Retour à l’accueil > Auteurs > BAGLIN, Michel > Mes dernières lectures 2011

Poésie, nouvelles, romans, essais, revues...

Mes dernières lectures 2011

Je ne peux consacrer un dossier à chaque auteur apprécié ou découvert, ni à chacune de mes lectures. Mais je tiens à signaler par quelques notes critiques celles qui ont été pour moi marquantes (certaines renvoient d’ailleurs à des articles plus importants).
En espérant donner ainsi envie aux visiteurs de se précipiter chez leur libraire !



Alain Freixe et Raphaël Monticelli : « Madame des villes, des champs et des forêts »


Né en 1946 en terres catalanes, Alain Freixe vit à Nice. Poète, critique (notamment à L’Huma), il se multiplie en actions en faveur de la poésie : président de l’Association des Amis de l’Amourier et directeur de la gazette Basilic, animateur aux côtés d’Yves Ughes et de Jean-Marie Barnaud, de l’association Podio pour la défense et l’illustration de la poésie à Grasse, il est aussi membre du comité de la revue Friches et vice-président du Centre Joë Bousquet et son temps, à Carcassonne. Raphaël Monticelli, né en 1948 à Nice, également poète, collabore avec de nombreux artistes dans des œuvres croisées qui constituent l’un des volets importants de son écriture. Tous les deux signent un recueil aux éditions de l’Amourier, « Madame des villes, des champs et des forêts ».
C’est en fait la deuxième fois qu’ils mêlent leurs voix. En 2002 déjà paraissait en effet chez le même éditeur, signé des mêmes auteurs, « Pas une semaine sans Madame. » Cette « Madame » qui se déclinera en plusieurs livres d’artiste et réapparait ici, en quelque sorte « rassemblée », est bien sûr multiple - « figure du désir habillée aux couleurs du monde ». Figure féminine, mystérieuse, insaisissable, que les deux poètes tentent d’approcher dans leurs courtes proses croisées : « femme, altérité, origine, monde, poésie, poésie enfin, qui ne cessent de s’offrir à la dérobée », précise Jean-Marie Barnaud dans sa préface. J’y ajouterai la mémoire, car cette « Chère », est « l’absente et la toujours là ». Elle appelle les mots de la sensualité, suscite les images fuyantes, « silhouette mouvante sur le silence épais ».
Car elle fait plus qu’évoquer, elle convoque aussi. Nées du dialogue de deux voix, mais aussi du dialogue de ces paroles avec des peintres et des plasticiens réunis pour des expositions, ces proses constituent presque des micros genres littéraires. Par leur forme en deux temps, ces « madame » sont un moteur d’écriture. « Madame, on ne la voit jamais qu’en mots quand on se perd dans la forêt du langage, de clairière en clairière. Ces nœuds entre vivre et écrire ». Elle abrite au fond d’elle-même ce « petit noyau pulsant » qui engage les deux auteurs dans la création par l’échange poétique. On flâne avec eux dans des paysages intérieurs et dans les rues et les champs, entre murmures d’eau, chuchotis de lumière et lacis de ferrailles, avec des souvenir de passantes dans la traine… Madame est une suite de vagues qui déferlent sur nos rivages intimes. Madame est une faille par où le monde s’engouffre, ou se donne…

(98 pages. 12 euros)



« Encres Vives » : 400e numéro

La revue et les éditions « Encres Vives », depuis 1960, ont publié plus de 1000 poètes, c’est dire leur vitalité ! Sous la houlette de Michel Cosem, une belle équipe fait voguer le navire et maintient le cap. On y retrouve Annie Briet, Jean-Louis Clarac, Chantal Danjou, Michel Ducom, Michel Dugué, Gilles Lades, Cédric Le Penven, Jacques Lovichi, Jacqueline Saint-Jean, Christian Saint-Paul et le regretté Jean-Max Tixier, autant de noms familiers aux lecteurs de Texture (voir la rubrique « Auteurs »). Si « Encres vives » se décline en plusieurs collections, la revue proprement dit vient de publier son 400e numéro et propose une brassée de poèmes des auteurs précédemment cités.
(le n° 400 : 6.10 euros. Chez Michel Cosem, 2 allée des Allobroges. 31770 Colomiers).



Annick Demouzon : « A l’ombre des grands bois »

Ortophoniste vivant à Moissac (Tarn et Garonne), Annick Demouzon n’avait jusqu’alors publié qu’en revues et dans des anthologies. Son premier recueil de quatorze nouvelles a obtenu le prix Prométhée 2011 et vient de paraître aux éditions du Rocher sous le titre de « A l’ombre des grands bois » , avec une préface d’Abdelkader Djémaï . Le prix lui a été remis lors de la Décade de l’Atelier imaginaire, en octobre.

Le recueil d’Annick Demouzon est construit sur un thème unique, celui de la photographie (qu’elle pratique assidûment), un cliché ou le moment de la prise de vue servant de prétexte à la nouvelle. La première, « Caramel et chocolat » nous entraine sur une fausse piste en nous laissant craindre un viol imminent sur une plage alors qu’il s’agit d’une tentative de prise de vue d’un photographe amateur. Elle donne le ton d’un livre où les histoires sont souvent bâties sur une sorte de malentendu, le dévoilement étant progressif. Les faux-semblants s’y invitent, comme avec « Négatif » où la femme qui pose devant son mari pour une photo se révèle bientôt être âgée et veuve. Du monologue halluciné, ponctué de flashes, d’une prisonnière torturée (« Murs ») à l’évocation de la vie paysanne d’autrefois à travers l’envie de photographier les mains d’un vieil homme, les modes de narration comme les éclairages varient. Ici, une « photo de classe » fait revivre le souvenir d’une instit un peu coincée, là à partir du portrait d’un vieillard se reconstitue la vie d’un couple et d’une époque révolue. Ailleurs encore, (« Je reviens »), un gamin se photographie par mégarde dans le photomaton, tandis que dans la nouvelle la plus réussie à mon goût (« Caméra cachée »), un amateur de vieux films super-8 essaie de donner du sens à un bout de pellicule récupérée dans une brocante et pressent le drame qui s’est noué des décennies plus tôt. Les « instantanés » sont prétexte à déployer imaginaire, ainsi dans « Un jour à la mer », la narratrice imagine-t-elle des arrêts sur image d’un vieillard et de sa petite fille sur la plage, juste avant l’arrivée d’un raz-de-marée…
Les histoires se résument parfois à une succession de petits « coups de théâtre » permettant de deviner ce qui se trame ou s’est produit il y a bien longtemps. L’originalité tient à cette narration, nerveuse, qui sait mêler les points de vue, procède par scènes brèves, fragments suggestifs plus que narratifs, flashes-back, etc. A. Djémaï parle avec justesse d’une lumière « à la fois douce et âpre » en saluant « la rapidité de l’écriture, le sens du détail et du raccourci, de l’ellipse ». Elle est en tous cas très efficace, notamment dans les évocations, de la vieillesse et de la solitude, poignantes.

(164 pages. 14.90 euros.)




En quelques mots…

« Donne-toi à l’espace / Il est ta nature », écrit Brigitte Maillard dans la plaquette que publient les éditions Atlantica, intitulée « La simple évidence de la beauté » . Belle injonction à « s’ouvrir à la vie qui s’ouvre » et à la sensualité, dans un univers où l’on voit « danser le vide autour du rien ». Un monde où « on n’est pas ce qu’on veut être / On naît au fil de soi » mais où l’évidence de la beauté et la lumière incitent à « risquer l’aventure ». (34 pages. 8 euros.)

Jean-Claude Martin est poète (son portrait ici) mais il est aussi nouvelliste, bien qu’il n’ait pas publié de nouveau recueil depuis 1981… Avec « Château fable » et ses vingt nouvelles, il vient cependant nous rappeler qu’il n’a pas perdu la main (lire ) .

Michel Piquemal, auteur jeunesse, dirige chez Albin Michel les belles collections « Carnets de sagesse » et « Paroles », associant sur un thème donné un peintre et des citations d’écrivains, surtout poètes. Dernier de ces livres généralement très réussis, « Paroles de joie » , avec le peintre Gianpaolo Pagni, et des vers ou extraits de proses de nombreux écrivains, de Walt Whitman, l’incontournable sur un tel sujet, à Georges L. Godeau, Christian Bobin, en passant par Sénèque, Voltaire (« il est poli d’être gai »), Rimbaud, Alain, Simone Weil (« la joie est notre évasion hors du temps »), Rabindranath Tagore, Delteil, Gide, etc. (ISBN 978 2 226 22039-4)
Je ne l’avais pas fait en son temps mais il n’est jamais trop tard pour bien faire, je voulais aussi signaler du même auteur les «  Philofables pour vivre ensemble » (avec Philippe Lagautrière), 52 contes et histoires philosophiques destinés aux jeunes, certes, mais qui ne manquent pas de donner à réfléchir à tous les âges… (144 pages. 13.50 euros)

« Qu’est-ce que l’amour ? » La question, récurrente, hante le recueil de Michel Dunand, « Tout est dit », publié par Editinter. Parmi les réponses, celle-ci : « Je suis celui / que me renvoie / le beau miroir / de ton regard ». (102 pages. 15 euros). Rappelons que Michel Dunand est aussi l’animateur de la revue Coup de Soleil (voir ici ).

Les éditions de l’Atlantique (BP 70041. 17102 Saintes cedex ou bowenchina12@yahoo.fr) publient une collection de livres soignés où Francis Chenot fait paraître « Chemins de doute » , fruit (du moins pour le début) d’une résidence d’écrivain à Trois-Rivières (Québec). Auteur d’une cinquantaine de recueil et directeur de la revue et des éditions de l’Arbre à paroles, Francis Chénot donne à lire des poèmes simples et courts, où « l’écriture n’est jamais que timide questionnement ». Certes l’humilité est ici sœur de sagesse et le doute, « héritage de probité », mais le doute est aussi une source d’énergie pour garder les yeux ouverts et le cœur en alerte, « une faim en soi ». (60 pages.16 euros).

Bien établi dans son « domicile en poésie », qui a un «  faîte d’éveil » et une « base aux pierres d’enfance », Morgan Riet, né en 1974, a publié deux recueils (mais un troisième, "Du côté de vésanie" est à paraître chez Gros Textes - illustré par Matt Mahlen et préfacé par J.C Touzeil), dont « En pays disparate » chez Clapas éd. et dans de nombreuses revues qui ont apprécié son style incisif, son écriture énergique. Il se moque de la poétaillerie surfaite, se préoccupe du monde comme il va mal et de la crise (mais ce n’est pas le meilleur), évoque volontiers l’écologie, les poètes, Verlaine, Michaux, Ferré, et est au mieux en « apatride, un enfant mal dégrossi qui parle en boitant, d’une voix émue de clairière, aux ombres et aux mots qui le suivent à la trace ». Un auteur à suivre. (120 pages. 12 euros)

Changeons de registre avec Pascal Garnier (portrait ici) et sa « Lune captive dans un œil mort » , toujours en lisière du polar, toujours noir (mais ici la satire ne manque pas d’humour) et jetant toujours le même regard acerbe sur l’époque. Cette fois, les résidences sécurisées sont sur la sellette avec ces « Conviviales » où des séniors, à force de vouloir se protéger et s’isoler, deviennent captifs de leur univers étriqués et de leurs fantasmes. Martial et Odette, Maxime et Marlène, bientôt Léa, sans oublier le gardien et l’animatrice, composent la ménagerie de ce huis clos où les ridicules, les manies et les préjugés, mais aussi les blessures secrètes, en arrivent à créer des tensions et à mettre à nu le désarroi de la vieillesse, pour finir par tuer à petit (et grand) feu… En à peine plus de 150 pages, avec sobriété, Pascal Garnier déglingue les paradis factices de la société de consommation et les illusions du rêve préfabriqué, pour mieux peindre, comme dans tous ses livres, l’incontournable détresse humaine.



Jean-Claude Martin : « Ciels de miel et d’ortie »

« Rajoutons des lacets pour profiter du paysage. Perdons du temps. Contournons… » recommande au promeneur Jean-Claude Martin dans un des cinquante poèmes inédits de « Ciels de miel et d’ortie » (Tarabuste éditeur).
Deux recueils avaient déjà parus sous ce titre en 2000 et 2006. Ils sont ici réunis en un seul volume de plus de 200 pages, auquel J-C Martin n’a pas rajouté des « lacets » et détours, mais des poèmes, redistribuant le tout en nouveaux chapitres ou thèmes qui recréent la perspective. Elle ne manque ni d’humour (plutôt noir), ni de vertige devant l’infini des ciels et de nos paysages intérieurs.
Bref, l’ironie douce, passablement désabusée, que l’on retrouve ici est celle d’un contemplateur qui se nourrit à la fois du plaisir du jour, des angoisses de la nuit et d’une lucidité réfutant toute consolation.
Voir ici.



Pascale Arguedas, « Conversations ou la Libre Parole »

On le répète à juste titre : publier de la poésie est un risque que peu d’éditeurs veulent bien prendre. Mais ils sont encore moins nombreux aujourd’hui à oser proposer des recueils de critiques ou interviewes ! C’est pourtant ce qu’osent quelques enthousiastes optimistes. Les éditions du Petit Véhicule, animées par Luc Vidal, à Nantes, sont du nombre. Elles viennent d’éditer sous le titre « Les conversations ou la libre parole », deux volumes d’entretiens réalisés par Pascale Arguedas avec des écrivains qu’elle affectionne et suit dans leur aventure littéraire.
Comme toujours avec cet éditeur, les livres sont beaux (reliure à la chinoise, impression et mise en page soignées), ce qui ne gâte rien ! Avec ces entretiens réalisés entre 2004 et 2009, Pascale Arguedas présente, à travers le dialogue qu’elle a ouvert avec eux : André Velter, Bernard Ollivier, André Bucher, Colum McCann, Rosa Montero, Duong Thu Huong, Cécile Wajsbrot, Christian Garcin et Paul Fournel pour le tome 1 ; Eric Faye, Denis Grozdanovitch, Jean-Bertrand Pontalis, Jean-Claude Lebrun, Sabine Wespieser, Michel Volkowitch, Fabienne Raphoz et Stéphane Beau pour le tome 2.
« Je suis lectrice, passionnément », affirme Pascale Arguedas. On s’en persuade vitre en lisant ses entretiens ou ses chroniques sur son blog, « Calou, l’ivre de lecture », que je ne saurais trop recommander (voir ici).
Qu’il s’agisse de Velter se disant « incapable de séparer la poésie de la liberté d’être, de penser, de vagabonder », du nouvelliste Paul Fournel expliquant sa prédilection pour les formes brèves, de Bernard Ollivier racontant comment il s’est mis en marche sur la Route de la soie ou d’Eric Faye qui évoque avec finesse ces moments où « la poésie passe en fraude dans la prose », la critiques sait tirer le meilleur (le moins convenu, en tout cas) des auteurs interrogés par des questions pertinentes et surtout parce qu’elle les a (bien) lus. Et c’est d’une lecture très agréable à qui aime la littérature hors des chemins battus.
Tome 1 : 148 pages. ISBN : 9782842738013. Tome 2 : 168 pages. ISBN : 97828422737993. Chaque volume : 18 euros.



Sylvestre Clancier : « la Mémoire improbable »

Est-il vraiment « perdu » le jardin de l’enfance ? Ayant publié depuis 1967 plus d’une vingtaine de recueils où il en dit et répète la lancinante nostalgie, Sylvestre Clancier affirme aussi, avec « la Mémoire improbable », que la poésie est peut-être le seul moyen de l’approcher, de sauver quelque chose de sa propre identité, aussi fuyante que la mémoire est « approximative ». Les poèmes ici sont donc riches de notations et d’évocations qui voudraient « fixer » : le temps, les souvenirs, l’image même que l’on a reçue ou que l’on s’est confectionnée de soi. Ainsi de cette suite émouvante, « Le futur antérieur », où se déclinent les êtres, les objets et les moments disparus, bien sûr empreints de banalité mais où se réfugie néanmoins l’or du temps, comme avec « les vieux battants de bois ouvrant sur la remise / la voiture de grand-père endormie sous les bâches / le portail forgé bien repeint chaque été »… Tout ce qui aura contribué au bout du compte et des années à « lui faire un futur antérieur à l’oubli ».
Comme pour le peintre qui « rend la chair aux formes », le « rôle de chantre du poète » est bien de restituer au monde l’épaisseur et le mérite perdus au fil des jours à force de quotidienneté. Façon de « sacrer le monde », de redorer ces « couleurs du temps » où le sens de l’existence se perd et se cherche à la fois. En faisant vivre « le sentiment persistant de l’énigme » qui est au cœur même du poème.

(Editions Henry / Ecrits des Forges. 112 pages. 12 €)



En quelques mots…

Le dernier roman de Patrice Delbourg, «  Un soir d’aquarium » , est tout à fait dans sa manière de conjuguer humour noir et déréliction. J’ai déjà souligné (lire ici) comment, en vers ou en prose, il se rit du désastre, joue du calembour et des bons mots pour faire la nique à l’angoisse existentielle et comment, à l’instar de son héros, Gabin Delahy, il « soigne le mal par le pire ». Son héros, justement, bien que dans la fleur de l’âge, est au bout du rouleau et brille de ses derniers feux, plutôt éteints, dans les cabarets des Grands Boulevards, en ce mois de novembre 1963. Belle occasion pour Delbourg d’évoquer des écrivains et des artistes qu’il affectionne, tels Charles Cros, Allais, Gaston Couté, Aristide Bruand, Boby Lapointe, déjà salués ici ou là… Les ombres portées des chansonniers de jadis se penchent sur ces pages où l’on croise Jacques Grello, Jean Rigaux, Robert Rocca et bien d’autres. Toute une époque y revit pour notre plaisir. Lire ici

Amina Saïd nous donne avec «  Les saisons
d’Aden »
un recueil de poèmes composant le récit du voyage initiatique qu’entreprend Ramzi pour retrouver Khalil, son ami disparu. Initiatique car «  tout départ est la distance que chacun de nous crée pour se rapprocher de soi ». Ainsi le conte nous embarque-t-il sur « la mer qui nous remue le cœur » pour courir tous les risques, car « endurer les épreuves de ce monde / est chose infiniment plus louable que se masquer la vérité » L’écriture d’Amina mêle ici conte et poésie épique : d’îles en tempêtes, et de naufrages en rencontres et métamorphoses, elle conduit au «  lent dévoilement du monde », ou du moins à des questions essentielles, par exemple celle-ci : « un navire a une provenance et une destination / ou a-t-il pour seule réalité son passage ? » (Al Manar éd. 80 pages. 19 €).

Jean-Pierre Boulic avec « Un petit jardin de ciel » , retrouve l’état de grâce avec les regards de l’enfant qu’il fut et demeure dans sa foi que « la vie est bénédiction ». Avec « des chœurs plein la poitrine », ses poèmes font en somme descendre « l’éternité en ce très bas ». (La Part Commune éd. 96 pages. 13 €).

Emmanuelle Le Cam, poétesse bretonne qu’on a pu lire souvent à l’enseigne du Dé Bleu ou de Gros Textes, publie son dernier recueil, « Les Nus » , chez Rhubarbe. Poèmes courts (au point de tourner court parfois), pour « rendre dicible toute douleur » ; poésie qui m’accroche surtout quand elle se fait « gardienne d’une petite flamme de quotidienneté ». Une façon de produire « ce chant qui vient de loin / engloutir les remords / de n’avoir pas été / tout à fait ». (104 pages. 12€.)

La plaquette de Philippe Leuckx, « Rome à la place de ton nom » que Bleu d’encre éditions vient de publier est toute de « brefs poèmes / courts battements », une façon en quelques vers de prendre la ville par le bras - une ville qu’il affectionne et à laquelle il a consacré plusieurs livres - et d’évoquer d’une plume fervente et légère l’âme du jour, « alouette de pure mélancolie ». Poète et critique belge, Philippe Leuckx a publié une bonne trentaine de titres (dont quelques monographies), notamment à L’arbre à paroles. Citons : « Touché cœur », « Une espèce de tourment ? », « Une sangle froide au cœur » , etc.



Maram al-Masri : « Par la fontaine de ma bouche »

Maram al-Masri (مرام المصري), née à Lattaquié en Syrie, s’est installée à Paris en 1982 après des études à Damas et se consacre à l’écriture, à la poésie et à la traduction. Son dernier recueil, bilingue (arabe-français) est publié par les éditions Bruno Doucey et porte le joli titre de « Par la fontaine de ma bouche » .
Éloge du corps dans une langue on ne peut plus sensuelle, il chante la jouissance et l’art de se dénuder pour mieux se livrer à l’être, à l’autre et à son propre abandon à la poésie du monde : « je me débarrasse de l’inutile / des écorces qui m’alourdissent ». Le corps à corps est aussi glorification de la féminité (« je me fonds dans toutes les femmes »), des seins, des aisselles, du duvet du ventre et des sexes, de l’amour charnel et de l’âme ardente. Célébration fluide d’un « corps fait de baisers / sculpté de caresses / hâlé de soleil / qui désire / qui embrasse / et jouit ». La poésie est une forme du don : « devant vous je me dénude / doigt / par doigt / ongle par ongle / peau / et puis os / puis poème. »

(88 pages. 12 euros. ISBN 9-782362-290121)



Jean-Claude Pirotte : « Cette âme perdue »

Poète, auteur d’une cinquantaine de livres, peintre, Jean-Claude Pirotte (voir son "dossier") vient de faire paraître au Castor Astral « Cette âme perdue », . Pirotte y parle du banal avec simplicité mais nous le rend suffisamment palpable pour donner du poids au jour et vie à une nostalgie et un mal-être sous-jacents.
Lire



Thierry Jonquet, « Mygale ».

« La piel que habito » , le dernier film de Pedro Almodovar, serait adapté du polar de Thierry Jonquet, « Mygale ». Je n’ai pas vu le film et ne sais donc ce qu’il en est. Mais on nous dit que ce film du réalisateur madrilène concentre à peu près toutes ses obsessions : frontière entre identités sexuelles, séquestration, travestissement, manipulation, vengeance et rédemption. Tout cela est bien dans le roman de Thierry Jonquet, dont je suis un lecteur assidu (voir ici son portrait ).
Un roman noir à quatre personnages dont on ne comprend que très progressivement ce qui les lie : l’horreur répétée, le cauchemar de la violence, appelant la vengeance. Mais aussi et en dépit de tout, un espoir vraiment très incertain, une flamme vacillante, celle de la pitié ici ou de l’amour renaissant là… au cœur des êtres sans doute pervers mais jamais tout à fait perdus ?...



Jacques Josse : « Cloués au port »

Né en 1953 dans les Cotes d’Armor, Jacques Josse est l’auteur d’une œuvre poétique importante, il a également consacré à la poésie une belle activité de « revuiste » et d’éditeur (revue Foldaan de1980 à1987, depuis 1991, Wigwam éditions) ; mais il est aussi auteur de récits.
Le dernier en date, « Cloués au port » , se déroule pour l’essentiel dans un bar, « Chez Pedro » où un ancien capitaine et Jimmy, un ex-grutier, entre les verres (c’est la canicule) et les rêves (ils sont d’une manière ou d’une autre toujours un peu face au large), tiennent la chronique des jours qui passent et des êtres trépassés ou en passe de l’être… Le Capitaine, surtout, est un conteur, qui a bien des histoires à rapporter de ses voyages, mais il sait aussi raconter un peu de celles des autres, des sans-voix, auxquels il prête la sienne, d’empathie et de vertige. Qu’il évoque le frère revenu fou d’Algérie, la vieille femme qui a assuré durant des décennies la toilette des morts du village ou le curé accablé par les funérailles successives de ses ouailles, c’est en fait les détresses et la solitude humaines que le Capitaine tricote tandis que Jimmy l’écoute en saoulant son chagrin.

(96 pages. 12 euros. Quidam éd.)



Daniel Leuwers : « Les très riches heures du livre pauvre »

Le livre catalogue chez Gallimard

Le beau n’est pas nécessairement associé à « ce qui coûte cher » ! Pour preuve, les fameux « Livres pauvres » dont Daniel Leuwers poursuit l’édition depuis bientôt dix années, associant pour un coût presque nul peintres et poètes.
En marge de l’exposition qui présente les collections au prieuré de Saint-Cosme, Gallimard vient de publier un très beau livre-catalogue donnant à voir cette entreprise hors du commun. (lire ici)



« Voix vives de méditerranée en méditerranée » , anthologie Sète 2011

Le festival « Voix vives de méditerranée en méditerranée » s’est déroulé du 22 au 30 juillet à Sète (lire ici) pour la deuxième année, avec plus de cent poètes représentant une quarantaine de pays et des lectures partout dans la ville, les placettes, les ruelles, les barques et les bateaux. Voix multiples, de l’Afrique du Nord, des Balkans, de l’Orient ou des pays latins, parole plurielle de toutes les rives de Méditerranée, et même d’un peu plus loin. Poésie vivante et vivace pour lancer des passerelles et tisser l’échange avec les liens du verbe. Pour pérenniser ce fabuleux festival, Bruno Doucey qui a lancé sa maison d’édition il y a un peu plus d’un an, publie une anthologie réunissant un poème (dans sa langue originale avec sa traduction) de chacun des écrivains invités accompagné, en fin de volume, de notices biographiques. D’Ermir Nika à Saleh Diab en passant par toutes les tonalités du poème, 260 pages font entendre les variations d’une parole qui, toujours, cherche l’autre et invente souvent la fraternité.
(270 pages. 19 euros. ISBN : 9-782362-290190)



Roland Nadaus : « Pour le réalyrisme »

Les éditions Corps Puce qui avaient publié son recueil « Les grandes inventions de la préhistoire » , rééditent le manifeste de Roland Nadaus, « Pour le réalyrisme » , écrit et diffusé à petite échelle en 1981, et qui se voulait surtout une charge contre le terrorisme poétique qui sévissait alors, du côté des « lincuistres » et autres verbeux de salon. Nadaus, certes, n’y va ni de main morte ni de plume serve et sa saine colère déglingue les Trissotin, leur pédantisme, leur suffisance et leurs textes abscons. J’applaudis des deux mains quand il affirme que le « développement d’un langage technico-ésotérique (est) destiné à masquer le réel et à confisquer le pouvoir. » C’est bien l’enjeu il me semble : retrouver une poésie qui parle de l’homme global, intelligence et sensibilité mêlées, et du monde. Tel est le sens de ce « réalyrisme » qu’il appelle de ses vœux et qui s’apparente à ce qu’on a vu se fortifier ces dernières années : le retour de la parole après la glaciation des laboratoires, « le chant du réel et le réel qui chante. »
Lire la critique ici



Revue « Phoenix » : un dossier Bernard Mazo

La revue « Phoenix » (voir ici ), qui a succédé à « Sud » et « Autre Sud » en cette année 2011, ouvre sa troisième livraison avec notre ami Bernard Mazo. Jean Poncet est le maître d’œuvre de ce dossier qu’il introduit en rappelant sa rencontre ruthénoise (au temps de Jean Digot et des rencontres de Rodez) et la place que la guerre d’Algérie tient dans une œuvre « toute de questionnement au service de l’homme et de la justice qui lui est due ». Après une série d’inédits, Jean Orizet conduit un riche entretien où, entre autres desseins de la poésie, Bernard Mazo distingue celui qui tend à « figer ces choses éphémères et le temps qui passe, en leur opposant ce fin goût d’éternité que laisse sourdre dans son sillage un poème inspiré. »
Jacques Ancet parle de « l’intensité discrète, insinuante » de ses livres marqués par l’impossible coïncidence avec le monde. Au-delà de la sémantique, Lionel Ray interroge le dispositif formel des poèmes et Max Alhau montre tout ce que la poésie de Bernard Mazo doit au sentiment tragique de la vie, une voix « poignante et nue » que Jacques Lovichi replace « dans l’infini bruissement du temps » tandis que A. Kaouah salue son continuel dialogue avec le Maghreb.

(Le numéro 3, 16 €. Abonnement 1 an : 50 €. Phoenix. 4 rue Fénelon. 13006 Marseille. Courriel : revuephoenix@yahoo.fr )



En quelques mots…

Comme le dit Louis Dubost (voir portrait), « cultiver des légumes et activer des poèmes, c’est un peu pareil »… On ne s’étonne donc pas que le poète-éditeur-critique (et romancier depuis peu) ait mêlé le jardin et les mots pour un abécédaire amusé où les entrées sont des légumes et les sorties, pleines de malices, des métaphores qui ouvrent au-delà des sciences naturelles sur l’écologie, la société, la politique même, avec moult clins d’œil ! Marqué par le philosophe cynique à la verve caustique et dédaigneux des puissants (« ôte-toi de mon soleil »), il a intitulé son recueil publié par les dynamiques éditions du carnet du dessert de Lune, « Diogène au potager ». C’est bourré de leçons de choses (Louis cultive son jardin) et d’évocations poétique, et c’est un regal ! J’ai entendu Louis il y a peu en faire la lecture à Rochefort-sur-Loire, et le public en redemandait… Louis s’attelera-t-il à une suite ?
Georges Cathalo lui aussi a apprécié et en parle ici.

Jean Christophe Ribeyre a obtenu pour « Une leçon de sève » (les Ecrits du Nord. Editions Henry) le prix des Trouvères des lycéens 2011. « Notre poème nous fait, oui, nous respire, nous sommes son eau secrète, c’est lui qui frappe à toutes les ténèbres, toutes les portes des visages. »

Si vous êtes, comme moi, un inconditionnel d’Henri Calet, le petit livre de Christophe Fourvel « Montevideo, Henri Calet et moi » que publie La Dragonne est pour vous. De son vrai nom Raymond Théodore Barthelmes, l’auteur de « La Belle Lurette », « Monsieur Paul », « le Tout sur le tout » ou des « Poussières de la route » est devenu Henri Calet en fuyant la France après avoir escroqué l’entreprise où il travaillait… L’écrivain anarchiste qui raconta sa jeunesse pauvre et mouvementé comme, plus tard, les vies grises et le quotidien provincial d’après-guerre s’offrait là « un grand voyage » (titre du roman qui s’en inspira) en Uruguay. Et c’est sur ses traces, à Montevideo, que s’est lancé Christophe Fourvel, qui fait le récit de son enquête. Le livre est enrichi de trois lettres inédites de Calet à Luis Eduardo Pombo qu’il rencontra sur place.

« Tu ne rapporteras pas / la beauté d’un coucher de soleil / tu dénonceras son imposture ». Marc Sastre, qui a déjà publié cinq recueils aux éditions N&B, donne cette fois chez les Cyniques éd. « L’homme percé » . Vers court ou verset, la parole ici reste tendue pour dénoncer une société qui fait violence au corps, à l’esprit, au quotidien de l’ouvrier et à la planète qu’elle pollue, et qui se paie de métaphysique pour mieux enfumer le quidam, de chiffres pour mieux participer à l’univers de la réduction. « Je ronge mon os / dans les bas-fonds / du productivisme / Cet os-là n’a pas de moelle. / Poussières, merde, rage et rêves. » Un long poème de rage qui « oppose au système / les chars d’assaut des contre-fantasmes. »

Dans ce recueil, « Haute plage » , de Marie-Ange Sébasti, (voir portrait) une fois encore « les mots du large et de l’arrière-pays se rejoignent » en des poèmes où l’on entend « une sourde rumeur d’embarcadères et de docks épuisés ». Les lumières du fleuve font pendant à l’évocation du père et de sa mort sur la plage, et si l’auteur reconnait que tout pourrait s’énoncer clairement « sans cette marée d’ombre sur ma voix », elle sait que le poème cherche et creuse pour nous, un peu sourcier ou puisatier : « Les mots gambadent / dans des prairies dont je m’éloigne / Ils s’approprient / une eau que j’ai captée / Ils épuisent les fontaines / Je m’achemine / avec mes outils de forage / vers un nouveau désert. » (80 pages. 13 €. Jacques André éditeur. ISBN 978-2-7570-0210-0)

Poète et critique, Michel Passelergue (voir son portrait) propose des poèmes – en vers ou en prose - toujours plus resserrés, une écriture dense qui, me semble-t-il, devient plus sombre avec son dernier recueil, « Ombres portées, ombres errantes » (éditions du petit Pavé).
« Jour après jour notre langue / se vide / à pétrir tant d’oubli, tant d’usure » : c’est donc à la perte que se confronte l’auteur ici, notamment au deuil, d’où ces âmes errantes dont les ombres hantent des pages d’un noir d’encre. Le lexique évoque la mort et sa menace, l’obscurité qui nous porte : « des mots sous terre », « Toucher le fond », « Limite au-delà », « Nothing, nowhere », « L’enseveli »… Ainsi, au bord du jour qui s’évanouit, restent la mémoire (« Se consumer, lampe de mémoire / sous les dernières ogives du temps / dans l’opaque. » ) et la parole (« Rien / Aux rives de l’inaudible / n’être plus / que ce filet de voix » ) D’une austère noblesse.
(94 pages. 12 €. ISBN 978-2-84712-289-3)



Décharge n° 150 avec Yves Martin

La revue Décharge ouvre son 150 e numéro (soit trente ans de revue, qui seront bientôt fêtés avec un numéro hors série !) avec des inédits d’Yves Martin, huit poèmes, ou plutôt un ensemble de huit suites, que l’auteur, décédé en 1999, avait intitulé « le Mûrissoir » et que la fille de Guy Chambelland, son éditeur et « découvreur », a retrouvé dans les archives de son père.
Ces poèmes qui portent la marque de l’univers hospitalier que la maladie a contraint Yves Martin a beaucoup fréquenter, sont présentés par Claude Vercey et introduits par deux lettres de Michel Méresse, suivis de textes critiques de J-M. Robert et Alain Simon éclairants, sur l’auteur de « Assez ivre pour être vivant ».
La revue poursuit son dossier « la critique en questions » avec des réponses de critiques sur ce qu’ils estiment être les enjeux et les bonheurs de leur travail Jacques Lèbre, Roger Lahu, Lucien Wasselin, gaspar Hons, Alexis Pelletier. On notera aussi dans ce numéro un dossier sur Valérie Rouzeau (présentée par Bruno Berchoud), avec interviewet une douzaine de poèmes. Sans oublier d’abondantes et pertinentes notes de lecture.



Alain Kewes : « Ce n’est pas mon visage »

« Ce n’est pas mon visage », le titre du dernier recueil d’Alain Kewes réunissant onze nouvelles, n’appartient à aucune d’elles, mais pourrait s’appliquer à nombre des personnages qui y gravitent. Car sous les apparences, l’identité est souvent incertaine pour eux. Même la nouvelle qui ouvre le livre et s’avère ressortir du fantastique symbolique dessine la mort et son approche sous différentes enveloppes.
Oui, l’autre qui est en nous pousse souvent un peu sa corne ici (« Le potager révélateur »), la personnalité est mal assurée (« Un vélo dans la tête ») et le langage mène la barque, quand ce ne sont pas les livres qui décident de votre sort (« Arrêt sur lecture »). Tout tient parfois à quelques mots qu’on se retient ou non de prononcer et qui peuvent décider de l’issue du désamour (« Des ronces »), ou de la compassion. A l’instar de cet éditeur qui reçoit des inédits d’E.A. Poe et ne cesse de s’interroger sur leur authenticité (« Contes d’auteur »), on flirte toujours dans ces pages avec une réalité que nourrit l’imaginaire et hantent les phantasmes (« La bête enfermée »). Il est vrai que l’auteur aime les fausses pistes, policières notamment, et nous incite par allusions à inventer des horreurs que la fin récuse (« Tangram »). C’est qu’il s’amuse aussi et de son encre noire nous fait souvent sourire… jaune, bien sûr.
(Le Bruit des autres éd. coll. Encres vagabondes. 112 pages. 13 euros. ISBN 978-2-35652-065-4)



Jacques Ibanès : « Le Voyage à Manosque »

Jacques Ibanès est un amoureux de littérature, et tout particulièrement de Giono. Des poètes aussi, dont il a mis beaucoup en musique, et dont il porte les mots dans les multiples récitals qu’il donne un peu partout en France. Mais ce n’est pas tout : cet homme complet, qui pratiqua le vélo à un haut niveau, aime aussi la marche. Au point qu’il est en passe de boucler un tour de France à pied entamé en 2003, à raison d’un mois par an !
Ce diable de marcheur a commencé son périple en partant de la Montagne Noire pour rallier Manosque en trois semaines.
Ce premier voyage est l’objet d’un livre réussi, qui est plus qu’un carnet de randonneur. Car s’il nous embarque avec lui à travers les forets et les garrigues, nous fait partager ses rencontres, en contrepoint, Jacques Ibanès évoque Giono et son roman, « Noé », qu’il lit à chaque étape et dont la parole ruminée au gré de la marche élargit (approfondit ?) les paysages.
La qualité du style de l’auteur, sa connaissance sensible des écrivains, des poètes et de leurs approches du monde, comme sa passion pour Giono, ses analogies fréquentes avec la musique (qu’il connaît bien aussi) et une plume aussi sûre que le pied, font de la lecture de ce livre un vrai plaisir, pas très éloigné de celui de la randonnée.
Un exemple ? Voici, à propos du marcher : « Quant à lui, sa seule possession, c’est cette journée avec son ciel en peau de loup et ces instants qui se succèdent pour former le temps de sa vie. Vivre consciemment nécessite beaucoup d’attention et l’éveil de tous les sens. Quand il y parvient pleinement, il est étonné de ressentir combien le temps lui rend sa politesse : il consent à ralentir son cours. »
(Pimientos éd. ISBN 978-2-35660-011-0)



En quelques mots…

Les Cahiers de la rue Ventura saluent Henri Heurtebise. Les Cahiers de la rue Ventura, dirigés par Claude Cailleau (lire ci-dessous le compte-rendu de son dernier recueil), consacrent l’essentiel de leur numéro 12 à un dossier sur Henri Heurtebise. Après une présentation de Claude Cailleau et un choix de textes, le poète de Longages est salué et son œuvre revisitée par ses amis : Josette Ségura, Francine Caron, Claude Barrère, Bernard Grasset, Jean Pichet, P-M. Bernadou, Christian Saint-Paul, Jean-Louis Bernard et Michel Baglin. D’autres poèmes suivent de cet auteur tout d’élan et de sensualité, également revuiste, éditeur, critique. Le numéro se poursuit avec des poèmes de Jeanne Maillet, Ysabel Lorans, Bernard Grasset tandis que Jean-Marie Alfroy se met à la recherche du blues dans la poésie. Des notes de lecture complètent l’ensemble. (Le numéro : 6 €. Abonnement : 22 €.de Cailleau. 9 rue Lino Ventura. 72300 Sablé-sur-Sarthe. Cl.cailleau@worldonline.fr)

J’étais en train de lire les merveilleux récits grâce auxquels, sous le titre d’ « Accidents de la circulation » , Jacques Réda nous emmène musarder avec lui, à pied ou à vélomoteur, dans les arrondissements de Paris, les banlieues de Sevran, Noisy, voire plus loin du côté de Lisbonne ou Madrid, quand je reçus son dernier opus, « Le Grand orchestre » , qu’il consacre à Duke Ellington et à une autre de ses autres passions, le jazz..
Passant de l’un à l’autre, j’ai donc poursuivi une flânerie, certes plus intérieure, mais toujours pleine de malice, de mélancolie et d’amour d’une vie réfugiée dans les recoins où poussent l’herbe des talus et les notes bleues. A lire ici.

Poète trop discret, Robert Momeux qui avait publié une quinzaine de plaquettes de 1968 à 1994, s’est tu pendant une longue période. Ces dernières années cependant, des recueils à nouveau nous ont fait entendre sa voix. Ce fut notamment le cas avec « Des secrets connus de tous » publié par Henri Heurtebise à l’enseigne de Multiples.
Robert Momeux est mort dans la solitude en aout dernier, laissant une somme de poèmes. Michel Héroult en édite une belle brassée aux éditions du Soleil Natal sous le titre « A tout jamais » . Un recueil que j’ai aimé et dont je parle ici.

Dans la belle collection « La main aux poètes » des Editions Henry (www.editionshenry.com), Ghislaine Lejard publie « Sous le carré bleu du ciel » . Une écriture qui magnifie le quotidien, « l’eau fraîche de la paix », à petits coups d’images simples et à pas feutrés : la pluie sur les tuiles, les odeurs de confiture ou de pain chaud, le « festin de la terre », en somme…

Marqué par le surréalisme et sa rencontre avec André Breton (qui l’accueillit dans la revue La Brèche), Hervé Delabarre, né en 1938, vient de publier après « Le Lynx aux lèvres bleues » en 2007, un recueil, « Effrange le noir », (librairie-galerie Racine) où l’écriture automatique ne manque pas de réussites, ainsi : « L’oiseau se reconnaît / aux vitres éclatées des fenêtres ».

Emmanuel Hiriart, rédacteur en chef de la revue Poésie/première, est l’auteur d’une dizaine de recueils dont « De tous ceux qui sont morts » a paru l’an dernier chez Editinter. Ces courtes séquences faisant alterner prose et poésie sont d’un homme qui « habite assez confortablement les jardins de son imagination », comme il sait être multiple et habité par la voix des autres. « Ne lui reste du langage que l’énigme » : sa parole se cherche et s’invente en la creusant, justement, quand les mots lui manquent et qu’il les trouve – ici, « c’est le poème qui choisit ».

Lucien Wasselin est poète, auteur depuis « Sillages » (1971) d’une vingtaine de recueils, et de livres d’artiste. C’est aussi un infatigable critique qui a multiplié les collaborations à de nombreux journaux et périodiques. Son dernier ouvrage, « Obscurément le cri » , un recueil bilingue de 38 poèmes, vient de paraître aux éditions En Forêt. Lire ici.



Georges Cathalo : « Au carrefour des errances »

Ce « carrefour des errances » publié par Airelles éd., est aussi un carrefour des amitiés : chacun de ces 18 poèmes est en effet dédié à un autre poète, ami de l’auteur, Georges Cathalo.
Pour la tonalité, on retrouve le sentiment de déréliction, cette sorte de désespoir – stoïque en ce qu’il s’accompagne d’une farouche volonté de lucidité – qui caractérise la poésie de Cathalo. Il s’agit bien de « résister aux mirages » sur une « terre sans promesses » où nous avons su « inventer l’enfer ». Sur cette terre où partir et revenir est pour les uns un peu la même façon de tourner en rond (« vous arrivez vous repartez / et rien ne change autour de vous »). Où pour d’autres, migrants « de toutes les douleurs », cela s’appelle l’exil. Où tout relève en somme du faux départ et néanmoins vous livre aux « vents contraires ».
On sent pourtant entre les lignes des poèmes de Cathalo un amour de la terre, de la nature et de la « douce saveur des choses », tellement menacée… Avec l’amitié, voilà qui constitue peut-être comme une consolation, une « étincelle égarée parmi les galaxies ».

Lire aussi la critique de Christian Saint-Paul ici.



Jean Chatard « Les Marins. Chants des équipages »

Qui mieux que Jean Chatard (voir son portrait ici) pouvait embarquer pour cette aventure hauturière : raconter la vie du marin à travers le chant des équipages ? Jean Chatard certes est poète, et sait apprécier tout le sel des couplets racontant la vie rude des hommes de mer. Mais, on le sait moins, natif de la région bordelaise, il est entré à 15 ans à l’École des Pupilles de la Marine, à 16 ans à l’École des Mousses et a signé un engagement de cinq ans dans la Marine Nationale. Il a ainsi navigué sur le voilier l’Étoile comme sur le cuirassé Richelieu et a séjourné plus de deux ans à la « Marine aux Antilles ». Voilà qui lui permet de raconter par le menu, en s’appuyant sur de très nombreuses citations de chansons, comme sur sa propre expérience, la vie du bord.
Et il a choisi pour ce faire d’embarquer avec le marin, autrement dit, de suivre la chronologie du voyage, du départ « le sac sur l’épaule » aux coups de mer et autres coups du sort qui concluent trop souvent l’aventure. Entre les deux, on franchit la coupée pour apprendre les manœuvres, les relations des hommes embarqués, la nourriture et le vin, les bordées, les filles des ports et des cœurs, les refrains paillards et le vocabulaire marin qui chante dans les couplets (pas de panique, un glossaire nous sauve de la noyade !). Jean Chatard raconte, explique, illustre. Avec les moyens du bord, qui sont aussi ceux de la poésie et de l’humour.
Oui le chant des équipages, cette mémoire vivante, lyrique, gouailleuse, gaillarde et frondeuse, a accompagné à travers les siècles tous les instants à bord, rythmant les manœuvres (il y a ainsi des chants à hisser, des chants à virer au guindeau, etc.), mais accompagnant aussi les libations, racontant la condition misérable des marins des siècles passés, leur groume et leurs révoltes parfois, leur nostalgie du pays presque toujours.
Si les fragments sont nombreux, comme les chansons évoquées, j’ai cependant un regret : que le livre ne soit complété par un choix de chants publiés dans leur intégralité. Signalons enfin que des éléments bibliographiques et discographiques complètent cet ouvrage préfacé par Yves la Prairie.

(Jean Chatard : « Les marins. chants des équipages ». La Découvrance 280 pages ; 22.9 euros EAN13 : 9782842657017)



Marie-Josée Christien et Guy Allix : « Correspondances »

Ce dialogue de deux poètes, Marie-Josée Christien et Guy Allix, par poèmes interposés, emprunte au mot « correspondances » plusieurs de ses acceptions, de l’échange épistolaire aux analogies baudelairiennes. Un recueil à deux voix, donc, celle de Guy Allix, poète reconnu (voir son site) et critique, qui s’écrit « dans l’attente du dernier mot » et celle de Marie-Josée Christien, poète elle aussi, et animatrice de la revue Spered Gouez, qui affirme, « ce que j’écris / est ce que je suis / de mieux ».
Elle reconnaît dans les poèmes de son « correspondant » une matière poétique « déployée dans le désespoir » et n’a pas tort sans doute. Sa tonalité est en effet beaucoup plus sombre, tournant autour de « ce néant qui nous dévore chaque jour un peu plus », et « toujours au bord de ne plus dire ». Elle répond : « l’obscur nous mine et nous anime ». Et l’exhorte : « reprends ta source ». L’échange est enrichissement mutuel, tant il est vrai que «  le poème engendre le poème », ainsi peut-elle affirmer : « Tu m’éclaires : d’un poème / où s’écrit le mien ».
C’est au fond la dialectique même de la lecture/écriture qui se dévoile ici : « Dans tes mots / je trouve la trace / qui fouille en moi » écrit-elle. Et lui malgré tout dit aussi sa confiance en la poésie en déclarant : « Je n’ai que des mots (…) mais qui manifestent / comme une présence / au-dedans de l’absence ».

(134 pages. 13 euros. Editions Sauvages. ISBN : 978-2-917228-13-5)



Georges Drano : « A jamais le lac »

Comme souvent avec Georges Drano, nous sommes avec cette suite de poèmes dans l’approche d’un lieu. Ici, un lac, celui qu’une promenade découvre, celui aussi qu’un vieil homme porte en lui mêlé à ses souvenirs.
Avec vue et prise sur le réel, certes (« filons le sentier plutôt que le rêve »), mais aussi communication avec les paysages intérieurs, Drano renvoie à « l’ombre cachée qui se déplace dans nos pas ».
Le lac, objet de ce recueil publié par éditinter, il veut « le nommer dans son effacement » comme dans sa splendeur, sa « lumière venue des profondeurs », mais à travers lui ce qui est en question « dans une attente de parole », c’est bien, comme dans nombre de ses recueils, l’énigme et la conquête (impossible ?) du monde par le langage.

(74 pages. 13 euros).



Thierry Jonquet : « La Vigie et autres nouvelles »

J’ai à maintes reprises dit ici mon admiration pour Thierry Jonquet et l’on trouvera sur revue-Texture un dossier avec portrait ([ici ]) et plusieurs articles consacrés à ses divers romans. Mais l’auteur de « Ils ont votre épouvante et vous êtes leur crainte » était aussi nouvelliste, même s’il est moins connu dans ce registre.
Je viens d’achever « La Vigie » , un recueil de neufs nouvelles, la plupart ressortissant du genre « noir », mais de facture assez différentes les unes des autres. Elles donnent un aperçu d’une autre facette de son écriture, et l’on y retrouve ses thèmes (et ses lieux), exploités avec un autre traitemen, où l’humour sarcastique et féroce, la plupart du temps au service de la critique sociale, tient une belle part. [Lire ici].



Serge Safran : « le Voyage du poète à Paris »

Avec ce « Voyage du poète à Paris » , Serge Safran met en scène Philippe, jeune poète qui décide à la fin des années soixante-dix de tenter sa chance professionnelle et littéraire à Paris et quitte l’Ariège où il vivait dans une communauté. Du même coup, et bien que très amoureux, il se sépare à petit feu de Sandra et de sa vie d’adolescent bohême et insouciant. Ses expériences érotiques, ses allers-retours entre sa vie d’avant et ses nouvelles relations, ses intermittences du cœur et ses doutes constituent la chronique d’une époque, d’une génération, et d’aventures littéraires ou artistiques que Serge Safran a bien connues. Poète (pour ma part, je l’ai rencontré à cette époque dans le Gers), romancier, auteur de récits de voyages, de recueils de lettres, journaux intimes, et d’un essai, critique également, il a en effet lui aussi quitté un beau jour sa ville natale, Bordeaux, pour s’installer à Paris ou après divers petit boulots, il est devenu éditeur aux éditions Zulma dont il est des co-fondateurs.
Changer radicalement de vie, c’est ce que voulait Philippe, mais au moment de rompre les amarres et de sauter définitivement le pas, comment ne pas se perdre soi-même en route ? La réponse, il va la chercher entre les lignes et les pages.
(Editions Léo Scheer. 166 pages. 17 euros)



Christiane Baroche : « le Neuvième jour »

Christiane Baroche on le sait est romancière mais d’abord et surtout nouvelliste, excellant en ce genre (elle fut Goncourt de la nouvelle en 1978) qu’elle défend avec verve et vigueur. Elle vient de donner à Rhubarbe éd. non pas un recueil, mais une seule nouvelle d’une soixantaine de pages, « le Neuvième Jour » , qui est en fait un conte philosophique.
Son personnage principal, Abram, est un vieux berger passablement misanthrope de 87 ans qui vit une nouvelle apocalypse dont il est le dernier survivant. Après ce huitième jour, qui est celui de la destruction de l’homme par lui-même, Abram comprend qu’il pourrait être voué à renouer avec le récit biblique et redevenir le point de départ d’une nouvelle lignée humaine, surtout quand vient à lui Sara, l’unique survivante, et que les divinités aux desseins définitivement impénétrables les font rajeunir !
Tel est le choix du neuvième jour : recréer l’humanité ou laisser tomber. Car l’homme, et c’est là l’ironie de son sort, doit user de son libre-arbitre face à la question centrale : le jeu en vaut-il la chandelle ?
Ce texte est une belle diatribe contre le(s) dieu(x) fainéant(s) et cruel(s) que lance Christiane Baroche avec sa belle faconde à la gueule du néant, autrement dit : du ciel silencieux.

(Christiane Baroche « le Neuvième jour », 8 euros. Rhubarbe éd. Auxerre, ISBN : 9782916597324)



Georges-Patrick Gleize : « Rue des Hortensias rouges »

Je ne suis pas un lecteur des romans qu’il est convenu d’appeler « du terroir ». Mais celui-ci, signé d’un auteur ariégeois (il s’agit de son neuvième) fort sympa et que je retrouve régulièrement sur les salons, m’a bien plu. D’abord et tout simplement parce que l’histoire, bien racontée, est prenante. C’est celle de Mathilde, une jeune bourgeoise toulousaine qui lors d’une cure à Ax-les-Thermes en 1936, s’éprend d’un révolutionnaire rencontré par hasard et qui finit par abandonner mari et enfant pour le rejoindre dans sa lutte antifasciste aux côtés des républicains espagnols. Après la Retirada, ils s’installent un temps dans une maisonnette de Bègle. Elle y vieillira seule et oubliée tandis que son amant trotskiste, ayant voulu rentrer en Lettonie, finira en croupissant dans les camps du Goulag. Le fils de Mathilde, qui n’a jamais connu sa mère, apprend son décès et se rend à Riga pour rencontrer celui qui est le dépositaire de sa vie secrète et passionnée.
L’action se passe principalement à Ax-les-Thermes en 1936 et à Toulouse en 1991. J’y retrouve – et c’est une autre raison de mon plaisir de lecteur – des lieux évoqués avec justesse, de la vallée de la Lèze à Ax-les Thermes via Tarascon, ou du quartier des Carmes de Toulouse à celui de Matabiau, comme cette Guerre d’Espagne qui a tellement marqué la ville et la région, et bien sûr l’histoire européenne. (Albin Michel. 18 euros)



Claude Cailleau « Pour une heure incertaine » & « Le Roman achevé »

« Tu te souviens des peupliers ? Eux abattus, nous ne voyons plus serpenter notre rivière. C’est étrange un monde qui meurt : nous aurions cru mourir avant. » Je cite ce passage pour donner le ton d’un recueil déjà ancien (2004) de Claude Cailleau paru à Sac à Mots éd., « Pour une heure incertaine » . Une voix que je découvre avec grand plaisir, alors que l’auteur a déjà publié cinq ou six recueils et un roman chez Julliard. Ces poèmes en prose savent prendre dans les plis du temps, « la maison trop grande », les « jours mal repassés », les « cailloux lourds comme des sanglots », et dans la bibliothèque, « les livres, jalons de mémoire », ces « livres endormis dans la poussière des années ». Sans grandiloquence ni pathos inutile. Simplement, avec une forme de sérénité et une écriture d’une belle densité.
C’est le même thème du temps (ces « visiteurs du temps » qui ont hanté nos vies) que l’on retrouve dans un recueil plus récent, « Le Roman achevé » (clin d’œil à Aragon, bien sûr, et ici aussi il s’agit de poésie), cette fois composé de suites, sous la forme de versets (Éditions du Petit Pavé). Ce long poème - traversée du roman d’une vie dont il revisite les chapitres sensibles - peut évoquer Saint-John Perse d’ « Anabase » , mais c’est la musique (un peu célinienne) des points de suspension qui suggère le mieux le flot des souvenirs qui déboulent et forcent la parole, l’écriture, le livre… « J’écris le livre du livre qui s’écrit », dit l’auteur dans la déroute des heures. Et c’est manière de sonder le silence, de se retourner sur ce qu’on abandonne. (94 pages. 8 euros)



Michel Cosem : « Repères et nuées »

Le recueil a paru il y a quelques temps déjà, mais je viens de le recevoir. Dans ces « Repères et nuées » (L’Harmattan éd.), le romancier et poète Michel Cosem (également animateur des éditions « Encres vives ») propose des poèmes qui sont autant d’évocations de lieux, qu’il s’agisse de Belle-île-en-mer, du village de Goya (Fuendetodos), de l’Algérie (notamment du Tipassa de Camus), de la Turquie ou de l’Alsace. Sans oublier un itinéraire longeant le canal du Midi, de Toulouse à la Méditerranée, et traversant les lieux d’élection de cet occitaniste fervent (Avignonet en souvenir des Cathares, mais aussi le Mas Saintes Puelles, Carcassonne, le massif de la Clape, etc.)
Les carnets de ce « voyageur contemplatif dans l’aveuglant paradis » (Gilles Lades), captent « les petites plaintes du vent » comme l’odeur de mazout, le chuintement des pneus et les sirènes de bateaux dans un port, la « chanson des steppes » ici, « L’eau toute nue / (qui) montre son sexe d’argile » là, « la petite maison de vignes » des Corbières ou les restes d’un lapin de garenne sur le bord du chemin. Des notes pour mieux habiter le monde et se sentir exister avec lui, car « la langue c’est la vie / et l’écriture sa belle compagne »



Henning Mankell « Meurtriers sans visage »

On m’avait parlé de Mankell (chacun de ses livres trouve ses deux millions de lecteurs !), l’auteur suédois de polar mondialement reconnu. J’ai commencé par le premier de la série mettant en scène Kurt Wallander, inspecteur au commissariat d’Ystad, en Scanie.
Le roman s’ouvre sur le sauvage assassinat d’un couple de vieux paysans dans leur ferme. Avant de mourir, la vieille femme murmure le mot « étranger ». Ce qui va réveiller la xénophobie de certains, mettre le feu aux camps de réfugiés où un Somalien sera abattu par des nationalistes extrémistes, et bien sûr brouiller les pistes…
On se laisse sans problème porter au fil d’une enquête tatillonne à multiples impasses et rebondissements, mais j’avoue avoir été surtout séduit par la narration, son rythme lent, la manière dont Mankell fait évoluer, penser et dialoguer ses personnages, son héros « ordinaire », flic divorcé et dépressif, son ami et collègue Rydberg et d’autres êtres, tous incarnés.
J’aime que l’auteur fasse notamment diversion avec des anecdotes quasi domestiques et moult détails, parfois administratifs, pour mieux ancrer son histoire dans l’épaisseur du quotidien.
Vraiment séduisant, ce roman doit sa tonalité à la vision sombre inscrite en filigrane d’un monde qui se défait : celui d’une Suède accueillante et elle aussi en proie à la peur de l’Autre, mais aussi celui des héros qui éprouvent une sorte de sentiment d’exil. Ainsi en va-t-il de Wallander qui perd le contact avec sa fille comme son père l’a perdu avec lui. (Points éd.).



Elisa Vix : « Andromimac »

Après « La Baba-Yaga » et « Bad Dog » (un téléfilm en a été tiré, récemment diffusé), Elisa Vix signe son troisième roman, « Andromimac », aux éditions Krakoen. Si le titre fait référence à Andromaque, c’est que l’action se situe au sein d’une troupe de théâtre montant la pièce de Racine, et dont le metteur en scène a été poignardé et émasculé. Thierry Sauvage, le héros récurrent d’Elisa (un flic assez macho et qui le paye cher !), lieutenant à la brigade criminelle de Soissons, mène l’enquête, aidé de Joana. Jalousies de comédiennes, tyrannie de metteur en scène, masques et fausses pistes vont comme redoubler les personnages de la tragédie classique, Andromaque, Hermione, Oreste, Pyrrhus etc. Elisa Vix s’emploie ainsi à faire revivre, en la réincarnant sous diverses figures, la passion amoureuse racinienne tellement dévastatrice. Elle le fait en se coulant dans les lois du genre noir comme en s’amusant. Et, il le paraît en tout cas, en y prenant plaisir.



Revue « A l’index » « Qu’est-ce qu’écrire aujourd’hui ? »

A l’index, la revue de Jean-Claude Tardif, consacre dans son numéro 19 un dossier à « Qu’est qu’écrire aujourd’hui ? ». « Activité d’élucidation » dit Antoine Emaz, qui « naît de la désorientation, de l’étonnement, de l’incertitude et du manque ». Avec modestie, puisqu’il précise : « Écrire stabilise, dépose, ne résout rien. » Joël Bastard, dans une riche contribution, manie aussi l’humour : « Écrire pour être seul avec quelqu’un d’autre que soi ! » S’interrogeant sur l’avenir du livre et sur son traitement médiatique, Françoise Coulmin n’oublie pas de proclamer que, quoi qu’il en soit, « écrire est un bonheur », tandis que Christophe Dauphin affirme que la poésie est « avant tout émotion » et André Duprat qu’écrire « c’est être son propre détective ». Prenant acte de « l’exponentielle capacité de nos contemporains à produire de l’écrit » et du « manque de tri dans la surabondance », Otto Ganz note cependant que l’écriture recouvre une « attitude visant la croissance du réel ». Jean-Paul Gourevitch parle de sa pratique de « défricher des maquis rebelles ». Les contributions sont nombreuses, de Béatrice Libert reprenant l’injonction d’Hölderlin, d’« habiter poétiquement la terre », à Alain Kewes s’amusant de qui se met à nu et se donne en spectacle, de Roland Nadaus (« donner des mots en forme de mains » à sa révolte), à Ghislain Ripault qui en moult digressions malicieuses déplace la question vers un « qu’est-ce que publier aujourd’hui », de Nicolas Schoener (« sans relâche chercher le point final ») à Claude Vercey (du confinement et de la disparition de la poésie, à Thomas Vinau (la poésie « accorde le crédit nécessaire aux reflets et aux cris d’oiseaux »), Jean-Pierre Védrine, Gabriel Okoundji, Ahmed Ben Dhiab, Hervé Carn, Hugues Cooriveau, Jean-Marc Couvé, Denise Desautels, et votre serviteur. Sans oublier la contribution de Jean-Max Tixier auquel A l’index a consacré un numéro après son décès.
Ce numéro propose aussi des poèmes inédits (Voix données) et des notes critiques (Montrés du doigt). 184 pages. 18 euros. ISSN 1620-3887.



« Nous, la multitude », anthologie poétique.

Après le précédent recueil « Et si le rouge n’existait pas » , Françoise Coulmin vient de réaliser pour Le Temps des Cerises une seconde anthologie poétique intitulée « Nous, la multitude » , d’après la phrase de Robert Desnos : "Se heurter à la foule et courir par les rues".
Plus d’une centaine de poètes y ont donné des textes, généralement inédits, où il est évidemment question de solitude comme de solidarité et de fraternité, et bien sûr de tristesse et de révolte - d’une humanité déclinée sur le mode « Je, tu ils, nous… », ou la parole de chacun s’agrandit de l’autre.
La publication de cette anthologie fera l’objet de rencontres et de lectures. Notamment pour le prochain festival Temps de parole en Bourgogne (21 janvier-9 février 2011), organisé par Yves Jacques Bouin.
« Nous, la multitude » . 150 pages. 10 €. ISBN : 9782841098736

Les poètes de l’anthologie :

ABERT Xavier - AGUESSY (...)

ABERT Xavier - AGUESSY Dominique - ALHAU Max- ALLIX Guy - ALTHEN Gabrielle - ANDRIOT Colette - l’ANSELME Jean - ASCAL Bernard - BAGLIN Michel - BARRIÈRE Nicole - BASTIDE Linda - BEAUSOLEIL Claude - BELLEVEAUX Jean-Christophe - BER Claude - BERTRAND Claudine - BIGA Daniel - BILLARD Christine - BOHI Claudine – BOUCHERY Dan - BOUIN Yves Jacques – BOURÇON Michel - de BRANCION Paul – CARTIER Gérard - CATHALO Georges – CHAUMORCEL Arlette - CHIASSON Herménégilde – CLANCIER Sylvestre - CLARAC Jean-Louis - COMBES Francis – COULMIN Françoise – DANJOU Chantal – DAUPHIN Christophe – DENT Alan – DESAUTELS Denise – DESPAX Jean-Luc - DOBZYNSKI Charles – DOUCEY Bruno - DUBOIS Éric – DUBRUNQUEZ Pierre - DUMORTIER David - DUPUY DUNIER Chantal - FARASSE Gérard - FARGIER CARUSO Mireille - FINKELSTEIN Bluma - FREIXE Alain - FUSTIER Romain - GAUTHIER Jacques - GDALIA Nicole - GEIER Françoise - GUÉNÉGAN Jean Albert - GUILBAUD Luce - GYR Brigitte - HADDAD Hubert - al HAMDANI Salah - IMREH András - JACQUOT Martine L - JAMES Noël - KLANG Gary - KOUTSAFTIS Marie-Laure - LABRUSSE Hughes - LACELLE Andrée - LAINÉ Xavier - LAMBERSY Werner - LAYE Barnabé - LECLERC Françoise - LEMOINE Bruno – LEUWERS Daniel - LIBERT Béatrice - MAREMBERT Amandine - MARZUOLO Fabrice - al MASRI Maram - MAUBÉ Pierre - MAYMÛN Zulikha - MIGEOT François - MORIN Évelyne - NADAUS Roland - NOIRET Gérard - OUMHANI Cécile - PADELLEC Lydia – PAUL Jean-Hérold - PEY Serge – PINÇON Isabelle - POLIQUIN Laurent - PORTANTE Jean - POZIER Bernard – RECATALÀ Denis Fernàndes - RENARD Thierry - ROYER Jean - SACRÉ James - SIVRY Éric - STEFOI Elena - STYCZYNSKI Krzysztof - TARDIF Jean-Claude - TAYLOR John - TIANXIN Cai - TON-THAT Thahn-Vân - TÓTH Krisztina - TOUZEIL Jean-Claude - TRICA Ioana - URBANET Mario - VERCEY Claude - VILLEMAIRE Yolande - VINCENOT Matthias - WERNER DAVID Laurence - ZAKI Maria.



Marie-Josée Christien : « Aspects du canal »

Entrer dans les mystères d’un paysage – les échos qu’il éveille en nous – est le dessein poursuivi par ces poèmes, tous évocateurs du canal de Nantes à Brest, dont Marie-Josée Christien a parcouru, à pied et à vélo, une partie des 360 km.
Décidé par Napoléon et creusé entre 1802 et 1842, il est aujourd’hui sans activité économique, oublié et devenu impropre à la navigation depuis longtemps sur une majorité de son parcours. Ce qui n’enlève rien à sa beauté et à son charme que célèbre Marie-Josée Christien en poèmes brefs. « Le hallage silencieux / ouvre les songes », et l’écriture se fraye un chemin sensible entre le bruissement des couleurs, une barque envasée, les portes de rouilles des écluses, un crapaud sur son îlot de feuillages, les miroitements d’été et les brouillards d’hiver….
Lire la critique.



En quelques mots…

Le lieu, le paysage, la marche et les chemins sont au cœur de l’œuvre abondante de Gilles Lades, comme de ce récent recueil, « Témoins de fortune » (L’Arrière-Pays éd.). « L’isolé / bâtit sa journée / d’un carré de soleil / balayé de vent froid / il cherche où croire / d’où partir / de quel cœur / vide et libre / de quelle absence / à tous et à soi ». Absence, présence au monde qui demande à toujours être confortée, en même temps que la quête de l’unité intérieure, tissent des poèmes à l’écriture serrée, parfois je l’avoue un peu trop énigmatique à mon goût, surtout dans la première partie. La seconde en revanche me semble plus ouverte à l’approche et à la sensualité pour « mieux respirer / le silence et l’espace / revenir à la profondeur douce / brisée continuée blessée de vie ».
Avec d’incontestables réussites, comme ce poème :

Ces vitrines
qui nous dessinent
qui sont l’oeil des années
leur impassible présence
depuis toujours marcheurs
nous devançons l’étrange profil
qui s’avance vers nous
et cet homme
disparu dans un angle
nous ignorons s’il n’est que nous
ou s’il reparaîtra
l’oeil sur son propre destin



Le sixième recueil de Marie Desmaretz, « La Citadelle effondrée » suivi de « La Cinquième Saison » , est né de la douleur : la disparition de l’être aimé. C’est en décembre 2006 que décédait le poète Bernard Desmaretz (animateur dans le Nord de la revue fameuse, « Rétro-Viseur »). Les poèmes de ce diptyque sont inspirés par ce deuil pour « La Citadelle effondrée » , et par l’anniversaire de cet événement funeste pour « La Cinquième Saison » . Les poèmes d’une grande simplicité disent « l’écrasante présence de l’absence » mais, au-delà de la déploration, constituent une évocation parfois lumineuse d’une vie à deux, riche des « bonheurs ordinaires ». Elle se dessine en creux dans les motifs des jours révolus, quand « le pain dans la corbeille n’a plus ce goût d’amour qui élevait si haut le quotidien ». Dans la deuxième partie, le « je » cède la place au « elle », sans que l’émotion décroisse dans cette « confusion des nuits et des tourments ». Mais c’est le portrait de l’auteure elle-même qui s’esquisse, celle qui, dans l’impossibilité de surmonter le manque, « assiste impuissante au démaillage de sa vie ». Limpide et douloureux. (Editions Le Petit Pavé. 85 pages 12 euros. ISBN : 978-2-84712-282-4)

Le premier recueil de nouvelles de Louis Dubost (voir son portrait), « On a mis Papy dans le coffre de la voiture », s’ouvre par celle, émouvante, qui donne son titre au livre et met en scène un papy épicurien, aimant le jardin, les livres, la vie et les escargots – bref, avec quelques années de plus, un alter ego de l’éditeur du Dé Bleu ! Sauf que notre héros est mort et que c’est à ses funérailles que l’on assiste, vues avec les yeux d’un enfant. Une nouvelle drôle et pleine de tendresse à laquelle fait écho la dernière du recueil, « le voyage du père », récit de la mort du père de l’auteur et de son voyage pour se rendre à son enterrement - plus grave certes, mais pas moins empreinte de cette même philosophie qui entend prendre la mort (« l’aliment de la vie » qui fournit l’humus), comme l’existence, du meilleur côté possible.
Pas simple, bien sûr, et entre ces deux, les quatre autres nouvelles sont plutôt sombres (« Les emballages perdus » sur le deuil insurmontable et le « Marché de Noël », conte noir sur le vertige existentiel). Mais elles témoignent d’un même talent dans la maîtrise du texte court. Et laissent à penser que le nouvelliste Louis Dubost, lui, n’est pas prêt à prendre sa retraite ! (Le Bruit des autres éd.)

Une fois encore, c’est en poète et en photographe, en créant un espace de dialogue entre ces deux modes d’expression, que Jean-Luc Aribaud (lire ici ) approche le monde, dans ce bel ouvrage « Le noir immédiat » publié en co-édition par Pleine Page et Zorba. Le monde ou plutôt ici les êtres (il s’agit pour la partie photo de portraits) et notre intériorité de désirs, d’angoisses, de mélancolie, etc. Les photos travaillées (sans recours à un logiciel), virées, peintes manuellement, théâtralisent nos « nos obscurités intimes », et le poème, « parole en fugue », surenchérit.

Patrick Joquel, avec ses « Éphémérides du bouquetin » (éditions Corps Puce), donne à lire ses « petits courriers », souvent proches du poème en prose, adressés à ses amis poètes tout au long de l’année 2005. Au fil des jours, de la marche « dans l’instant du pas », de l’écriture et des rencontres sur l’alpage ou ailleurs dans le bleu lumière, de la mer aussi et de l’autre, du désir, du plaisir. Tonique. (Lire la critique de Lucien Wasselin)

A la même enseigne, Jean Foucault propose « P’hommes de terre », un hommage à la patate au goût d’enfance, un galet tendre, une « archive du monde » « à fleur de terre ».

Les éditions Soc & Foc publient depuis une trentaine d’années des livres très soignés et richement illustrés (notamment par Claudine Goux, qui se surpasse ici) parmi lesquels le recueil de Véronique Joyaux, « Apnée du soleil » ne dépare pas. L’auteur y fait alterner poèmes courts et longs, mais toujours limpides et « à l’écoute de chaque signe », de la nature, des choses et des hommes. « La beauté fait mal autant qu’elle apaise » et sous les images souvent lumineuses, parfois se devine « l’âme au ralenti ». Mais elle se réveille toujours, pour « aller au vif ». (http.//www.soc-et-foc.com).

Maurice Couquiaud, qui aime les clins d’œil, publie à l’Harmattan « J’irai rêver sur vos tombes » où l’amour domine et où la poésie entend « frotter la pensée contre le sentiment ».

Jean-Pierre Brèthes, qui a publié des études sur les auteurs qu’il aime (lire ici) vient de voir son premier recueil, « Un rêve d’infini » (Les Amis de la Poésie, ed) distingué par le prix de la ville de Bergerac.

Jean-Luc Wauthier avec « Manteau de silence » (Éditions d’Écarts) reste fidèle à ses thèmes développés en plus de 25 recueils (lire ici), notamment à cette enfance « qui jamais ne cesse de dicter le poème ». D’autant qu’en 2008, il a choisi de vivre à Charleroi, ce qui l’amène à répéter : « Je reviens au pays comme on revient au père ». Solitude et gémellité (« toujours en moi vit cet autre ») se partagent des paysages intérieurs tourmentés par la promesse de la mort mais où toujours la poésie « force à regarder le feu dans les yeux ».

Après « Contrefeuilles » (Gros textes), paru il y a peu, Jacques Morin poète cède le stylo à son alter ego critique, Jacmo, pour un opus en forme de dictionnaire, suivi d’une anthologie personnelle : « La poésie de A à Z (selon Jacmo) » Rappelons pour ceux qui l’ignoreraient que Jacmo est l’impénitent « revuiste » qui anime depuis près de quarante ans des revues de poésie incontournables, avec bien sûr « Décharge », cette dernière s’apprêtant à passer le cap des 150 numéros. Lire ici.

C’est logiquement dans sa collection « lieu » qu’Encres Vives publie « El barranco de la sangre » , recueil de poèmes de Christian Saint-Paul (lire son portrait). Ce titre renvoie à un ravin d’une région de l’Andalousie, l’Alpujarra, et la ville de Lanjaron où l’auteur se rend fréquemment en compagnie de sa femme qui y a ses racines et de sa fille. Une région marquée par l’histoire, de l’expulsion des maures à la guerre civile. Ces divers registres se mêlent au souvenir de Lorca tandis se tisse la toile des parentés familiales, culturelles et philosophiques, et que se joue comme une conjuration de la misère, du malheur, des ténèbres. Un tissage intime et serré. (6.10 euros. Contact, Michel Cosem : michelcosem@wanadoo.fr )

« Un éditeur… voilà ! » : hommage au « Louidubo »
« Un éditeur… voilà ! » Le titre rappelle celui d’un recueil de Louis Dubost, « La vie voilà »  : rien d’étonnant, ce petit livre est en effet un hommage au créateur du Dé Bleu (devenue plus tard l’Idée Bleue) qui, pendant plus de trente ans, a accueilli tout ce qui comptait de poètes vivants, et qui a mis la clef sous la porte récemment, en 2009, pour une retraite occupée par… l’écriture (voir ici). C’est donc avec émotion et humour qu’une vingtaine de « ses » poètes ont écrit à Louis pour rendre hommage à son travail et à sa relation très riche, et parfois bourrue, avec les auteurs. L’ensemble est publié par Cadex éditions, qui ont repris la collection Farfadet bleu de l’éditeur de Chaillé-sous-les-Ormeaux.



Lire aussi :

Mes lectures 2010



dimanche 18 décembre 2011, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page

Du côté des revues

Le « Liseron » (« c’est en lisant qu’on devient liseron », prétendait Queneau) est une revue éditée par l’association « D’un livre l’autre » (31, rue des Trois-Rois. 86000 Poitiers), mêlant poésie et nouvelles, et destinée, entre autre, à être offerte aux détenus fréquentant la médiathèque Naguib Mahfouz du Centre Pénitentiaire de Vivonne. L’association qui fête les 25 ans de son existence au service du développement de la lecture, invite notamment des poètes et des romanciers à rencontrer les personnes détenues.

C’est ainsi qu’on trouve dans le Liseron numéro 43, « Sur la peau de la mémoire », un texte, « La dernière nuit de l’émir », extrait du prochain livre d’Abdelkader Djémaï invité récemment. Tout comme une nouvelle de Joy Sorman. Lise Beaubeau raconte, elle, l’apprivoisement mutuel d’une visiteuse de prison et d’un détenu, tandis que Xavier Martin et Florence Denis offrent des poèmes. Mais les détenus aussi participent à ce numéro avec des textes écrits souvent lors d’ateliers et signés de leurs seuls prénoms.

Une nouvelle venue dans le paysage des revues littéraires, « Chiendents », vient d’être lancée par les éditions du Petit Véhicule (lire ici).

« Les Cahiers de la rue Ventura » existent, eux, depuis 2008, animés par Claude Cailleau. Après des numéros sur Julien Gracq, Martin du Gard, Jean Joubert, Reverdy, Wellens, Heurtebise, etc. et trois ans après leur création, ils proposent un double numéro 13, anthologique, regroupant, par ordre alphabétique, l’ensemble des poètes publiés depuis le début de l’aventure.
On trouve notamment dans le 13A des inédits de Jean-Max Tixier, et on y croise une vingtaine de noms. Idem dans le 13B. Suite et fin de l’alphabet dans un troisième tome à paraitre en novembre. Pour commander cette revue (22 euros pour 4 n° – 6 euros pour un seul), écrire à Claude Cailleau – 9 rue Lino Ventura, 72300 Sable-Sur-Sarthe. Chèque à l’ordre de : Association les Amis de la rue Ventura.

La revue du Nord, « Lieux d’être » (voir ici), après un numéro « carte blanche à Michel Butor et à Pierre Leloup » consacre son numéro 51 au thème « Lumière(s) » avec comme toujours un riche sommaire, une iconographie remarquable et d’abondantes notes de lecture.

Le revue Friches (voir ici la présentation) ouvre son numéro 107 avec des inédits de Guillevic présentés par Bernard Fournier, une suite sur l’étang - du Guillevic pur jus !
Suit un dossier sur Claude Vercey, présenté par Jean-Pierre Thuillat, avec des inédits et un entretien avec Georges Cathalo. De nombreux auteurs sont accueillis dans le « cahier de textes » qui précède les critiques, notamment Véra Kolessina, Jean-Luc Aribaud, Chrsitophe Dauphin, Jean-Pierre Brèthes, Christian Glace, etc…

Et aussi...

Jean-Paul Giraux : « Le père Molex est une ordure »
Les textes (poèmes, mais aussi quelques proses extraites de l’œuvre romanesque de l’auteur) de ce recueil sont en résonance avec les acryliques de Colette Giraux où figuratif et abstraction se rencontrent du côté de l’approche presque calligraphique. Le face-à-face fait sourdre les échos, réveille les analogies, crée du sens et ouvre une sorte de dialogue souterrain. Les textes de Jean-Paul Giraux souvent en prise sur l’actualité (le titre faisant référence à la lutte des salariés de Molex, à Villemeur sur Tarn, en témoigne) savent aussi se teinter de nostalgie quand, par exemple, il évoquele Paris des années cinquante et Mouloudji… Et le livre publié par Editinter est – ce qui ne gâte rien – d’une belle facture. (82 pages. 15 euros).

Jean-Claude Tardif : « Bestiaire improbable »
Après un premier opus, Jean-Claude Tardif renoue avec la tradition du bestiaire poétique en publiant chez Editinter un « Bestiaire improbable » . De la fabulette (l’histoire d’un cachalot, par exemple) au plus court poème (ainsi de l’Ara : « Un ara qui rit / est un psittacidé / qui a la peur au ventre »), avec ses « bluettes », il nous amuse de jeux de mots-valises, fausses-pistes et clins d’œil. Sans se prendra au sérieux bien sûr, mais non sans malice cachée. Ainsi du loup qui nous conseille : « Il faudrait vous abêtir / cela vous ferait plus humains ».
Le livre est abondamment illustré par Claudine Goux, qui est vraiment l’illustratrice des poètes, et dont la fantaisie s’accorde très bien à celle de J-C Tardif. (130 pages. 15 euros. ISBN 978-2-35328-067-4)

Matthias Vincenot a une voix bien assurée et une place reconnue dans la poésie contemporaine, grâce à une dizaine de recueils remarqués à juste titre. Une autre de ses passions est la chanson. Son dernier recueil « L’Age de mes désirs » (Le Temps des Cerises éd.) en témoigne : le livre est en effet accompagné d’un CD et l’ensemble donne à lire et à entendre 39 poèmes chantés et dits par 41 chanteurs et comédiens, d’Eve Griliquez à Danièle Evenou, Martine Caplanne ou Alain Aurenche, de Pierre Barouh à Anne Vanderlove, Isabelle Mayereau, Emilie Marsh et bien d’autres. L’écriture limpide, fraîche, de Matthias Vincenot joue avec élégance, et humour souvent, des « dissonances », de la « discordance des temps », des « aléas des idéaux », du cœur gris et de la nostalgie qui s’insinue à dose homéopathique dans ses poèmes.

Poètes dans l’autobus Le poète Fabrice Marzuolo, qui ne manque ni d’humour ni d’énergie, a lancé avec l’année une nouvelle revue, qui en est à son deuxième numéro, « L’Autobus ». Dans le premier, il dit sa colère contre la censure dont est victime Céline. Suivent les textes de jeunes auteurs heureusement irrespectueux, qui bousculent un peu le Landerneau poétique : Jany Pineau, Marlène Tissot, Thierry Roquet, Eric Dejaeger, Morgan Riet. Dans le deuxième autobus, ont pris place, entre autres, Cathy Garcia, Alexandra Bouge, Murièle Modély ; Gilles Ortlieb et Patrice Malataverne. (2 euros le numéro à Fabrice Marzuolo. 28 rue G-Pompidou. 77380 Combs la ville).

Jacques Ibanès : « Territoires fugaces » Ces « territoires fugaces » sont « les noms de l’amour, de la mer et du temps », ainsi que l’auteur a sous-titré son recueil, illustré par Jean-Marc Joulan et publié par l’association Les Amis de la poésie de Bergerac, qui a déjà édité plus de 120 cahiers de poésie (dont deux autres de Jacques Ibanès).
Les noms sont en effet à l’origine de chacun de ces poèmes, qui sont autant de déclinaisons de trois mots (l’amour, la mer, le temps) chez les Grecs. Porneia, Pathé, Eros, Philia, Harmonia, Charis, Agapé sont par exemple quelques uns des 10 noms dont les Grecs usaient pour rendre les différentes approches d’un même concept, il est vrai très vaste ! S’inspirant de chacun d’eux pour composer un poème, Jacques Ibanès propose donc des variations sur un même thème, mais en creusant une de ses acceptions, ce qui le conduit en des territoires de subtilités des sentiments, des images et du langage, en des territoires « fugaces ». En trois lexiques, lui qui a mis en musique et chanté de nombreux poètes et continue de porter la poésie en de nombreux concerts, se fait plus que jamais troubadour pour entrer dans nos paysages intérieurs, comme il aime « écouter le vents parader dans les plaines ». (54 pages.)

Jean Le Boël, par ailleurs éditeur, est l’auteur de romans, de nouvelles et surtout de poésie. Avec « Un homme » , réédité par les éditions Henry/Les écrits du Nord, il livre un ensemble de poèmes consacrés à un de ces poilus (sans doute à partir des notes d’un carnet) qui ont connu l’enfer des tranchées et dont il restitue, « emporté par une sorte d’empathie », les paysages mentaux. C’est avec des mots simples, sans artifice ni pathos (pas la peine d’en rajouter !), que le poète sait « écrire pauvrement », mais avec force, ce quotidien de peurs, de courage et de dégoût. (« De l’ancien monde / tout est détruit / et d’abord en vous ») (80 pages. 10 euros)


Soixante-douze poèmes en prose ou récits-poèmes composent le dernier recueil de Pierre Maubé, « Le dernier loup ». L’histoire et l’intime s’y mêlent, le passé plus ou moins lointain et le présent, pour tisser leurs correspondances et, de l’humus où l’écriture prend racine, nourrir le vertige du temps.
Je viens de refermer le livre, tout à fait séduit par l’invention et l’intelligence de ce vagabondage sensible autant qu’érudit d’un « sourcier d’ombre », comme l’auteur se plait à qualifier le poète. Et ce livre est bien celui d’un poète, en même temps que celui du bibliothécaire qui me fait songer à Borges nourrissant de son savoir une création très originale, où tout se répond en d’universelles résonances.

Arnaud Rykner vient de publier son sixième roman, « le Wagon »  : huis-clos de l’épouvantable voyage vers la mort de déportés en route pour Dachau, en juillet 1944. Un récit hallucinant, un style très assuré, un livre remarquable (lire ici la critique).

Avec « Pleine lune et bout de soie » , Alain Boudet (auteur de moult recueils et animateur du site La Toile de l’Un) livre les poèmes d’un grand-père, « guetteur fragile » de tous les signes de connivence avec le très jeune enfant, « sourire de pleine lune », ou « mains (qui) butinent », « yeux (qui) bourdonnent ». Simple et parlant comme des instants d’éternité : « Souvent / nous ne savons pas pourquoi nous rions / C’est bien meilleur ». (78 pages 8 euros. Aux éditions Corps Puce. ISBN 2-35281-043-4)

Ile Eniger (voir son portrait) avec son « Boomerang », s’adresse elle aussi à l’enfance mais cette fois en prose poétique et à travers Grand-Ma (une forme modeste et souriante d’incarnation de la sagesse), et c’est pour s’émerveiller du monde et de la vie, et des mots, ces graines qui lèvent dans la tête des enfants pleins de questions (Editions Chemins de Plume).

Jacques Basse, dessinateur (lire ici) qui vient de faire paraître aux éditions Rafael de Surtis le quatrième tome de son anthologie intitulée « Visages de poésie » (un portrait au crayon, un poème, une bio-bibliographie pour chacun des 400 poètes invités), a également publié des recueils. Après une plaquette intitulée on ne peut plus sobrement « Poésie » (Mondial Livres. 6 euros), il vient d’éditer une cinquantaine de poèmes d’amour, chez Rafael de Surtis, sous le titre « La Courbe s’un souffle ». .

Frédérique Martin nous donne avec « Le Fils prodigue » (éditions de l’Atelier In8) une nouvelle subtile et grinçante comme elle sait en écrire (voir ici ).
Maurice a invité à déjeuner pour ses cinquante ans ses parents, son frère et sa belle-sœur. Il leur mitonne un repas de fête en prenant soin de satisfaire les goûts de chacun, mais il n’est pas tout-à-fait aimé comme il le désirerait… Élans du cœur, déceptions, cruauté et hypocrisie faufilent ce petit texte très réussi en se mêlant aux saveurs douces-amères d’un repas qui a un prix… (4 euros).

« Garonne » est noire

Après « Sang pour sang Toulouse » (2001) et « Raffuts » (2006), les éditions du Corbeau propose un nouveau collectif de nouvelles policières sous le titre « Garonne » . Dix auteurs (Yves Belaubre, Raymond Bordes, Frédéric et Michel Ducom, René Duran, bhm 10, Emmanuel Quéritet, Laurent Roustan, Jean-Claude Solana et Michel Baglin) ont trempé leur plume dans l’encre noire pour raconter la ville rose et ses dessous pas clairs, le fleuve et le canal et des corps morts qui passent… En terminant par un poème. (74 pages. 7 euros. Corbeau.editions@sfr.fr )

J’ai eu récemment le grand plaisir de rendre visite dans son Gers natal à Marius Noguès, l’écrivain-paysan gascon, auteur de « Lutèce et le paysan » ou de « Grand guignol à la campagne » (lire son portrait) et j’ai retrouvé un jeune homme de 91 ans toujours aussi combatif. Je signale la revue « L’arbre à palabre » qui dans son numéro 3 lui consacre un dossier avec portrait (Guy Bordes), interview, poèmes, etc. (Le numéro, 7.5 euros. Abonnement, 25 euros. Courriel : tournadre.gerard@wanadoo.fr)

Bernadette Throo : « En nos destins de vents contraires »
Je retrouve dans cette mince plaquette la voix sans fioriture, mais pénétrante par son humanité et sa justesse de ton, d’une poétesse, Bernadette Throo, qui ne se leurre jamais et assure que « nos œuvres les plus vives / la nuit les vide ». Cette voix simple, jamais simpliste, m’émeut, qu’elle s’émerveille d’avoir « de l’avril sous les paupières » ou, plus sombrement, fasse de l’anachronisme une source de partage de l’émotion comme lorsqu’elle avoue : « Le monde dont je tiens ma substance et ma forme / le monde auquel je tiens / par toutes mes fibres de chair et d’âme / c’est à la vitesse d’un TGV / qu’il est emporté dans la nuit. / Seuls de très chenus / - mes pareils - / retournent encore / y vivre en songe. »
Comme elle a raison, Bernadette Throo, de répéter que la poésie n’est pas un beau livre d’images, mais « ce qui vous tient éveillé / les yeux rouges, / qui vous taraude, qui vous mord. » !

(Airelles éd. 4 euros)

Jacques Morin : « La poésie de A à Z (selon Jacmo) »

Livres reçus

Beaucoup de livres reçus, mais pas encore lus ni, bien sûr, « chroniqués ». Voici les derniers arrivés.

Isabelle Lévesque : « Ultime Amer » & « Terre ! »
Christophe Dauphin : Ilarie Voronca, le poète intégral »
Jean-Albert Guénégan : « Trois espaces de liberté »
Élisabeth Carpentier : « L’évitement »
Sylvie Brun : « Larmes de thé »
Jean-Pierre Crespel : « L’Œil du temps »
Philippe Quinta : « Entre veille et sommeil »
Francis de Quevedo : « Les Furies et les Peines »
Romain Fustier : « Habillé de son corps »
Régine Ha-Minh-Tu : « La Morsure »
Pierre Maubé : « Le dernier loup »
Jacques Canut : « Pointes sèches » & « Volutes »
Michel Piquemal : « Pensées éclairs »
Christophe Dauphin : « L’homme est une île ancrée dans ses émotions »
Gérard Tournade : « Fragrance de désespéramour »
Jean-Paul Andrieux : « Joseph »
Bernard Manciet : « L’enterrement à Sabres »
Christophe Dauphin : « Totems aux yeux de rasoir »

Revues

Phoenix n°1
L’Autobus N°1
Brèves 94
Friches 106
Décharge 148
Traction-Brabant 39
Multiples 77
Thauma 6

Si vous avez aimé un de ces livres et désirez en parler, merci de me contacter.

Et aussi...

Jacques Basse vient de publier le quatrième tome de son anthologie intitulée « Visages de poésie » aux éditions Rafael de Surtis, constituée de visages et de poèmes dédicacés : un portrait au crayon, un poème, une bio-bibliographie pour chacun. 400 poètes au total y ont ainsi été invités. Je reprends (voir ici) la préface que j’ai donnée, avec Rémy Boyer et Jean-Luc Pouliquen, à ce dernier volume

Contre-allées 27/28 Le numéro double 27.28 de la revue Contre-allées (lire ici sa présentation) vient de paraître et s’ouvre sur des poèmes d’ Yvon Le Men. On lira également au sommaire de cette revue que G. Cathalo a présentée ici : Luce Guilbaud, Werner Lambersy, Cédric Le Penven, Thomas Duranteau, Matthieu Gosztola, Alain Guillard, Sylvain Guillaumet, Magali Kerbeci, Armelle Leclercq, Isabelle Lévesque, Thibault Marthouret, Stéphane Page, Etienne Paulin, Sarah Pellerin-Ott. Également d’importantes, notes de lectures consacrées aux dernières parutions de recueils et de revues. 120 pages, 10 euros le volume (numéro double).

Abonnement pour deux numéros doubles : 16 euros. Contre-allées 16 rue Mizault 03100 Montluçon.

-2016 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0