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Poésie, nouvelles, romans, essais, revues...

Mes dernières lectures 2013

J’en demande pardon aux auteurs et éditeurs qui m’adressent leur service de presse, mais je suis incapable de rendre compte de tout ce qu’on m’envoie. J’effectue donc un premier tri après une lecture « en diagonale », puis une « vraie » lecture au terme de laquelle, si le livre me « parle », je rédige une note ou un article plus fouillé.
J’assume bien sûr la subjectivité de mes choix. Mais Texture bénéficie de la collaboration d’auteurs et critiques qui élargissent le champs des lectures en sympathie, avec Françoise Siri, Jacqueline Saint-Jean, Max Alhau, Patrice Angibaud, Georges Cathalo, Abdelkader Djémaï, Lucien Wasselin, Jean-Luc Wauthier, Philippe Leuckx et d’autres contributeurs plus occasionnels… Rendez-vous sur leurs pages en cliquant sur leur nom dans l’onglet « auteurs ».



Lectures de décembre

Réputé pour être un des meilleurs romans de l’auteur suédois Henning Mankell, « La lionne blanche » , le troisième opus de la série des Wallander raconte une double enquête : l’une en Afrique du Sud où la fin de l’Apartheid est imminente et l’autre en Scanie, après la disparition d’une femme. Lire ici

« La nuit comme le jour » , recueil de Bernard Perroy, préfacé par Gérard Pfister, s’ouvre lumineusement sur ce poème ;


« La vie se donne à merveille
Et ruisselle
Dans le pur frissonnement
D’un arbre fragile
Se laissant bercer
Par le vent »


Cet hymne à la vie est « un pain de lumière » mais rend grâce tout autant à « la nuit fertile ». Homme de foi (voir son portrait ici), Bernard Perroy célèbre la création, la «  tendre terre », et à travers elle le Créateur, sans idolâtrie cependant car il s’agit peut-être aussi de « défaire en nos cœurs l’idole vivace » et toute prétention au savoir, pour conserver la chance de « naître chaque jour ». Ne pas oublier que c’est « la part manquante qui fait l’essentiel de notre beauté ». Ici, l’alliance des deux mots, « l’abandon », « l’abondance », répète qu’il faut s’ouvrir pour recevoir.( Le nouvel Athanor éd. 80 pages. 15 euros).

Poète, traducteur, essayiste et critique, Jean Miniac a publié une dizaine de recueils dont « Le jour » chez Bleu d’encre (43 rue d’Anseremme. B-5500 Dinant) en 2012, avec des lavis de Colette Deblé. En de longs vers aux enjambements fréquents, il y célèbre la mer, omniprésente, mais aussi la ville, un pont, une locomotive, divers objets et, à travers eux, nos fragilités, nos meurtrissures et nos forces. Comme avec cette « grâce des cœurs acquis l’un à l’autre » quand « le monde se possède ainsi, dans cette possession de l’autre ; / puis vient le temps des remords, des regrets, de la déprise, et pourtant / la main ne s’est pas refermée sur du vide ; elle sculpte des formes inédites, l’autre / elle l’invente sans cesse. » Quelques fantômes, frère, amis morts, hantent cette écriture fine et lui donnent sa gravité sans congédier tout « soupçon d’espérance », peut-être parce que « nous ne sommes que le tissu de nos attentes ». Voir aussi l’article de Philippe Leuckx, ici.

« Haut le pied »  : l’expression, qui fait le titre de ce livre, vient des chemins de fer – une machine « haut le pied » est une loco qui circule sans wagons, souvent vers son dépôt – mais s’applique aussi au monde des traminots. Stéphane Garnier en fait partie, qui conduit les bus à Toulouse et a su tirer de son quotidien une série de textes courts et drôles, ces « chroniques busiennes ». Je l’ai rencontré sur un salon et ai eu envie de lire ces « choses vues » depuis le siège du conducteur, avec les yeux d’un homme qui a fait l’école Estienne, a travaillé dans le presse et l’édition, et s’est tourné vers le volant pour, dit-il, "prendre l’air". Du passager balloté, qui progresse dans le bus en s’agrippant aux barres comme Tarzan aux lianes, à ceux qui courent sur le trottoir en agitant les bras, des bavards aux fêtards du petit matin (dès « pochtron-minet »), de la compétition avec les cyclistes aux échanges avec les chauffards, l’auteur met en scène toute une humanité laborieuse et voyageuse avec un humour certain et pas mal de malice. (Le texte vivant éd. 176 pages. 10 euros)



« L’Autan des nouvellistes » : dix-sept écrivains toulousains

Il manque quelques noms, certes, mais pour l’essentiel, les auteurs de Toulouse sont réunis dans ce recueil, « L’Autan des nouvellistes » , soit dix-sept écrivains amoureux de l’histoire courte. L’initiative en revient à l’Atelier du Gué, éditeur spécialisé dans la nouvelle et qui publie depuis de nombreuses décennies la revue Brèves, la plus importante en France consacrée à ce genre littéraire.
Ce genre, souvent considéré comme majeur (chez les Anglo-Saxons notamment) et paradoxalement assez mal connu au pays de Mérimée et Maupassant, offre aux écrivains une grande liberté et autorise bien des inventions formelles, qui a leur tour ouvrent des pistes à l’imagination.
Les auteurs de collectif, aux styles très divers, ne manquent pas de les emprunter. Mouloud Akkouche, par exemple qui prend prétexte de voix entendues par son héroïne pour investiguer le passé. Ou Jean-Jacques Marimbert qui réinvente les fantômes pour sonder les profondeurs de la détresse secrète. Cela peut être tragique, comme cet enfermement dans la lecture d’une femme condamnée raconté par Emmanuelle Urien, ou cette autre fin de vie brutale et poignante mise en scène par Frédérique Martin. Cela peut être beaucoup plus léger, voire facétieux dans le style de Julien Campredon. Relever du huis-clos avec Manu Causse ou nous entrainer dans un maquis de plein vent de Sardaigne ou de Corse avec Serge Pey et Michel Baglin. La nouvelle d’anticipation offre une lecture politique rétrospective de nos travers avec Alain Leygonie, l’histoire et l’Espagne franquiste s’invitent avec Francis Pornon, tandis que Jan Thirion ou Magali Duru nous proposent des ambiances plus noires ou polardeuses et qu’Hélène Duffau, à travers l’évocation d’une échauffourée entre marginaux, laisse deviner un désarroi plus vaste, celui d’une société.
Dans ces moments suspendus, le sens d’une vie se dévoile souvent (Didier Goupil), un bref épisode échangiste peut par exemple en dire plus long qu’il n’y paraît (Brice Torrecillas), ou la scène d’une destruction de photos raconter un désastre intime (Marie-Josée Bertaux). Le sens de la chute, souvent l’apanage de la nouvelle, ne manque pas à ces auteurs, comme nous le prouve encore Alain Monnier et sa « trace de l’ange » qui prend toute sa force dans les dernières lignes.
Certaines de ces histoires courtes se déroulent à Toulouse, d’autres dans la région, mais même situées ailleurs, le plus souvent s’y rattachent. Peu importe d’ailleurs où l’on situe le drame, la tranche de vie réaliste, la scène onirique ou le tableau, pourvu qu’on découvre dans ces pages assez d’universalité pour s’y retrouver en pays de connaissance.

(« L’Autan des nouvellistes, dix-sept écrivains toulousains ». Atelier du Gué. 234 pages. 20 euros)



Lectures octobre-novembre

Je connais Claudine Bohi depuis ma lecture de « Avant les mots » et pour l’avoir rencontrée à plusieurs reprises, dont la dernière au salon de la Rentrée littéraire buissonnière à Limoges qu’organise notre éditeur commun, Jean-Louis Escarfail, chef de train du Bruit des autres. Son dernier recueil, « On serre les mots » , me parait emblématique de sa démarche et de ses thèmes. Cette fois encore, c’est une relation à la fois obscure et lumineuse entre le corps et la parole qu’explore Claudine Bohi. Lire ici.

Les salons pour les auteurs sont l’occasion de retrouver des confrères, des amis, parfois depuis longtemps perdus de vue. Celui de Limoges fut aussi pour moi l’occasion de retrouver Christian Viguié, poète, romancier et auteur dramatique, publié par Rougerie et le Bruit des autres. Christain, je le connais depuis 1997, depuis que nous lui avions attribué le prix Max-Pol Fouchet pour son « Livre des transparences et des petites insoumissions » , belle célébration en proses poétiques d’un modeste arpent de réalité, l’approfondissement d’un territoire circonscrit par quelques objets quotidiens, le cri du coq, les aboiements d’un chien, le cadavre de l’effraie, quelques ombres aussi. Il a beaucoup publié depuis, notamment des carnets, et m’a offert son dernier recueil, « Le carnet de la roue » où il salue « l’éclosion permanente du présent » en poèmes très brefs, souvent proches de l’aphorisme. « Écrase la tête à l’écriture qui serpente », recommande-t-il, définissant ainsi un style qui se veut direct et « en amitié avec l’éphémère ».

L’avant-dernier ouvrage de Karine Giebel réunit deux nouvelles sous le titre « Maîtres du jeu » . Lorsque j’avais rencontré cette auteure de polar au Festival de Cognac en 2010, j’avais choisi sur son stand « Les morsures de l’ombre » , un roman qui m’avait conquis (lire ici ) avec une vengeance mitonnée aux petits oignons. Elle a depuis publié sept livres, reçus plusieurs prix, été traduite et adaptée pour l’audiovisuel. Cette fois encore, la séquestration et l’enferment sont des thèmes centraux, comme les blessures, évidentes ou cachées. Et les bourreaux monstrueux qui sont au cœur de ces deux histoires sont d’abord des victimes, des êtres mus par une taraudante et terrible souffrance. (Pocket. 2.90 euros)

« Le monde existe afin que les balançoires / puissent rouiller sous la pluie ». Cet été à Sète, au festival des Voix vives, je dois reconnaître que les poèmes de Dejan Aleksić m’ont fait forte impression. Les deux vers cités plus haut sont extraits de « Une leçon de lecture » , recueil que m’a donné l’auteur mais que je ne suis pas certain qu’on puisse se procurer aisément (éditions Imam ideju). Si vous le trouvez, n’hésitez pas, c’est à la fois limpide et fort. Dejan Aleksić est l’un des poètes serbes de la jeune génération les plus importants et est également un auteur pour enfants très remarqué. Il a publié sept recueils de poèmes et des pièces de théâtre. Aleksić évoque un moment l’Adagio de Barber, telle est la tonalité de son recueil hanté par la guerre. « Heureux le peuple qui a encore / les coqs en tôle sur ses toits. / Cela veut dire d’abord qu’il y a des toits, / puis que, sans se lécher le doigt, / l’on sait d’où viennent les orages. »

Certes, le fait que mon père soit mourant m’a rendu la lecture du recueil de Patrice Delbourg (voir ici) plus brûlante, mais en vérité, j’avais commencé à découvrir les poèmes de « Longtemps j’ai cru mon père immortel » (Le Castor Astral. 188 pages. 15 euros) bien avant et j’en avais été remué.
Comme souvent, l’auteur de « L’ampleur du désastre » ou de « Absence de pedigree » y déplore les « faillites d’une vie tenue prudemment à distance de toute ferveur » et répète que « ce n’est pas de mourir qu’on crève / chaque soir à petits fagots / mais de vivre si mal ». Ce qui ne l’empêche nullement d’exprimer, dans le flot d’une poésie toute d’images, sa tendresse pour un père qu’il a bien du mal à croire mourant. Les notations d’une agonie à l’hôpital, quand « le fil torsadé du téléphone / s’emmêle avec le tuyau du sérum » touchent par leur justesse, tout comme celles évoquant les souvenirs heureux, face à un être proche perclus sur l’alèse aux soins palliatifs et « comme émigré de lui-même ». « Les grands repas du dimanche / sous le crépi jaune d’œuf de la cuisine » y voisinent avec les balades à vélo ou les parties de pétanque, mais aussi les silences d’un père et d’un fils qui ne se comprennent pas toujours. La remarque est désabusée : « On ne s’entend bien avec ses parents / que lorsqu’on atteint le même âge qu’eux ».
L’humour noir, dont Delbourg ne saurait se départir, pointe parfois – « Une si longue habitude de vivre / ne prédispose pas à mourir » - et ne fait que renforcer le tragique de la mort, quand seule la voix restée sur le répondeur téléphonique interpelle encore... Le beau livre du deuil et du chagrin d’un fils unique « en première ligne, désormais ».

Lire aussi l’article de Françoise Siri, ici.



« Mon royaume pour un livre » 16 écrivains racontent

Pour la deuxième année consécutive, Guy Rouquet et son Atelier imaginaire ont réuni des écrivains autour du thème d’un livre que chacun reconnaît pour essentiel ou fondateur. Avec pour titre l’an dernier « Le Livre d’où je viens » et cette année, « Mon royaume pour un livre » (toujours édités au Castor Astral). Le créateur des prix Max-Pol Fouchet (poésie) et Prométhée (nouvelles), qui a décidé de mettre un terme à leur attribution, pour autant n’en a pas renoncé à écrire « un livre invisible », celui qu’il complète année après année avec les « compagnons de songes » que sont les jurés des deux prix.
Ce « livre invisible » commencé en 1974, comprend certes de riches moments de spectacles, de rencontres, de lectures (lors de la Quinzaine annuelle qui se déroule à lourdes et Tarbes en octobre), mais aussi les milliers de pages des livres que l’Atelier imaginaire a contribué à faire éclore. Parmi ceux-ci, les recueils collectifs des jurés, et singulièrement ces deux ouvrages où chacun se raconte en racontant « son » livre de chevet ou de naissance. Ils étaient seize l’an dernier, ils sont également seize pour cette nouvelle vendange, auxquels s’ajoute Joël Schmidt, le préfacier, qui rappelle les enjeux de la littérature en citant Romain Rolland : « On ne lit jamais un livre, on se lit à travers les livres ».
Ces livres dont on porte la cicatrice « comme un nombril », les auteurs les révèlent ici, un peu comme un secret. Marie-Claire Bancquart évoque son attachement à l’œuvre d’André Frénaud et singulièrement à ses « Rois mages » . Claude Beausoleil le Québécois, aux poésies de son compatriote Émile Nelligan. Jean-Claude Bologne dit sa dette envers Anouilh et son « Antigone » tandis qu’Éric Brogniet parle du grand livre du monde à travers Rimbaud, Breton, Michaux, etc. et que Magda Carneci raconte la quête d’un « livre d’or » demeuré énigmatique. « L’invention de Morel » d’Adolfo Bioy Casares est « le roman de Damas » de Georges-Olivier Châteaureynaud, quand Abdelkader Djemaï cherche toujours le titre d’un livre de la « Bibliothèque verte » qui l’a lancé sur la voie de l’écriture et que Syviane Dupuis, poète et dramaturge, évoque « Six personnages en quête d’auteur » de Pirandello. Guy Goffette ne sait qui choisir entre Rimbaud, Claudel, Verlaine, et Anise Koltz paie sa dette aux écrivains allemands, quand Jean-Pierre Lemaire dit son admiration pour « Du Canzoniere » d’Umberto Saba. Rousseau et Anténor Firmin sont, entre autres, les inspirateurs de Jean Métellus. Claude Mourthé parle lui des « Raisins de la colère » de Steinbeck et des auteurs américains qu’il affectionne, Yves Rouquette dit sa reconnaissance à Robert Lafont qui l’a réconcilié avec sa langue d’Oc en lui donnant accès à ses trésors, Amina Saïd évoque surtout la poésie, mais aussi Sherwood Anderson et Ungaretti, alors que Frédéric Jacques Temple raconte comment « Le dernier des Mohicans » de James Fenimore Cooper l’accompagne depuis l’enfance.
Nul, bien sûr, ne vient d’un seul livre et chacun a été invité à indiquer dix titres d’ouvrages marquants, à la source de son imaginaire. Choix qu’ils justifient les uns et les autres et qui constituent pour le lecteur de précieuses pistes et de ferventes incitations.

(« Mon royaume pour un livre ». Avant-propos de Guy Rouquet. Le Castor Astral. 188 pages. 15 euros)



« Ouvrir le XXIe siècle. 80 Poètes québécois et français »


Quarante poètes québécois dans la première partie, autant de poètes français dans le deuxième, tous ayant en commun d’avoir publié au moins un recueil depuis l’an 2000, tel se présente cet ouvrage d’environ 280 pages préfacé par Claude Beausoleil, qui réunit les deux rives de l’Atlantique à travers des auteurs d’aujourd’hui, plus ou moins connus.
« Les éditeurs (…) ont opté pour une "antho-énergie" » (puisque pratiquer des choix provoque de la turbulence) plutôt que de verser dans "l’antho-nostalgie". Ils assument l’arbitraire de cette date tournante, l’arbitraire également des choix qui ont été faits. » Ainsi s’expriment les auteurs de cette anthologie franco-québecoise, Robert Giroux (directeur de la revue Moebius), Danny-Marc et Jean-Luc Maxence (directeurs de la revue Les Cahiers du Sens et des éditions de l’Athanor) pour prévenir l’habituel reproche lié au choix des poètes retenus, forcément subjectif.
Oui, subjectif, plutôt qu’arbitraire, car ce choix offre un vrai panorama, avec des écritures bien différentes. Dans la forme, du pantoum (Jean-Bernard Charpentier) au poème en prose (Françoise Tieck), et bien sûr au vers libre qui tient la vedette. Sur le fond, puisque ce qui nous est donné à lire compose un patchwork de thèmes et d’approches du monde, du mystique au libertaire, une polyphonie d’humeurs, de la vagabonde à la révoltée, de l’écologiste à la nostalgique, bref une « mosaïque métisse »…
Autant dire que, selon ses goûts, on trouvera ici son bonheur et parfois aussi, bien sûr, un peu d’agacement face à l’inanité sonore de quelques concessions à la mode. Mais pour être sincère, avouons-le, elles sont plutôt rares, ni Danny-Marc, ni Jean-Luc Maxence, ni Robert Giroux, n’ayant pour habitude de s’en laisser conter.
Reste qu’on ne saurait vraiment, il me semble, énoncer des critères de différenciation entre ces deux rives de la francophonie, ni d’ailleurs trouver un fil rouge à la poésie qui s’écrit aujourd’hui. Si ce n’est qu’elle échappe – et c’est déjà beaucoup – à la société de la marchandise où la littérature vient souvent s’abîmer.

(« Ouvrir le XXIe siècle - 80 Poètes québécois et français » par Robert Giroux, Jean-Luc Maxence et Danny-Marc. Isbn : 2890318410. Prix : 18 euros)



En quelques mots

Le n° 33 de la revue Chiendents est consacré à Nicole Drano-Stamberg (voir ici) avec pour titre « La Vigilance » (titre d’une étude de Serge Meitinger). Il s’ouvre par un entretien avec Daniel Leuwers où Nicole parle de son enfance à Lodève et de sa naissance à la poésie, de son amour des oiseaux et des abeilles, et bien sûr des mots. Suivent des appréciations de Gracq, Puel, Oster, Torreilles, puis des approches critiques de Jean-François Mathé, Marc Wetzel, Gaspard Hons, Lucien Wasselin, Paul Badin. Des poèmes inédits parachèvent cette livraison. (40 pages. 3 euros + 2 euros de port. Ed du petit Véhicule. 20 rue du Coudray. 44000 Nantes).

Avec « Lumière du silence » le poète marseillais Jean Poncet nous emmène de l’anse de Maldormé à la calanque de Sormiou, tout aussi bien qu’à Conques, dans le Lubéron, où sur la draille d’un plateau de l’Aveyron. Mais la lumière qui baigne cette poésie au lyrisme très maitrisé a aussi des vibrations spirituelles. Lire ici

Dans une courte préface, Bruno Doucey, qui publie « Que toute chose se taise » , explique comment il a rencontré son auteur, le poète tunisien Moncef Ouhaibi, à Sète, en écoutant son long poème «  Exercice d’écriture du vendredi 14 janvier 2011 », qui chante le premier jour d’un certain printemps… Depuis, le poète qui « s’inscrit dans la longue tradition des poètes, lyriques et insoumis, qui donnent un visage à l’avenir », est l’objet d’insultes et de diffamation (lire ici). On l’accuse d’athéisme, il reçoit des menaces de liquidation physique. Le soutenir, c’est d’abord le lire, et ce petit recueil bilingue d’une soixantaine de pages (6.10 euros) en est l’occasion. Il s’ouvre par le poème dont il est question plus haut, avec ce despote qui « s’endormira dans un cadavre vide », mais on s’y amuse aussi d’un homme et son chien, on y parle de Bagdad, y évoque Ritsos ou Mahmoud Darwich, ou ce chat andalou qui traverse comme d’autres énigmes ce monde où « nous naissons par hasard et mourons par hasard aussi ».

Il y a cent façons de raconter, disais-je en tirant le portrait de Jacques-François Piquet (voir ici ), et l’auteur inventif qu’il est ne se prive pas de les explorer, de se créer des passages vers le réel, son appréhension jamais donnée d’avance. Une fois encore, avec « Dans les pas de l’autre » que publie l’ami Kewes à l’enseigne de Rhubarbe, J-F Piquet nous déroute d’emblée avec ce type, Dominique Dassérac, qui n’existe pas et dont un maréchal des logis annonce pourtant la mort au narrateur. En progressant dans le roman, on découvre peu à peu que le personnage s’amuse de son créateur en venant le visiter, que le réel se prend au piège de la fiction, et que dans l’écart entre l’auteur et son double, passe l’essentiel : car si je est un autre, l’autre, dès lors que je glisse mes pas dans les siens, devient moi-même… Jacques-François Piquet construit ainsi, livre après livre, une œuvre cohérente en tout est dit, entre les lignes. Mais je renvoie pour plus de détails à l’article de Patrice Angibaud, à lire ici.

L’angoisse de l’automne est là qui compte les heures et la mélancolie passe dans les pages de « Calme des feuillaisons » comme le vent dans les branches des arbres qui peuplent ce recueil. « Explorant la mémoire / le poète incruste le bleu de l’absence » écrit Eliane Biedermann, qui s’avance dans les « dédales de l’absence » où son poème lui fraie un passage, mais qui sait aussi, chemin faisant, conquérir une « paix fragile » grâce aux mots et aux souvenirs, qui raniment la tendresse « pour avoir raison des ténèbres ». La nature, les paysages, les arbres offrent ce « calme des feuillaisons » où se ressourcer. De fait, c’est une clarté paisible qui est au bout de l’écriture et de son chemin de crête, tandis que les roses trémières « défient le temps comme un exorcisme ». Et qu’on finit par « reprendre sa place à l’orée de l’écume. » Le recueil est illustré de photographies de Baya Kanane. (Ed. caratctères. 86 pages. 15 euros).
Eliane Biedermann a également composé avec Annie Villaret un recueil de haîkus, « Conversations d’oiseaux » , publié par Interventions à Haute Voix.

La langue occitane, l’amour du style, le Languedoc, la peinture sont autant de passerelles entre Marie Rouanet et le peintre Jean Hugo (1894-1984) qu’elle fait revivre à travers « Murmures pour Jean Hugo » , son dernier ouvrage. Une belle et intimiste évocation de son œuvre et des épisodes de sa traversée du siècle. Une conversation toute en douceur et « murmures ».

Auteur de romans noirs, de nouvelles, de poèmes et de carnets de voyage, Francis Pornon donne à Encres Vives (Michel Cosem, 2 allées des Allobroges. 31770 Colomiers) un « Chant général au pays » (en deux livraisons) qui est le fruit d’une résidence d’auteur à Fabrezan (Aude) de trois mois. Il s’agit d’une suite de textes poétiques de formes fixes écrits dans la perspective d’un spectacle théâtral et musical et évoquant le pays et les gens, dans cette patrie de Charles Cros. Le poète et inventeur y tient d’ailleurs un monologue et de nombreux extraits de poèmes jalonnent ce parcours de textes à dire et à chanter dans la tradition des troubadours. Les évocations des révoltes de vignerons, des trains d’antan, des cathares, s’y mêlent à celle des écrivains (Joë Bousquet, bien sûr, René Nelli, etc.), des résistants ou des paysages (la montagne d’Alaric), dessinant un fil rouge entre les diverses époques de la culture et de la langue occitanes.

Dans la même collection, « Lieu », d’Encres Vives, la 276e livraison est signée Jean Poncet. L’homme du Sud, le poète marseillais, a ramené de l’archipel des Shetlands et des mers du Nord ce carnet de voyage en forme de poèmes au « Rythme shetlandais » . Des prairies, des falaises, du bleu cristallin et du vert, « une vaste moquette velouteuse agrémentée d’éparses taches blanches qui sont des maisons disséminées des paysans, et de points blancs plus serrés, qui sont les moutons en pâture », voilà pour la couleur locale. Ajoutons le passage de nuages bas et quelques grains : le décor est planté. Reste à le peupler des cris rauques d’oiseaux marins et des vies lentes d’habitants pétris d’humanité et de candeur. Jean Poncet en quelques phrases simples trouve la musique juste pour y parvenir. Seul regret, la brièveté de cette évocation : on aurait volontiers poursuivi le voyage en ces limpides régions...

Avec « Salon du livre & du reptile » (éditions du Horsain), Jan Thirion (voir ici) nous donne une nouvelle facétieuse née de son expérience des salons littéraires. Tout auteur qui fréquente ces lieux de perdition où l’on patiente derrière ses piles de livres (mais où l’on retrouve aussi les collègues et rencontre quelques-uns de ses lecteurs) reconnaitra l’atmosphère familière… si ce n’est qu’ici les reptiles s’en mêlent, glissent entre les jambes et s’accrochent au plafond… Si ce n’est qu’en bon auteur de polar qu’il est, Jan Thirion glisse aussi parmi les visiteurs une ancienne connaissance rien moins qu’innocente… Thirion est aussi est aussi un remarquable auteur de nouvelles ! (38 pages. 4 euros)

Vingt ans après les « Proses du fils » qui le firent connaître, Yves Charnet revient en pèlerinage du côté de Nevers et de son enfance douloureuse et solitaire. Avec « La tristesse durera toujours » , il évoque Madame G. une vielle dame qui l’avait pris sous son aile, une « grand-mère imaginaire », pour un hommage plein de nostalgie.



Glef Roch & Bernard Grasset : « Chemin de feu »

Poète-marcheur, poète-traducteur (il est le premier traducteur de la poétesse hébraïque Rachel en français avec « Regain » ) et poète-philosophe, Bernard Grasset a une vingtaine de recueils à son actif. Glef Roch est également poète (elle a publié « Aux frontières de l’enclos » à Fondamente, chez l’ami Heurtebise), auteur d’un récit, mais c’est en tant que peintre qu’elle s’est associée à Bernard Grasset pour ce bel ouvrage, « Chemin de feu », faisant dialoguer peinture et poésie et publié par Marie-Noëlle Chabrerie aux éditions Le lavoir Saint-Martin.

Ses tableaux (35) où dominent les rouges, les noirs, les jaunes et les bleus (couleurs du feu) et qui cherchent passage entre le figuratif et l’abstrait, ouvrent de nombreux chemins dans nos paysages intérieurs et Bernard Grasset, qui a choisi les œuvres qui l’inspiraient, ne manquent pas de les emprunter avec ses mots en résonance. Le lieu de convergence des deux univers est aussi leur source commune, celle de la poésie, de l’intériorité, que le mot de « chemin » (qui figure dans le titre mais que nombre de toiles évoquent également) semble pouvoir approcher. Les poèmes en prose, qui se gardent de toute paraphrase, sont denses, comme les peintures auxquelles ils répondent et sans évacuer le mystère, en proposent des lectures, esquissent des histoires, explorent leur rayonnement.



Georges Drano : « Tant que Terre »

Les poèmes en prose de Georges Drano constituent le plus souvent des tableaux rustiques où se dessine « l’ordonnance des villages ». On y croise des lavandières remontant « des eaux basses vers les séchoirs » d’un pas alourdi par la fatigue, un attelage pris dans l’haleine d’un souffle puissant et d’un vocable d’injures, des « passages de roues dans les blés », un cimetière de village au sommet de la colline qui « place les morts au-dessus des vivants »… Belle écriture puissante, qui ne raconte cependant pas un monde bucolique et pacifié, loin s’en faut, car on y évoque aussi le chasseur pour qui l’horizon « n’est qu’un point furieux de poudre et de salves », la peine des bêtes et des humains, et même Dulcie September, la militante assassinée, avant d’entrer dans l’atelier des peintres et d’interroger ce qui se joue dans la représentation.
Mais de toute évidence, Georges Drano aime à s’immerger jusqu’à une sorte d’osmose dans ce monde rural, « tant que terre nous portera ». Et sa parole s’épanouit dans cette sorte de coïncidence à soi, « quand le lieu où nous habitons est celui qui vit en nous ».
(Éditinter – 88 pages. 14 € ).



En quelques mots

Quand « le poème se met en marche il part à travers les bois, les fougères, il suit les sentiers au bord de l’eau ». Les « yeux voyageurs » de Luce Guilbaud (voir ici ) explorent le monde alentour mais également « la terre intérieure » où l’on retrouve là aussi, réinventés, la mer, les marais, le « paysage de poche », l’arbre qui « te hisse dans ses voilures », les « signes ébauchés avec oiseaux, buissons et rives ».
On plonge ici, dans ce recueil intitulé « Naviguer dans les marges » et élégamment illustré par Maïté Laboudigue, dans la nature et ses enchantements avec le « dessein d’entretenir le feu sous la cendre ». Une belle écriture et un joli livre comme savent en offrir les éditions Soc et Foc (http://www.soc-et-foc.com ). 12 euros

Alain Breton publie son anthologie personnelle au Nouvel Athanor (dans la collection « poètes trop effacés »), précédée d’un portrait signé Jean-Luc Maxence. Après avoir concocté lui-même moult anthologies, l’éditeur (Librairie-Galerie-Racine) et revuiste (Les Hommes sans épaules) qu’il est aussi, offre un choix de textes extraits de la dizaine de recueils qu’il a publiés. Ses poèmes, en prose pour la plupart, sont d’une simplicité efficace (pour dire de l’intérieur un accouchement, par exemple), ils nous parlent du jazz et de sports divers (boxe, foot, judo, lutte…), d’amour ou de campagne avec une attention accordée à « la cérémonie secrète des détails ». Bien des évocations rendent ces pages émouvantes, comme celle de la grand-mère ou encore de l’oncle Michel, le fondateur de Poésie 1 et frère du poète Jean Breton (le père d’Alain) après son suicide. L’énergie s’y conjugue à une mélancolie discrète, l’âme parfois grise y chante néanmoins l’appétit de vivre (114 pages. 15 euros).

Jean-Claude Tardif est un récidiviste : il y eut le « Bestiaire de poche et d’ailleurs » (2003), puis un « Bestiaire improbable » (2011), comme l’est l’enfance que chacun de nous, auprès des animaux, sans doute ne cesse de chercher. Et voici que paraît, avec ce « Bestiaire minuscule » (chez Editinter), un nouvel échantillon de l’arche. Il s’agit d’un bestiaire pour rire, d’un bestiaire pour dire. (Lire ici)

Thierry Renard, poète, comédien, animateur de revue et éditeur, directeur de l’espace Pandora de Vénissieux, publie aux éditions Le bruit des autres « Canicule et Vendetta suivi de Impressions méditerranéennes ». La première partie est en prose et raconte un voyage dans cette Corse qu’il aime, parce qu’elle est une île et parce qu’elle reste rebelle en ces temps de soumission aux dictats des financiers et des « communicants ». Mais le voyage est tout autant intérieur et l’auteur joue de digressions qu’il tisse et où l’on croise Chet Baker, Carver, Pasolini, Maïakovski, Hikmet ou Brautigan comme on côtoie l’amour et se souvient de vieilles solidarités. Une « poésie de l’existence » en herbe et en actes se dessine ainsi comme en flânant, en « cherchant un lieu où (s)’asseoir, où (se) taire ».
La deuxième partie est constituée de poèmes narratifs célébrant la Méditerranée, ses villes et ses peuples. « Je suis né dans les livres et je suis né partout » assure l’auteur qui résiste à cette « déperdition de mots puis de sens » d’aujourd’hui comme à « notre solitude immense » par le voyage, en se frottant au monde, et la sensualité, comme le fit le Camus des « Noces » . (134 pages. 12 euros).



« Georges-Emmanuel Clancier, passager du temps »

Georges-Emmanuel Clancier, homme d’humilité et de ferveur que tous ceux qui l’ont approché apprécient (voir ici son portrait ), est entré dans sa 100e année. Poète du « Paysan céleste » et de « l’éternité plus un jour » , romancier de la fameuse suite romanesque du « Pain noir » , essayiste, il fut aussi journaliste de presse écrite et de radio (à la RTF). Sa ville de Limoges vient de rendre hommage à l’illustre enfant du pays en lui consacrant une exposition intitulée "Passager du temps", sur sa vie et son œuvre, à la Bibliothèque francophone multimédia (Bfm).
Les éditions de la Table Ronde viennent, elles, d’en publier le catalogue, sous le même intitulé, un bel ouvrage préfacé par Pierre Bergounioux, réunissant des entretiens, de nombreuses reproductions de photos, de manuscrits et documents tirés des archives personnelles, des évocations du poète de la Résistance (il était notamment le correspondant clandestin de la revue Fontaine de son ami Max-Pol Fouchet), du journaliste, de l’humaniste engagé, du citoyen du monde, du mémorialiste et du poète qui a toujours envisagé la poésie « comme éveil perpétuel ». Un ouvrage de référence (80 pages. 18 euros)



Roald Dahl : «  Kiss kiss » & « La Grande Entourloupe »

Je ne connaissais pas Roald Dahl, auteur anglais né en 1916 et mort en 1990, jusqu’à ce qu’un ami, constatant que j’aimais et écrivais des histoires à l’humour noir, ne m’offre trois recueils de nouvelles de cet auteur qui publia pour la jeunesse comme pour les adultes et assura même le scénario d’un James Bond (pilote de guerre, il fut l’ami de Ian Fleming). Il était persuadé que j’apprécierais.
Ces histoires souvent macabres sont en effet racontées avec une ironie à la fois amusante et cruelle. Tel est le cas avec « Kiss kiss » (Folio n° 1029), un recueil de onze nouvelles paru en 1960. On y découvre une logeuse très affable qui semble bien finalement naturaliser les animaux et les hôtes qu’elle héberge et apprécie, on y fait la connaissance d’une veuve qui entrevoit avec jubilation comment tenir sa vengeance post-mortem sur un mari autoritaire, d’une autre épouse qui saisit au vol l’opportunité de se débarrasser d’un mari peu amène, d’un brocanteur qui découvre un meuble rare et use pour tromper les propriétaires d’une ruse qui va se retourner contre lui – chez Roald Dahl , souvent, tel est pris qui croyait prendre, comme cette femme dont le mari cocufié va se jouer.
On y croise bien d’autres personnages encore qui, sous des dehors anodins et conventionnels, cultivent de drôles d’idées et de ressentiments… Du délire d’un vicaire frustré, à la naissance difficile d’un bébé qui, hélas, va survivre (il s’appelle Hitler), l’auteur peut mettre en scène les pires fantasmes, recourir pour cela au fantastique (la nouvelle, « Cochon » en fournit un exemple étonnant), voire au pastiche, et toujours exposer avec une érudition discrète un thème donné (ici le braconnage, ailleurs la chirurgie du cerveau, la musique, l’apiculture, etc.). Et presque toujours ménager des chutes surprenantes.
Roald Dahl aime que ses personnages maltraités prennent leur revanche sur leurs tortionnaires. De même, il se délecte à se moquer de la fatuité des mâles trop sûrs d’eux-mêmes, notamment dans cet autre recueil de nouvelles plus longues, et qui toutes parlent de la chair avec une élégance et un tact british « La Grande Entourloupe » (Folio 1520), où les séducteurs finissent par pâtir de leur conquête.
Chez Roald Dahl, les dialogues sont vraisemblables, les atmosphères bien rendues, les détails pertinents et la narration pleine d’invention. Et l’humour sous-jacent ne fait qu’ajouter au plaisir de la lecture. Mon ami avait donc raison et me voilà convaincu d’aimer un nouvel auteur !



En quelques mots

Pierre Kobel, responsable de l’excellent site de critiques de poésie La Pierre et le Sel ( y aller) est aussi auteur. Il vient de m’adresser une plaquette déjà ancienne (2008) parue à Hélices poésie (http://helices.poesie.free.fr ) et portant le joli titre de « Le poids des ailes ». On y évolue avec plaisir et y « respire à la hauteur des mots » dans un beau compagnonnage avec des évocations d’André Laude, Claude Roy, Guillevic, Char, Thierry Metz, etc. Les mots, la langue, la poésie s’y affirment comme l’arme de notre liberté. « Écrire écrire vite / pour sauver sa peau » répond à cet autre aveu : « J’en suis venu à reconnaître / la chair des mots et / leur respiration accordée au jour ». (40 pages. 9 euros)

Il voulait être musicien, il est devenu poète. Philippe Jaccottet a évoqué à son propos une voix « miraculeusement accordée au monde simple, proche et difficile dont elle parle et qu’elle essaie calmement, patiemment de rendre encore une fois un peu plus poreux à la lumière ». Né en 1948, Jean-Pierre Lemaire a produit une œuvre habitée par la foi où l’écriture est perpétuelle interrogation d’un mystère, de l’existence, de la mort, du « relais » que prennent les générations pour s’étonner de vivre. Son dernier recueil s’intitule « Faire place » (Gallimard). Le mécréant que je suis ne saurait mesurer toute l’implication religieuse de ces pages, mais je sais pour avoir souvent discuté avec lui que l’auteur donne la signification la plus large, la plus ouverte et généreuse, à ces évocations et à sa foi. Je sais surtout que sa poésie attentive au quotidien des hommes sait y débusquer avec simplicité les « mystères lumineux » qui ré-enchantent le monde. Lire ici

Les « Rais de soleil dans l’hiver » de Jean-Noël Guéno (Ed du Petit Pavé) tiennent souvent cette « note bleue » (comme avec l’évocation sensible d’Hélène Cadou, ou celles de Rousselot, de Wellens, Martine Caplanne, Môrice Bénin, et autres « amis indéfectibles »), qui, à côté de la colère que suscitent des temps cruels et de « crapules marchandes », glisse un peu de mélancolie et beaucoup de fraternité. Humilité d’un témoin qui se souvient, simplicité du ton, se conjuguent avec la douleur quand se dessinent les traits de la mère disparue. «  Goûter le jour / pour ce qu’il est : / ce rien qui nous inonde » : beau programme de de Jean-Noël Guéno qui dit une vision du monde, un chant aussi et, finalement, comme la mouette contre le vent, qui « lutte / puis compose / pour être », un art de s’accorder au monde. Texture avait publié un de ces poèmes ici. Lucien Wasselin consacre un article à ce beau recueil aux écritures variées : lire ici.

« Mais qui lira le dernier poème ? » interroge Eric Dubois dans son dernier recueil, publié à la fois sur papier et sur la Toile par publie.net et suivi de « Radiographie » et « C’est encore l’hiver ». Il est question ici de « vies encombrantes et dérisoires », d’un quotidien fait surtout de déréliction et de solitude comme sait en concocter notre époque et de « ce moi trop envahissant qui détruit le nous ». Car c’est à partir d’une matière autobiographique que travaille cet auteur qui est également blogueur, chroniqueur, performer avec l’association Hélices ou revuiste avec Le Capital des mots. Et c’est aussi son propre rapport à l’écriture qu’il tente ici d’élucider quand, déplore-t-il, « les pages noircies / m’enveloppent / de leur linceul / d’oubli ». (128 pages. 11.99 euros)

« La révolution, c’est obliger les choses à tourner en notre faveur » proclame Philippe Dours dans une plaquette à l’écriture violente, « Rien n’est fini tout recommence » (Zorba éd. 58 pages. 12 euros.) Mais elles ne tournent pas ainsi et ces « Apocalypses » déclinées en 10 ans sont un long cri de révolte et de désespoir lancé à la gueule de la mort et du monde de la part d’un qui dit « toujours monter à l’arrière de la vie ». Hanté par la lancinante question, « Encore combien à vivre ? », l’auteur affirme : « nous ne sommes plus les gentils inféodés d’un monde cohérent ». Et ailleurs : « Nous ne négocierons plus notre place / dans le futur / nous la prendrons, là où un homme / n’est plus qu’un poing levé, / là où les vies boivent à leur source ».

Philippe Dours publie aussi, avec son vieux complice en édition (mais aussi poète et photographe), Jean-Luc Aribaud, « Un clou dans la tête » , à l’expression plus brève et ironique (« Ce matin / je ne me lève pas / il y a des jours / c’est la nuit »), où le cynisme dissimule mal la mélancolie. Jean-Luc Aribaud illustre de ses images d’arbres, de bêtes et de paysages retravaillées jusqu’à l’abstraction, l’évocation sourde d’un « rêve archaïque », cet éphéméride qui ricane pour se jouer de l’émotion pourtant bien présente et de l’angoissante absurdité de tout. Ce « clou dans la tête », est donc « celui des crucifiés », il égrène la solitude, l’amour dévasté, les souvenirs révolus de pêche, d’amitié, les grains d’humour noir (« Je n’aurai pas : voulu mourir / de mon vivant ») et conseille : « enragez-vous ! » Une forte écriture, fascinante, dérangeante. (Zorba éd. 20 euros.)

Jean Chatard n’a pas oublié la verve surréaliste avec sa « voiture-cubiste », parfaitement déjantée, et ses autres transports peu communs et « machineries mentales compliquées », réunis non sans humour dans cette plaquette intitulée «  Vroum-vroum » (supplément à la revue Comme en poésie de JP Lesieur. 3 euros). En face-à-face (ou cote-à-cote) les dessins de Claudine Goux, peintre proche de l’art brut et grande complice des poètes, explorent les audaces des poèmes pour leur faire échos, les prolonger, s’en amuser à coup d’inventions faussement naïves… (voir l’article de Lucien Wasselin ici)

Paru en 2007 à la Table ronde, « On s’embrasse pas ? » , le deuxième roman de Michel Monnereau vient d’être repris en format de poche chez « J’ai lu ». Bonne pioche ! Lire ici.



Jacques Basse : « Xavier Grall parmi les siens »

Jacques Basse, poètes et dessinateur (il est l’auteur notamment de « Visages de la poésie » en 6 volumes réunissant présentations et portraits de centaines de poètes contemporains publié chez Rafael de Surtis) consacre chez le même éditeur un bel hommage en un fort volume (346 pages. 25 euros) à « Xavier Grall parmi les siens » . Rappelons que Xavier Grall , écrivain breton et journaliste (Le Monde, Témoignage chrétien, Nouvelles Littéraires, etc), né en 1930 et mort prématurément en 1981, fut catholique et rebelle et consacra des livres à Bernanos, Mauriac, Rimbaud, mais aussi à James Dean. Son œuvre poétique a été réunie en un volume publié chez Rougerie en 2010.

Les approches du poète sont nombreuses et variées, introduites par un avant-propos de ja&cques Basse et une préface de Marie-Josée Christien et accompagnées de témoignages. Paul Sanda, Jean-Claude Albert Coiffard y parlent de la voix d’un poète de la passion, Bruno Geneste évoque l’auteur du « Le cheval couché » (répondant au « Cheval d’orgueil » ), Gilles Baudry le poète chrétien et mystique, Jacqueline Saint-Jean la colère ontologique d’un fils du vent, Marie-Josée Christien interroge sans complaisance l’héritage du poète lyrique qui « a donné une forte légitimation aux luttes contre la perte d’identité », Ghislaine Lejard le poète de la « Celtie », Dominique Massaut les rituels de Grall et Pierre Tanguy sa soif de l’infini. Bernard Grasset isole un extrait de texte et Serge Torri offre un poème en forme d’esquisse de requiem tandis que Marie-Laure Jeanne Herlédan analyse dans une étude fouillée la filiation de Villon à Grall en termes de détresse et de piété. On y lira aussi des témoignages de Charles Le Quintrer et Gérad Le Gouic.
Suit une évocation des « compagnons d’encre » que furent Anjela Duval, Glenmor, Guillevic, Quéré, Perros, Wellens, André Laude, Pierre Jakez Helias, Youenn Gwernig.
Enfin, la partie « Sur les pas de Xavier Grall » réunit une centaine de poètes actuels que l’on peut rattacher à Grall parce qu’ils s’inscrivent de diverses façons dans une « poésie qui se confond avec la vie ».
Voilà donc un ouvrage de référence, d’une belle richesse.



Marilyse Leroux : « Le temps d’ici »

Le temps, avec Marilyse Leroux, est lumineux et sa clarté fertile, car « une graine en feu / s’échappe de la lumière ». Et c’est un peu comme si elle irradiait autour d’elle - «  il y a dans l’air / quelque chose de vivant ». Dans l’écriture également, dont les vibrations sont éveil : des mots, des signes, elle dit : « lorsqu’ils se mettent à trembler / c’est un peu du monde qui remue ». Ce recueil que publient les éditions Rhubarbe est ainsi comme une ode à l’air léger, aux scintillements, aux arbres étirant leurs bras dans le soleil et le chant du monde. Plus fort que la solitude et la promesse de la mort dont la présence rôdeuse reste cependant perceptible entre les lignes, « ce désir de vivre / la pleine lumière / encore une fois » est comme le leitmotiv du recueil.
Marilyse Leroux, née à Vannes, auteur de plusieurs recueils, de chansons et de nouvelles, dit du chant : « Il épouse la matière / où se consume l’univers / Il relie les formes / les êtres et les bêtes ». Le sien a l’émotion discrète, retenue, comme lorsqu’elle évoque « ces mots / que le temps resserre / entre hier et maintenant / petites poches de sanglots / contre le cœur du monde. » Il est d’abord célébration, de la vie, du vent, d’un « nous » fraternel, de telle sorte qu’ « on peut rêver /minuscule / d’un infini à sa portée ». Au-delà de cette écriture si limpide, de ce poème souriant malgré les ombres, la grande leçon reste que « toute chose / est habitable / ici-bas »

(Editions Rhubarbe. www.editions-rhubarbe.com 78 pages. 10 euros. Illustration de Xureli)



Jacqueline Saint-Jean : « Jelle et les mots »

Jelle est ce double de l’auteur qui dit dans cette plaquette ses démêlés avec les mots. Tenant « la frêle veilleuse du vocabulaire » allumée, elle « tente ses remembrements » et « cherche un mot un mât une amarre / pour arrêter la dérive des mondes. » Toutes les ambigüités du langage, ses sortilèges, ses insuffisances et ses pouvoirs sont évoqués, de leur désamorçage par la société (« dans la cité fantôme / des mots dépeuplés de leur histoire / désertés de leurs rêves ») à l’exploration de l’obscur en chacun, « l’écriture frêle des fonds » par laquelle le poème creuse dans la nuit humaine jusqu’à l’« intime polyphonie ».
Oui, la parole se montre souvent impuissante quand elle ne nous trahit pas, ou ne nous masque pas (« se cache-t-elle dans ses mots ? »), oui, parler créer de la distance avec le monde et Jacqueline Saint-Jean note que « le mot trace à l’envers trahit l’écart », il n’empêche que Jelle « appelle des mots comme on cherche sa mère », et qu’elle veut le croire, « quelque chose du monde s’est blotti dans leurs courbes leurs angles leurs échos ». Il n’empêche que « le désir braconne dans la langue » et miroite dans les connotations : « Le mots foin dilate les narines / On s’y enfonce enfance de l’été / Fenêtre ouvre sur l’être / qui veut naître à la lumière / Paupière palpite entre peau et pierre / entre vivant et gisant ». C’est d’une écriture toujours très sobre et juste que Jacqueline Saint-Jean tire une leçon qui est, comme toute, celle qui fonde la littérature : « Tout se ranime d’être nommé ».

(Rafaël de Surtis. 7, rue saint-Michel. 81170 Cordes. 42 pages. 15 euros)



Laurence Bouvet : « Comme si dormir »

Dans l’avant-propos de ce bouleversant recueil, l’auteure raconte les circonstances du décès de sa mère, morte un dimanche, seule chez elle, après avoir regardé à la télévision un feuilleton nommé «  La mort est un poème ». Coïncidence troublante qui ouvre le territoire de l’énigme, celle de la mort et celle du sommeil qui lui ressemble, celle de la langue qui creuse la sidération et le manque, car « tant mourir n’est pas partir »…
« L’immédiat de la douleur dans la perte d’une mère a replongé l’adulte que je croyais être devenue dans un certain langage de l’enfance retrouvée », précise encore Laurence Bouvet. Et c’est un fait que devant l’« évidence du corps-silence », dans le chagrin qui ressasse « la présence dans l’absence », les souvenirs remontent, et avec eux des bribes de langage, des mots, (« c’est la vie », « éteindre la lumière en sortant », « c’est pas la mort d’aider sa mère », etc.) tandis que les formules enfantines manègent et que la souffrance remue la parole et la déstructure. «  Démembrement de (l)a grammaire », « déhanchement de la phrase », jeux de mots (« continue elle/continuelle ») et répétition-leitmotiv sont autant de moyens que trouve cette « larme de fond » pour subvertir par la poésie le langage policé, trouver par le « doux leurre » une voie à l’expression du bouleversement intime et de l’angoisse. Une façon de forcer la langue qui n’est pas sans rappeler parfois la manière d’une Valérie Rouzeau.

« La douleur est ce doux leurre
d’une présence qui demeure ».


Oui, mais elle est aussi, pour la fille, l’occasion d’un vertige, celui de se reconnaître en sa mère : « rien ne m’est d’elle qui ne soit moi qui ne soit elle ». Et pour la femme, celui de découvrir la profondeur d’une inépuisable solidarité : « Entière en chaque femme te voilà / parcelles de toi chez toutes / elles te ressemblent ».
Et puis, bien sûr et comme au bout du compte, la déréliction faufile cette langue maternelle décousue, recousue, de ses rappels aux désordres de notre sort tandis que « dans le trou de la page » la solitude s’insinue et que la conscience se tient en éveil par l’étonnement, « s’il n’est pas faux que nul ne tient sa mort pour véritable ».

(Editions Bruno Doucey 76 pages. 13 euros)



En quelques mots

Poète, Max Alhau est aussi nouvelliste. « Ailleurs et même plus loin », son sixième recueil de nouvelles, vient de paraître aux éditions du Revif : huit histoires fantastiques pour explorer le réel et ses lisières. Voir ici

J’avais beaucoup aimé l’écriture de la poète syrienne Maram al-Masri découverte pour ce qui me concerne avec « Par la fontaine de ma bouche » (Bruno Doucey, 2011). Je viens de lire « La robe froissée » chez le même éditeur et je suis tout autant séduit. Lire ici.

Avec « Veilleur sans sommeil » (ainsi définit-il le poète), c’est un choix de poèmes couvrant la période 1974-2008 que propose Jacques Rancourt, dans une coédition éditions du Noroît/Le temps des cerises. Ce Québécois né en 1946, qui vit à paris depuis 1971, auteur de nombreux recueils de poèmes, d’essais et d’anthologies, est aussi traducteur, animateur de la revue internationale Traductière, qu’il a créée en 1983 et due Festival franco-anglais du même nom. Son œuvre est abondante et son anthologie personnelle, permet de la traverser. Lire ici

J’ai fait connaissance de Philippe Leuckx, écrivain et critique belge, né en 1955, à travers les articles de critiques et les chroniques qu’il poste sur Facebook. Mais il a également publié de nombreux recueils, et c’est à travers l’un d’eux, « Selon le fleuve et la lumière » , que j’ai découvert sa poésie. Jusqu’à « Quelques mains de poèmes » , son dernier ouvrage. Lire ici.

« Pour insulte, on nous dit poète », déplore Claude Luezior dans « Flagrant délire » , dernier recueil d’une trilogie publiée aux éditions de l’Atlantique (76 pages. 18 euros). L’auteur a derrière lui une œuvre de romancier, de nouvelliste et de poète, saluée par divers prix. Il fait alterner ici poèmes en vers libres et courtes notations comme celle-ci : « Sur les traversées du ciel s’écrivent des condensations : hiéroglyphes d’anges ou graffitis de kérosène ? ». Le vocabulaire est souvent religieux mais c’est avec une sensualité païenne qu’il célèbre la liturgie amoureuse, comme ces confitures qui mettent les « papilles en chamade » ou les matins de randonnées. Gourmandise, donc, à la clef de cette écriture qui se veut à l’écoute pour mieux goûter la saveur du monde et qui sait aussi faire retour sur soi. Ainsi le poète se reproche-t-il d’avoir écrit sur son géniteur en « saluant le père / le rebelle pas assez ». Voir le site de Claude Luezior ici.

Max Alhau vient de publier un recueil d’une centaine de pages, « Aperçus – lieux – Traces » , dans l’élégante (et peu onéreuse) petite collection « La main aux poètes » des Éditions Henry. Lire ici.

Depuis de nombreuses années, Georges Cathalo décline ses poèmes et ses plaquettes sur le thème des « quotidiennes » - quelques vers prenant appui sur ces instants des jours fuyants chargés d’émotion et de sens. Il y eut ainsi « Quotidiennes du proche et du lointain » (Clapas), puis « Quotidiennes pour oublier », « Quotidiennes pour dire » aux éditions La Porte et, cette fois-ci, chez le même éditeur, « Quotidiennes pour résister » . Seize poèmes insurgés contre le luxe, le cynisme, la haine et la barbarie dans une époque qui nous voit « envasés dans les confusions mentales ». Un appel à « allumer des contre-feux / créer des contre-poisons » qui exhorte aussi les poètes à « reprendre les armes des mots. »



Jean-Louis Clarac : « Vers les confins »

Poèmes de marcheur, ouvert sur les paysages alpins, qui cheminent sur les crêtes et dans les éboulis, « en étrange pays », « entre imaginaire et réel », en lisières donc. Ainsi peut s’entendre le titre, « vers les confins » , sachant qu’il s’agit aussi du hameau de Confine, dans les Alpes italiennes. Cette proximité de la frontière éveille maints échos. On y évoque ainsi « La-bas un Giono / loin d’ici sur l’autre versant / (qui) sut chanter ces hommes sans terre / partis en quête de travail et de paix / pour que le soleil soit plus facile à vivre. » Et l’on y attend les « estivales festives (qui) effaceront les frontières ». On le voit, le paysage, âpre souvent, est bien peuplé, les hommes jouant de leurs traces vicinales pour tresser « le réseau fraternel des traverses ludiques ». Aux confins, les pistes se brouillent, « l’arrière-pays des uns est l’avant-monde des autres », mais subsiste un sentiment diffus de fraternité humaine.
Quelque chose est pourtant silencieux dans ces poèmes denses qui louent le monde, sa beauté et sa rudesse, peut-être parce qu’on y pressent toujours une distance entre les mots et les choses et comme une difficulté à habiter cette nature indifférente. Quand « une murette délimite l’infini », on est bien, plus que dans le paradoxe, dans les confins et l’on ne sait plus « distinguer le dehors du dedans » ; il y a là une « clôture déclose où le rien joint le tout ». Ainsi Jean-Louis Clarac dit-il le vertige du marcheur et l’étonnement des vivants. Non, «  la marche n’épuise pas la séparation », car nous restons « étrangers au territoire », ce qui n’interdit ni les enchantements ni l’ivresse. Et au-delà de la beauté des choses et des sentes rocailleuses, ce qui importe tient à ces « quelques lieux habitables / Le parage des mots /Les regards échangés / Les gestes partagés ».
Ce recueil très soigneusement imprimé par les éditions Encre et lumière (30260 Cannes et Clairan. Jc.bernard@encreetlimiere.org ) est illustré d’encres délicates de Claude Barrère. Il a obtenu le Grand prix de la ville de Béziers.

(62 pages. 20 euros)

Jean-Louis Clarac fait également paraître « Lignes de Crète Fond d’Egée » aux éditions Encres Vives.



Françoise Siri : « Au cœur de la Roya »

« Au cœur de la Roya » est le premier recueil de Françoise Siri, critique et collaboratrice régulière de Texture (voir ici). Cette petite plaquette de 40 pages réunit des poèmes esquissant des sortes de croquis de voyage dans le cloître et les cellules du monastère franciscain « Sainte Marie des Miracles » de Saorge, dans l’ancien comté de Nice, où l’auteure a effectué une résidence d’écrivain en 2011.

Le monastère construit dans la vallée de la Roya sur un éperon rocheux a été fondé en 1633, et n’abrite plus de moines depuis 1988, mais a été restauré. La plupart des fresques du XVIIe siècle qu’il renferme, abîmées, subsistent par lambeaux. Cette impression d’espace à la fois déserté et peuplé de fantômes en robes brunes est au cœur des évocations de Françoise Siri après qu’elle a planté le décor : « La montagne porte le village en collier / Trois rangs serrés de pierres grises et colorées ». Une sorte de dialogue entre les fresques, la montagne alentour, et notre monde contemporain s’instaure dès lors et le couvent devient « un livre ouvert / Sur chaque page une fresque / A un endroit choisi nous enseigne la vie ». Ainsi se trament de subtils échos dans la peinture, « devant les stigmates que l’on voit / et ceux qu’on ne voit pas / Qui ne se savent pas / Dans l’anonymat des villes. » Même si l’on a ici « le regard noyé dans le vide des siècles », même si les fresques défigurées renvoient à sa solitude intérieure telle cette « montagne (qui) se couche comme une louve esseulée », même si « la cloche sonne triste » et la mélancolie chante en sourdine (beau portrait d’une veuve page 31), ces lignes, ces images, ouvrent les portes d’un monde disparu dédié à la sérénité comme à la beauté et qui en reste empreint.

(Editions Henry. 6 euros)



En quelques mots

Jean-Albert Guénégan ouvre son recueil « Sans adresse, l’automne » (Editinter) en mettant la mélancolie à la clef de sa partition avec le retour sur le décès de sa mère, puis de son père. « Ma vie ne tient qu’à cette bouture de larme », écrit-il dans l’émotion et la retenue. Une deuxième partie est consacrée à des textes évoquant des poètes bretons, et avec eux les lieux de leur vie et de leur mort. On y croise notamment Corbière, Xavier Grall, Perros, Guillevic, Le Quintrec, Max Jacob, Danielle Collobert… Suit en manière de troisième partie le portrait, poèmes et proses mêlés, et non dénué d’humour, de Serge, pilier de bistrots, ancien marin devenu sdf qui traîne son humanité de trottoirs en comptoirs en quête d’un « clair de tristesse ».

Certes, « Thérèse Desqueyroux » n’est pas une nouveauté (1927) mais, pour ma part, je le découvre seulement, n’étant pas un lecteur assidu de François Mauriac dont j’avais aimé « Le Sagouin » mais dont « Le Mystère Frontenac » m’avait jadis plutôt déçu. Rien de tel avec ce beau portrait de femme, malheureuse parce qu’en butte à son milieu conformiste, tourmentée parce qu’elle ne s’est pas trouvée. Le film de Claude Miller sorti l’an dernier a sans doute remis à l’honneur ce réquisitoire féroce contre la bourgeoisie provinciale et sa bêtise épaisse, qu’incarne si bien Bernard, le mari au front bas et aux certitudes inébranlables que Thérèse a tenté d’empoisonner. Dans un long monologue intérieur, elle essaie honnêtement de reconstituer l’enchainement des événements et les raisons qui l’ont conduite à ce geste, et c’est le sens qui se dérobe alors, ou plutôt la polysémie qui s’impose. Reste l’hypocrisie, le silence, les masques et les mensonges de l’ordre moral. Il me semble parfois entendre les accents de Gide tempêtant contre la prison d’une famille étouffante. On comprend en tout cas pourquoi ce livre, avec quelques autres, a fait de Mauriac un pestiféré du roman pour la critique catholique bien pensante !

Lire Monique Saint-Julia est une invitation à flâner dans la beauté du monde, par les chemins creux, les près et les bois, et le travers des saisons. Ainsi en va-t-il avec « Regards croisés » . Lire la critique.

Gabrielle Althen, née en 1939, poétesse, romancière, nouvelliste vit entre Paris et le Vaucluse et a publié de nombreux ouvrages, la plupart chez Rougerie. Cette fois-ci, c’est aux éditions Al Manar qu’elle a confié sa « Vie saxifrage » , sous une couverture signée Myung-Nam Kim (54 pages. 15 euros). Chant du vide, les images du « moutonnement du monde » tournent ici autour d’un « pivot d’abîmes ». Les contraires aident à approcher un « réel sans mots », tout de fragilité et d’impalpable beauté, en tentant d’« attraper l’absolu par sa robe indécise ». Notre condition renvoie sans doute au rocher de Sisyphe, à l’absurde comme au « silence épais », mais la vie est comme la fleur dite « perce-pierre », elle habite et creuse les fissures – où la poésie elle-même se joue.
Professeur de littérature comparée, Gabrielle Althen est aussi essayiste et publie conjointement aux éditions de Corlevour « la Splendeur et l’écharde » , des essais de « critique méditative », réflexion sur la création artistique et poétique appuyée sur Pessoa, Handke, Rilke, Char, Eluard, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, etc. (174 pages. 18 euros).

« 42 sirventès pour Jean-Paul » , recueil de poèmes et proses de Gaston Puel (voir son portrait) est la réunion de 42 plaquettes publiées depuis 2006 par Jean-Paul Martin, artisan-éditeur, à l’enseigne des Editions de Rivières, et accompagnés par des œuvres d’artistes. Les sirventés (genre poétique provençal du Moyen-Age) évoquent bien sûr ces troubadours chers au cœur d’un poète qui fut l’ami de Joë Bousquet et de René Nelli, mais en vérité, ici, la diversité règne, des proses denses aux vers tressant des cantates, en passant par les lettres aux peintres amis. « Je veux dire que nous n’existons / qu’en passant comme les éphémères », c’est un peu ce que répètent tous ces textes œuvrant au « chant dans sa barque au silence promis ». Il y a là des perles comme celle-ci : « Tu accueilleras dans tes mains / le ruisselet d’eau de source. / N’oublie pas : la nuit souterraine / a materné cette frêle clarté. / La poésie en est l’aveuglante lumière. » Ou l’évocation de cette heure où le jour s’évide : « Si l’heure du bleu tendre m’est chère, son écharde me meurtrit toujours. J’aime sentir mon pas franchissant le peu d’espace de mon ombre, je sais qu’il est la mesure même de n’être plus, comme ce pas en plus ou en trop qui me versa dans des langes et m’abandonnera au linceul. » Et je ne dis rien du déchirant avant-dernier poème, « S’absenter », consacré à l’épouse malade.
Lire l’article de Georges Cathalo ici

Je découvre Jean Echenoz à travers « Des éclairs » (Minuit éd.), une « fiction sans scrupule biographique » selon la quatrième de couverture, et qui retrace la vie de Nikola Tesla (1856-1943), inventeur prolifique à qui l’on doit notamment de courant électrique alternatif. Il est le troisième d’une série de romans autobiographiques, après « Ravel » et « Courir » (sur Emil Zátopek), et l’auteur prétend moins à l’œuvre biographique qu’à des variations sur les passions. Roman court (moins de 180 pages), enchainant les chapitres brefs, d’une écriture rapide, entretenant une subtile ironie quant à son personnage Grépor, (assez peu sympathique au demeurant) et à son destin d’homme à la fois génial et mythomane. A dire vrai, je reste un peu sur ma faim, tant l’écriture est elliptique et la narration désincarnée…

« Taire le temps » , le recueil que Josyane de Jésus-Bergey vient de publier aux éditions de l’Atlantique (dont la directrice Silvaine Arabo nous annonce la disparition prochaine), est dédié au poète Serge Wellens, qui fut son ami. Mais le propos est plus vaste, qui déplore, par delà « cet ultime qui nous attend », la perte du sens, de l’enthousiasme, de la ferveur, de la jeunesse sans doute. Les expressions qui constellent ces pages − « choses tues », « bouches cousues », « mensonges intérieurs », « faire-semblant », « ta voix perdue depuis longtemps », etc. – renvoient à une parole empêchée, malmenée « quand rien ne dit plus rien » et dessinent en creux une communication plus riche, profonde et juste que celle d’une époque qui défigure même le silence. « Qui parle encore pour faire vivre le soleil ? » demande l’auteur. Le poète sans doute qui, face à « cette vie de débris », apprend certes à se taire mais aussi à « résiste à petits pas » au temps qui nous grignote, mais que nous avons aussi en partage à travers la parole et le poème.

En six nouvelles, sous le titre « Enfantine » (le Livre de Poche), Marie Rouanet évoque à travers les portraits de gosses malmenés, les cruautés et les duplicités de l’enfance. Ici.

« Délicatesse et gravité » Ces deux mots qui font le titre du dernier recueil de Nicole Drano-Stamberg définissent plutôt bien cette brassée de ballades parue chez Rougerie. Lire ici



Voir aussi :

Mes lectures 2012

Mes lectures 2011

Mes lectures 2010



samedi 9 novembre 2013, par Michel Baglin

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Mes lectures 2012


Les revues

Poesie sur Seine n° 84

Poesie sur Seine, la revue de Pascal Dupuy, consacre une partie de son numéro 84 (novembre 2013) à une florilège sur le thème du jardin, ainsi que des études ou hommages concernant Eliane Biedermann (voir ci-contre, un peu plus bas, à propose de son recueil « Calme des feuillaisons »), Jehan Despert, Béarice Libert, Jean de La Fontaine, à quoi s’ajoutent chroniques et notes de lectures. Un numéro soigné et copieux de 120 pages (Abonnement à 3 numéros : 18 euros.www.poesie-sur-seine.com )



Friches 112

Le revue Friches ouvre son numéro 112 avec un « hors champs » consacré à Joan-Maria Petit, présenté par Georges Cathalo. Auteur occitan largement reconnu (pour autant que les poètes en langue d’Oc aient la reconnaissance qu’ils méritent...), il a peu publié : une douzaine d’ouvrages en 40 ans d’écriture, avec une coupure de plus de 20 ans de silence ; mais les poèmes proposés ici (en occitan et en français) témoignent s’il en était besoin de la qualité de l’écriture, d’une belle densité et qui, comme la boulangère évoquée dans un des textes, sent « l’aube et le pain frais ».
L’invité principal de cette livraison d’hiver est une sacrée figure de la poésie contemporaine, Daniel Biga, que les lecteurs de ma génération ont d’emblée remarqué pour son lyrisme de pulsions vitales, de révolte et de non-conformisme, qui passait par un langage désarticulé. Le dossier est préparé par Alain Freixe, qui réalise l’entretien avec l’auteur de « Oiseaux Mohicans » . François Heusbourg salue une « écriture fraternelle qui déborde et qui jamais ne semble se rétracter sur soi », tandis qu’Yves Ughes se penche sur la « poévie » de Biga et se demande s’il faut le compter au nombre des poètes baroques. Un choix de poèmes complète ce dossier.
Suivent les « cahiers de textes » accueillant des poèmes d’une douzaine d’auteurs et des notes de lectures.

(Le nunéro : 12 euros. Abonnement à 3 n° 25 euros. Jean-Pierre Thuillat, Le Gravier de Glandon, 87500 Saint-Yrieix ou jeanpierrre.thuillat@wanadoo.fr )



Traces.
Le 176e numéro de Traces sera le dernier. Il vient clore 50 ans d’une belle aventure poétique que Michel-François Lavaur lança en janvier 1963. Ses filles et lui-même ont conçu ce numéro riche de fraternité, d’amitié et, bien sûr, de poésie, qui réunit nombre de ceux ayant laissé en ces pages leurs traces. Lire ici.



La Maison de la poésie Rhône-Alpes sise à Saint-Martin-d’Hères (près de Grenoble) publie la revue « Bacchanales » dont le dernier numéro, « À pleines mains » réunit 71 écrivains et poètes, les textes étant accompagnés de dessins, études et photographies d’Ernest Pignon-Ernest. La main, tendue, émue, caressante, érotique, fraternelle, poignante… y est à l’honneur. Un très beau numéro. (192 pages. 20 euros. Maison de la poésie Rhône-Alpes. 33 avenue Ambroise Croizat. 38400 Saint-Martin-d’Hères.) Son site ici.



« Paroles de Résistance »
La belle et riche collection « Paroles de… » chez Albin Michel, dirigée par Michel Piquemal, accueille des « Paroles de Résistance » dans une présentation toujours très réussie et un volume illustré par les interventions photographiées d’Ernest Pignon-Ernest. De Platon à Stéphane Hessel, de La Boétie à Chomsky, de Luther King à Sternberg, en passant par Darwich, Allende, Desnos, Giono, Cathalo, etc. chacun témoigne de sa volonté de ne pas courber l’échine. Et l’on déplore avec Rosa Luxemburg que « ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes ».


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