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Jean Follain

« Paris » conté par un poète

Lectures de « Paris » et de « Comme jamais »

Publié pour la première fois en 1935 par Corréa, « Paris » , ce magnifique recueil de proses du poète de Canisy, l’auteur d’ « Exister » , a été réédité par les éditions Phébus avec une présentation de Gil Jouanard. Une vraie merveille de style et de malice. Il y a quelques années, les éditions Le Vert sacré republiaient, elles, « Comme jamais » , accompagné d’un dossier critique regroupant de nombreux extraits d’études, d’hommages et de témoignages.

Ce livre est une petite merveille. Follain, paraît-il, lui accordait une place centrale dans son œuvre. Tout ce qui fait la poétique de l’auteur d’ « Exister » , de « L’Épicerie d’Enfance » ou de « Usage du temps » est là il est vrai : une ironie tendre qui se joue du disparate, des énumérations de choses vues qui ouvrent à deux battants les portes de l’imaginaire, une nostalgie qui est manière de ruser avec le temps, la méticulosité du souvenir et du vocabulaire pour créer de l’irréalité au cœur même du monde le plus réaliste…
Le Paris de Follain est celui des squares, des places, des rues, des terrasses de café et des pensions de famille où « le vin est à petit degré, la table est garnie de plusieurs carafes d’eau claire » ; celui des « marchés aux mégots triés ou non » et celui où l’on peut regarder une fille boire l’eau froide d’une fontaine Wallace tandis « qu’au-dessus d’elle des avions volent haut, qui dépasseront les murailles de Chine »… Le moindre détail peut y trouver des échos d’infini.
Mais son Paris est surtout celui des petites gens, qu’il croque avec malice. Du « chiffonnier plein de vin soleilleux crochetant dans les poubelles » aux « professeurs mâchant la crudité des radis roses en élaborant des doctrines matérialistes » en passant par un « voleur de chiens de luxe dans les taxis » ou ces « jeunes cuirassiers dépaysés qui traversent les visions de quelque lande natale à bruyères violettes » ou bien encore par ces filles de la zone « qui jettent des pierres aux flâneurs et d’autres à la chevelure aigre, à la camisole flottante sur une poitrine encore vivace, qui racolent pour un litre de vin »
Quel style ! Ces tableaux, tout de juxtapositions inattendues, trouvent vite en nous de secrètes résonances. Voyez : « Les gens à tracas se réfugient dans les squares pour continuellement ressasser le thème confus de leur vie ; leurs doigts fiévreusement remuent : ils essaient de réparer le vieux manteau tissé de fils de brume et de fils d’or d’une destinée rêvée, jamais réalisée. Sous le soleil violent, alors que les enfants édifient des fortifications de sable, les arbres épanouissent leur feuillage de joie. » La moindre notation fait image : « C’était un bon homme qui parlait toujours aux terrassiers qui piochaient au fond de la tranchée jaune des rues en réfection. »
Chez Follain, la sensualité mêle tous les registres : « Du haut du Sacré-Cœur, l’évocation de Delobelle, de Rastignac et des poètes de 1912 peut se faire aux soirs faciles lorsque la littérature, vieux soleil intérieur, aide à la digestion des viandes et du vin, et que vous enveloppe un raglan d’étoffe chaude. » Quant ce n’est pas l’histoire qui s’invite en de saisissants raccourcis, comme celui-ci : « Autrefois le parapluie de Lénine s’égouttait au Café de la Rotonde, Lénine qui aimait sa vieille mère, et qui plein de passion et de flair devait émigrer en la Suisse jaboteuse avant de faire sa révolution et de finir icône embaumée. »
Il faudrait tout citer de ce recueil de proses sur Paris qui avait paru chez Corréa en 1935, et qui a été repris par Phébus, avec une préface de Gil Jouanard, pour être réédité dans la collection libretto en 2006. Le mieux est d’encore s’y plonger !

M.B.


« Comme jamais » pour approcher « Le Pays Follain »


Les éditions Le Vert sacré ont réédité dans leur collection « Empaysée », en 2004, « Comme jamais ». L’intérêt de cette réédition est double. Sous le titre « Comme jamais » , Madeleine Follain, l’épouse du poète, avait réuni en 1976 (cinq années après sa mort accidentelle), les poèmes de Follain publiés en revues ou à l’état de brouillons. Mais en intervenant souvent dans la mise au net de manuscrits pas toujours déchiffrables ; c’est du moins ce qu’affirme Élodie Bouygues (auteur d’un dossier spécial Follain publié par Poésie 1), qui a établi cette nouvelle édition en essayant de revenir à la lettre du texte. Le Vert sacré propose donc une version a priori plus fiable.
Autre intérêt de cette publication : elle fait suivre le recueil de quelques reproductions de manuscrits (avec les ratures et les fameux petits dessins dans les marges), de photos du poète de Canisy et, surtout, sous le titre « Le Pays Follain », d’un dossier critique regroupant de nombreux extraits d’études, d’hommages et de témoignages. De Bachelard et Dhôtel à Sacré ou Goffette, en passant par Réda, Borel, Jouanard, Antoine Emaz, Jean-Pierre Richard, Rouffanche, etc. les éclairages sont donc multiples sur une œuvre dont l’apparente simplicité n’a jamais cessé d’appeler maints commentaires.
Car s’il semble adhérer à la poésie de la vie commune, et souvent de la plus humble, Follain n’en est pas pour autant un poète transparent. Ne serait-ce que parce les objets hétéroclites qu’il juxtapose, les réalités disparates qu’il réunit dans un même souffle, les rapprochements insolites, le basculement constant d’une évocation d’un fait individuel à celle d’un fait collectif, les simultanéités qu’il organise et multiplie, les clivages et les contrepoints qu’il affectionne finissent par créer une espèce d’étrangeté. Un fond d’énigme d’où sourdent une sorte de silence, une forme d’éternité que nos fragilités ne sauraient durablement troubler. Il y a là, dit Antoine Emaz, « un tragique à petit feu ».

Michel Baglin


samedi 24 avril 2010, par Michel Baglin

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Jean Follain
« Paris »

Ed. Phébus
(présenté par Gil Jouanard)
192 pages. 7.50 euros.

Jean Follain
« Comme jamais »

Éditions Le Vert sacré.
(Les Bordes. 86340 Nouaillé)
(176 pages. 20 euros).

Jean Follain

Né en 1903 à Canisy (près de Saint-Lô, dans la Manche où il passa son enfance), Jean Follain est mort accidentellement à Paris, renversé par une voiture, le 10 mars 1971.
Ayant fait ses études de Droit à Caen, il s’est fixé à Paris dès 1924. Fréquentant le milieu littéraire, il se lia avec de nombreux auteurs comme Pierre Reverdy, Max Jacob, Pierre Mac Orlan, Armen Lubin, André Salmon, Eugène Guillevic, etc. Son premier recueil, « Cinq poèmes », parut en 1933.
Ayant abandonné en 1951 sa carrière d’avocat pour un poste de magistrat au Tribunal de grande instance à Charleville, il a quitté la magistrature définitivement en 1961. Il a multiplié alors les voyages et participé assidûment aux Décades culturelles de Cerisy-la-Salle, tout près de Canisy. Il a reçu en 1970 le Grand Prix de poésie de l’Académie française.

Bibliographie sélective

Cinq poèmes, La Rose des Vents, 1933
La Main chaude, avec une introduction d’André Salmon, Corréa, 1933
Huit poèmes, Debresse, 1935
Paris, Corréa, 1935 ; Phébus, 1978
Le Gant rouge, Sagesse, 1936
La Visite du domaine, G. L. M., 1936
Chants terrestres, Denoël, 1937
L’Épicerie d’Enfance, Corréa, 1938
Poètes, Editions Beresniack, 1941
Ici-bas, Ed. Du Journal des Poètes, 1941
Canisy, Gallimard, 1942. Nouvelle édition, 1986.
Inventaire, Cahiers de Rochefort, 1942
Usage du temps suivi de Transparence du monde, Gallimard, 1943
Exister, Gallimard, 1943
Chef-lieu, Gallimard, 1950 et 1986
Les Choses données, Seghers, 1952
Territoires, Gallimard, 1953
Palais souterrain, PAB, 1953
Objets, Rougerie, 1955
Tout instant, Gallimard, 1957
Jean-Marie Vianney, Curé d’Ars, Plon, 1959
Des heures, Gallimard, 1960
Notre monde, Éditions R. Atteln, Wulfrath, 1960
Poèmes et prose choisis, Gallimard, 1961
Appareil de la terre, avec des lithographies de Lapicque, Galanis, 1962 et Gallimard, 1964
Pérou, Rencontre, 1964
Cheminements, Club du Poème (Genève), 1964
Célébration de la pomme de terre, Robert Morel, 1966 ; Deyrolle Editeur, 1997
Petit glossaire de l’argot ecclésiastique, Jean-Jacques Pauvert, 1966
D’après tout, Gallimard, 1967
Pierre Albert-Birot, Poètes d’aujourd’hui, Pierre Seghers, 1967
Approches, Vodaine, 1969
Éclats du temps, Duchêne, 1971
Espaces d’instants, Gallimard, 1971
Pour exister encore, Société Silium, 1972
Collège, préface de Marcel Arland, Gallimard, 1973
Comme jamais, Editeurs Français Réunis, 1976
Faire valoir, Commune mesure, 1976
Noir des carmes, Commune mesure, 1976
Le pain et la boulange, La Feugraie, 1977
Présent jour, avec 36 dessins originaux de Denise Esteban, Galanis/Fata Morgana, 1978
Les Uns et les autres, Rougerie, 1981
Cérémonial bas-normand, Fata Morgana, 1982
La Table, Fata Morgana, 1984
Canisy suivi de Chef-lieu, Gallimard, 1986
Ordre terrestre, préface d’André Frénaud, Fata Morgana, 1986
Agendas 1926-1971, Edition établie et annotée par Claire Paulhan, Seghers, 1993

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