Sylvie Germain

« Opéra muet »

Depuis « Le Livre des nuits », parue en 1984, Sylvie Germain a publié de nombreux romans. Elle dit puiser une partie de son inspiration dans la « fabrique des rêves nocturnes ». On retrouve cette force des images oniriques et des paysages mentaux obsédants dans « Opéra muet ».

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Sylvie Germain au Festival Lettres d’automne, à Montauban. (photo Guy Roumagnac)

N’eût été le festival « Lettres d’automne » de Montauban dont elle était l’invitée principale, je n’aurais probablement pas lu ces temps-ci Sylvie Germain, dont je ne connaissais jusqu’à présent que le nom. Mais convaincu par les lectures de quelques-unes de ses pages, magnifiques, données lors de la soirée d’inauguration du Festival, j’ai acheté plusieurs de ses livres et je viens de terminer « Opéra muet » , tout à fait convaincu par cette écriture qui explore jusqu’au vertige les paysages mentaux de ses personnages, les imageries obsédantes et les mémoires enfouies.

Un paysage mental se décompose

L’image est le thème central de ce court roman, « Opéra muet » publié en 1989 et repis en Folio (2248). Non seulement parce que le principal protagoniste est un photographe courant les mariages et les baptêmes, mais encore et surtout parce que tout commence avec la destruction d’un portrait, se poursuit avec une succession d’évocations oniriques ou de tableaux d’enfance, pour s’achever sur les paupières refermées de la mort, de « l’arrêt sur image ».
Gabriel, depuis des années, contemple sur la façade aveugle de l’immeuble en vis-à-vis de sa fenêtre une immense fresque publicitaire ancienne pour un dentifrice et représentant le « docteur Pierre ». Le roman débute quand le chantier de démolition du mur commence, et avec lui l’effondrement moral de Gabriel, désorienté par cet effacement. Car « il avait vu l’usure du temps œuvrer sur cette face. Auprès de ce visage, il avait appris la patience. »

La tombée d’un masque

La solitude et les fêlures intimes de Gabriel se révèlent peu à peu, comme celles de personnages secondaires, telle Enkidu, croisée dans un bar et que l’amour perdu a rendu folle. Gabriel, lui, contre la douleur n’a pas choisi le ressassement mais l’oubli, fuyant les traces. Peine perdue, sans doute, car il ne cesse de « revoir » mentalement sa femme Agathe, qui un jour l’a quitté, et surtout des figures de son enfance, sa grand-mère, des paysages anciens, des demeures et des lieux familiers mais devenus inaccessibles.
L’effacement du visage du docteur Pierre est comme la tombée d’un masque, une rupture de l’habitude qui adoucit mais aveugle. Gabriel se découvre soudain floué : par les images consolatrices, par le temps qui l’a exilé de lui-même. « Il avait fallu que le masque de scène fut arraché, qu’il tombât dans la boue, se brisât, pour qu’un peu de texte se mît à bruire. »

A perte de vue

Tout alors pour lui se défait, « à perte de vue ». L’imbrication du monde et des paysages intérieurs donne cet opéra muet qui met en scène le vide, la douleur de la perte, des disparitions liées à la fuite du temps. Avec des humains condamnés à « osciller entre une disparition toujours inachevée mais incessamment à l’œuvre, et l’absolu de l’absence. »
Cette lente et troublante introspection est traversée d’images plus ou moins fantasmatiques, le désert, l’enfant chargé d’oranges riant dans le soleil, l’étang tantôt paisible et tantôt asséché… qui ne font que rendre plus probante cette décomposition du monde, s’achevant paradoxalement dans une « lumière pure », par un sourire…

Michel Baglin


samedi 5 décembre 2009, par Michel Baglin

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Sylvie Germain

Née en 1954 à Châteauroux, Sylvie Germain a vécu dans une famille qui s’est beaucoup déplacée (son père était sous-préfet) notamment en Lozère, à Neufchâteau, dans les Vosges. Après des études de philosophie (elle fut élève Lévinas), et une thèse de doctorat, elle travaille à la DATAR, au Ministère de la Culture, comme professeur de français et de philosophie à l’École française de Prague, puis se consacre exclusivement à l’écriture dès 1994.
Son premier roman, « Le Livre des nuits » , est publié chez Gallimard en 1984. De nombreux autres suivront, dont « Jours de colère » (1989), « La Pleurante des rues de Prague » (1992), « Les Échos du silence » (1996) ou récemment « Hors champ » (2009).
Elle est membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence.

Bibliographie

Le Livre des nuits (Gallimard, 1984)
Nuit d’Ambre (Gallimard, 1986)
Opéra muet (Maren Sell, 1989)
Jours de colère (Gallimard, 1989), prix Femina 1989
La Pleurante des rues de Prague (Gallimard, 1991)
L’Enfant Méduse (Gallimard, 1992)
Vermeer- Patience et Songe de lumière (Flohic, 1993)
Immensités (Gallimard, 1993)
Éclats de sel (Gallimard, 1996)
Les Échos du silence (Desclée de Brouwer,1996), , Prix de littérature religieuse 1997, réed. Albin Michel 2006
Céphalophores (Gallimard, 1997)
Tobie des marais (Gallimard, 1998)
Bohuslav Reynek à Petrkov (Christian Pirot, 1998)
L’Encre du poulpe (Gallimard Jeunesse, 1999)
Etty Hillesum (Pygmalion Gérard Watelet, 1999)
Cracovie à vol d’oiseaux (du Rocher, 2000)
Mourir un peu (Desclée de Brouwer, 2000)
Grande Nuit de Toussaint (Le temps qu’il fait, 2000)
Célébration de la paternité (Albin Michel, 2001)
Le vent ne peut être mis en cage (Alice, 2002)
Chanson des mal-aimants (Gallimard, 2002)
Couleurs de l’invisible (Al Manar, 2002)
Songes du temps (Desclée de Brouwer, 2003)
Les Personnages (Gallimard, 2004)
Ateliers de lumière (Desclée de Brouwer, 2004)
Magnus (Albin Michel, 2005) Prix Goncourt des lycéens 2005
L’inaperçu (Albin Michel, 2008).
Hors champ (Albin Michel), 2009

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