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José Manuel Fajardo

« Mon nom est Jamaïca »

Les raisons d’une folie ou la double vie de Jamaïca

Journaliste et historien, l’écrivain espagnol José Manuel Fajardo est aujourd’hui établi à Paris. Il a publié plusieurs romans en France. Max Alhau a lu le dernier, « Mon nom est Jamaïca », publié chez Métailié.

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José Manuel Fajardo (photo_Daniel_Mordzinski)

Pourquoi Santiago Boroní, spécialiste de l’histoire du judaïsme espagnol, est-il devenu fou à l’occasion d’un congrès d’histoire des marranes espagnols à Tel Aviv ? Ou du moins prétend-on qu’il est fou, même si Dana, une amie proche, elle aussi historienne, en doute parfois ? C’est que Santiago a bien des raisons de ne plus adhérer à la rationalité de ce monde. Sa femme, Nicole, est morte d’un cancer récemment et son fils Daniel s’est tué en voiture la semaine précédente.
C’est en voulant pénétrer en territoire palestinien qu’il a été arrêté par la police israélienne et qu’il tient des propos incohérents, déclare s’appeler désormais Jamaïca et être juif. A partir de cet instant Dana, qui ne le quittera plus et le ramènera à Paris, essaie de comprendre ce qui a fait basculer d’un coup Santiago dans un autre univers.
Curieusement elle prend connaissance d’un ouvrage du XVIIème siècle dans lequel figure une phrase prononcée par Santiago. Ce livre c’est la « Relation de la guerre du Bagua », qui met en scène la lutte des Indiens du Pérou contre les conquérants espagnols et bien des affinités se manifestent entre l’un des héros de ce récit, Jamaïca, auquel Santiago a emprunté le nom, un ancien esclave parvenu à s’échapper et qui à la suite d’aventures extraordinaires s’est réfugié dans la forêt où il a été recueilli par des Indiens.
Malgré les ressemblances avec ce héros, Santiago nie avoir eu connaissance de cette relation. Ment-il ou faut-il voir là ces coïncidences que réservent certaines destinées ? Personne, et même pas Dana, n’est à même de se prononcer.

Plongée dans un monde contemporain

Toujours est-il que la folie de Santiago consiste à combattre l’antisémitisme actuel et à livrer une croisade sans issue contre les minorités. C’est ainsi qu’il est mêlé à de jeunes émeutiers qui mettent le feu aux voitures dans une banlieue parisienne sensible et qu’il est assailli par la police.
Parfois le discours de Santiago, loin d’être celui de la folie, traduit les blessures d’un homme, aveuglé par la douleur et qui se veut le défenseur des opprimés. Tout l’intérêt de ce livre réside dans cette proximité entre le destin de Jamaïca, l’ancien esclave, de ses exploits, du sens de sa destinée qui a trait au martyre et celui de Santiago qui lui aussi envoûté par sa conversion, submergé par la douleur et la culpabilité, se veut le sauveur des minorités.
Mais c’est aussi la plongée dans un monde contemporain à laquelle nous assistons avec des violences urbaines, des guerres et des attentats et parfois le discours de Santiago relève d’une lucidité et d’un idéalisme sans concession.
Si la fin consiste en une sortie de la folie après que Santiago, arrêté à Grenade par la police et interné dans un hôpital psychiatrique, aura pris conscience de son renouveau, de l’atteinte d’une vérité qu’il cherchait depuis longtemps, ce sera, par ricochet, pour la narratrice la révélation d’un commencent possible.

Du général au particulier

On pourra reprocher à ce livre ses longueurs, notamment avec le récit de la « Relation de la guerre du Bagua » où l’on a du mal parfois à admettre les faits extraordinaires qui surviennent, ou aussi critiquer l’excès de certaines scènes, notamment dans le comportement de Santiago qui se veut le sauveur d’un monde en perdition, le défenseur des opprimés, mais on ne saurait rester indifférent à ce personnage et à sa douleur toujours réprimée par les forces d’une société en proie à la violence, à un mal être qui pousse certains individus à des actes considérés comme inadmissibles.
Dans la narration de ces événements on voit aussi que toute tragédie collective ou individuelle résonne de la même manière et frappe les êtres avec la même force.
On sera aussi attentif au comportement de la narratrice qui tente de comprendre et d’apaiser Santiago dont elle dit justement que c’était «  un homme qui souffrait et qui se révoltait contre sa souffrance ». C’est la même fragilité qui les unit et ce sont les mêmes questions qu’elle se pose, elle qui est historienne et juive, devant les grandes tragédies de ce monde et l’intolérance tout en reconnaissant ses propres failles et les erreurs commises au sein de sa propre famille où les malentendus règnent autant que les conflits. Là encore du général au particulier sont soulevées avec force des questions d’une grande portée humaine.

Max Alhau


vendredi 10 septembre 2010, par Max Alhau

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José Manuel Fajardo
« Mon nom est Jamaïca »


traduit de l’espagnol par Claude Breton


( Métailié, 21 € ).


José Manuel Fajardo

José Manuel Fajardo est né en Andalousie, à Grenade, en 1957. Journaliste et historien, il a vécu au Pays basque et au Portugal et est maintenant établi à Paris. Il a reçu en 2002 le Prix Charles Brisset pour « Les Démons à ma porte ».

Il a publié en France :
Lettres du bout du monde ( Flammarion, 1998 ),
Les Imposteurs ( Métailié, 2000 ),
Les Démons à ma porte ( Métailié, 2002 ),
Drinks and Tobacco ( nouvelles, Queen Mary 2 & Saint-Nazaire, 2003 ),
L’eau à la bouche (Métailié, 2006 ).

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