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Charles Dobzynski

« Ma mère, etc., roman »

Le Paris d’avant et d’après-guerre, les rafles et arrestations auxquelles il réchappe, l’engagement politique, les crimes staliniens, les cours du mime Marceau dans l’arrière-salle d’un bistrot de Belleville, la caverne d’Aragon, les cheveux blonds et les colères de Nâzim Hikmet… c’est le dernier livre de poèmes de Charles Dobzynski, sous forme d’un album de famille élargie, d’une traversée de la vie et de ses périples qui laisse le poète étonné d’être là et confiant dans l’avenir.



Charles Dobzynski n’écrit pas des recueils, mais des romans de poèmes, découpés en chapitres. Sa poésie est de celles qui tiennent compagnie. Comme la flamme d’une bougie qui se recroqueville, renaît, s’épanouit. Une bougie devant une photo, un visage disparu ; une bougie sur un autel invisible, sur une table de bistrot parisien... mêlée à la vie, à ce qui nous entoure, au ballet des voitures – au « manège » dirait Charles, fidèle à l’image poétique de Max Jacob –, aux braquages des phares sous la pluie, Paris la nuit, les silhouettes, les passants – cette capitale où il nous avait guidés dans son précédent opuscule, « Le Baladin de Paris » .

Son dernier livre, « Ma mère, etc., roman » , est celui d’un grand-père pour ses petits-enfants, qui décrit le Paris d’avant-guerre, et la suite… Il choisit le ton du grand-père : une langue qu’il veut très simple, mais classique, avec l’imparfait du subjonctif s’il le faut, en décasyllabes, regroupés dans des séquences d’une longueur de vingt vers. Une écriture bienveillante, tout en pudeur, où le mot « hiver » remplace le mot « enfer ». Un livre qui se lit comme un legs aux générations futures ou, pour les autres lecteurs, comme un long tango dans la nuit.

Il est né à Varsovie. Il avait quelques mois quand il est arrivé à Paris, en 1930. Sa mère chantait « des nigunims de la Pologne absente » derrière sa machine à coudre Singer : « Ce qui brûlait sur ta bouche un peu ivre / ce n’était pas quelque savoir saisi / ni la sagesse ancestrale du Livre / mais ce bonheur appelé poésie. »
Son père travaille dans un atelier de tricot mécanique. Pendant les mois difficiles de « morte-saison », le père chômait, jouait à la belote dans les cafés ; la vie s’effritait, « tombait en poudre ». Puis la guerre éclate, avec les rafles. L’enfant échappe une première fois aux policiers : la mère fait une crise de convulsion qui stoppe leur élan ; le petit a la présence d’esprit d’indiquer qu’il est né « dans l’Faubourg Saint-Denis ». Ils se cachent dans une ferme à côté de Montargis. « Écris, décris ! » lui répète sa mère. « Car l’écriture est le travail sacré / Qui te délivre et combat la détresse ».
Nouvelle alarme : la mère et l’enfant repérés sont sauvés par un Résistant, qui les emmène à Paris, où Charles retrouve provisoirement son père – engagé dans le groupe Solidarité. Encore une arrestation, suivie d’une échappée : « Le policier qui te tirait par la manche / Dieu sait pourquoi te laissa t’esquiver / Comme un oiseau qui saute de sa branche… » Son père, amoureux de Heine, lui enseigne l’allemand. Un comédien croisé sur son chemin lui lance : « Lis Baudelaire ! » Suivront les lectures de Rimbaud, Breton, Desnos, Éluard, Char…
L’adolescent publie son premier poème, sous le pseudo de « Maxence Charles », dans le journal clandestin Jeune Combat. En 1945, « La liberté revenue, on mesure / le littoral immense de la mort. / Nous restions nus au milieu des brisures, / Tous nos absents erraient sur l’autre bord. » Pour le jeune homme, futur écrivain, journaliste et chroniqueur de cinéma, la vie ne fait que commencer.

On lit ses aventures politiques, journalistiques ou intimes, ses souvenirs de Godard, Aragon, Sagan ou Nâzim Hikmet, au fil des pages dédiées finalement avant tout à la poésie, qui l’a toujours accompagné – cette petite bougie qui rougeoie tranquillement dans le soir.

Françoise Siri



Lire aussi :

« J’ai failli la perdre » ou le blason amoureux du poète

« Le Baladin de Paris »

« La mort, à vif »

« Ma mère, etc., roman »



vendredi 7 mars 2014, par Françoise Siri

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Charles Dobzynski
« Ma mère, etc., roman »


éditions Orizons, 2013,
192 pages, 18 €.



Charles Dobzynski, poète, romancier, critique

Charles Dobynski est né à Varsovie en 1929. Il quitte très jeune la Pologne pour se réfugier en France avec sa famille afin de fuir les persécutions nazies. Empoigné précocement par le démon de la poésie, il est à peine âgé de vingt ans lorsqu’il se voit adoubé par Eluard qui publie ses premiers poèmes dans les mythiques Lettres françaises, puis par Aragon qui l’engagera dans le magazine en tant que critique de cinéma sous le pseudonyme de Capdenac de 1959 à 1972.
Dès 1951, il publie chez Seghers son premier recueil de poésie, « Notre amour est pour demain » . Se succèderont jusqu’à aujourd’hui – soit soixante années de création ininterrompue – plus d’une vingtaine de recueils de poésie, des récits, des traductions inspirées de Hikmet, Rilke, Ritsos.
Ajoutons à cela un corpus considérable d’essais et de recensions des œuvres poétiques du XX° siècle jusqu’à aujourd’hui, dans la revue Europe dont il devint le rédacteur en chef à partir de 1972 et parallèlement durant neuf ans dans le magazine mensuel Aujourd’hui poème, qui en font aujourd’hui – depuis la disparition d’Alain Bosquet – le premier, le plus prolixe et le plus passionné « passeur » des poètes contemporains. Il a reçu en 1992 le prix Max Jacob pour son recueil « La vie es un orchestre » paru en 1991 chez Belfond.



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