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Mes dernières lectures 2012



Texture est victime de son succès et moi avec : je reçois entre 2 et 3 livres en moyenne chaque jour, ce qui dépasse de beaucoup mes capacités de lecture ! J’essaie de faire face et cours derrière le temps, qui court plus vite que moi… J’en demande donc pardon aux auteurs et éditeurs qui m’adressent leur SP, mais je suis incapable de rendre compte de tout ce qu’on m’envoie. J’effectue un premier tri après une lecture « en diagonale » (les livres que j’élimine sont donnés à des bibliothèques), puis une « vraie » lecture au terme de laquelle, si le livre me « parle », je rédige une note ou un article plus fouillé.
J’assume bien sûr la subjectivité de mes choix. Mais Texture bénéficie de la collaboration d’auteurs et critiques qui élargissent le champs des lectures en sympathie, avec Jacqueline Saint-Jean, Max Alhau, Patrice Angibaud, Georges Cathalo, Abdelkader Djémaï, Bernard Mazo, Lucien Wasselin, Françoise Siri et d’autres contributeurs plus occasionnels…



Roland Nadaus : « Un cadastre d’enfance et quelques unes de ses parcelles »


« Entre cadastre et cadavre / enfant je ne faisais pas la différence » confie Roland Nadaus dans ce petit livre noir qui explore quelques parcelles de vie et de souvenirs pour une descente douloureuse « dans ce passé vivant qu’on nomme l’enfance ». L’homme mûr qui a une œuvre abondante derrière lui, qui a été élu maire et a construit une ville, est aussi celui qui se réveille parfois dans l’angoisse, « comme si le cordon d’ombilic me serrait le cou ». Les habitants de la « baraque », le grand-père, la « môman », la grand-mère unijambiste traversent ces pages en claudiquant, avec parfois un peu de facétie, mais c’est surtout le père inconnu qui pèse ici par son absence et son mystère, et cette mère touchante victime d’un viol à peine adolescente – une « parcelle d’éternité » dans la mémoire et le cœur de l’auteur. Ainsi, le « cœur percé par (s)a naissance », Roland Nadaus parle-t-il ici de ce « gamin qu’en moi j’ai dû étrangler pour survivre » et l’on y pressent une des sources d’encre d’un poète qui avoue être « devenu vieux très jeune ». Mais un homme qui n’a pas perdu le sens de la fraternité ni sa foi, malgré l’amertume et les dégoûts traversés, dont « la soupe aux vers de terre » qui clôt le volume propose une étrange métaphore.

(Editions Henry. 126 pages. 6 euros)



En quelques mots


Lire Monique Saint-Julia est une invitation à flâner dans la beauté du monde, par les chemins creux, les près et les bois, et le travers des saisons. Ainsi en va-t-il avec « Regards croisés » . Lire la critique.

Gabrielle Althen, née en 1939, poétesse, romancière, nouvelliste vit entre Paris et le Vaucluse et a publié de nombreux ouvrages, la plupart chez Rougerie. Cette fois-ci, c’est aux éditions Al Manar qu’elle a confié sa « Vie saxifrage » , sous une couverture signée Myung-Nam Kim (54 pages. 15 euros). Chant du vide, les images du « moutonnement du monde » tournent ici autour d’un « pivot d’abîmes ». Les contraires aident à approcher un « réel sans mots », tout de fragilité et d’impalpable beauté, en tentant d’« attraper l’absolu par sa robe indécise ». Notre condition renvoie sans doute au rocher de Sisyphe, à l’absurde comme au « silence épais », mais la vie est comme la fleur dite « perce-pierre », elle habite et creuse les fissures – où la poésie elle-même se joue.
Professeur de littérature comparée, Gabrielle Althen est aussi essayiste et publie conjointement aux éditions de Corlevour « la Splendeur et l’écharde » , des essais de « critique méditative », réflexion sur la création artistique et poétique appuyée sur Pessoa, Handke, Rilke, Char, Eluard, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, etc. (174 pages. 18 euros).

« 42 sirventès pour Jean-Paul » , recueil de poèmes et proses de Gaston Puel (voir son portrait) est la réunion de 42 plaquettes publiées depuis 2006 par Jean-Paul Martin, artisan-éditeur, à l’enseigne des Editions de Rivières, et accompagnés par des œuvres d’artistes. Les sirventés (genre poétique provençal du Moyen-Age) évoquent bien sûr ces troubadours chers au cœur d’un poète qui fut l’ami de Joë Bousquet et de René Nelli, mais en vérité, ici, la diversité règne, des proses denses aux vers tressant des cantates, en passant par les lettres aux peintres amis. « Je veux dire que nous n’existons / qu’en passant comme les éphémères », c’est un peu ce que répètent tous ces textes œuvrant au « chant dans sa barque au silence promis ». Il y a là des perles comme celle-ci : « Tu accueilleras dans tes mains / le ruisselet d’eau de source. / N’oublie pas : la nuit souterraine / a materné cette frêle clarté. / La poésie en est l’aveuglante lumière. » Ou l’évocation de cette heure où le jour s’évide : « Si l’heure du bleu tendre m’est chère, son écharde me meurtrit toujours. J’aime sentir mon pas franchissant le peu d’espace de mon ombre, je sais qu’il est la mesure même de n’être plus, comme ce pas en plus ou en trop qui me versa dans des langes et m’abandonnera au linceul. » Et je ne dis rien du déchirant avant-dernier poème, « S’absenter », consacré à l’épouse malade.
Lire l’article de Georges Cathalo ici

Je découvre Jean Echenoz à travers « Des éclairs » (Minuit éd.), une « fiction sans scrupule biographique » selon la quatrième de couverture, et qui retrace la vie de Nikola Tesla (1856-1943), inventeur prolifique à qui l’on doit notamment de courant électrique alternatif. Il est le troisième d’une série de romans autobiographiques, après « Ravel » et « Courir » (sur Emil Zátopek), et l’auteur prétend moins à l’œuvre biographique qu’à des variations sur les passions. Roman court (moins de 180 pages), enchainant les chapitres brefs, d’une écriture rapide, entretenant une subtile ironie quant à son personnage Grépor, (assez peu sympathique au demeurant) et à son destin d’homme à la fois génial et mythomane. A dire vrai, je reste un peu sur ma faim, tant l’écriture est elliptique et la narration désincarnée…

« Taire le temps » , le recueil que Josyane de Jésus-Bergey vient de publier aux éditions de l’Atlantique (dont la directrice Silvaine Arabo nous annonce la disparition prochaine), est dédié au poète Serge Wellens, qui fut son ami. Mais le propos est plus vaste, qui déplore, par delà « cet ultime qui nous attend », la perte du sens, de l’enthousiasme, de la ferveur, de la jeunesse sans doute. Les expressions qui constellent ces pages − « choses tues », « bouches cousues », « mensonges intérieurs », « faire-semblant », « ta voix perdue depuis longtemps », etc. – renvoient à une parole empêchée, malmenée « quand rien ne dit plus rien » et dessinent en creux une communication plus riche, profonde et juste que celle d’une époque qui défigure même le silence. « Qui parle encore pour faire vivre le soleil ? » demande l’auteur. Le poète sans doute qui, face à « cette vie de débris », apprend certes à se taire mais aussi à « résiste à petits pas » au temps qui nous grignote, mais que nous avons aussi en partage à travers la parole et le poème.

En six nouvelles, sous le titre « Enfantine » (le Livre de Poche), Marie Rouanet évoque à travers les portraits de gosses malmenés, les cruautés et les duplicités de l’enfance. Ici.

« Délicatesse et gravité » Ces deux mots qui font le titre du dernier recueil de Nicole Drano-Stamberg définissent plutôt bien cette brassée de ballades parue chez Rougerie. Lire ici

Philippe Leuckx, poète et critique belge, est aussi voyageur, et sait combien le réel se dérobe sous les mots. Avec ce onzième recueil, « Au plus près » (Editions du Cygne. 56 pages. 10 euros), il tente en quelques vers brefs, dans une « langue nouée au peu », d’en capter des fragments, souvent intimistes qui disent comment « on est là / sans raison entre soir et vent / pour toujours égaré. » Il affirme : « J’écris au plus près » - une approche qui n’exclut pas la ferveur de celui qui dit aussi : « j’écris où je me brûle »

Le numéro 16 de la revue Chiendents animée par Luc Vidal est consacré à Georges Drano . Il réunit plusieurs articles de Michel Dugué, J-P Chague, André Doms, Bernard Mazo et moi même et un entretien fort intéressant conduit par Enán Burgos, qui connait bien l’œuvre de Drano. Des éléments de bio-bibliographie et des (beaux) poèmes inédits complètent ce numéro illustré par des dessins d’Henri Leviennois. Outre une réflexion sur les paysages, l’écriture, etc. on retrouve ici le poète engagé dans « la recherche d’une terre habitable, vivante, avec la préoccupation constante de ne pas trop en dire (écrire) pour éviter le démonstratif, tout en restant attentif face aux dangers qui menacent la vie ». Ce cahier est disponible par correspondance pour le prix de 3 euros + 2 euros de port soit 5 euros. Éditions du Petit Véhicule. 20 rue du Coudray. 44300 Nantes.

Distingué par le prix Troubadours organisé par la revue « Friches, cahiers de poésie verte », « On n’invente pas la neige » , recueil de Monique Saint-Julia est dédié à « l’immense torpeur de l’hiver », omniprésent dans ces pages. Lire ici

Charles Dobzynski se métamorphose en « Baladin de Paris » , souvent amusé, pour un recueil paru au Temps des Cerises éd. et illustré de photographies de Louis Monier. Des kiosques à journaux aux vendeurs de marrons, de la Tour Effel vagabonde au Sacré-Cœur honnis, des bois et squares publics aux berges de la Seine, c’est avec beaucoup de fantaisie et pas mal de saluts aux révoltés d’hier et d’aujourd’hui que le poète nous promène dans un Paris aux facettes facétieuses. (184 pages. 20 euros). Françoise Siri l’a lu aussi et l’évoque ici

Je suis monté dans L’Autobus n°9, conduit par Fabrice Marzuolo, qui vient de prendre la route avec à son bord : Morgan Riet, Marc Bonetto, Alexis Denuy, Jany Pineau, Ludovic Joce, Eric Dejaeger, Laura Vazquez, sans compter le chauffeur. (2 euros le numéro - et quelques timbres pour le port - à Fabrice Marzuolo. 28 rue G-Pompidou. 77380 Combs la ville).

Patrice Maltaverne et Fabrice Marzuolo (deux noms que l’on voit fleurir à juste titre au sommaire de moult revues, et qui correspondent aussi à deux éditeurs de revues - Traction-Brabant pour l’un et L’Autobus pour l’autre), ont uni leurs voix et leur humour corrosif pour un recueil à quatre mains, « La partie riante des affreux » (Le Citron noir éd.) illustré par Henri Cachau. Une charge contre l’amour mis en conserve dans le bocal de la famille et la manie d’enfanter des singes savants, de « toujours dresser une naissance face à la mort ». Sus à la mièvrerie, donc, aux natalistes, et vive « les tonnes de sperme affecté / au bac à sable du néant » ! Aucun des deux, on l’aura compris, ne chante la femme enceinte, qui n’est que « variante des cercueils gigognes ». Au bout du compte, c’est la déréliction des vies emmurées dans le conformisme qui s’épanouit ; ça décape, à mille lieues de la bien-pensance !... (82 p. 12 euros. Citron Noir, 4 place Valladier. 57000 Metz.)



Les romans de Boileau et Narcejac ont été moult fois adaptés au cinéma ( « les diaboliques » de Clouzot, « Sueurs Froide » d’Hitchcock) et c’est encore le cas avec « l’Age bête  », un roman de 1978, porté à l’écran sous le titre « Comme un homme » par Safy Nebbou" avec Charles Berling et qui est sorti cet été. L’histoire d’Hervé et Lucien, remontés contre leur jeune prof de math, qui décident de l’enlever pour lui jouer un tour pendable. Mais la peur va changer de camp… Comme toujours avec ces deux auteurs à succès, l’intrigue est bien menée et les personnages ont de l’épaisseur. (Folio policier).

Les poèmes de « Poésie-réalité » , recueil de Lucien Wasselin, sont suivis de la mention de leur origine géographique : Istambul, Vézelay, Cahors, Lille, Marrakech, Rochefort-sur-Loire… Renvoi à un lieu, une anecdote. Ces indications sont une manière d’enraciner l’écriture moins dans un terroir que dans une actualité, un réel qui incite à chanter et déchanter. « Poésie-réalité », oui : le trait d’union entre ces deux termes est comme un pied de nez à tous ceux qui voudraient que la poésie soit évasion, fuite du monde et de ses contingences… Lucien Wasselin, poète et homme engagé, ne mange certes pas de ce pain-là ! Lire ici

Le second roman de la série policière des Kurt Wallander de Henning Mankell, « Les Chiens de Riga » , curieusement, a paru tardivement en France (2003) alors qu’il a été publié en Suède en 1992, juste après « Meurtriers sans visage », et qu’il est très connoté historiquement avec l’effondrement de l’URSS. Lire ici

Le « chien noir », c’est la guerre d’Espagne qui a marqués pour toujours plusieurs générations d’exilés et de victimes de la tragédie annonçant la Seconde Guerre mondiale. Jean-Claude Tardif poursuit avec « Post-scriptum au chien noir » , recueil de huit nouvelles (éditions du temps qu’il fait), son entreprise de remémoration commencée avec « La Nada » , cette fois par le biais de portraits. Lire ici

Dans la collection « Présence de la poésie » des éditions des Vanneaux, Pierre Dhainaut signe un « Max Alhau » avec la complicité du regretté Bernard Mazo et de Patrick Raveau. Une approche riche et plurielle d’une œuvre importante qui compte une quarantaine de titres.



« Le livre d’où je viens » : 16 écrivains racontent


Les prix Max-Pol Fouchet (poésie) et Prométhée (nouvelles) ont vécu, Guy Rouquet, leur fondateur, ayant décidé d’y mettre un terme après plusieurs décennies d’attribution. Pour autant, son Atelier imaginaire n’a pas mis fin à ses animations ni à ses initiatives. Après la Quinzaine culturelle et artistique qui s’est déroulée en octobre à Tarbes et Lourdes, il a fédéré seize « compagnons de songes » parmi les jurés des deux prix, qui ont bien voulu apporter leur contribution à un ouvrage collectif, « Le Livre d’où je viens » , publié par le Castor Astral. Quel livre a marqué ces auteurs, quelle lecture les a attirés sur les chemins d’encre ? Chacun répond avec son histoire, sa personnalité, son style et ses goûts.
Tous, sans doute, « viennent » de plusieurs livres ainsi que l’expriment dans leurs variations Linda Maria Baros ou Ghislain Ripault, et de multiples figures hantent les paysages intérieurs d’une vie de lecteur ; néanmoins pour beaucoup, un titre s’est imposé comme une évidence.
Christiane Baroche rend ainsi hommage aux « Sabines » , à Aymé et à sa prof de français avec sa verve coutumière, Alain Absire paie sa dette à Kawabata et à ses « Belles endormies » , Marie-Louise Audiberti évoque son père, Jacques, et Virginia Woolf, Rachid Boudjedra « Les Mille et une nuits » , Vénus Khoury-Ghata son frère, poète assassiné qui hante son écriture, Alain Kewes les poésies introuvables de Nietzsche qui l’ont amené à fréquenter Zarathoustra, Werner Lambersy affirme que le livre d’où il vient n’existe pas car il n’a jamais été écrit, mais il s’y attèle… Martine Le Coz rend hommage à Césaire et à sa « Tragédie du roi Christophe » et Jean-Luc Moreau à Marcel Schneider tandis que Jean Portante voit dans la baleine Moby Dick l’inspiratrice avec Melville de ses « effaçonnements » et que Patricia Reznikov raconte comment « le Loup des steppes » d’Hermann Hesse l’a aidé à explorer son moi. Marie Rouanet évoque le «  premier des livres de sa vie », « Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier qui lui a appris que « tout peut devenir littérature par la seule force des pattes de mouches noires sur un champ blanc où travaille le soc de la plume attelée de trois doigts ». Joël Schmidt fait part de sa fascination pour Simenon, le « Balzac du XXe siècle » (Gide) dont « l’extrême pointe du réalisme rayonne de poésie » (Cocteau) à travers son « Pedigree » , le roman de sa jeunesse et de ses apprentissages.
Une belle formule de Régine Detambel me semble pouvoir résumer l’ensemble de ces contributions et expliquer pourquoi « les textes littéraires sont des mères comme ont dit la mère du vinaigre » susceptibles d’enfanter par contagion d’autres œuvres : « la littérature est ce qui fermente ».

(« Le livre d’où je viens » . Préface de Guy Rouquet. Castor Astral éd. 200 pages. 15 euros.)



Anna de Sandre : « Un régal d’herbes mouillées »


Anna de Sandre, à ma connaissance n’a guère publié qu’en revue, mais Gallimard jeunesse va éditer un de ses livres. En attendant, c’est « Un régal d’herbes mouillées » qui nous est donné à lire par Jean-Louis Massot et ses Carnets du dessert de Lune (67 rue de Venise - B1050 Bruxelles Belgique). 90 pages environ (pour 12 euros), de poèmes qui racontent (ils se veulent « petits romans »), mettent en scène des personnages, dessinent des tableaux, dans un mélange de langue soignée et d’argot, et dans un Sud-Ouest que je reconnais avec plaisir, « entre Gaillac et Rabastens » (expression qui sert à désigner quelqu’un entre deux vins) ou du côté des cimetières de Cornebarrieu ou de Terre-Cabade. C’est musical (« les gestes lents d’un homme las ») autant que rugueux comme nombre de personnages un peu rustres, cru, trivial, violent parfois, à l’image de cette « lune basse et lourde (qui) foutait le feu à un tronc d’arbre », C’est faussement naïf, hanté par la mort, ou une cupidité qu’on devine souvent à l’œuvre dans le malheur. Mais surtout secrètement désespéré, comme ces personnages esquissés que l’on devine tous blessés par « la saleté des jours ».



Jean-Michel Robert, « La meilleure cachette, c’était nous »


Sous ce titre qui évoque l’enfance, Jean-Michel Robert a réuni quatre de ses recueils depuis longtemps épuisés, « Faire un tour », « Un poil dans l’âme », « Les jupes noires éclaboussent » et « Le château à roulettes » , augmentés de quelques poèmes parus ultérieurement. Postface d’Yves Martin et préface de Michel Polac, qui accompagnaient deux des recueils lors de leur première édition, y sont intégrées.
L’ensemble donne un aperçu de la palette large de l’auteur, du vers libre au poème en prose et de l’humour à la gravité de l’amour. On sourit certes avec « Un poil dans l’âme » , éloge de la paresse en 45 petits textes amusés, mais pour ma part j’avoue un faible pour les tranches d’enfance de « Les jupes noires éclaboussent », les proses un peu désabusées et pourtant riches d’attachements au quotidien des villes, quand « l’âme traîne au fond du cabas en compagnie d’une peau d’oignon fossilisée ». Entre « clapotements de vaisselle », couloirs d’hôpital où « les fauteuils roulants attendent leur proie », « désirs à hauteur de pâquerettes » et chamailleries de gamins qui constellent les jours qui passent, on navigue avec Jean-Michel Robert à bord d’images justes vers ce long et beau poème final, « Ça nous quitte », qui parle du moment où l’on perçoit mieux tout ce qui s’en va avec le temps, où l’on se sent devenir « un très vieil orphelin » (Gros textes éd. 150 pages. 10 euros)



En quelques mots


Matthieu Gosztola avec « Visage vive » (Gros textes éd. 96 pages. 7 euros) évoque la mort d’un enfant en s’adressant à lui, à ce qu’il fut, aima, subit, rêva d’être, et aussi, surtout, à tout ce qui échappe de lui à jamais. Enfant malade dont le visage, « une eau bouleversée », hante chaque page de sa familiarité et de son énigme. Presque un récit, mais en fragments, éclats de deuil. Avec une grande retenue qui donne force à la douleur de l’un et de l’autre : « ça me manque beaucoup / que tes silences / ne me parlent pas ».

La poésie est là où le sens excède l’énoncé, et les raccourcis, courts-circuits, tête-à-queue que pratique abondamment Etienne Paulin la fomentent dans ces « Copeaux d’un cirque », une poignée de poèmes publiée en une vingtaine de pages par les éditions Contre-allées (16 rue Mizault. 03100 Montluçon) dans la cadre du festival « Poètes au potager ». Écriture énigmatique souvent, et néanmoins séduisante, comme ce « léger décalage de la musique et de l’absence » évoqué quelque part. « Le sens existe mais le poème / le défie le nasarde / le prend pour son écume ».
J’évoque ci-dessus Contre-allées, le créateur de cette revue est Romain Fustier (associé à sa compagne Amandine Marimbert), jeune poète qui a déjà signé une vingtaine de recueils ou plaquette. La dernière, « Mal de travers » , réunit cinq poèmes – une parole heurtée, désarticulée, submergée par l’émotion après le suicide d’un proche – aux éditions Clarisse, dans la collection « parcelles » (170 allée de Sainte-Claire. 76880 Martigny).

Avec son dernier recueil, « Les travaux de l’infime » , à paraître chez Eres (collection Po&psy in extenso) en août, Jacques Ancet réunit trois ensembles de proses poétiques et poèmes : « Les travaux de l’infime », « Portraits sans visages » et « Pour ne pas finir ». Plus que jamais, il jette en avant « les petits cailloux de la parole » pour ouvrir un chemin, cherche à cristalliser les vibrations d’un monde plein d’évanescences sur les petits riens et l’infime … Lire ici.

« Je n’arrive pas à dire la fascination. Je me retranche derrière des leçons de peinture », avoue Cédric Le Penven qui, avec « Adolescence florentine » (Tarabuste éd.) se confronte, en agnostique cartésien, aux vertiges du religieux, ou du moins aux questionnements qui hantent les artistes et les œuvres de la Renaissance. Jeune poète (né en 1980), prix Voronca 2004 avec « Elle, le givre » (chez Brémond), il sait, après plusieurs séjours en Italie, « recueillir les mots échappés des rêves de statues » et, en conséquence, « écouter comme l’écho d’une question peut résonner longtemps, lorsqu’on sait taire les bavardages ». Cela fait du bien ! Et cette écriture profonde, en quête de « réconciliation », n’en dédaigne pas pour autant les clins d’œil au prosaïsme du quotidien, ni à la sensualité de la femme, du vin, du soleil et de la mer… Elle sait à l’occasion se faire souriante, ce qui n’en rend que plus évidente l’authenticité. (110 pages.13 euros)

Dans son dernier recueil, « Où vont les arbres ? », Vénus Khoury-Ghata - qui a reçu le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre - revient sur son Liban meurtri par la guerre et son enfance sombre. Le tout dans cette langue superbe qui mêle le fabuleux et le réel. Lire ici

Les éditions Eres ont lancé une collection de poésie, « Po&psy », de petits livres sous emboitage, réalisés et illustrés avec grand soin. Comme son nom l’indique, elle s’intéresse à la poésie comme exploration de l’inconscient ou du moins de la part obscure et intime de chacun, et comme rapprochement de l’intériorité et de l’extériorité. Une dizaine de titres ont paru, signés Lorca, Guillevic, Jacques Ancet… Dans les derniers, « Avant les mots » de Claudine Bohi entremêle de façon convaincante un seul et même poème fragmenté au dessin de Magali Latil qui court de page en page. Langage sans langage, presque : l’auteure tente de « dire » par des fulgurances et raccourcis poétiques l’approche du monde par le nouveau-né, avant que les mots ne le façonnent, cette parole, cette « langue sans personne » alors que le sujet se cherche dans le découverte du froid, du vide, au sortir du ventre chaud, et de sa propre altérité… Ce qui préfigure le sentiment obscur du manque, de la perte, de l’inachèvement, et l’impossible présence à soi, aux autres, qui seront la marque de l’humain adulte et, qui sait, peut-être la source de ses mots… www.editions-eres.com

Une amie lui ayant offert un carnet en lui demandant d’y écrire chaque jour « un poème face à la mer », Gérard Le Gouic, adepte du vers libre, s’est lancé dans le haïku en respectant la contrainte formelle des trois vers de cinq, sept, puis cinq syllabes. Résultat : ce recueil de137 poèmes, plus une petite poignée, intitulé « Les haïkus du carnet » , où certains touchent juste : « On ne voit le vent / que telle une âme ou pensée / au frémissement ». (Telen Arvor éd. 98 pages. 9 euros).

« Écrire ? Oui, pour susciter présence / de toutes les vies / surtout les très minces / étoiles de mer / fourmi sur feuille de bardane / et la feuille même ». Jamais, me semble-t-il, la poésie de Marie-Claire Bancquart n’a été aussi proche qu’avec son dernier recueil « Violente vie » de la vie - la vie du corps, des chairs et des humeurs, la vie crue et menacée.



Jean Breton : Entretiens avec Christophe Dauphin


La Librairie-Galerie Racine publie les entretiens de Jean Breton avec Christophe Dauphin, qu’ils ont réalisés à Paris les 12 mars 2003 et 29 janvier 2006 (année du décès de Jean Breton). Ce livret d’une quarantaine de pages comprend également, outre le texte des entretiens, quelques photos et extraits de textes ; il est accompagné d’un CD de l’interview, qui permet d’entendre la voix de Jean Breton.
Celui-ci parle de ses rapports difficiles avec son père, comment et pourquoi il a créé la revue « Les Hommes sans épaules » en 1953 (revue relancée et aujourd’hui animée par Christophe Dauphin, entre autres), explique ses rencontres et amitiés avec René Char, Follain, Becker, Bérimont, Rousselot, Chambelland, Pierre Chabert, puis sa défense et illustration d’une poésie de l’émotion et de l’image, de la sensualité et, le cas échéant, de l’engagement, en tout cas du refus des ukases religieux comme de l‘intellectualisme pédant qui prétendait imposer son carcan aux poètes de l’époque - bref d’une « poésie pour vivre », comme la définit le manifeste écrit avec Serge Brindeau. Jean Breton évoque aussi ses principaux recueils, « Chair et soleil » et « L’été des corps » dont les titres disent assez l’inspiration solaire, érotique et amoureuse. Un document éclairant. (15 euros)



Jean Le Boël : « Là où leur chair s’est usée »


Il s’agit bien ici de « donner la parole » : à ceux qui ne l’ont pas, ne l’ont jamais eue, les humbles, les laborieux à travers les siècles, paysans et ouvriers, exploités sans vergogne, humiliés dans « l’éternelle chiennerie » du monde, de l’ordre social, des guerres, de l’injustice et des haines. Oui, le bât blesse « là où leur chair s’est usée », là où l’outil et la machine ont laissé leur empreinte.
Une maison qu’on nettoie, une photo jaunie, la tasse de la mère ou l’aiguille dans la broderie sont l’occasion pour Jean Le Boël de faire revivre des êtres et des gestes, tout un monde modeste et noble, qui a souffert le plus souvent en silence, généreux par son travail « sans que jamais donner / épuise le don ». Colère, sympathie, révolte, amour, compassion se partagent cette parole drue, aussi forte que sensible, comme dans ce poème dont le dernier vers renverse soudain la perspective :

« Ce qu’ils furent nous le pressentons parfois
Parce que notre chair est la même
Qu’habitent le désir et la douleur :
Leurs visages s’effacent sur les photographies
Leurs enfants sont morts qui gardaient quelque mémoire
Ils n’ont plus de noms, juste des sourires
Et ces yeux qui sondent nos regards »


Jardinier, servante, paysan, gamins d’antan furent souvent victimes mais pas dupes. Pas plus que ce vieil homme qu’on a bousculé (« on a mis les mains dans ses secrets ») et qui se défend à sa manière : « sa cécité, sa surdité :/ il les cultive / désormais ». Ces évocations et souvenirs se mêlent à un chant du monde parfois heureux, quand « la botte du paysan s’est fiancée à la glaise » ou quand dans la nature ou dans l’amour on se sent « réconcilié ». La « marée des collines » ou le « bavardage innombrable des vagues » font contrepoint à l’eau sombre des rêves. Même si la fatigue, et pas seulement celle des corps, la lassitude, le désenchantement hantent aussi ces pages, c’est d’abord une leçon de vie qu’on y puise. A l’instar de cette belle injonction : « ne t’accroche pas / soutiens ».
Ce recueil est rehaussé d’une couverture et de vignettes d’Isabelle Clément.

(Les écrits du Nord / Éditions Henry. 100 pages. 10 euros)



« Marc Alyn » par André Ughetto


La belle et nécessaire collection « Présence de la poésie » des éditions des Vanneaux permet d’approfondir notre connaissance de poètes contemporains grâce à des livres de 3 à 400 pages réunissant une étude solide sur l’auteur abordé, un choix de textes conséquent, une partie iconographique et des éléments biobibliographiques. J’ai déjà évoqué ici Le « Jean Rousselot » de François Huglo, qui a également signé un « Serge Wellens », le « Gaston Puel » d’Eric Dazzan ou encore le « Werner Lambersy » de Paul Mathieu, J-L Poitevin et Otto Ganz. J’apprends la sortie toute récente d’un « Max Alhau » signé Pierre Dhainautet sur lequel je reviendrai.
Mais je veux aussi signaler ce « Marc Alyn » par André Ughetto sorti au printemps. Ce dernier rappelle le riche parcours d’un auteur précoce (il a reçu le prix Max Jacob à 20 ans !), de la guerre d’Algérie à son retrait à Uzès, de son admiration pour Mauriac, Nerval, Béalu, Norge (auxquels il a consacré des essais) à sa direction de la collection poésie chez Flammarion, de ses voyages au Proche-Orient, de la maladie qui l’a privé un temps de l’usage de la parole et de ses passions (Venise, les chats, etc.) à cette écriture poétique mêlant l’onirisme, voire le fantastique, aux mythes, à l’humour (et se ressourçant à « l’écume du bref amour humain où je bois l’infini »), et qui lui a valu de nombreux prix, sans oublier ses proses et ses recueils d’aphorismes. Suivent des extraits de ses principaux recueils, depuis « Liberté de voir » (1956) aux plus récentes « Proses de l’intérieur du poème » (2011) en passant par « Les Alphabets du Feu », « Le Scribe errant », « Le Silentiaire », etc. (348 pages. 19 euros)
Je veux aussi signaler l’anthologie personnelle de Marc Alyn que le Castor Astral a publié sous le titre « La combustion de l’ange » et qui réunit un choix de poèmes de 1956à 2011, avec une préface de Barnard Noël.



Jean Chatard : « Et toute la plage s’effondre, tu sais bien ».


Le dernier recueil de Jean Chatard doit son titre à Henri Michaux, dont une citation est placée en exergue : « On détache un grain de sable et toute la plage s’effondre, tu sais bien ». Manière de dire que tout se tient sans doute, dans la vie et le poème, comme dans les registres de la mer omniprésente cette fois encore dans l’écriture de l’ancien marin.
Dans ce « pays de mots » on débusque les souvenirs de l’aventure hauturière de l’auteur, les vingt ans embarqués pour fuir ces lieux « où l’ancre provisoire installe un horizon ». Oui, Chatard se souvient : « Il y a longtemps j’étais joyeux je naviguais / sur le chantier des marées hautes / la main posée sur l’artimon ». Et de confier : « J’ai eu soif tu le sais sur l’épaule des vents ».
La rumeur océane et l’exil rimbaldien hantent cette levée d’encre, « entre l’escale et l’alphabet » (« Rimbaud avait laissé trop peu d’espace », nous dit-on, de façon assez énigmatique il est vrai), où les rimes intérieures et les assonances trament une houle porteuse. Des mots récurrents rythment le chant des équipages, quelques-uns, comme l’ancolie, sont insistants pour dire la terre et le port, peut-être, évoquer la mélancolie en filigrane. D’autres nous parlent de douleur et de nuit. Le poème reste en vérité souvent secret, les images obscures, et l’écriture à la musicalité ensorcelante me fait penser à « La mémoire et la mer » du grand Léo, tant le lexique et la métaphore y régentent la dérive d’une langue ivre d’iode et de sel, brassant les « mondes errants » et le monde intime. C’est aussi qu’« aux marges de l’exil », le poète « fait secret de ses ancrages ».

(56 pages. Sac à mots éd. 1 bis, chemin St-Michel. 44700 Orvault)



Yannis Ritsos : « Symphonie du printemps »


Traduit en français par Anne Personnaz, le recueil de poème de Yannis Ritsos (1909-1990), « Symphonie du printemps » , qui vient de paraître en édition bilingue chez Bruno Doucey, était inédit en français. Il date de 1937-1938 et fut inspiré par le premier amour du poète. En une période difficile pour lui, marquée par la maladie et par la montée des périls. C’est donc une œuvre lyrique, chantant l’aimée et le monde ré-enchanté par elle. Mais si « l’amour dans son poing / contient l’univers » et peut revivifier à lui seul un homme au bord du gouffre, Yannis Ritsos n’en oublie pas pour autant de regarder autour de lui. « Derrière notre jardin / existent aussi d’autres jardins ». Ritsos qui adhéra au parti communiste à la fin des années 1920, fut ce poète engagé qui eut à pâtir souvent de l’ordre social : il connut la prison, les camps, l’exil à plusieurs reprises. Même si ce long poème est plein des yeux de l’amante, et de l’invocation d’une nature sensuelle, il résonne donc aussi des échos sourds de l’aliénation, de façon assez discrète, parfois sous la forme d’une simple question : «  Mes chers semblables / comment pouvez-vous / Vous courber encore ? »
Il n’empêche, avec les yeux de l’amour, « Le monde resplendit / infatigable ».

(Préface de Bruno Doucey. 144 pages. 14,50 € ISBN : 978-2-36229-029-9)



Zéno Bianu : « John Coltrane (méditation) »



« Je pars d’un point et je vais le plus loin possible » : ainsi fait le musicien de jazz dans ses improvisations, ainsi fait le poète Zéno Bianu enroulant ses vers sur les notes de saxophoniste John Coltrane et célébrant ses longs solos de vertige.
Vertige, oui, un maître mot pour le jazz, la poésie, cette mystique commune peut-être, prenant la forme d’un écho sur l’infini, d’un « trou de nuit-lumière ». Zéno Bianu poète et homme de théâtre est passionné de musique (il a écrit sur Elvin Jones, Chet Baker, Jimi Hendrix) ; son « John Coltrane (méditation) » est une suite de poèmes qui habitent la musique du saxophoniste avant-gardiste des années soixante, adoptant le point de vue de sa « mélancolie adamantine » (Miles Davis avait dit de Coltrane qu’il « s’est lui-même transformé en diamant »), se mettant en quelque sorte dans la peau de sa « rage ascendante », de son déséquilibre d’« élu du désastre »,approfondissant sans fin son jeu, sa quête : « je fais apparaître / les désordres fluides du vivant / jusqu’à m’accorder / au mouvement de la lumière ». Un peu derviches, poète et musicien se rejoignent dans l’ivresse des pulsations et de l’impossibilité de s’arrêter de chercher la « résonance planétaire », au-delà des notes, des mots. « J’ai besoin de jouer longtemps / pour dire / tout ce que j’ai à / dire / j’ai besoin / je ne sais pas / je ne sais pas ce que je cherche / quelque chose /qui n’a jamais été joué… ».
Jeu « abyssal » pour explorer les « tréfonds du dedans », « pur tourment », euphorie, « ascensionnelles à perdre haleine » : l’écriture de Zéno Bianu cherche et trouve l’accord avec cette « liberté enfin déliée » qui est comme le graal du jazzman, ce « Prométhée du feu sonore ».

(Castor Astral. 118 pages. 12 euros)



Fabrice Melquiot : « Qui surligne le vide avec un cœur fluo ? »


Fabrice Melquiot, homme de théâtre auteur d’une quarantaine de pièces, publie sous le joli titre « Qui surligne le vide avec un cœur fluo ? » son troisième recueil (au Castor Astral). Il proclame qu’il voudrait qu’écrire de la poésie soit la chose la plus simple, comme d’en lire. Et il use pour définir le rapport du poème au réel d’une formule qui me plait particulièrement : « Je voudrais que le réel soit au départ et à l’arrivée : la planche d’appel et la chambre d’écho. » Dans ses poèmes souvent longs, syncopés, jazzy, où la fantaisie s’invite avec Brautigan et Einstein, où l’on croise la mélancolie à travers « les visages qui dirent le vivant avant de circonscrire l’absence », on se perd volontiers et se retrouve, étonné, au détour d’un vers, d’une pudeur (pour évoquer les parents, par exemple, ou sa fille, etc.), d’impromptus et de mille façons de rappeler « la brûlure d’être en vie ». Un belle réussite : le vœu de Fabrice Melquiot est exaucé, qui attend que « chacun sente combien la poésie est l’obsession de tous ». (128 pages. 12 euros)



En quelques mots


Bernard Perroy, avec son « Petit livre d’impatience » (ed. du petit Pavé. 88 pages. 12 euros), fait osciller le balancier des jours « entre l’alchimie du manque et l’expérience d’une plénitude ». Lire ici

Si Michel Passelergue (lire ici), par le titre choisi pour cette plaquette, « Lontana in sonno » , se place sous l’invocation de Pétrarque, ce n’est pas une amante qu’il évoque, mais la mémoire de sa mère. En revanche, c’est bien la mort qui hante ces douze poèmes en prose dont le lyrisme ne contrarie pas la pudeur de l’expression. Écriture ramassée pour évoquer ces moments de veille auprès de la mourante et de sa « tumeur d’oubli » qui « dissout le temps ». Nous sommes avec l’auteur au chevet de sa mère et de sa mémoire tandis que « (son) front éclaire la chambre d’une enfance crépusculaire ». Un monde s’évanouit avec elle et le poème est comme suspendu par le sourd travail de l’agonie, ce « labeur d’ombre sous la langue ». (Ed Aspect. ISBN : 782917081112 . 32 pages. 8 euros)

« Un Soupçon légitime » de Stefan Zweig est une nouvelle restée inédite jusqu’en 1987, Grasset l’a rééditée en 2009, faisant suivre la traduction française (par Baptiste Touverey) du texte original en allemand. L’histoire, qui se déroule dans la campagne anglaise, près de Bath où Stefan Zweig a résidé, est celle d’un homme, John Limpley, débordant de vitalité et d’amour pour autrui. Avec son épouse, il s’installe à la campagne et adopte un chien, Ponto, qui devient vite le tyran de la maison, tant sont maître passionné lui voue une affection sans limites. Mais la femme tombe enceinte et l’animal ne comprend pas pourquoi il passe soudain au second plan. Progressivement, la tension monte entre la bête et son entourage et l’auteur laisse deviner, par petites touches, le drame qui va se jouer. Les qualités de John Limpley se retournent en fait contre tous : expansif, débordant d’enthousiasme, il était fatiguant pour ses proches, mais la sympathie et l’amour qu’il inspire se révèleront être aussi une des sources de la tragédie qu’il ne voit pas venir. C’est toute la finesse psychologique de Zweig et sa matière implacable de conduire un récit qui font le prix de cette nouvelle dont on ignore la date de composition.

L’animal domestique tyrannique de Zweig m’a donné envie de replonger dans l’écriture sensuelle de Colette qui, avec « la Chatte » , raconte elle aussi cet autre dramatique triangle amoureux que compose le couple de jeunes mariés Camille et Alain, avec la chatte Saha. Cette dernière, souveraine, ne supporte pas qu’Alain la délaisse et sait le reconquérir tandis que Camille voit de plus en plus en elle une rivale, sans vraiment réaliser que la chatte représente aussi la part d’enfance que son mari ne veut pas lui sacrifier. Colette dont on connaît l’amour des chats, de la nature et… de l’amour, mêle ces ingrédients en éveillant tous les sens par son style si goûteux. Ce roman évoque aussi cette autre histoire de jalousie, plus noire, mettant en scène un félin « Le Chat » , de Georges Simenon.

Toulousaine d’adoption, Magali Duru écrit des poèmes et surtout des nouvelles, dont elle s’est fait une spécialité (plusieurs ont été primées en concours) ; elle a publié notamment « Les beaux dimanches » aux Editions Quadrature et les éditions de l’Atelier In8 viennent de sortir « Sur la plage d’Ostende » , une nouvelle d’une vingtaine de pages qui mêle la narration la plus réaliste d’un lendemain de réveillon sur une plage ventée et l’irruption du fantastique dans ce quotidien peu glorieux de gueule de bois sous les traits d’un homme immobile, qui observe, goguenard, les misérables tentatives de Marc, le protagoniste, pour se reprendre en main, récupérer les boutons de sa parka tombés dans le sable. Le trivial est ainsi placé sous le regard ironique d’une silhouette impassible et douée d’ubiquité qui annonce le basculement dans le « noir », que Magali Duru aime à broyer. (4 euros)



Ariane Dreyfus : « Nous nous attendons »


Gérard Schlosser, peintre hyperréaliste, rattaché à la Figuration narrative, a suscité l’intérêt de nombreux poètes (Alain Jouffroy, Bernard Noël). Dernière en date, Ariane Dreyfus qui, avec « Nous nous attendons » (sous titré « Reconnaissance à Gérard Schlosser ») paru au Castor Astral, investit l’univers pictural du peintre lillois avec ses poèmes « en miroir de peinture ». Il ne s’agit évidemment ni de description ni de paraphrase, mais de s’inscrire (et d’inscrire le poème) « dans la lumière de sa pensée, de son rapport au monde », ainsi qu’elle définit sa tentative.
Schlosser fait vivre dans ses toiles des fragments intimistes du quotidien, des « saisies » (il travaille à partir de photos et de photomontages) qui racontent une scène, un moment, et prennent force autant par les titres très décalés qui les accompagnent que par le cadrage. Ariane Dreyfus, dans un « effet approchant », procède de la même façon, par un assemblage de notations réalistes qui ouvrent de multiples échappées, accompagné de titres qui suggèrent des instants, des motifs, des états d’esprit et des arrière-pays. Son approche se trame ainsi un peu « à la manière de… » - mais bien sûr transposée à l’écriture - dans un accompagnement serein d’une sorte de domestication du réel et sans doute aussi d’un consentement ou d’un abandon au vertige qu’il suscite.
Le recueil se clôt par deux textes où Ariane Dreyfus raconte son travail sur l’œuvre de Gérard Schlosser, et détaille la genèse et les métamorphoses d’un de ses poèmes.

(144 pages. 14 euros.)



D’un salon l’autre


Les lectures, les salons sont l’occasion de belles rencontres. Avec des gens. Avec des livres. Ces derniers, qu’on échange avec les précédents.

A Durcet, sur le chemin des poètes de l’ami Jean-Claude Touzeil, j’ai pu serrer la main et claquer la bise à bien des connaissances, parfois jamais rencontrées en chair et en os. Et j’ai ramené des recueils, comme « Cairn pour ma mère » (La part commune éd.) de Nicole Laurent-Catrice. Un cairn, comme on le sait, est un amas artificiel de pierres, où chacun dépose la sienne, pour marquer les chemins, souvent en montagne. Il peut aussi s’élever sur une tombe, comme ces poèmes forts, simples, sur celui de la mère de l’auteur. « Remontant le temps chacun peut enfanter sa propre mère réelle ou fantasmée », précise Nicole Laurent-Catrice. Qui trouve le ton juste pour laisser deviner le déchirement intime et toutes les questions qui affluent en de telles circonstances. « Je ne sais pas aller sur les tombes / je ne sais pas te parler / à travers la pierre / Tu es en moi / cette pierre / qui pèse ». Avec, au bout du compte, ce renversement : « Ma mère perdue / c’est moi ta mère aujourd’hui / qui t’enfante par mes mots ». (80 pages. 12 euros). Les éditions Clapas viennent de publier la « Seconde anthologie poétique » de Nicole Laurent-Catrice qui ne compte pas moins de 120 pages.

Sur ce même chemin, j’ai fait la connaissance de Jean-Albert Guénégan, poète né à Morlaix (voir ses entretiens avec Jean-Claude Tardif, ici) qui, dans « Trois espaces de liberté » (Editinter) chante à la fois les jardins, les marais de la Bretagne intérieure, son pays d’Armor, et le « remue-mémoire » de l’océan à Ouessant. Avec, pour clore, les déferlantes d’une série de poèmes dédiés au gardien de phare qui a éteint ses feux à Créach. Du vent, des embruns, du grand large ! (102 pages. 14 euros)



J’ai également retrouvé Françoise Coulmin, poétesse que j’avais rencontrée la première fois il y a quelques décennies, lors d’une invitation de François de Cornière à Caen (et dont j’apprends qu’elle vient d’obtenir le Prix international de poésie 2012). Elle m’a offert « Quelques méchancetés moins une » , une galerie de caractères où elle caricature avec humour, mordant parfois, et surtout tendresse, ces poètes qu’elle connait bien et dont peu de travers échappent à sa sagacité. Une mise en boîte sans prétention, mais bien salutaire ! (L’Harmattan. 50 pages. 8 euros).

A Sète, c’est Frédéric Jacques Temple que j’ai revu, portant fièrement ses 91 ans ! Une poignée de poèmes viennent de paraître chez Rafaël de Surtis, accompagnés de dessins de Jacques Basse. Ce dernier, on le sait, s’est lancé dans une aventure un peu folle chez le même éditeur avec ses « Visages de poésie » réunissant cent poètes par volume, avec dessin, biobibliographie, poème dédicacé. Le 6e tome vient de paraître : la famille compte donc plus de 600 membres au jour d’aujourd’hui : un véritable panorama !
Mais le même auteur se diversifie en se lançant dans la réalisation de ces petits fascicules procédant du même principe en multipliant cependant les poèmes et les angles avec divers dessins, tel est ce « Portraits de Frédéric Jacques Temple » (18 pages, 10 euros). Après « Mots roses parfois », Jacques Basse qui est aussi poète nous donne à lire « Echos et Murmures », qu’il accompagne de « réflexions » en vers sur les mystères du cosmos, de la physique et de questions métaphysiques. (Rafaël de Surtis. 70 pages, 10 euros).



Mouloud Akkouche : « Si à 50 ans t’as pas ta Rolex »



Les éditions In 8 lancent une collection de nouvelles « d’anticipation sociale » où se dessine un possible futur proche de nos sociétés à partir de leurs travers actuels. Et aussi à partir d’une phrase devenue emblématique parce qu’entrée en résonance avec l’inconscient collectif.
L’auteur de la série noire, souvent malicieux, Mouloud Akkouche, y publie une nouvelle de 80 pages qui prend appui sur une des perles de la « connerie » (dixit son inventeur) humaine, cette affirmation de Jacques Séguéla qui lui vaudra peut-être de passer à la postérité pour autre chose que sa puteblicité chérie : « Si à 50 ans on n’a pas de Rolex, on a quand même raté sa vie ».
Il n’y a rien à ajouter à pareil monument, mais on peut laisser courir son imagination à partir de là. Mouloud Akkouche ne s’en prive pas, qui invente une société où les vieux de la vieille, fumeurs, buveurs, bons vivants et rouspéteurs, bref « pollués », sont parqués sous le Dôme, ville de relégation dont personne ne doit s’échapper et qui protège la bonne société (celle qui fait évidemment penser au « Meilleur des Mondes » d’Huxley) de cette approche rebelle de la vie. Cet univers aseptisé où il convient, en effet, de s’afficher avec sa Rolex au poignet sous peine d’être stigmatisé, voire exclu, est évidemment très policé, couvert de caméras de surveillance, autant dire : invivable. Et l’héroïne de l’histoire, la vieille post soixante-huitarde qui a réussi à échapper au Dôme, va très vite comprendre qu’elle n’y a pas sa place. Mouloud Akkouche, heureusement, met sa fantaisie et pas mal de désordre dans ce cauchemar climatisé !



Marie Rouanet : « L’Arpenteur »


Elle chante avec une belle énergie autant qu’une belle voix, elle raconte avec bonheur l’enfance, le monde paysan, la cuisine et les terroirs. Marie Rouanet, qui se bat aussi pour la langue d’Oc ou contre le nucléaire, est une femme pleine de ressources, de talents et d’empathie. Elle a connu la consécration avec « Nous les filles » , mais bien d’autres ouvrages ont paru depuis, dont des romans explorant le passé proche d’un monde rural en mutation. Ainsi en est-il de « L’Arpenteur » que je viens de lire.



Christian Glace, Jean-Luc Aribaud : « Paysages tremblés »


Christian Glace, poète (et sculpteur) et Jean-Luc Aribaud, photographe (et poète) ont conjugué leurs talents pour un album, « Paysages tremblés » , les poèmes du premier et les images du second entrant en résonance. « En soi on est trop à l’étroit » dit le poète dont la parole migrante cherche un dehors dans les images de la vie végétale. Arbres, matières, feuilles, sèves, soleil et ombres, « alcool des collines » offrent des « ailes pour traverser l’hiver », mais ce sont bien sûr des paysages intérieurs qu’on parcourt, tout comme le photographe joue des mouvements de l’appareil pour créer ces flous de « paysages tremblés » qui sont échos de la nature immuable et du monde intérieur qui l’interroge. Un « récit sans fin et sans commencement » qui s’inscrit à sa manière contre « les regards bas sans fenêtre et sans ciel » et que complète un CD de Claire Hugonnet, « interludes paysagers », où des poèmes sont dits sur un défilement d’images, pour l’essentiel, de paysages entraperçus ou devinés, réinventés, à travers les vitres d’un train

(Zorba édition,56 pages. 24 euros.)



En quelques mots


Les « Copeaux des saisons » sont de courts poèmes en forme de haïkus qu’Anne-Lise Blanchard a tiré du bois tendre des jours et de l’observation de la nature, de ses métamorphoses et variations, jeux, courses et paresses. D’une écriture gourmande et légère comme cette « troupe de moucherons (qui) émiette la lumière » (Ed Corps Puce. Photos Josette Vial. 70 pages. 8 euros)

Le jeu de mots du titre de la plaquette de Jean-Michel Delambre qui a obtenu le prix des Trouvères 2011, « L’Eldorado de la Méduse » , reflète l’inventivité de l’auteur plus qu’il ne donne le ton de son écriture. Car le sujet est sombre et le poète manie avec justesse des mots de fortune, des images abruptes, pour dire la détresse des immigrés clandestins qui tentent de traverser la Manche et s’entassent dans la fameuse « jungle » de Calais. De ces naufragés de l’espoir, Michel Delambre se fait « le passeur de mots » pour ne pas qu’on oublie leur humanité. (36 pages. 8 euros. Préface de Gérard Cartier. Editions Henry. Les Ecrits du Nord)

Le prix des Trouvères 2010 avait été attribué à Bernard Bourel pour son recueil « Feu nos proches » publié par Les Écrits du Nord / éditions Henry. Ces « proches » sont bien sûr les absents si présents qui nous accompagnent (qu’on accompagne aussi) pour « poursuivre avec eux l’entretien », moins sans doute dans les cimetières que dans les allées du quotidien, au jardin par exemple, car il est ici beaucoup question de la terre et de ses fidélités. Mais les deuils sont multiples et l’auteur évoque, sous la forme de portraits, d’autres « disparus » : un chien, un oiseau, un arbre abattu qui laisse « dans trop de ciel un trou ». Rien de noir ni de larmoyant dans ces pages - « Le mélo / ça ne prend pas » - mais, ainsi que le souligne Lionel Ray dans sa préface, « l’intériorité du recueillement ». Une écriture fine, élégante même, pour résister, contrer « la finitude des choses », entretenir un feu comme une lampe sourde dans la nuit. Parce que « c’est vivre ». (64 pages. 10 euros).

Marie-Josée Christien vient de publier aux éditions sauvages une plaquette, « L’attente du chat » que tous les amoureux du félin familier ne pourront qu’apprécier. Ce chat qui « passe de l’étendue à la profondeur » et semble vivre « dans un temps clandestin » est bien celui que l’on connaît suivant « un chemin visible de lui seul ». Les poèmes de Marie-Josée Christien sont
illustrés par Laëtitia-May Le Guélaff. Lucien Wasselin en parle ici.

Morgan Riet est un poète né en 1974 à Bayeux, dont la signature apparaît fréquemment en revues (il n’a encore publié que quatre recueils ou plaquettes), une voix qui s’affirme comme avec « Du côté de Vésanie » , plaquette que vient de publier Gros Textes, illustrée de douze collages de Matt Mahlen et assortie d’une préface de Jean-Claude Touzeil(Morgan était l’an dernier l’invité du Printemps de Durcet). Précisons d’entrée que la Vésanie est le nom d’une maladie mentale et que l’auteur, « aède-soignant », nous emmène avec ses poèmes dans un établissement psychiatrique auprès de vies « qui silencent total ». Les portraits qu’il esquisse sont évidemment empreints d’humanité, avec des mots pour tenter de franchir la distance. Face à ce « pays à l’abord malaisé, hostile » de la folie, à « tout un passé écorché de carences affectives », les tourments et « tourbillons ramageurs » de toutes ces âmes en souffrance trouvent pourtant le chemin du partage, dans « ’herbe des mots ». (68 pages. 7 euros)

Créateur des éditions Corps puce et de la Maison nomade de la poésie, Jean Foucault a cette fois délaissé la pomme de terre (il a proposé il y a peu « P’hommes de terre » , un hommage à la patate au goût d’enfance, un galet tendre, une « archive du monde » « à fleur de terre ») pour s’intéresser aux « Corbeaux d’autoroutes et de garennes » aux éditions Donner à voir. Les univers si télescopent « sans complaisance », comme l’oiseau noir sur un pare-brise, les superstitions et les jeux de mots, l’appel d’air de l’envol et la « basse besogne » du charognard. Et sur chaque page un corbeau s’est posé : un dessin d’Yves Barré. (48 pages. 6.5 euros.

Baguenauder dans l’ivresse de l’instant et sa bohème, tel est le programme de Laurent Bayard, poète, nouvelliste et romancier, avec son dernier opus, « Ivresse du vagabondage » (La Maison de papier éd.). Il faudrait selon lui ralentir, sortir du grand vacarme et « se pousser à vivre en y mettant des majuscules ». Ainsi, avec ses poèmes en prose (illustrés par des aquarelles de Christiane Meiss), s’emploie-t-il à se « donner la vie sous la forme d’un conte ». Onirique ? Sans doute. Mais aussi en quête du réel, les pieds nus pour « sentir les vibrations et la chaleur de ce soleil à l’envers qui bouillonne – torrent de lave – au centre de notre planète ». De sentes en métamorphoses, le poète suit l’empreinte qu’il laisse vers une sorte d’harmonie : « promeneur, je touche du doigt l’éternité ».(60 pages. 14 euros).



Marie Larrey : « Le passage chinois »



Marie Larrey a peu publié mais a obtenu en 2009 le prix Prométhée pour un beau recueil de nouvelles (voir ici) intitulé « A travers les étés » (éd. du Rocher). Elle nous donne cette fois un roman, « Le passage chinois » (L’Harmattan), qui nous fait entrer dans la vie et l’imaginaire d’une femme à l’aube de la vieillesse et dans l’espace-temps d’une aventure amoureuse.
Cette rencontre est aussi, à travers « la dérive des civilisations par celle des cœurs et réciproquement », une ouverture sur la Chine et son approche du monde évoquée par ses philosophes, la peinture, le rapport à la nature. La narration proprement dite et les pages de réflexion ou d’introspection alternent chapitre après chapitre.
Le corps malcommode, l’absence à soi, l’envie de tout oublier tissent la toile de fond de cette méditation qui trahit surtout un rêve de fusion, ou d’immersion : « N’être que l’eau des rivières, l’eau qui coule et ne le sait pas, l’eau qui va et ne revient pas, l’eau qui court sans regret se fondre dans la mer ». Une écriture qui sait être sensuelle comme profonde, quand « créer n’est qu’une lutte presque toujours perdue contre l’angoisse. »

(126 pages. 13 euros)



Roland Nadaus : « Les anonymes de l’Évangile »



Poète, romancier, conteur, Roland Nadaus propose avec « Les anonymes de l’Évangile » ses « libres propos autour de la Parole » du Christ. Sous-titré roman, son livre est en effet une fiction qui se situe en quelque sorte dans le prolongement du Nouveau Testament  : il y donne la parole aux témoins de la passion christique, les « anonymes » dont les propos rendent plus ordinaires et extraordinaires à la fois ces scènes, ces évènements, ces bouleversements survenus il y a plus de 2000 ans. Dans l’Évangile de Marc, un centurion s’écrie au pied de la croix : « vraiment cet homme était Fils de Dieu ». C’est lui que l’auteur charge de réunir les « dépositions » des humbles des quatre évangiles.
Rien de lénifiant ici. Un athée comme moi peut y trouver son content, une façon d’incarner à travers les yeux, les pensées et les doutes des bergers de Bethléem, de la femme adultère, du gardien du tombeau, du vieux marié de Cana, des miraculés ou de la veuve du bon larron ce qui peut aussi s’entendre comme la geste de la résistance à l’oppression de l’occupant et des prêtes et l’appel à la fraternité des hommes. Un message d’amour auquel le poète engagé Roland Nadaus donne parfois l’allure de contes sans doute un peu iconoclastes, mais d’autant plus « parlants ».

(Editions du Signe. 194 p.)



Christian Poslaniec et Bruno Doucey : « Enfances, Regards de poètes »



Pour ce Printemps des Poètes 2012, dont le thème est « Enfances », de nombreux auteurs ont proposé un poème inédit pour fêter une enfance, avec humour, nostalgie ou gravité, c’est selon. Les éditions Bruno Doucey, en partenariat avec le 14ème Printemps des poètes, viennent ainsi de publier une anthologie établie par Christian Poslaniec et Bruno Doucey, « Enfances, Regards de poètes », réunissant 90 poètes proposant leurs regards sur un territoire à jamais marqué du sceau des origines.
Bruno Doucey dans sa préface file volontiers la métaphore cinématographique pour présenter cette suite de poèmes qui sont un peu des courts-métrages d’auteur. Aux lecteurs de faire fonds sur leur mémoire pour se les approprier, les métamorphoser en somme en projections privées, à travers des sections qui sont autant de flash-back, panoramiques, contre-plongées, fondus enchaînés, champs-contrechamps, gros plans, zooms, arrière-plans et hors-champs… Les poètes qui y allument leur lanterne magique confirment en tout cas, ainsi que le souligne l’éditeur, que « l’enfance est toujours plus ou moins l’arrière-plan de l’écriture ».
De F-X Maigre à Juliet, de Maram Al Masri à Vénus Khoury-Ghata, de Temple à valérie Rouzeau, de Bérimont à Godeau ou André Laude, on trouve sur plus de 200 pages des noms connus, d’autres moins, des vivants essentiellement, mais aussi quelques morts (je suis heureux pour ma part d’y lire par exemple Christian Da Silva), des vétérans et des jeunes, le tout accompagné de notices biographiques plutôt bien faites. Et l’on ne quitte jamais ici le registre du sensible et de l’intelligence du cœur.
A l’occasion de cette parution et pour ce mois de mars, plus de 15 événements sont prévus, occasions de rencontrer les poètes et de célébrer ensemble la poésie !Voir ici

(208 pages - 17 €. Collection « Tissages ». ISBN : 978-2-36229-028-2)



Lamia Berrada-Berca : « Kant et la petite robe rouge »



Ce court récit, si juste de ton et si émouvant, raconte comment une petite robe rouge et un livre d’Emmanuel Kant libèrent une jeune femme de sa prison intérieure. L’auteure, Lamia Berrada-Berca, nourrie d’une riche généalogie avec un arrière-grand-père suisse, une arrière-grand-mère écossaise, une mère française et un père marocain, sonde avec tact et finesse les conflits culturels intimes chez son héroïne.
Tout commence avec l’éveil du désir. Non pas pour un homme mais pour une petite robe rouge entraperçue dans une vitrine. Rien à voir avec la concupiscence misérable d’une fashion victime. Non, le rouge ici devient couleur d’une liberté entrevue, « c’est juste un cri », et c’est beaucoup plus : la révélation pour l’héroïne cloitrée dans une prison de tissu que la présence au monde lui est interdite, avec la liberté d’être elle-même. « Pour être dans la vie il faut pouvoir effacer la frontière invisible mais infranchissable qui sépare monstrueusement le dedans du dehors », comprend la jeune femme que son mari a fait venir dans un pays dont elle ignore presque tout, y compris la langue qu’elle ne maître pas. Cette frontière peut être un voile ou, pire, une burqa, celle que la bêtise machiste lui impose. Elle, elle voudrait être visible, « cesser d’être la nuit au milieu du reste du monde ».
Elle va revenir souvent la voir, la robe rouge, s’aventurant au-delà du quartier où elle est confinée, mais il lui faudra du temps pour parvenir à l’essayer, avant d’oser l’acheter, puis de l’enfiler en cachette. Le temps d’une transgression progressive des interdits, le temps de réaliser à quel point tout concourt secrètement à son aliénation, comme à celle de sa petite fille dont le père interdit même une projection cinématographique organisée par l’école ! Pour aider sur la voie de sa libération intérieure la jeune femme analphabète, un livre de Kant trouvé sur le paillasson du voisin, dont sa gamine va lui lire quelques passages, un livre qui « la rend toute droite dans sa tête ».
C’est l’offense faite aux femmes à travers l’injure d’une burqa qui est ici en cause car elle le sait « le premier des péchés est d’abord de réaliser qu’elle est (…) une femme ». L’héroïne comprend qu’on lui refuse d’être majeure. Qu’est-ce que la minorité ? Kant répond : « l’incapacité de se servir de son entendement sans la tutelle d’un autre ». Aux interdits prétendument religieux, à la dissimulation et aux mensonges, comme à l’immonde crétinerie du mari, elle oppose la raison dont le philosophe lui fait deviner la force libératrice, mais aussi le désir et la sensualité, l’envie d’« oser savoir » - bref, tout ce qui façonne magnifiquement un « grand désir d’être ». La vie, la beauté, la poésie, contre l’obscurantisme, la peur de la femme et du sexe, la volonté d’anéantir l’autre pour le dominer et conjurer ses propres angoisses, voilà l’ambition qui signe cette belle réussite littéraire.

(104 pages. 6 euros. SBN : 9782917598283. La Cheminante éd.)



Odile Caradec : « Le ciel, le cœur »



Ce recueil est une sorte d’anthologie personnelle dont Odile Caradec a choisi et arrangé les poèmes. On y retrouve le ton primesautier, la fantaisie et le mélange d’étonnant d’humour et de gravité d’une femme qui sait se moquer d’elle-même et porte sur le monde un regard amoureux et amusé. Sa poésie si originale est cet « hymne à la folle douceur / des neiges, des plumes, des pétales / un hymne à tout ce qui prend force dans le vent » qui fait toujours merveille.
Odile chante le monde, la beauté des jours, l’amitié des bêtes, « les jardiniers de la mémoire », et enchante même avec ce goût de terre et de mort toujours présent : « Chez moi l’idée de mort a forme de vitrail / elle bouge avec la lumière ». Ce qu’elle dit du poème – qu’il « fait entrer son silence, / sa blancheur et sa force / dans les êtres cadenassés » - s’applique rudement bien à ce « feu interne pour traverser l’hiver / vivre face à la nuit » qu’elle allume en nous. Et c’est pourquoi on la lit avec une infinie gratitude.
Ajoutons que ce recueil bilingue allemand-français (le quatrième traduit et publié par Rüdiger Fischer) est bellement illustré par la complice familière, Claudine Goux.
Lucien Wasselin en parle ici.

( Verlag Im Wald,262 p, 15 €. Postface de Christiane Freund )



Lucien Wasselin : « Stèles lichens »



Philippe Leuckx : « Selon le fleuve et la lumière »


J’ai fait connaissance de Philippe Leuckx, écrivain et critique belge, né en 1955, à travers les articles de critiques et les chroniques qu’il poste sur Facebook. Mais il a également publié de nombreux recueils, et c’est à travers l’un d’eux, « Selon le fleuve et la lumière » , que je découvre sa poésie. Poèmes aux vers brefs, au rythme généralement rapide, autour de villes aimées - où il se veut « ni pèlerin ni touriste / juste promeneur de l’éphémère » - et singulièrement de Rome. Même s’il parle quelque part d’un « poème issu de mes plus noirs registres », le poème « tissu de la vie / de la ville » n’est pas sombre mais milite au contraire « pour un rien de beauté à sauver du désastre ».
Il y a du Hardellet (auquel il rend d’ailleurs hommage) chez ce flâneur des rues : « Je marche donc / je suis / à hauteur de la vie : de la ville ». Il cherche son bien, son bonheur et une philosophie « en quête du rien qui passe », au bord des jardins et du rêve, « là où la ville consent à ses lisières ». Dans une sorte d’accord, d’unanimisme peut-être… Et ce faisant, ainsi que le note justement dans sa préface Jean-Michel Aubevert, « il sentimentalise le quotidien ».

« Étrange parfois
cette traversée de la ville
comme si l’autre en vous
vous guidait
ax carrefours
vous poussait
dans ces rues d’angle
retenait votre souffle
a bord de la tendresse
étrange déambulation
en quête du rien qui passe »<
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J’aime en tout cas que ce piéton, tout « témoin insignifiant » qu’il soit, s’emploie à « regarder / le monde / à l’aune du vent » : dans son poème – « la vie même » - on respire !

(Editions Le Coudrier. Belgique. 126 pages. 14 euros ISBN 978-2-930498-17-1)



Jacqueline Saint-Jean « La clairière des ombres »


Poète, Jacqueline Saint-Jean a signé de nombreux recueils, une œuvre importante saluée par les prix Max-Pol Fouchet en 1999, Xavier Grall en 2007. Elle avait aussi écrit pour la jeunesse, mais ne s’était pas encore essayée au roman. Voilà qui est fait avec « La clairière des ombres » édité par Les Chemins bleus éditions. Et ce roman là, qui raconte une enquête au cœur de la forêt de Quénécan, dans cette Bretagne dont elle est originaire, est un polar.
L’intrigue se déroule en 1951, et débute avec la découverte dans un fossé du corps d’une inconnue. Cette première partie est vue par les yeux d’une enfant. Arrive ensuite l’enquêteur, Geff Le Roux, qui devient le narrateur et résout l’énigme en s’enfonçant à maintes reprises à travers les labyrinthes de la foret de Quénécan, au cœur de la Bretagne. L’intrigue, que je me garderai bien de dévoiler, mêle histoire et fiction, dans une France encore marquée par les séquelles de la guerre, la Résistance, la collaboration. C’est d’ailleurs moins à mes yeux l’histoire elle-même qui fait le charme de ce court roman, que l’écriture de l’auteur dont on sent le plaisir à évoquer les paysages qu’elle aime, la forêt en plein hiver et sous la neige, où les divers personnages secondaires que l’on croise dans les villages et entre les lignes d’une romancière qui reste poète.

(204 pages. 10.30 euros)





Philippe Dours & Anne Martel : « Petit manuel de pêche à l’usage des enfants »



Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas de littérature dont je vous entretiens ici - encore que l’auteur, Philippe Dours, co-fondateur des éditions N&B (avec Jean-Luc Aribaud) soit aussi poète.
Mais c’est surtout un grand pêcheur, ayant déjà commis un guide de « La pêche de la truite au toc » et qui cette fois s’adresse aux jeunes avec un « Petit manuel de pêche à l’usage des enfants » , illustré par Anne Martel.
Avec simplicité, humour et pédagogie, le texte livre par thèmes un résumé ce qu’il faut savoir pour aller tremper la ligne dans les eaux douces : réglementation, respect des autres et de l’environnement, sécurité, vêtements, matériel, etc.
On y apprend, croquis à l’appui, comment monter une ligne, de la canne à l’hameçon, comment accrocher son appât et lequel choisir en fonction du poisson que l’on espère, comment amorcer ou encore tenir compte de la météo. Y sont aussi exposées les diverses techniques de pêche pour vairon, goujon, ablette et autre gardon.
Rien de pesant ici. Dans un joli format à l’italienne, des aplats en camaïeu de verts fractionnent un texte qui va à l’essentiel en peu de mots et l’aèrent, tandis que les dessins à la fois précis, élégants et drôles en rendent la compréhension immédiate. Une vraie réussite qui pourrait bien se décliner en une collection de petits guides…

(Album de 64 pages. 18 euros. Editions La Cheminante. ISBN : 9782917598467 )



Jean-Pierre Sautreau & Jean-François Bourasseau : « Les dérives immobiles »

Jean-François Bourasseau & Jean-Pierre Sautreau signent avec « Les dérives immobiles » un remarquable livre chez Soc & Foc, qui est pour moi un vrai coup de cœur. Le premier est plasticien, le second poète. A l’origine des tableaux du premier, des photos. Un bout de mur fissuré, un coin de bar, une banquette, un pan de wagon, un reflet de soleil sur des dalles, un ventilateur, une sonnette sur un coin de porte… L’image est retravaillée par le peintre, au pinceau, aux ciseaux, au crayon. Marouflée, découpée, augmentée de divers éléments, elle devient ce tableau dont le poète s’empare pour le « lire » à sa façon, le baptiser (et les noms importent ici beaucoup), y trouver des passages, des connotations, le nourrir de références littéraires (des citations et des évocations d’auteurs divers peuplent les poèmes), lui inventer des résonances, magnifier ses polyphonies.
L’exercice en soi n’est pas nouveau, qui associe deux artistes et confronte deux approches artistiques. Mais les palimpsestes et autre « mue polychrome » de Bourasseau créent un univers à la fois hyper-réaliste et abstrait très « parlant ». Quant à l’écriture de Jean-Pierre Sautreau, riche, inventive et malicieuse, elle joue elle aussi, et tout en souplesse, de toutes les polysémies pour offrir ces proses moirées, goûteuses, qui réjouissent l’intelligence comme la mémoire sensible. Écoutons-le : « Très tôt, on a perçu qu’on pouvait botter mille chas traversiers dans le guéret des mots, gagner par tous les petits ruisseaux de la langue bien des vies. Marcotter nos havres et les bouts du monde. » Lucien Suel a raison de saluer dans cette « poésure-peintrie » un ré-enchantement du monde.
Mais il faut encore noter que ce livre comprend une seconde partie constituée des échanges de courriels des deux artistes durant la période où ils créaient ce dialogue mots/images. Et la encore, sens et malice fusent à chaque ligne, alors même que l’un et l’autre évoquent leurs maladies réciproques avec un humour tonifiant. Tout cela crée une succession de métamorphoses et une circulation souterraine (utaupie ?) d’images et de poésie qui emportent l’adhésion. Et ce beau livre ne coûte que 12 euros !

(64 pages - Quadrichromie - ISBN 978-2-912360-73-1 Soc & Foc éd. http://www.soc-et-foc.com)



Werner Lambersy : « Conversations à l’intérieur d’un mur »

Avec Werner Lambersy, la poésie est généreuse et l’écriture un partage, car si le poème se tenait uniquement dans le poème, «  il ne serait que vents/dans une cage/d’osier/Un oiseau de paradis/à qui tordre le cou/pour avoir gardé/le chant pour lui seul ». Tout est dans l’immédiateté du don : « Déjà ce que j’écris/s’efface en l’écrivant ». Lui qui se dit « athée provisoire » et « ne craint pas pour la crédulité des hommes », a foi en revanche en l’échange entre les êtres, ne fût-il qu’un « filet de lumière sous la porte ». Et tout ce recueil tend à l’enrichir…
Il part encore une fois de ce constat de contingence – que, me semble-t-il, n’auraient pas désavoué le Camus du « Mythe de Sisyphe » ni le Sartre de « La Nausée » – mais en y ajoutant une pointe de cette ironie dont le poète se départit rarement : « le grand rire silencieux /de l’univers/ est une intelligence/amicale /qui ne veut pas que nous/nous sentions plus/petits ni inférieurs à elle/juste encore/un peu sans expérience/quand il s’agit/du temps et de l’éternité ».
Alors « que l’âme/dans le ciment des certitudes/est en train de mourir », alors que ceux qui ont massacré, torturé, l’ont fait « parce qu’ils ne s’aiment pas/et ont horreur/d’être au monde sans raison », ce qui fait sens, comme on aime à dire aujourd’hui, ne tombe donc pas du ciel, mais se fomente dans le commerce des hommes, l’échange des mots (surtout quand « ils parlent de la louange d’être vivant »), la caresse des peaux. Werner croit en l’amitié, en l’érotisme, en la générosité des corps, bref en cette sensualité qui nous sauve de notre condition absurde. C’est la poésie du vivre qui, comme celle des mots, est une manière de continuelle renaissance, quand elle nous permet de « faire/de l’horizon quelque chose/qui ne ressemble pas à la porte/tournante du hasard/mais à la coquille d’œuf/où frapper en éternel poussin ».

(Rhubarbe éd. 116 pages. 12 euros)



En quelques mots



Avec « L’histoire de ma grand-mère  », Dan Bouchery, peintre et poète, s’amuse à s’inventer une aïeule un peu fêlée (« c’est par là que passe la lumière »), mais surtout à nous délivrer une salve de mots fous, un feu d’artifice de calembours et de pieds de nez, sous le feu roulant des questions absurdes : « L’alligator a-t-il parfois raison ? » Rien d’étonnant à ce que ce texte s’annonce par un coup de trompette du regretté Jean l’Anselme (il est suivi d’un coup de cymbales de Jacques Fournier). Il a été par ailleurs porté sur les planches par la chanteuse et comédienne Lucienne Deschamps. (Ed. Gros textes. 72 pages. 9 euros).

En dépit d’un titre qui laisse un peu à désirer, « Les en dehors », le roman de Stéphane Beau, aux accents libertaires, paru aux éditions du Petit Pavé, emporte la sympathie. Son auteur, « dilettante et papivore » (et responsable de la revue « Le Grognard »), a déjà publié deux romans, un recueil de nouvelles et un autre d’aphorismes. Il met ici en scène un ancien libraire retiré du monde, passablement misanthrope, vivant en ermite dans le Sud de la France, à l’heure où une pandémie s’abat sur les humains. Sa rencontre avec un gamin orphelin et dégourdi, Colas, va l’amener à assumer des responsabilités qu’il n’imaginait pas. Tous deux avec « la liberté pour horizon », apprennent à vivre en Robinson dans les bois. Une troisième personne, Louise, va finir de le réconcilier avec l’humanité. Un plaidoyer pour la simplicité, un réquisitoire contre la société de consommation. (190 pages. 18 euros).

A l’heure où tombent les feuilles, « Un corps en automne » est une jolie brassée de poèmes érotiques et bucoliques à la fois. Isabel Asùnsolo évoque, aux côtés des bêtes et au milieu des choses les plus humbles, les frémissements du corps ému, comme les tressaillements de l’âme excitée : « Avoir des enfants en automne / cela veut dire / trouver sur le bord de son assiette / trois petites framboises ». C’est simple et bien rempli comme un haïku (que l’auteur affectionne). Le « chant serein de la vie », oui, c’est bien ce qu’on entend ici. L’auteur est aussi directrice des éditions Liroli à Beauvais, dans l’Oise. (Avec des photographies de Magali Lambert. 64 pages. 8 euros. Editions Corps Puce).

J’ai rencontré le poète péruvien Porfirio Mamani-Macedo cet été au festival de Concèze (voir la vidéo ici, tout en bas de la page) et apprécié l’homme, affable et souriant. Je découvre sa poésie avec « Eaux promises » (traduit de l’espagnol par Max Alhau) aux éd Edilivre (www.edilivre.com), une plaquette de poèmes en proses douces et mélancoliques (« Seules les traces diront que tu es passé ») où se laissent entendre les échos « de ce siècle en ruine rempli de honte et de folie » et « les voix fragiles des exilés » tandis que les ombres qui passent sont « des plaies ouvertes qui cheminent ». La Maison internationale des poètes et écrivains de Saint-Malo (www.mipe.asso.fr) proposent également en édition bilingue deux recueils, « La lumière du chemin » et « Pluie après ma chute ».

Auteur de nombreux recueils de poésie, mais aussi de pamphlets et d’essais (sur Jean Grosjean, CG Jung, le désert et la poésie mystique…), Jean-Luc Maxence propose cette fois au Castor Astral, avec « Soleils au poing » , une anthologie personnelle couvrant sa création depuis « Le ciel en cage » (1969) jusqu’à aujourd’hui. Mystique, érotique ou révoltée, sa poésie recèle surtout une remarquable énergie, y compris dans les ressouvenances (« je tendais déjà le point à l’éblouissement »). Quarante année de poèmes pour « sentir basculer un siècle / et la misère demeurer. » (106 pages, 12 euros )

Claude Vercey (voir ici) déploie à L’arbre à paroles éd. ses « toboggans » par lesquels dévale une fantaisie pleine de jeux de masques et de miroirs, de mots curieux et d’animaux pris au « tourbillon de la vie », un festival de métempsycose débridée (40 pages. 5 euros).

Michel Baglin


Voir aussi :

Mes lectures 2011

Mes lectures 2010


http://revue-texture.fr/spip.php?article389

samedi 22 décembre 2012, par Michel Baglin

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Les revues

Michel Merlen dans Décharge

Décharge me paraît décidément être la revue de poésie la plus riche et diversifiée d’aujourd’hui (et pour le prix modeste de 6 euros le numéro !). Je l’ai déjà dit, certes (ici notamment), mais j’ai plaisir à le répéter et je n’y manque pas avec la parution du numéro 154, où l’on peut lire textes et/ou interviewes d’Isabella Antweiler, François Migeot, Laura Fusco, Marilyse Leroux, entre autres contributeurs. Je veux surtout signaler cette fois le dossier consacré à Michel Merlen par Jean-Michel Robert, avec une présentation, des textes, un entretien, une biblio et des photos.
Né en 1940 à Hyères, Michel Merlen, qui revendique une inspiration solaire, vit aujourd’hui à Nogent sur Marne et se consacre à la rédaction d’un récit autobiographique après avoir publié plus d’une dizaine de recueils. Il a vécu la guerre d’Algérie, a refusé de porter les armes et a été emprisonné, il a connu aussi la pauvreté, cent métiers et la poésie qui vous accroche un beau jour et ne vous lâche plus. Proche de Jean Breton et du courant de « poésie pour vivre », Michel Merlen me fait surtout songer à Lucien Becker (qu’il admire) : la même passion des femmes, de l’amour et de la sensualité répond à un désespoir latent, partout lisible dans une poésie qu’inspirent le quotidien, les émotions, le monde comme il va (mal). « Je ne sais plus pourquoi je marche », écrit-il dans un de ses poèmes, mais ailleurs : « debout / on voit mieux les autres ». Dans une entretien tout de complicité, son ami Jean Michel Robert dit qu’il « s’accorde le luxe d’être une violence modeste. » Bien vu. Et il faut aller y voir de plus près.
(Abonnement à 4 numéros de plus de 100 pages : 22 euros. Et avec 4 livrets « polder » : 42 euros – Jacques Morin, 4 rue de la Boucherie 89240 Egleny http://www.dechargelarevue.com))



Brèves : nouvelles roumaines


Créé en 1975, à Villelongue d’Aude par Daniel et Martine Delort, l’Atelier du Gué est un éditeur indépendant qui privilégie depuis ses débuts la nouvelle et le texte court. Outre une centaine de livres à son catalogue, l’Atelier est aussi le fondateur de la revue « Brèves », totalement dédiée à la publication de nouvelles et à l’actualité de la fiction courte. Créée en 1975, elle est la plus ancienne revue consacrée à la nouvelle et est aujourd’hui dans son domaine une référence. Elle publiera prochainement son centième numéro.
Le 99e, lui, s’intéresse à la nouvelle en Roumanie. Après bien des numéros thématiques (« Résister », « L’inconvenance », « Embarras », etc), des spéciaux consacrés à des nouvellistes contemporains (Luis Sepulveda, Enrique Serna, Abdelkader Djémaï, Béatrice Beck, Jean-Claude Pirotte, Pascal Garnier, Hubert Haddad, etc.) ou à des pays (Océanie, Espagne, Norvège, Mexique, Bulgarie, etc.), nous sont donc donnés à lire des textes courts d’écrivains venus d’une littérature où la poésie est reine.
Conçu par Fanny Chartres qui a les a traduites, ce numéro propose dix nouvelles inédites de Gabriela Adameșteanu, Lucian Dan Teodorovici, Radu Cosaşu, Laurenţiu Brătan, T.O. Bobe, Ana Maria Sandu, Răzvan Petrescu, Filip Florian, Florin Lăzărescu, Mircea Nedelciu. Elles sont accompagnées de photographies d’Ileana Partenie donnant une idée des rues et des atmosphères de Bucarest. L’ensemble est introduit par un entretien avec Marius Chivu, critique littéraire, qui note le rajeunissement des auteurs roumains, dans une société passée d’un régime totalitaire à un régime ouvert.

(144 pages. 12 €. Abon : 48 €. Brèves/Pour la nouvelle. 1, rue du village. 11300 Villelongue d’Aude.)



Comme en poésie


La mort de Jean L’Anselme a laissé le cœur gros à bien des lecteurs, des poètes, des amis, et les hommages se multiplient. Parmi ceux-ci, celui que Jean-Pierre Lesieur rend, dans sa revue Comme en poésie (numéro 50), a un vieux pote et complice. En fait, le numéro « Les amis de Jean » avait été lancé avant que la mauvaise blague ne soit annoncée.
On trouve là, parmi des textes, des lettres et des photos de Jean L’Anselme, de nombreux témoignages, études et poèmes d’amis, dont le frère en humour Christian Moncelet, et toutes ses frangines et frangins en poésie, d’hier et d’aujourd’hui, Colette Andriot, Georges Cathalo, Denis Parmain, Jacques Simonomis, Patrick Ferez Sécheret, Dan Bouchery, Jean-Marc Couvé, Lise Mottet, Gérard Le Gouic, Guy Chaty, Claude Vercey, Claude Albarède, Guénane Cade, Martine Caplanne (qui l’a mis en musique, dit et chanté), Claude Rinval et votre serviteur.
Un numéro chaleureux, qui reflète bien le bonhomme. Bravo au compère Lesieur !

(Abonnement à 4 numéros : 12 euros. Comme en poésie. 2149, av du Tour du lac. 40150 Hossegor)



Harfang 40

La revue Harfang, est une des rares publications, avec Brèves, spécialisée dans la nouvelle. Basée à Angers et dirigée par Joël Glaziou, elle fête cette année ses 20 ans, une belle longévité, surtout dans un domaine réputé difficile. Elle s’accompagne d’un blog, tout en réaffirmant la primauté du support papier : www.nouvellesdharfang.blogspot.com
Le numéro 40 compte 106 pages et coûte 12 euros (abonnement à 4 numéros : 35 euros). On y lit des nouvelles de Guillemette de Grissac, Jean-Pierre Cannet, Jean-C. Duchon-Doris, Bérengère Deprez, Stuart Dybeck, Pippa Strom, Viviane Campomar, Anne Deckers, Cécil d’Estienne, Christ. Dupéré-Lassalle et votre serviteur. Chacune d’elle est précédée d’une courte présentation de l’auteur. Des notes de lecture suivent, ainsi qu’une revue des revues et quelques échos concernant prix et concours. Harfang. 13 bis avenue Vauban. 49000 Angers.



Coup de Soleil 84


Coup de Soleil , la revue de Michel Dunand, a mis au sommaire de son numéro 84, outre son animateur (« il y a un désert dans le mot désir / j’ai décidé de l’explorer / j’ai décidé de l’habiter ») et votre serviteur, les tableaux des lendemains dévastés de Pilar Gonzalez Espana, et la mélancolie douce des poèmes de Véronique Joyaux. Mais aussi Armelle Chitrit, Joël Jacquet, Paul Mathieu, le tout se refermant sur des notes de lecture. (abonnement à 3 numéros : 20 euros).



Comme en Poésie 49


Michel Monnereau ouvre superbement le numéro 49 de « Comme en poésie » avec une poignée de textes mélancoliques et graves quand « le jour ferme une à une ses fenêtres » et qu’on se résout « à n’être que soi ». Nombreux autres auteurs, Catherine Mafaraud-Leray, Lionel Mar, Franck Reinnaz, Evelyne Morin, Véronique Joyaux, Georges Cathalo, Claude Vercey, etc.
A signaler que Jean-Pierre Lessieur adjoint à la revue une maison d’édition qui se propose de publier les écrits de jean-Pierre, des articles parus dans la revue et de publier une collection de mini recueils en supplément à la revue. Si vous êtes intéressés prenez contact mais aussi commandez. Voir ici.



Décharge 153


Avec son numéro 153, Décharge met en exergue un poète disparu il y a 20 ans, Gilles Pajot. L’auteur de « J’ai eu cinquante ans avant d’en avoir vingt », de « La place du mort » ou de « Silence et demi », décédé le 6 février 1992 (à 40 ans), a je crois été marquant pour nombre de poètes de ma génération et d’une sensibilité proche. Christian Bulting, son vieux pote, lui rend un bel hommage, mais aussi Françoise Angelini sa compagne, Jean-François Dubois qui fit partie de la même confrérie des poètes de Loire-Atlantique réunis par Traces et MF Lavaur, Luce Guilbaud, Louis Dubost qui fut un de ses éditeurs, Philippe Gicquel, Jean-Noël Guéno, etc. Des poèmes et des notes inédites complètent ce dossier.
Dans ce même numéro, outre Anna Jouy, Hervé Mérlot et Suzanna Mikesh, on lira un dossier sur le thème « Marcher / écrire » préparé par Claude Vercey avec des contributions d’Alain Freixe, Christine Billard, Patrick Joquel, Jacques Morin, Jeanine Salesse, Jean-Louis Jacquiers-Roux, Jeanine Baude et votre serviteur. Et bien sûr les chroniques habituelles avec notamment les abondantes et riches notes de lecture d’une revue incontournable dans le paysage poétique.
( Abonnement à 4 numéros de plus de 100 pages : 22 euros. Et avec 4 livrets « polder » : 42 euros – Jacques Morin, 4 rue de la Boucherie 89240 Egleny http://www.dechargelarevue.com)).

Décharge 152

Sous le titre de « Nageur du petit matin » , François de Cornière donne dans le numéro 152 de la revue Décharge une suite de douze poèmes d’autant plus émouvants qu’il y a bien 10 ans qu’il n’a rien publié, à l’exception d’une anthologie personnelle, « Ces moments-là » parue au Castor Astral en 2010. Poèmes d’un qui nage côte à côte avec sa fille, dans la mer et la mémoire, qui se retourne pour regarder la plage et comme toujours chez de Cornière, pour saisir l’instant, certes, mais dans le tremblement du temps : « nageur du petit matin / pourtant proche déjà loin / déjà loin pourtant proche ». Un peu comme cette inscription sur le mur d’un restaurant – « Bonheur je t’ai reconnu au bruit que tu fis en partant » - François de Cornière, l’air de rien, sur des images toute simples, en quelques brasses, nous amène là où rôde la maladie et les angoisses humaines, tout près des joies les plus simples et les mieux partagées. Très beau. (Décharge N°152, 142 pages, 6 euros – Jacques Morin, 4 rue de la Boucherie 89240 Egleny http://www.dechargelarevue.com)


Encres vives

La revue et les éditions « Encres Vives », depuis 1960, ont publié plus de 1000 poètes, c’est dire leur vitalité ! Sous la houlette de Michel Cosem, une belle équipe fait voguer le navire et maintient le cap. On y retrouve Annie Briet, Jean-Louis Clarac, Chantal Danjou, Michel Ducom, Michel Dugué, Gilles Lades, Cédric Le Penven, Jacques Lovichi, Jacqueline Saint-Jean, Christian Saint-Paul et le regretté Jean-Max Tixier, autant de noms familiers aux lecteurs de Texture (voir la rubrique « Auteurs »). Si « Encres vives » se décline en plusieurs collections, la revue proprement dit vient de publier son 400e numéro et propose une brassée de poèmes des auteurs précédemment cités.
(le n° 400 : 6.10 euros. Chez Michel Cosem, 2 allée des Allobroges. 31770 Colomiers).


Pages insulaires 21

« Pages insulaires », la revue de Jean-Michel Bongiraud, a pour invité de son numéro 21 le poète Jean-Claude Martin, avec notamment un entretien, où il est beaucoup question de la maison de la poésie de Poitiers qu’il préside et des pratiques du Landerneau poétique (et des effets de mode), mais aussi bien sûr de sa propre écriture. Suivent une bio-biblio et des poèmes inédits. La revue comporte aussi des textes, des chroniques et des notes de lecture. (Abonnement à 6 numéros : 20 euros. J-M. Bongiraud. 3, imp. Du Poirier. 39700 Rochefort-sur-Nenon.)

Friches 108

Au sommaire du n° 108 de « Friches » (voir la présentation), deux grandes voix du Sud, celle de Jean Joubert avec une suite « femme fougère » et celle de Frédéric-Jacques Temple avec un poème, « retour à Namur ». Suivent les « cahiers de textes » où je note la présence de Jean-Pierre Thuillat (il est bien rare que l’animateur de la revue se donne à lire), également Robert Nédélec, Olivier Shesnes, etc. Et de riches et nombreuses notes de lecture, comme toujours. (Abonnement : 25 euros).


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