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Jean Digot

Les entretiens algériens de Rodez

Un article de Abdelmajid Kaouah

Journaliste et poète, Abdelmadjid Kaouah publie une « Chronique des deux rives » dans Algérie News. L’un de ses derniers articles est un hommage à Jean Digot. Il y évoque notamment le numéro d’Entretiens que dirigeait le poète-éditeur de Rodez et le numéro de 1957 consacré à l’Algérie. J’en reproduis ici, avec son autorisation, de larges extraits.



Extraits de la Chronique des deux rives d’Abdelmadjid Kaouah

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Rodez, mai 1983.
De g. à d : FJ. Temple, J. Lovichi, Y. Broussard, Jean Digot, S. Brest, G. Puel, S. Pey, P. Dhainaut. (Photo Michel Baglin)

Qui se souvient de la revue « Entretiens sur les Lettres et les Arts » paraissant à Rodez, dans l’Aveyron ? En particulier, de son numéro spécial datant de février 1957 consacré à l’Algérie ? Sur la page de couverture, de couleur verte, on présentait sobrement le sommaire. Citons-le dans son intégralité. Mohammed Harbi qui n’était pas encore le prestigieux historien que nous connaissons signait en intellectuel engagé l’avant-propos. Suivait, c’est assez inattendu aujourd’hui pour ceux qui ne le connaissent que comme historien et sociologue, « l’Algérie : nation et société », un texte littéraire de Mostefa Lacheraf : « Le jeu de Gaïr ». A la suite un poème de Kateb Yacine, « Mes copains, ma longue litanie » et « Le droit de dire au monde ». Jean Sénac donnait à lire son fameux poème prémonitoire « La patrie » et des extraits de « L’ébauche du père », ce roman autobiographique inachevé … (…)
On peut encore y lire « Lettre à un Français » du vénérable Mouloud Mammeri tandis que le père de la trilogie romanesque « Algérie » évoque le « vivre aujourd’hui » et que Nourredine Tidafi aux accents nérudiens y chante « La patrie totale ». Henri Kréa confie que « Le temps écoute » et adresse une « Lettre à un ami incompréhensible ». 1957, c’était aussi l’année où un « natif » d’Algérie - dont la mère était analphabète - décrochait le Nobel de littérature et faisait son « Discours de Suède » . Camus avait-il déjà prononcé sa fameuse phrase ? Le reste du sommaire contenait « O Jardin » de Mohammad Al-Id Hammou-Ali, « La légende d’Ourida » par Safia El Mendjel. Le numéro s’achevait sur un florilège de « poèmes populaires » de Mohammed Ben Azouz El Boussadin Cheikh Smati et Ben Kerriou. « Hors-texte » était assuré par « Bouzid-Issiakhem-Khadda ».

En pleine guerre d’Algérie

L’objet éditorial était un « Broché 78 pages, 16 X 24 ». Il valait en monnaie de l’époque 18 Francs (avant que de Gaulle n’instaure le nouveau franc, je crois en 1960). Nos aînés et même parmi notre génération (qui est entrée par effraction dans le troisième âge) il s’en trouve encore qui comptent à l’ancienne. La revue « Entretiens » est aujourd’hui une rareté qui se vend sur le Net à 30 euros…(…)
La direction de la revue trimestrielle « Entretiens sur les Lettres et les Arts » était assurée par un certain Jean Subervie, imprimeur et éditeur de profession. Dans les faits, il était secondé par le poète Jean Digot. Deux hommes, deux consciences auxquels nous devons ce numéro en pleine guerre d’Algérie où le mot censure n’était pas une banalité .Jean Subervie a failli, m’a-t-on dit, être le premier directeur des éditions algériennes après l’indépendance…

Le Prix Sernet

Jean Digot connut la guerre et la captivité. Fondateur de revues, critique littéraire, il fut un découvreur et un passeur d’une grande écoute. Il anima pendant plus de quarante ans les Journées internationales de Poésie de Rodez qui furent pendant longtemps une référence en la matière. (…).
Avec Jean Subervie, Jean Digot a pris une part précieuse, dans la connaissance et la reconnaissance des Lettres et de la culture algériennes. Des poètes algériens furent accueillis, aidés et publiés courageusement à Rodez. L’époque était, sans rentrer dans les détails, à la prudence sinon à la réserve chez les autres éditeurs à quelques exceptions notoires aux éditions Maspero et de Minuit….
Au début des années soixante-dix, Lucien Fraysse de Rodez était en enseignant dans un collège de Médéa où j’habitais. Il s’était mobilisé aux côtés de la jeune troupe de théâtre qui préparait un montage poétique. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, il nous avait écrit une musique d’accompagnement en s’inspirant de l’appel du Muezzin….Feu Lucien Fraysse s’était aussi intéressé à mes écrits. Durant un retour en vacances à Rodez, il les avait soumis au poète Jean Digot. Nous nous sommes parlés au téléphone à diverses occasions chez le regretté Lucien Fraysse. Jean Digot m’avait exprimé son intérêt et voulait m’éditer. L’édition de mon recueil ne fut pas possible pour plusieurs motifs. 20 ans plus tard, je lui téléphonerai de Toulouse. Jean Digot m’a exhorté à participer aux Journées internationales de Poésie de Rodez.

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A Rodez, en 1986
Marie-Claude Cathalo et sa fille, Casimir Prat, Georges Cathalo, Jean Digot, Michel Baglin, Jean-Pierre Siméon.

J’obtins le Prix Sernet 1995 pour mon recueil : « La Maison livide » (Editions Encres Vives). Il faut préciser par ailleurs que plusieurs poètes d’Algérie et du Maghreb ont obtenu cette distinction encourageante... Je ne l’ai appris que tardivement par les soins d’un autre poète, Jean-Claude Xuereb, membre du Jury. C’est en téléphonant à Jean Digot que j’ai appris de son épouse qu’il venait de décéder. Tristesse et regret (jusqu’à ce jour) de ne l’avoir pas rencontré de son vivant et évoqué avec lui de vive voix l’aventure de ce numéro spécial Algérienne en 1957…
Je ne suis encore pas allé à Rodez, cette ville où se mêle l’évocation de Jean Digot et la forte présence d’Antonin Artaud. Mais grâce à Jean Digot Rodez fait partie de mon imaginaire humain et poétique, là où posèrent leurs pas mes illustres aînés, Kateb Yacine, Malek Haddad et Jean Sénac… C’est Jean Sénac qui aurait coordonné le numéro Spécial de la revue Entretiens des éditions Subervie, 1957.Ce numéro emblématique mérite une réédition, ou plutôt une ‘’co-réédition’’ entre les deux rives de la Méditerranée. A la fois comme document et témoignage d’une initiative d’hommes de bonne volonté à Rodez. Promesse de paix et d’entente quand les poètes se vivent aussi en citoyens à l’exemple de Jean Digot. Il l’avait dit dans un poème de « C’était hier et c’est demain » , tout simplement : « J’ai voulu dire toute mon angoisse/et cette peur de moi-même/gîtée en mon regard / J’ai voulu dire aussi toute ma joie/et cette foi que j’accorde à la vie… ».

Abdelmajid Kaouah




Lire aussi :

Le portrait de Jean Digot par M. Baglin



jeudi 24 mai 2012

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Jean Digot

Né à Saint-Céré le 19 juin 1912, Jean Digot a suivi ses études secondaires à Rodez de 1930 à 1936, puis universitaires à Lille (HEC) et à La Sorbonne (Philosophie). Il a ensuite vécut à Rodez, au cœur du quartier populaire de son enfance, jusqu’à sa mort en 1995 survenue le 5 septembre 1995.
Lire l’hommage de J-F. Temple, ici

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Jean en compagnie de Denys-Paul Bouloc, à Rodez
Photo Michel Baglin



Bibliographie

Equateur de l’amour, Rodez, feuillets de l’Ilot, 1937
Le feu et l’ombre, Seghers, 1952
Les jours sont seuls, Rougerie, 1954
Légende, Cahiers de Rochefort, 1958
Le lieu et la formule, Rodez, Subervie, 1962
Le Pays intérieur, Seghers, 1967
Paroles au-delà, La presse à poèmes, 1969
Vérité du silence, Rougerie, 1979.
Poésie en Rouergue, essai, Rougerie, 1977
Airs de pluie, Vertical 12, 1980



Lire le portrait d’Abdelmajid Kaouah



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