Philippe Delaveau

Nommer le monde

Bernard Mazo a lu « Le veilleur amoureux » précédé d’« Eucharis »

Dans le chapitre intitulé « Du lyrisme contemporain » figurant dans son essai « La poésie comme l’amour » (Le Mercure de France, 1998), Jean-Michel Maulpoix défend à travers une lecture extrêmement argumentée et des plus pertinentes le nouveau courant lyrique apparu en France dans les années 1980.
L’émergence de ce « lyrisme contemporain » est dû, en premier lieu, à l’orientation éditoriale poétique fortement marquée des éditions Gallimard, une orientation impulsée par son comité de lecture composé à l’époque de Jean Grosjean, Jacques Réda et Claude Roy. C’est ainsi qu’un certain nombre de poètes, parmi lesquels Lionel Ray, Jean-Pierre Lemaire, Philippe Delaveau, furent qualifiés de « nouveaux lyriques ».

On peut mesurer l’importance dans ce concert de la voix de Philippe Delaveau grâce à la récente parution dans la collection Poésie/Gallimard d’un volume regroupant deux des recueils majeures du poète : « Le Veilleur amoureux » précédé d’ « Eucharis », le premier opus du poète, paru chez Gallimard en 1989, et salué très favorablement à l’époque par la critique.
Dans sa préface au présent recueil, intitulée Une parole d’accueil, Michel Jarrety le souligne d’emblée : « L’évènement d’Eucharis (…), c’est de trancher d’abord sur une époque de poésie française qui avait été surtout soucieuse d’expérimentation, d’un travail où les mots composaient trop souvent une grammaire du poème refermé sur lui-même et son déchiffrement. Cette époque, Philippe Delaveau contribue, avec d’autres nouvelles voix de ces années quatre-vingt, à en affirmer la limite et en montrer l’essoufflement, mais aussi la sécheresse malheureuse. »

A l’affût de l’improbable

Il faut rappeler aux plus jeunes que ce « nouveau lyrisme » déclencha presque aussitôt, à travers certaines revues et quelques anthologies marquées par un sectarisme militant des plus réducteurs, une polémique d’une assez grande violence. Ainsi, soulignait Maulpoix dans son essai (ibid.) : « On opposa les lyriques nouveaux à ceux dont ils se démarquaient le plus nettement, à savoir les tenants de la poésie littérale, "l’écriture textuelle" : Emmanuel Hocquart, Anne-Marie Albiach, Claude Royer-Journoud, Jean-Marie Gleize, et, plus récemment, Olivier Cadiot et Pierre Alféri. »
Philippe Delaveau a l’humilité des poètes authentiques. Sans cesse, il doute des pouvoirs de sa propre voix poétique, en mesure la précarité, voire parfois l’inanité, au point d’affirmer qu’« écrire est vain peut-être » et que « le langage est blessé, l’image décevante ». Mais entre la tentation du silence définitif et le déploiement de la parole poétique, même s’il sait que celle-ci ne pourra jamais complètement réduire la distance entre les choses qu’elle évoque et les mots proférés pour les dire, notre poète, porté par une urgence qui le traverse et le dépasse, persiste à creuser le vers car, déclare-t-il : « Le présent éternel / nous frôle à chaque instant ».
Pour Philippe Delaveau, le monde nous adresse continûment des signes énigmatiques à travers le miroir déformant du visible. Alors, il s’établit comme guetteur de cet univers qu’il s’agit de déchiffrer, d’en tirer des métaphores auxquelles il assigne comme première fonction de déchirer ce voile qui le sépare de l’indicible. Ainsi, peut-on lire dans l’un des tous premiers poèmes d’ « Eucharis » , intitulé Pommier à Chinon, ces vers révélateurs :

« Le guetteur redescend du pommier solitaire.
Toute la nuit, il a lancé la ligne infructueuse,
Troublant l’aquarelle du jour de ce pinceau de feuilles,
cependant
L’aube frémit. La nuit s’éloigne au pas de ses chevaux,
Abandonnant quelques étoiles dans l’herbe drue. »<
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Ce que le poète attend ici, en veilleur impénitent qu’il est, n’est pas nommé. Ce que nous pouvons simplement en déduire, en lecteur attentif, c’est que Delaveau est à l’affût de l’improbable, de ce « Passage de la visitation » (pour en appeler au titre d’un des plus beaux recueils d’André Frénaud), dont il a déjà eu, lorsqu’il séjourna huit ans en Angleterre, la mystérieuse expérience, une certaine nuit d’hiver, à Londres, le long de la Tamise. Hallucinations ? Visions ? Le poète ne s’en est jamais expliqué. Quoiqu’il en soit, à partir de cette nuit-là, Delaveau s’était mis à écrire fiévreusement les poèmes d’ « Eucharis » , à Cornwall d’abord, puis Lexham Gardens, dont l’un sans doute des plus accomplis, nimbé d’une impalpable mélancolie est Orphée à Southbank
Après les premiers tâtonnements que connaît tout poète face au besoin et à l’urgence de s’abandonner à la passion de l’écriture poétique, Philippe Delaveau avait trouvé sa voix, comme il avait (re)trouvé en même temps le sens religieux de sa vie, à l’approche de la quarantaine :

« Certains disent que tu passes le long de la Tamise,
La nuit, suivi du cortège des fables, chœur de sirènes,
Dans le murmure des marées.
En vain je t’ai guetté, une soirée d’automne.
Plus de lyres sur l’eau, et la lune s’estompe.
……………………………………………………….
Sur le fleuve où l’on dit que tu passes,
Peut-être, les yeux clos, finirai-je par te voir,
Mais peux-tu nous conduire encore jusqu’à lui, frère
aux mains
Vides, voyageur sans repos ? »<
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Le veilleur impénitent au cœur du monde »

Après ces huit années passées à Londres, Philippe Delaveau revient en France en 1988. Dès la parution d’ « Eucharis » un an plus tard, il creuse un nouveau sillon poétique dans le droit fil de celui qu’avait emprunté son premier recueil. Il élargit son inspiration, rend son chant plus assuré encore dans des poèmes où il interroge la fonction du poète, s’en fait un veilleur obstiné au milieu des hommes et des femmes de son temps.
Delaveau ne s’enferme pas dans sa tour d’ivoire car s’il assume pleinement son statut de poète lyrique, ce n’est jamais guidé par une quelconque nostalgie du passé, comme ont pu lui reprocher les tenants d’un langage poétique « déconstruit », mais au contraire en tant que rêveur éveillé pleinement ancré dans son temps.
Veilleur du temps présent et non pas d’une époque révolue, dès lors, ce n’est pas par hasard s’il inscrit en exergue des poèmes qui seront regroupés dans « Le veilleur amoureux » , son second recueil qui paraîtra en 1992 : deux citations, la première : cette immémoriale question du Livre d’Isaïe : « Veilleur, où en est la nuit / Veilleur où en est la nuit ? Et le veilleur répond : / Le matin s’en revient et s’en revient la nuit… », la seconde de Shakespeare : « Car il revient à certains de veiller tandis que d’autres dorment, / Ainsi va la marche du monde. »
D’ailleurs, la cinquième et dernière partie du « Veilleur amoureux » , intitulée L’âme sentinelle est un temps fort du livre et peut-être même, à travers ses poèmes d’une rare et belle unicité de ton et d’inspiration, de toute l’œuvre de Delaveau, notamment avec ce poème sobrement intitulé Cantate dont j’extrais ce quelques vers non dénués d’une fragile nostalgie :

« Veilleur, où en est la nuit ? Le matin réjouira
Tes yeux fatigués, l’âme lasse. L’aurore,
L’hiver et les bois dépeuplés

Le temps ravit les jours anciens,
Les mois les heures les années.
Ce que je suis, ce que nous sommes,
Rien de cela ne sera plus… »


Celui qui se veut veilleur jusqu’au bout de la nuit, Philippe Delaveau, pour ne pas le nommer, et qui a écrit un jour : « Nous avons chanté de nos voix d’hommes, / Non plus chacun selon sa voix, / Mais d’une seule voix », est un incomparable compagnon d’insomnie, une voix qui éclaire, comme nul autre, l’obscurité où nous gravitons.

Bernard Mazo

Les autres critiques de B. Mazo

vendredi 5 novembre 2010, par Bernard Mazo

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Philippe Delaveau
« Le veilleur amoureux » précédé d’«  Eucharis »


Gallimard. collection poésie.


Philippe Delaveau

Philippe Delaveau est né en 1950 à Paris. Après une enfance à Paris, en Touraine et en Angleterre, il a vécu six années à Londres, pendant les années 80, avec sa femme et ses enfants. Ce séjour lui a permis de découvrir sa voie – et sa voix : refusant les seuls jeux de langage, il a tenté de concilier la modernité et l’héritage d’une tradition vivante dans la quête d’une langue susceptible de dire l’éternel, réintégrant syntaxe et musicalité dans le poème.
Pour lui, le poète est un veilleur dans un univers en proie au désastre, à qui la poésie peut offrir les ressources de ses formes innombrables, qui relèvent d’un Logos fondant à son tour un langage à l’intérieur de la langue, et osant dire ainsi le sens qu’elle découvre dans la réalité existante.
Auteur d’une dizaine de recueils de poèmes, la plupart publiés par les éditions Gallimard, de traductions de l’anglais et de l’espagnol, de nombreux ouvrages réalisés avec ses amis peintres (Baltazar, Bertemès, Cortot, Greder, Hélénon, Laubiès, Pouperon…).
Il est membre de l’Académie Mallarmé, du P.E.N.-Club de France et membre du jury du prix Apollinaire.
Philippe Delaveau a reçu le prix Apollinaire (1989), le prix Max Jacob (1999), le Grand Prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre (2000) et le Grand Prix de Poésie de la Société des Gens de Lettres (SGDL).

Bibliographie

Aux Éditions Gallimard
Le veilleur amoureux réédition collection poésie 2009
Son nom secret d’une musique, 2008
Instants d’éternité faillible, 2004
Infinis brefs avec leurs ombres, 2001
Petites gloires ordinaires, 1999
Histoire ecclésiastique du peuple anglais (de Bède le Vénérable), collection « L’aube des Peuples », traduit de l’anglais, préface, traduction et notes, 1995
Labeur du temps, 1995
Le Veilleur amoureux, 1993
Eucharis, 1989

Chez d’autres éditeurs
La poésie française au tournant des années 80, José Corti 1988
Ecrire la peinture, Éditions Universitaires 1991
Les secrets endormis, Impressions du Mexique (en collaboration avec Bernard Pozier), Les Écrits des Forges, Ottawa, Canada 1993 (dessins de Philippe Delaveau et photographies de Bernard Pozier)
Julius Baltazar, un abstrait à l’état sauvage, Michel Vokær, Bruxelles 1994
Cent sous pour la reine Mab, La Différence, Paris 1999 (gravure originale d’Alechinsky) repris partiellement dans Orphée Studio, Poésie d’Aujourd’hui à voix haute - Présentation et choix d’André Velter, Poésie/ Gallimard, 1999
Architecture du vide, Poèmes de Roberto Di Pasquale, traduction de l’espagnol (Argentine) Bernard Dumerchez, Paris 2000 (Couverture et gravure originale d’Antonio Seguí)

Autres recueils et livres d’artistes
Livre des dédicaces, peintures de Julius Baltazar, André Biren Paris 1994
Voyageur d’hiver, peintures de Julius Baltazar, André Biren, Paris 1994
La nuit, demain, peintures de Roger Bertemès, André Biren, Paris 1995
Eaux fugitives, Nuits, gravures peintes de Julius Baltazar, Montréal, Alain Piroir, 1995
Mains, Proses, peintures d’Isia Léviant, préface de Michael Gibson, étude historique de Michel Pastoureau, La Différence, 1997
Un des noms du mystère, eaux-fortes de Maud Greder, André Biren, 1999
Mémoire de l’eau, avec M. Butor, P. Bélanger, G-E Clancier, Guy Cloutier, Hélène Dorion, Guillevic, Luis Mizon, gravures de Julius Baltazar, Éd Aencrages, 1999
Libation pour le siècle, gravures peintes de Julius Baltazar, « Les Bibliophiles de France » 2000
Enchantements ténus, Recueil de poèmes avec des peintures originales de Roger Bertemès, Luxembourg, Éditions Phi 2000
Les prodiges de l’arbre, gravures de Philippe Minard et de Julius Baltazar, Xylos, Paris 2001
Dix-sept complices de Juliuis Baltazar, avec Paul Bélanger, Jacques Brault, Michel Butor, Georges-Emmanuel Clancier, Guy Cloutier, Denise Desautels, Guy Goffette, Thierry Laget, Luis Mizon, Pierre Oster, Yves Peyré, Lionel Ray, Roumanes, James Sacré, Bernard Vargaftig, Joshua Watsky, Dumerchez 2007
Chaque bonheur n’a qu’une page, gravures d’André Laubiès, bilingue, traduction de Josh Watsky, Wequetequock Cove, New-Haven (États-Unis) 2002,
New-York, peintures de Julius Baltazar, éd.Jean-Paul Martin, 2008
Cargos à quai, peintures de Patrice Pouperon, éd.Jean-Paul Martin, 2008
Il n’est temps d’aucune heure, gravures de Julius Baltazar, calligraphies de Jean Cortot, Éditions Matarasso 2008

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