce sont trois membres d’une même famille qui sont mis en scène : l’enfant, Yôngjo, son père Kwanhi et sa mère Inja, chacun évolue dans un cadre différent et ce sont trois histoires qui sont rapportées et qui constituent la trame de ce récit, histoires ayant des liens avec le passé autant qu’avec le présent.
« Le Quartier chinois » entraîne le lecteur dans un univers étranger au nôtre, déroutant peut-être, loin de l’image que l’on se fait ordinairement de la Corée. OH Jung-hi dépeint avec pudeur et sensibilité, un univers où la réalité se mêle parfois aux rêves des enfants, malheureux héros d’une époque que l’on souhaite révolue.

(OH Jung-hi : « Le Quartier chinois », traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batillot. Serge Safran éditeur, 17,50 € )



Jeanine Salesse : « Journal de montagne »


Poète, randonneuse, Jeanine Salesse est attachée à la montagne qu’elle sillonne au gré des belles saisons. Ce « Journal de montagne » qui court de1991 à 1998 et relate différents séjours effectués dans les Alpes, dans les Cévennes est l’occasion pour son auteur d’offrir au lecteur des pages où la nature, les paysage entrent en correspondance avec son univers intérieur. En effet, Jeanine Salesse ne se contente pas de décrire mais elle écrit ce qu’elle découvre, elle met en résonance le temps présent et le passé, la réalité extérieure et son moi profond dans un style qui est celui d’un véritable écrivain-poète.
D’emblée le lecteur s’attache aux évocations de lieux dont la beauté simple ne cesse de saisir la marcheuse. Ce sont alors des sensations qui naissent, un espoir qui s’enracine par exemple face à des fleurs aux couleurs somptueuses, marque d’un bonheur tranquille et sans doute éphémère : Jeanine Salesse peut écrire : « C’est toute l’existence, ce désir de bonheur, de recommencement. Être capable d’enjamber les bois morts de l’hiver, les déconvenues, les deuils. » Il suffit d’observer : des oiseaux, la lumière, quelques arbres, pour que se transforme l’instant et que reparaissent des souvenirs que rien n’a brouillé et dès lors c’est la notion de temps qui resurgit, ce temps dont Jeanine Salesse dit : « il tient le compte des heures de chacun en petites bottes bien serrées qu’il entrepose dans des granges invisibles. »
Tout au long de ces promenades dont la plupart sont accomplies en compagnie de son père, le photographe Henri Salesse, les deux promeneurs guettent les moindres signes offerts par les paysages et leurs horizons. Malgré les heurts survenus, des souvenirs parfois douloureux, une découverte emplit de joie père et fille : ainsi celle de sabots de Vénus : « Presque cinquante ans que nous les espérons, sans trop les chercher. Attendant qu’on nous en fasse cadeau. »
Dans ce journal, qui ne se résume pas à la célébration des paysages parcours, l’intime prend place, une introspection qui accorde encore plus de poids à ces pages. Une simple observation, celle d’une fumée, et le questionnement survient dans sa sécheresse : « Que me faudrait-il consumer pour que mes vers s’avivent, étayent ma vie ? Et les cendres des pensées, bonnes à qui ? à quoi ? » Ce qui frappe dans ce Journal, c’est la spontanéité de Jeanine Salesse, cette écriture qui se veut délivrance et qui parfois résiste, accroît le malaise provoqué par le silence, mais qui, lorsqu’elle surgit, claire, forte, traduit la joie, l’émotion. Ce « Journal de montagne » qui se veut avant tout célébration de lieux chers à Jeanine Salesse est aussi hommage rendu au père vieillissant mais toujours soucieux d’avancer en compagnie de sa fille, de mettre ses pas dans les siens, de saisir avec son appareil photo ce qui se présente à son regard.
Dans ce « Journal de montagne » , l’être même de Jeanine Salesse nous est livré, par pans, par touches, sans fard, ce sont aussi de magnifiques évocations d’une nature dans sa simplicité et sa force que l’on a plaisir à découvrir grâce à l’écriture d’une poète talentueuse et trop discrète.

(Jeanine Salesse : « Journal de montagne ». éditions Tensing, 13 € ).



Alain Borne : « L’iris marchait de son odeur »


On sait gré à Alain Blanc qui dirige les éditions Voix d’encre à Montélimar d’avoir publié divers livres d’Alain Borne, ce poète qui traverse le temps sans faillir et dont on découvre la force de l’écriture, son universalité. On sait qu’il fut un des chantres de l’amour et aussi de la mort, ces deux pôles qui alimentent sa poésie comme ils ont alimenté sa vie. De nouveau, dans les premières pages de ce livre, ces deux thèmes ne cessent de hanter le poète. Il dit avec force la sensualité, exalte l’érotisme non sans faire preuve de lucidité : « Ô couche-toi sur elle longuement jusqu’à la devenir, n’en perds aucune bribe et sache que tu es par toutes tes nervures extasiées de sperme », écrit-il.
Mais à ce désir fait obstacle la mort, sans cesse présente et dont Alain Borne dit la prégnance, une mort qu’il n’en finit pas de combattre : « Écris, tu n’as que cela contre la mort, dans peu d’années ton nom sera mâché comme un trèfle par une roue, et ton illusion de survivre n’est que d’aujourd’hui où tu vis. » C’est que la volonté d’Alain Borne est plus forte que le souci de succomber à l’absence : pour lui, il y a les mots qui récusent à la fois l’issue finale et affirment la douleur, la crainte de cette absence définitive. Ce combat entre le tout qui nous est donné et le rien qui nous attend, c’est celui que mène le poète et pour cela il lui faut des armes : « Rude, sois rude, ne donne pas de poésie apprivoisée. N’apprivoise pas ton cœur : il ne sera jamais assez sauvage. Sache le montrer dans sa force, sa lutte et son naufrage. »
Aussi Alain Borne ne cesse-t-il pas de s’attacher provisoirement à ce monde tout en sachant combien il est source de déconvenues. Il peut ainsi mettre ses frères humains en garde : « Ménage-toi doucement. Vis préservé dans ce précieux écran de rien. ». C’est cette oscillation entre le désir de vivre tout en connaissant l’inutilité et la crainte de la mort qui se manifeste dans ces poèmes. Toutefois Alain Borne, dans ce livre, se livre à d’autres exercices de style : Dans « Quand les gros singes... » ce sont 44 courtes réflexions sur l’existence, sur l’homme où l’humour n’est pas absent. Ainsi : XXXI : « Chassez le naturel à condition que son galop soit peu sûr. » ou XLII « Consacre le même temps à fermer les yeux qu’à les ouvrir. » Ce même goût pour la concision se retrouve un peu plus loin dans « ABEFI pour cinquante-deux semaines », brèves notations où la lucidité n’abandonne jamais le poète qui peut écrire : XXI : « Quand le soir tombe, on craint que la mort aussi. » XXIX : « L’horreur d’une vie entière à côté d’un lis. » On lira aussi avec intérêt cet « Alain Borne par lui-même » où, en trois pages, l’homme se dépeint sans complaisance.
Voici un livre qui ravira les amateurs de ce poète singulier dont l’œuvre n’a pas encore été entièrement livrée aux lecteurs.

Alain Borne : « L’iris marchait de son odeur... suivi de proses et poèmes inédits ». Voix d’encre, 19 € )



Isabelle Lortholary : « Chanson pour septembre »


Il est rare que le contenu d’un roman soit résumé dès les premières pages, c’est pourtant le cas de « Chanson pour septembre » et savoir rapidement ce qui se produira par la suite ne nuit en rien à cette superbe chronique d’un jour : le 7 septembre 1975 à S, petit village de la région Midi Pyrénées. De 9 heures à minuit se joueront en diverses séquences des drames familiaux, apparaitront divers protagonistes, s’exprimeront des sentiments de tous ordres.
Luce, six ans, fille de Robert de Clerval, un philosophe et écrivain renommé et d’Irène, est l’héroïne de cette journée et la narratrice de ce récit. Ses yeux d’enfant tantôt sage, tantôt téméraire ou inquiet contemplent ce qui se déroule autour d’elle, expriment ses désirs, ses colères par le biais de sa poupée Barbie, sa confidente et sa victime.
Et ce qui se déroule dans cette propriété cossue et avant le départ pour Paris, c’est la dissolution du couple que forment Irène et Robert. La petite fille qui chérit son père plus que sa mère et tout autant que l’amie de celle-ci, Nicole, est intriguée par le comportement de Robert, sa disparition soudaine chez le buraliste du village, une conversation téléphonique qu’elle surprend dans la maison. C’est que Robert a une jeune maîtresse, Laurence, et il s’apprête à annoncer à Irène qu’il la quitte.
Pourtant tout porte à la sérénité en ce dernier jour de vacances. Il y a le couple que forment Nicole et Jacques, des amis d’enfance, qui toutefois entraîne à la nostalgie : la jeunesse enfuie, la crainte de l’avenir, de la maladie. Il y a aussi Diane, la sœur de Luce, qui, à 14 ans, est amoureuse de Bernard, perdra sa virginité ce même après-midi et en sortira meurtrie à jamais.
En ce jour de septembre au village de S d’autres petits faits minuscules mais narrés avec finesse s’entrelacent : l’ennui de Solange qui, dans sa boulangerie, n’a d’yeux que pour Robert, le même ennui d’Aline, la coiffeuse de 17 ans, le qu’en dira-t-on qui inquiète Madeleine, la mère d’Irène. Dans ce village bien des événements surviennent, notamment la disparition de deux Anglaises, la présence inquiétante d’une expert-géologue alors qu’il est prévu de faire sauter la falaise de Calamès.
Entre temps, plusieurs chapitres alternent avec le déroulement de cette narration : chacun d’eux dessine l’avenir des principaux personnages de ce récit : Aline quittera S et réussira professionnellement à Paris, Robert, marié à Laurence, et qui a la faculté de tout oublier continuera à écrire, notamment un ouvrage sur Wittgenstein et mourra en 2011 d’un AVC. Nicole, la seule amie d’Irène, mourra peu après d’un cancer laissant son mari, Jacques, inconsolable, et ses jumelles Anna et Sacha. Solange, quittera S pour Toulouse afin de s’occuper des autres. Elle meurt en 2001. Irène, après son divorce, travaille dans une maison d’édition. Atteinte d’un cancer, elle fait preuve de courage et disparaît en 1995 avec l’amour de ses filles. Quant à Diane, la rebelle, qui s’essaiera à toutes les expériences, elle deviendra écrivain à succès et psychanalyste, elle qui n’avait jamais aimé personne ni elle surtout. Cette même année, les quatre jeunes femmes, célibataires, se retrouveront à S à l’occasion des obsèques d’Irène : elles feront le bilan de leur vie, évoqueront leurs souvenirs, en concluront qu’elles appartiennent à une génération perdue à l’opposé de celle de leurs parents.
Avec une finesse particulière, le sens de l’observation des êtres, le refus de toute chronologie, Isabelle Lortholary traduit avec émotion une journée de septembre dont une petite fille est l’observatrice et le témoin attentif avant d’en être la narratrice.

(Isabelle Lortholary : « Chanson pour septembre ». Gallimard, 19,50 € )



Jacques Coly : « Fragments & caetera », anthologie de poésie brève


Convenons que la plupart des anthologies pèchent par leur manque d’originalité, même quand elles tentent de s’affranchir des normes habituelles. Celle-ci se distingue par son recours à une forme minimaliste qui embrasse à la fois les lieux et les temps. Rien de plus difficile que d’écrire dans la brièveté car il faut marquer le regard et l’esprit de lecteur en quelques mots. Jacques Coly a moissonné dans diverses œuvres de nombreux poètes et artistes pour trouver le poème bref le plus remarquable et ce sous des formes différentes. Le résultat est surprenant et il faut le saluer généreusement.
Que trouve-t-on dans ces presque 300 poèmes minimalistes ? Diverses formes représentées, ainsi des réussites qui saisissent le lecteur : « Le poète japonais / Essuie son couteau :/
Cette fois l’éloquence est morte. »
( Julien Vocance ), ou encore ces deux vers d’Yves Bonnefoy : « Tu as pris une lampe et tu ouvres la porte, / Que faire d’une lampe, il pleut, le jour se lève. » tandis que Pierre Oster interroge : « Où est le vent / Où est l’épine ? / ( Haute tempête, Détourne-moi !) » On remarque parfois des raccourcis saisissants, comme un éclair qui jaillit de la page : « Je m’éblouis d’infini », écrit Giuseppe Ungaretti ou ces trois vers de Louis Calaferte : « Nuit / Ongle gris / Déluge des morts ». Quelquefois aussi l’humour n’est pas absent, même chez Pierre Reverdy : « Sources, sources – Attention, ressources. » ou chez André Frénaud qui dans « Souris de trottoir » écrit : « Trotte menue, muette dans l’urinoir,/ la pauvre petite a souri. » Parfois aussi ce sont des formules ramassées qui font mouche : A propos de la libellule, Marthe Haury écrit : « Elle / a / traversé / l’arc-en-ciel. » ou Jean-Claude Renard affirmant : « Qui fêtera – s’il ne médite - / la grande pierre rose de la mer ? » Certains mouvements sont représentés : le surréalisme avec Benjamin Péret qui dans « Passagers de seconde classe et leur chevaux » écrit : "J’y cours / Où courez-vous / Nulle part / Moi aussi / Alors », ou Pierre Naville et ces deux vers métaphoriques : « L’espoir ne conspire plus. / Il y a un espoir d’étoiles dans la transparence des larmes. ». Même le lettrisme n’a pas été oublié : « - Le cercle infernal recommence - / Tartznpâm ! Tartznpâm ! Tartznpâm ! / Ha... Ha / - recommencer le poème - » Chacun appréciera à sa convenance ce poèmes de Isidore Isou. Si la calligraphie n’est pas oubliée avec Henri Michaux, Jean Tardieu, Jean Degottex, il faut quand même avouer que la facilité n’est pas exclue, que l’on oubliera aussitôt : on citera quand même pour l’exemple le poème « Ici » de Robert Creeley : « Ici est /où là / est. »
Un livre plaisant à lire sans ordre défini et qui permet au lecteur de récolter quelques pépites qu’il conservera dans sa mémoire ou retrouvera au gré de ses relectures.

(« Fragments & caetera » – Une anthologie de poésie brève, établie et présentée par Jacques Coly. Les Deux Siciles, 14,50 € )
Max Alhau



Lire aussi :

Max Alhau, le voyageur impénitent

Max Alhau : Une étude de Pierre Dhainaut

« Si loin qu’on aille »

« En bref et au jour le jour »

« Présence d’Alain Borne »

« Le temps au crible »

« Ailleurs et même plus loin »

« Aperçus – lieux – Traces »

« L’état de grâce »

Les critiques de Max Alhau 2016

Les critiques de Max Alhau 2014-2015

Les critiques de Max Alhau 2013

Choix de poèmes



mardi 5 août 2014, par Max Alhau

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Sa biographie

Max Alhau est né le 29 décembre 1936 à Paris.
A u cours de son service militaire, il rencontre Gérard Le Gouic).
Reprend des études de lettres à Paris puis à Toulouse, Licence, D.E.S. consacré à Alain Borne sous la direction de Michel Décaudin. C.A.P.E.S. de Lettres modernes.
Il enseigne dans la banlieue parisienne puis au C.N.E.D. de Rennes. En 1982, sous la direction de Michel Décaudin, thèse de doctorat : Gabriel Audisio, un écrivain méditerranéen.
Son temps se partage entre voyages, écriture, traductions de l’espagnol de quelques poètes et participation à plusieurs revues.


Sa bibliographie

Poésie :

Le Jour comme un ressac, Guy Chambelland, 1964,
Le Pays le plus haut, Guy Chambelland, 1966,
Le Temps circule, Subervie, 1968, Prix Voronca,
Itinéraire à trois pronoms, Guy Chambelland,
L’Espace initial, Guy Chambelland, 1975,
Trajectoire du vent, Brandes, 1979,
Passages, Rougerie, 1980,
Les Mêmes lieux, Rougerie, 1982,
L’Instant d’après, Brandes, 1986,
Ici peut-être, Rougerie, 1987,
L’Inaccompli, Sud, 1989,
D’un pays riverain, Rougerie, 1990,
Sous le sceau du silence, Rougerie, 1995, Prix Artaud,
Le Fleuve détourné, L’Arbre à paroles, 1995,
Le Bleu qui précède la nuit, L’Arbre à paroles, 1998,
Cette couleur qui impatiente les pierres, Voix d’encre, 1998,
Ocre, La Porte, 2001,
Interroger la terre, La Porte, 2002,
Á la nuit montante, Voix d’encre, 2002,
Nulle autre saison, L’Arbre à paroles, 2002,
Nommer la nuit, La Porte, 2003,
Horizons et autres lieux, Encres vives, 2004,
Proximité des lointains, L’Arbre à paroles, 2006, Prix Charles Vildrac de la S.G.D.L.
D’asile en exil, Voix d’encre, 2007, Prix Georges Perros.
Du bleu dans la mémoire, Voix d’encre, 2010.
Aperçus - Lieux - Traces, éditions Henry, 2012.
Le temps au crible, L’herbe qui tremble, 2014.

Nouvelles :

Le Chemin de fer de petite ceinture, Le Temps qu’il fait, 1986,
La Ville en crue, Amiot-Lenganey, 1991, Grand prix de la nouvelle de la S.G.D.L.
La Falconnière, Editinter, 2000,
Une ville soudain désertée, Editinter, 2004,
L’État de grâce, Le Petit Pavé, 2009.
Ailleurs et même plus loin, éditions du Revif, 2012

Prose :

Retour à Lisbonne, Tertium éditions, 2007.



Lucien Wasselin : « Aragon, la fin et la forme »


Lucien Wasselin est un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre d’Aragon et à ce titre il vient de publier un court essai sur celui qui fut un poète national. Max Alhau l’a lu. Voir ici.



Georges Drano : « Vent dominant »


Comment parler du vent, le saisir dans son invisibilité, sa fugacité ? Quels sont ses rapports avec l’écriture ? C’est avec talent et conviction que Georges Drano consacre son recueil, « Vent dominant », au vent dont il évoque la présence en divers domaines. Pour en dire la variété, les domaines dans lesquels il règne et se manifeste, il emploie vers et prose. Lire ici



Lionel Ray : « De ciel et d’ombre »


Dans son dernier recueil « De ciel et d’ombre », Lionel Ray se livre à une quête parfois douloureuse au cours de laquelle la mémoire traque le passé, impitoyable, une mémoire qui reflète le tragique de toute destinée vouée au temps. Mac Alhau en parle ici.



Pierre Dhainaut : « Progrès d’une éclaircie », suivi de « Largesses de l’air »


Voici la première publication d’un nouvel éditeur dont Pierre Dhainaut est l’auteur choisi pour cette inauguration. Lire ici.



Philippe Lekeuche : « Le Jour avant le jour »


Dans la préface qu’elle consacre à ce livre, Liliane Wouters évoque le combat que Philippe Lekeuche « livre entre l’existence qu’il vit (qu’il rêve ?) et l’autre, la véritable, celle du jour avant le jour, celle d’où jaillit sa poésie, là où le sordide devient grâce, celle où il affronte avec courage l’écriture, comme une question de vie ou de mort ».
Il est vrai que « Le Jour avant le jour » est une réflexion, une lutte sans cesse en faveur de la poésie, pour la nécessité du langage poétique, mais une lutte qui touche volontiers à la mystique. Dans la première partie : « La grâce », la suite de poèmes ne cesse d’en appeler à la poésie, à sa manifestation qui s’allie avec celle de la Grâce : « Sous le froid du sang, par là / Vient la Grâce, et l’homme ne la voit pas / Se croit perdu ».
Même si le poète en appelle à la réalité, même s’il se tourne vers les autres, c’est toujours la poésie qui le conduit et qui jamais ne l’abandonne : « Parmi les malheureux, je vais / N’ayant que mes poèmes ». Des poèmes assimilés au Destin, son seul recours pour se savoir en vie mais des poèmes sans cesse fondés sur le principe de l’amour. Pourtant la poésie n’exclut rien : ni la douleur, ni l’espérance : « Notre douleur est un astre sombré / Notre espérance traverse la nuit », écrit Philippe Leukeuche.
Aussi dans la deuxième partie : « Le combat », avec des poèmes plus intimes, faisant retour sur son enfance dit-il ce que fut cette entrée en poésie et ce qu’elle représente pour lui : « Je jouais ma vie, jamais je n’ai triché », déclare-t-il. Pour lui la poésie touche souvent à l’ascèse, à la nécessité pour survivre, pour atteindre à l’essentiel : « Sauver mon âme avec ce petit poème / Ses mots se méfiant de la moindre lettre / Pourtant j’avancerai ente ces vers ».
Pour traduire la lutte menée, Philippe Lekeuche retraçant le combat de Thérèse de Lisieux durant son agonie évoque le combat spirituel auquel tout créateur est affronté.
C’est dans la dernière partie : « Le poète originel » que Philippe Lekeuche se tournant vers le monde se met à nu, évoque ses doutes, ses révoltes contre les hommes et contre Dieu, le ton devient plus âpre, plus violent : « Quand je vois tout le mal dans le monde, / Les catastrophes naturelle, la veulerie et / La méchanceté des hommes, je doute de lui / Et je l’accuse ». Il s’élève contre notre temps, contre l’insignifiance de la poésie ici-bas et de nouveau place tout son espoir dans celle-ci : « Il faut sauver la poésie. Sauver. Sauver / Sauver la Poésie qui nous sauve. / Pour Dieu, c’est autre chose : / On ne le sauve pas », la poésie qui incarne la forme la plus sublime de l’amour.
Avec « Le jour avant le jour » , Philippe Leukeuche apparaît comme le combattant sans cesse en marche qui ne cesse de défendre la poésie : pas seulement celle que l’on écrit mais celle que l’on vit au quotidien et qui constitue, comme il l’a dit : « un combat spirituel » livré sans merci à tout instant.

(Philippe Lekeuche : « Le Jour avant le jour ». La Taillis Pré ).



Childish : « C’est ça qui me plaît et tant pis pour les emmerdeurs »


C’est la première fois qu’un des cinquante livres de Billy Childish, romancier, poète et peintre, est traduit en français. On doit saluer Jean Poncet qui a réussi cette entreprise d’une redoutable difficulté, étant donné le vocabulaire et l’orthographe de l’auteur, personnage rabelaisien inclassable. On ne s’étonnera donc pas que Jean Poncet ait voulu rendre en français une orthographe particulière afin d’être fidèle à l’expression de l’auteur.
Dans ses poèmes, Childish s’exprime sans retenue sur différents sujets, sur lui en particulier et sur la poésie : « billy childish se réveilla un matin / et oublia d’être billy childish / oubliant qu’il était billy childish / il alla à la salle de bain / ou oublia de jeter un œil sur billy childish dans le miroir », écrit-il. De même, sur un ton moqueur, il feint la modestie à son propos en face de son frère : « alors je fais attenssion de ne pas afficher mes / nombreux succès / je reste assis en silence / modeste ». Il n’hésite pas à édifier un art de vivre dans lequel se traduit son désir de paix et d’harmonie : « je dessine dans le train / mes poèmes / sourient sur / des visages inconnus / et / c’est comme ça que / je mène la vie parfète / du / poète ».
Pour lui qui jette sur la société un regard sans complaisance, tout peut se muer en poésie, aussi ne se prive-t-il pas de revendiquer ce qui pourrait convenir à l’humanité, dans un long poème intitulé « mes revendications pour mon pays », il demande, en fin de compte, « l’interdiction des téléphones portables dans les lieux publics / la réduction du nombre de chaînes de télé à 3/ la décriminalisation de la prostitution / la gratuité des transports en commun / et des cerizes pour les pauvres ». Aussi tout au long de ces textes où perce l’humour, où la vulgarité n’est pas omise, Billy Childish utilise tout matériau pour le transformer en poème, que ce soit des faits divers, dans « l’homme qui s’est fait manger par son chien » ou dans « l’aroganse du poète » ou la fable comme « le rouget et le bar ».
Ce que l’on ne peut pas reprocher à Billy Childish c’est son manque de lucidité : il connaît les limites de la fonction du poète, celles du poème, aussi peut-il avancer : « je distribue mes poèmes / et mes prières comme des biftons sans valeur ». Sur notre monde, il ne se fait guère d’illusion et pour lui l’évolution est dérisoire, le mal existe, il faut le combattre par le biais de la poésie, par un regard d’enfant, : il déclare : « l’horreur est de retour / ou bien / elle sourit comme elle a toujours souri ».
Il faut lire ce livre pour se rendre compte du talent, du foisonnement de l’écriture de Billy Childish, personnage hors norme qui met à mal les structures de la poésie et redonne au langage une vigueur nouvelle.

(Childish : « C’est ça qui me plaît et tant pis pour les emmerdeurs », traduit de l’anglais par Jean Poncet, Postface de Jacques Lovichi. Gros textes, 10 € ).


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