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Pierre Gabriel

Les recueils poétiques posthumes

L’œuvre de Pierre Gabriel fut maintes fois distinguées (par les prix Voronca, Artaud, Apollinaire et le Grand Prix de poésie du Mont-Saint-Michel). Elle s’est augmentée de plusieurs recueils posthumes, tels « La Vie en gage » et « Où ta demeure voyageur ? » aux éditions de L’arrière-pays, « Le cheval de craie » au Dé bleu, « L’Amour même » chez Voix d’encre ou « Seule mémoire » (réédition augmentée de textes critiques) aux éditions Le Vert sacré.



« La Cinquième Vérité »

L’inquiétude propre à cette œuvre grave se retrouve dans les recueils posthumes. Tel « La Cinquième Vérité » qui reprend quelques poèmes de « La Vie sauve » et la plupart des textes de « La Main de bronze », mais comporte aussi de nombreux inédits, écrits probablement dans la période où l’auteur luttait contre la maladie.
Ceux-ci ne sont pourtant pas désespérés, mais traduisent le tourment, l’interrogation métaphysique perpétuelle d’un homme qui avait choisi la poésie comme « chemin menant vers l’intérieur » (il faisait volontiers référence à Novalis) et, sans doute, vers une lumière transcendant les désordres du jour. La cinquième vérité pouvant s’entendre comme ce qui reste quand on a dit à quelqu’un ses « quatre vérités » : la part qui échappe aux analyses et aux injonctions. Celle qu’on ne réduit pas. Aussi simple peut-être que « le dérisoire bruit du sang ». Aussi irréductible sans doute que l’espoir, quand « chacun de nos rêves s’accroche à son éternité ».

« La Vie en gage »

Avec « La Vie en gage » et contre « l’éphémère destin, le hasard aux yeux clos, le terrifiant hasard », la poésie de Gabriel continue d’interroger « d’invisibles empreintes à la surface d’une vie », la présence sourde de l’énigme, une autre réalité peut-être, lovée dans le silence, à travers une intuition platonicienne : « Chaque image, ici, n’est que l’ombre trompeuse d’une autre, et son secret profil demeure à jamais invisible ».

« Où ta demeure, voyageur ? »

Dans « Où ta demeure, voyageur ? », et derrière la parabole de celui qui fait avancer le temps en marchant vers l’inconnu sur des sentiers de nuit, dans une « errance aveugle », on retrouve l’interrogation métaphysique. « Tu vas, porté par le souffle des mots, / toujours plus avant vers l’énigme / du silence qui les suscite. » Silence qui est fait de mystère et reste cependant à conquérir, peut-être à force de dépouillement : « Laisse grandir en toi / au terme de l’ultime étape / ce silence qu’il fait soudain / sur la terre de tous les jours / (...) Seul ce silence est vrai, / il parle par ton sang, / te mêle à sa lumière, / respire avec le temps. »

Pierre Gabriel évoque souvent une lumière cachée, une « lueur » qui figure l’espoir et qui pourrait être interprétée dans un sens religieux, bien que sans référence explicite (« Ne grave pas le nom », recommande-t-il, comme si le verbe éloignait, figeait, tuait ce qu’il désigne).
Mais cette lumière n’est peut-être que celle d’une paix espérée, d’un accord avec soi-même à conquérir : « Demeure en deçà des paroles / fouille en toi plus profond, / jusqu’à cette lueur qui tremble ».
Car le voyageur ne sait rien de son chemin, ni de lui-même, il « ne peut (se) rejoindre » : « Tant de reflets sous tes paupières / te rendent aveugle à toi-même ». Dans un monde où tout est promis et refusé, sa soif est probablement celle d’une identité retrouvée au-delà du nom et des masques, d’une vie unifiée en un seul souffle, de l’enfance à la mort.
« Cette soif - toujours la même - / qui te ronge, t’étreint, te taraude / comme une plaie jamais fermée / sauras-tu l’apaiser sans la perdre ? » se demande Gabriel, en quête de ce qui « unit la lumière à la cendre » et qui est la vie même « brûlant au cœur de son propre mystère ». Paradoxe de la poésie : ce qu’il cherche et qu’il ne nomme pas est au-delà du langage, mais c’est pourtant au poème (« un jour, tu es entré dans la clarté des mots ») qu’il demande de l’approcher.

Matin premier

Écrits à la fin de sa vie (ils sont datés du CHU de Rangueil où le cancer l’emporta en juillet 1994), les poèmes de « Matin premier » n’en veulent pas moins être chant du monde et de l’amour. Sans doute, et comme toujours chez Pierre Gabriel, est-on une fois encore confronté à « cette mort en nous déjà vivante / qui par nos propres yeux / soudain nous dévisage ». Mais elle incite à réveiller « cette vie en nous plus que jamais vivante / qui ne cesse de sourdre au creux de notre nuit / comme le sang secret qui bat sous notre sang », cette vie « que chaque instant / de mort attise davantage ». Ainsi les contraires se rejoignent-ils, participant les uns des autres et d’une sève renouvelée.
Poète du mystère de la force vitale et de la lumière inextinguible, il est aussi celui de la confiance renaissant sans cesse de ses cendres, « car nous avons pesé le ciel, et l’herbe, et la parole. / Le jour nous réunit, la terre est notre sauvegarde ». Grâce est donc rendue à celle par qui toute chose « devient souffle, et couleur, et prodige », femme qui offre le monde et réconcilie : « Te voici dans ma main, fruit de chair que j’arrache à l’arbre de sagesse. » Même la parole est alors reconquise : « Nous tenterons de dire / à la place du temps ce que le temps / cachait, l’humble bonheur d’aimer / jour après jour ce qui nous quitte, / de préserver sous les traces du vent / chaque parole et son écho perdu, / de devenir - qui sait ? - notre propre réponse ». Et même la lumière, « par-delà cette nuit qui n’était nuit qu’en nous » : ainsi s’achève le dernier poème du recueil de Pierre Gabriel : « Nous guettons de confiance, / là-bas, déchirant l’océan, / Notre premier soleil. / Le vrai soleil qui va nous engloutir. »

Seule mémoire

Seule mémoire, qui obtint le prix Artaud en 1967, est réédité par le Vert Sacré, avec une préface de Gaston Puel et une étude réunissant plusieurs critique. C’est peut-être un des recueils de Pierre Gabriel où ses thèmes apparaissent le mieux dans leur imbrication. La nuit, bien sûr, dès l’ouverture renvoie à la condition humaine qui constitue la matière même d’une œuvre qui se confronte continuellement à l’obscurité du mystère et à l’angoisse d’être : « Je n’en ai pas fini de nommer ce qui meurt / à chaque battement d’un cœur qui me fait mal. »
A cette gravité, répond celle de l’amour : « Je recevais de toi le don d’être moi-même ». Accord trouvé, retrouvé, avec la femme et le monde : « La nuit ne peut plus rien si ma main se referme / sur la paix d’une pierre où s’attarde la mer. » Ainsi le temps s’abolit et, dans la « nuit natale », la lumière ouvre alors un chant qui est aussi d’espérance.
La mémoire, cette « eau vivante qui dort », est en quelque sorte reconquise et prend la place de « l’âme errante » livrée à la seule contingence. Car la mémoire rend les richesses d’une vie, la sauve, mais surtout permet à l’homme de pressentir « sa multiple unité ». Alors sans doute, à travers une durée presque apprivoisée, l’immersion dans le temps des origines et une enfance célébrée, peut-il approcher une forme de l’identité toujours fuyante et pathétiquement recherchée : « cette voix q ui vous manque / et parle à votre place ». La mort elle-même perd un peu de son tragique : « Je glisserais vers cette nuit natale / où l’âme habiterait la fraternelle voix / qui chantait à ma place en mémoire de moi. » Tant il est vrai que « nulle voix près de se taire ne renonce à sa lumière ».

Michel Baglin



Voir aussi :

Les recueils posthumes de Pierre Gabriel

"Le cheval", une nouvelle de Pierre Gabriel

Portrait : Entre lumière et cendre



samedi 25 juillet 2009, par Michel Baglin

P.-S.

(1) L’Arrière-Pays. 1, rue de Benuwihr. 32360 Jégun.
(2) Le Dé bleu. 8310 Chaillé sous les Ormeaux
(3) Voix d’encre. BP 83. 26202 Montélimar cedex.
(4) Le Vert sacré. Les Bordes. 86340 Nouaillé. .

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Sa vie

Pierre Gabriel est né le 31 mai 1926 à Bordeaux. Études universitaires d’anglais à la Faculté des Lettres de Bordeaux.
Il a vécu depuis son enfance en Pays d’Armagnac, à Condom (Gers), où, avant de prendre sa retraite, il s’est occupé d’un vignoble et d’une distillerie.
Il a imprimé pendant quinze ans, à l’aide d’une presse à bras, les cahiers de poésie Haut Pays. L’ensemble de son oeuvre a été couronné par le Grand Prix de Poésie du Mont- Saint-Michel.
Sa mort est survenue le 11 juillet 1994.


Son œuvre

POÉSIE
Seule mémoire, Subervie (1965). Prix Artaud 1967.
L’Amour de toi, Gaston Puel, La Fenêtre Ardente (1967).
La Vie sauve, Rougerie (1970).
La Main de bronze, Chambelland (1972).
Le Nom de la nuit, Rougerie (1973).
Lumière natale, Rougerie (1979).
La Seconde porte, Rougerie (1982). Prix Apollinaire 1983.
La Route des Andes, Rougerie (1987).
La Nuit venue, Rougerie (1992).
La Cinquième vérité, Rougerie (1994).
La Vie en gage, L’Arrière-Pays (1994).
Où ta demeure, voyageur ? L’Arrière-Pays (1997).
L’Amour même, Voix d’encre (1997).

ROMANS-NOUVELLES
L’Ormeau, E.F.R. Paris (1976).
Une Vie pour rien, E.F.R. Paris (1978).
Le Serpent bleu, L’Âge d’Homme (1988). Prix Prométhée de la Nouvelle.

POUR LA JEUNESSE
Chaque aube tient parole, poèmes, Cheyne éditeur (1988).
Le Cheval de craie, le dé bleu, coll. Le farfadet bleu (1997).


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