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Patrick Laupin

Œuvres poétiques (tomes 1 & 2)

Laupin ou le refus de l’autisme social (2)

Les deux volumes des « Œuvres Poétiques » de Patrick Laupin (La Rumeur libre éditeur), regroupent les recueils publiés de 1979 à 1996 devenus introuvables au fil du temps. Lucien Wasselin poursuit son exploration de l’univers de l’auteur de « Esprit du livre »



Contrairement à la Bibliothèque de la Pléiade, par exemple, l’ordre suivi ici n’est pas chronologique comme si l’objectif visé par l’auteur et par l’éditeur n’était pas de donner un aperçu de l’évolution de la poésie de Patrick Laupin tout au long de ces années… D’ailleurs, Andrea Iacovella des Éditions La Rumeur libre, répond quand on l’interroge : « Dès le début du projet il m’a semblé qu’une publication chronologique ne rendrait pas compte des états de l’écriture de Patrick donc de son mouvement interne qui transparaît dans la forme : d’abord autour du poème et du fragment, ensuite par l’émergence d’une prose, parfois entrecoupée par le fragment poétique. »
Reste cependant que ces « Œuvres poétiques » font penser à « Poésie. Récit. » publié en 2001 aux Éditions Comp’Act, qui regroupait déjà des recueils publiés de 1981 à 1996. On les retrouve ici dans ces deux volumes avec des variantes plus ou moins importantes (ordre des poèmes ou des suites comme dans « Le Sentiment d’être seul », ou transformation d’un ensemble de textes clairement identifiés par le "saut de page" en un long poème comme dans « La Clarté du temps », par exemple…) Les changements les plus importants (textes supprimés ou ajoutés par rapport à l’édition originale, la seule que j’ai sous la main, n’apparaissant que dans « Ces moments qui n’en font qu’un seul »… Mais un travail minutieux de comparaison entre les premières versions et celles regroupées dans ces « Œuvres poétiques » (mais aussi avec celles regroupées dans « Poésie. Récit. » ) reste à faire…

Cohérence de l’œuvre

Sans doute faut-il être allé jusqu’au bout des deux volumes pour prendre pleinement conscience du mouvement interne de l’œuvre… Mais dès le début, ce qui ressort nettement de la lecture de ces recueils pour un lecteur qui connaît déjà l’œuvre en prose de Patrick Laupin, c’est la cohérence de l’ensemble. Ainsi deux vers d’un poème intitulé Encore, « vingt mille mineurs en grève descendant / à pied le bassin houiller des Cévennes » font-ils penser à ce livre de proses autobiographiques « Les visages et les voix » . Ailleurs, l’attention portée aux exclus de la société (clochards, travailleurs pauvres, enfants mal aimés…) n’est pas sans annoncer ou rappeler « Chronique d’une journée moyenne » ou « Le courage des oiseaux » pour ne citer que ces deux titres. Quelques vers pour illustrer le propos : « j’ai vu ce matin traversant / la gare avec des larmes / un homme casque sur la tête / chercher son pain / dans les poubelles » ou « Je vois des pauvres se prostrer / à un coin de rue et arrêter là » ou encore « Comme j’ai compris soudain sur le pont l’autre jour / qu’un enfant fou pouvait être brisé d’amour »…
Tout cela est dit sans violence, d’une voix mesurée où la ferveur et la passion dominent. Et l’enchaînement qui mène du constat à l’intime (« plusieurs fois je me perds dans ce désert de langue ») ou au savoir ainsi construit (« et je sais que toute âme est inéluctable ») coule de source, sans grandiloquence, et donne à la poésie de Patrick Laupin ce ton si particulier qui n’est pas sans faire penser à l’élégie.

Longtemps je me suis demandé ce qui me fascinait dans l’écriture de Patrick Laupin. J’ai enfin compris aujourd’hui alors que par le plus grand des hasards j’ai entendu à la radio l’un de ces "experts" que j’exècre (qui fut, dans un passé pas si lointain, payé pour une obscure mission de manipulation de l’opinion, sur les fonds secrets d’une institution publique quelconque) vanter les mérites de la communication : le public ne serait intéressé que par le "réel médiatisé" (c’est son expression) c’est-à-dire que ce public "oublierait" ce dont la radio et la télévision ne parlent plus depuis deux ou trois jours ! Chez moi, c’est justement l’inverse : sans être hypermnésique ni même avoir une mémoire éidétique, je me souviens. Et ce que j’apprécie chez Patrick Laupin, c’est la part faite au souvenir tant dans ses proses que dans ses poèmes : les prolétaires défaits, ceux que la guerre d’Algérie a cassés… Et c’est ce que je trouve à la lecture de ces « Œuvres poétiques » qui, jamais, ne m’ont tant parlé et qui présentement me parlent tant. Alors que Patrick Laupin cherche à dire ce qu’il n’arrive plus à trouver…

Hanté par un livre oublié

Patrick Laupin est hanté par un livre oublié, comme tout le monde, si on le suit. Mais alors que les plus nombreux s’évertuent à rendre impossible son émergence, lui s’acharne à le rendre lisible, à « avoir à dire quelque chose qui terrifie l’esprit ». Proses et poèmes portent alors la marque de cette difficulté qui prend différentes formes : peur d’un langage qui s’effondre dans le locuteur, angoisse du silence et du non-dit, pression de la parole banale, quotidienne… L’effort de Patrick Laupin est de passer outre pour enfin prononcer cette parole qu’il attend et qui rend compte du réel.
C’est cet effort, cette tension qui se donnent à voir, à lire tout au long de ces deux volumes. La difficulté d’écrire est telle parfois qu’il faut abandonner la page blanche ; et la vue des choses, la confrontation au réel déclenchent alors le souvenir : « La mémoire devient cette succession de couches d’eau et d’air ». Et le texte naît car il y a coïncidence entre la vie et l’écriture. Jamais « l’usure extrême / insensée de la parole » n’a été aussi bien dite (et avec douceur), jamais la force rédemptrice de l’attention aux autres n’a été aussi bien dite (et avec ferveur)… Une force rédemptrice (entendue au sens laïque) enracinée autant dans la classe ouvrière si souvent évoquée dans cette suite intitulée « Solitude du réel » que dans le corps à corps avec la langue… « Le fait d’écrire est désir d’un appel surgi du fond de la nuit noire de l’humanité » écrit Patrick Laupin. Cette nuit noire est à comprendre dans son sens historique comme dans son sens psychanalytique : ou quand, enfin, la langue native noircit la page…
Je ne sais plus qui a dit « Quand le format change, la couleur change » ; critique d’art ou peintre ? Mais il me semble que cette formule s’applique à ce qui est ici proposé à la lecture, à l’ordre retenu par Patrick Laupin et Andrea Iacovella qui fait passer à la trappe l’ordre chronologique. Qu’elle change le sens (quelque peu ? quant à l’écriture ?) des poèmes et des proses... Il me semble, car je ne sais pas… Je n’ai pas relu les recueils dans leur ordre de parution et l’aurais-je fait que, sans doute, les deux lectures se seraient contaminées. Et je ne serais pas plus avancé. Et si au terme de cette lecture, je ne suis pas satisfait de cette poignée de mots jetés sur la page, j’ai conscience de n’avoir dit que peu car écrire sur l’œuvre de Patrick Laupin mérite un long, très long développement. Mais voilà, le temps et l’espace me manquent et il y a urgence à lire Patrick Laupin et il y a urgence à le proclamer. Et puis, il me fallait le dire : quand je lis ce vers « L’homme est une citation qui marche dans le vent », je vois L’homme qui marche de Giacometti. Exactement comme l’immobilité se résout dans la marche, le mutisme se résout dans le langage ou la langue de la poésie… À chacun sa lecture !

Lucien Wasselin



Lire aussi :

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Patrick Laupin : « Ravins »



mardi 5 mars 2013, par Lucien Wasselin

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Patrick Laupin
« Œuvres Poétiques »

La Rumeur libre éditeur
tome 1 : 300 pages, 22 € ; tome 2 : 342 pages, 22 €.



Patrick Laupin

Patrick Laupin est né en 1950 dans l’Aude, il a passé son enfance dans les Cévennes, dans une famille de mineurs de fond. Il a exercé pendant dix ans le métier d’instituteur et pendant vingt ans celui de formateur de travailleurs sociaux, creusant sans relâche un espace de transmission de la lecture et de l’écriture dans des lieux d’alphabétisation et d’internement, avec des adultes, des enfants et des adolescents en rupture de lien social.
Ses livres réhabilitent la splendeur d’un partage des mots, dont la générosité du geste et l’oubli de soi nous rappellent qu’ils sont le moyen de nous civiliser en commun. Il suffit de se laisser porter par l’appel inimitable qui sourd du déroulement de ses pages pour ressentir aussitôt la force d’un accueil inédit, le déclin immédiat de la solitude, le bonheur simple et rare d’être ensemble.
Dans les émissions de France Culture, animées par Colette Fellous, Francesca Piolot, Alain Veinstein, Mathieu Bénézet…les auditeurs ont à maintes reprises salué la douceur de cette passion pleine et attentive à une vérité expatriée.

Bibliographie

Ouvrages publiés par Patrick Laupin
L’Esprit du livre. Le crime de poésie et la folie utile dans l’œuvre de Mallarmé, La rumeur libre éditions, 2012.
Chronique d’une journée moyenne. Petit traité des barbaries banales, La rumeur libre éditions, 2012.
Œuvres Poétiques, Tome 1, réédition intégrale de : Le Jour l’Aurore, La rumeur libre, Le vingt-deux Octobre, Le sentiment d’être seul, La rumeur libre éditions, 2012.
Œuvres Poétiques, Tome 2, réédition intégrale de : L’Échancrure du jour, Clarté du temps, Ces moments qui n’en deviennent qu’un, Solitude du réel, Jour d’Octobre, La rumeur libre éditions, 2012.
Le Courage des oiseaux, nouvelle édition, La rumeur libre éditions, 2010 (1ère éd. Le Bel Aujourd’hui, 1998 ; 2e éd. chez Comp’Act en 2001).
Les Visages et les voix, postface de Jean-Marc Vidal, avec 46 photographies de Yves Neyrolles, La rumeur libre éditions, 2008 (nouvelle édition), 1ère éd. Cadex, 1991, 2e éd. Comp’Act, 2001.
L’Homme Imprononçable, La rumeur libre éditions, 2007.
Stéphane Mallarmé, Poètes d’Aujourd’hui, Seghers, 2004.
Poésie. Récit, Comp’Act, 2001.
Le Sentiment d’être seul, Paroles d’Aube, 1996.
Le Vingt-deux octobre, avec des lavis de Henri Jaboulay, Cadex, 1995.
La Rumeur libre, avec des dessins de Joël Frémiot, Paroles d’Aube, 1993.
Jour d’octobre, Tarabuste, 1990.
Solitude du réel, Seghers, 1989.
Le Dessin lui-même, avec des dessins de Louise Hornung, Comp’Act, 1987.
Ces moments qui n’en deviennent qu’un, Ubacs, 1985.
Le Jour l’aurore, Comp’Act, 1981. Réédition en 1987.
D’Ailleurs et de partout, Éditions de l’Ollave, 1975.

Ouvrages collectifs

L’Année poétique 2008, Seghers, 2008.
Un certain accent, Anthologie de poésie contemporaine, Bernard Noël, L’Atelier des Brisants, 2002.
LYON, ville écrite, Des lieux et des écrivains, Stock, 1997.
Poésie en France, 1983-1988, une anthologie critique, Henry Deluy, Flammarion, 1989.

À NOTER :
Chronique d’une journée moyenne, L’Esprit du livre et les deux volumes des Œuvres poétiques sont disponibles sous coffret au prix de 68 € (en exclusivité sur le site internet de La Rumeur libre). Chacun de ces livres est disponible respectivement au prix de 18 €, 24 €, 22 € et 22 €.



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