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Michel Baglin

Poésie et Pesanteur

« Poésie et Pesanteur » est le titre d’un essai qui entend rappeler - avec humour d’abord mais aussi avec rigueur - que la poésie, embarquée dans les aventures du langage, n’en témoigne pas moins d’un effort de communication entre les hommes.
Que le poète pèse sur la terre, avec son corps, sa vie, ses mots, et que le poème, loin de vouloir nous exiler dans le rêve, nous réapprend au contraire la sensualité d’une présence au monde qu’il réactualise.

Cet essai, paru en 1981 à l’Atelier du Gué sous le titre « Les maux du poème », a fait l’objet en 1992 d’une nouvelle édition augmentée, entièrement remaniée, sous le titre « Poésie et Pesanteur », dont quelques exemplaires doivent être encore disponibles chez l’éditeur.
Si je fais ici état de ce texte (sur lequel de malheureux élèves ont eu à plancher car il a servi à faire passer des bacs blancs dans des établissements parisiens), c’est qu’il est pour moi le reflet de mes réflexions sur le sujet et de ma pratique incertaine, pour ne pas dire tâtonnante, de l’écriture poétique.

Habiter la planète, plutôt que les étoiles

L’essai s’ouvre sur un pastiche de Bouvard et Pécuchet où je passe en revue – j’espère avec humour – tous les lieux communs discréditant la poésie. Plus loin, j’analyse les raisons de la désaffection du public pour ce genre réputé difficile. Car dans notre univers de médiatisation forcenée, l’image même de la poésie est devenue son principal handicap, parce qu’elle ne correspond en rien à ce que sont sa pratique, son fonctionnement et ses ambitions.
Au premier rang des maux dont la poésie doit pâtir, je place encore volontiers la représentation convenue du poète, qui le voue aux choses « élevées », à l’ « ailleurs » onirique, à de bien suspects « dons de voyance » ou à l’inévitable « évasion », à la fuite des contingences ordinaires.
Autant l’avouer d’emblée : ma religion est faite sur ce point et j’ai la conviction que la poésie a partie liée avec la pesanteur, qu’elle est parole d’homme, destinée à l’aider à mieux habiter sa planète, plutôt que les étoiles.

Une parole qui vise à réveiller

Je n’ai pas entrepris de rédiger ces notes avec l’intention d’apporter ma définition de la poésie comme une pierre nouvelle à l’édifice, mais avec le désir de tenter la synthèse de quelques approches, en empruntant à des auteurs tels que Barthes, Caillois, Valéry et bien d’autres. Approches qui ne convergent pas toutes, loin s’en faut ; mais elles s’accordent pour reconnaître que la poésie est une affaire de langage.
Je ne crois pas à l’existence d’une poésie « en soi », en revanche la dynamique d’une parole poétique (dont le poème n’est que le lieu de la plus grande cristallisation) m’apparaît comme l’effort de créativité d’un langage voulant se déborder, le moment où le sens parvient à excéder l’énoncé.
Ce débordement s’opère par divers moyens (images, polysémie, prosodie, etc.) qui définissent une exploitation poétique de la langue et renvoient le lecteur à sa propre expérience sensible du monde, c’est-à-dire à son corps et à son histoire personnelle. La poésie est donc une parole qui vise moins à enseigner qu’à réveiller, et qu’il faut investir, se réapproprier, pour lui donner voix.

Une résistance à l’appauvrissement du sens et du sensible

Qu’elle préserve du dessèchement la sève des mots qui nous nourrissent, qu’elle nous aide à explorer notre propre obscurité ou à célébrer ce que nous croyons menacé, humilié, bafoué peut-être, la poésie résiste toujours à l’appauvrissement, du sens et du sensible. Elle ne s’arrête jamais au nom, à l’étiquette, cherche derrière les mots. Ne fût-ce qu’un vertige.
Et parce qu’à travers elle nous tentons de nous dire dans notre énigmatique et mouvante totalité, elle s’avère notre alliée la plus sûre dans la lutte contre la réduction de l’homme à sa seule dimension sociale, aux fonctions qui servent à l’identifier.

Le trouble de l’être de parole

Résistance ? Cri ? Exploration ? Chacun voit la poésie à sa porte. Pourtant, ce ne sont là que des mobiles. Elle, elle est ailleurs, dans le langage et dans notre désir confus, contradictoire, de nous y résorber et de lui échapper.
La poésie reste intimement liée à ce trouble qui habite l’être de parole. Elle le rappelle à la sensualité terrestre par des mots et, par des mots encore, lui rend palpable l’écart entre le monde et le langage. L’exil et le royaume se mêlent en ses murmures. Car si on ne sait pas exactement ce qu’est la poésie, on devine qu’elle a trait à la complexité des êtres, de l’univers et de leurs relations. Qu’elle apparaît quand l’homme découvre que les mots lui manquent et qu’il ne saurait, pourtant, s’en passer.

M.B.




Ce qu’ils en ont dit

Joseph Paul Schneider (Luxemburgen Wont 11 octobre 1984)

Dans la ligne de l’ouvrage de Serge Brindeau et Jean Breton mais avec un ton très personnel et une vision. originale, Michel Baglin nous donne avec « Poésie et pesanteur » un très agréable petit livre qui redonne, avec humour mais aussi rigueur, sa place véritable à cette singulière aventure du langage qu’est la poésie. Loin des « modes » et des « exilés des, nuées », Michel Baglin proclame - comme l’avaient fait avant lui Jean Breton et Serge Brindeau « que le poète est un homme ordinaire, qui pèse sur la terre avec son corps, son imagination, sa sensibilité et ses engagements. »
Son dialogue anti-démagogique. entre Bouvet et Pécuchard, sur cette poésie qui n’obtient droit de cité « qu’à condition, de faire allégeance et pratiquement, de changer de nature : de parole vive il lui faut devenir texte mort, objet de culture, produit de consommation » plus ou moins « récupéré », est empreint d’un souffle de liberté et d’irrespect qui force l’admiration. Michel Baglin remet les montres à l’heure en remettant à sa place cette parole poétique « fauve et singulière » dans une société « qui ne cesse de vouloir la réduire en la sociabilisant » à l’extrême.
Au-delà de l’esprit volontairement « polémique », ce jeune journaliste, poète et animateur lui-même. remet en lumière et insiste sur ces vérités premières qui ne sont, hélas, pas toujours « évidentes » pour tous ces « lincuistres » qui, délaissant parfois la « philosophie », dissertent et glosent sans fin sur la poésie avec la passion des charognards pour des cadavres plus ou moine exquis.
Sans railler la poésie de recherche « pure », Michel Baglin en marque clairement les limites et les prétentions : « La poésie ne se limite pas aux seules expéditions aux frontières du langage. » Il existe une poésie plus « quotidienne », moins « inhabitable » qui, sans se désintéresser des problèmes du langage, sait que « nous sommes des êtres de chair et de mots... récuse la dichotomie corps/esprit, s’adressant à chacun dans son intégralité ».
Le poète n’est pas hors du monde et la poésie ne doit pas être – comme toute autre activité artistique - une activité / alibi facile : « Elle procède à la fois d’une nécessité personnelle de préserver son équilibre et son identité (catharsis) et du besoin d’agir sur autrui par un effort de communication. ». Loin des discours, des gloses, des idéologies, la poésie, est comme la vie « être là » (Sartre) ; elle nous réapprend la terre et l’univers sensible et son don inestimable est finalement « de préserver le face à face commun à chacun de nous entre ce qui l’habite et ce qui l’entoure ».
S’il remet la poésie à sa juste place, Michel Baglin en fait autant du poète qui ne devrait pas se prendre, a priori, pour un « phare », un « voyant » ou un, « exilé des nuées ». Homme au monde, le poète, « pèse sur terre, tout comme ses mots, tout comme ses lecteurs sollicités, ballottés par les, contingences quotidiennes ».
Tout irait (un peu) mieux au royaume de la poésie s’il se contentait d’être un éveilleur « qui dit mieux, plus précIsément et plus juste », rendant continuellement au langage une force que « l’usage épuise sans cesse » et s’il mettait davantage son talent en oeuvre pour révéler ses lecteurs à eux-mêmes, dans le poème, et finalement les y rencontrer ».

Marie-Louise Roubaud. La (...)

Marie-Louise Roubaud. La Dépêche
"La poésie comme une réalité vécue

« Je me répète aussi chaque jour que nous sommes au monde des êtres de chair et de mots ». Cette conclusion de la préface laisse bien augurer de cet essai, signé Michel Baglin, qui s’achève sur des « points d’appui », une sorte de bréviaire poétique où sont rassemblés les citations préférées de l’auteur dont celle-ci qui me semble essentielle à la bonne compréhension du recueil : « L’homme est une création du désir, non pas une création du besoin ». La poésie est de même nature. Ce n’est pas un poème qu’écrit Michel Baglin, mais une sorte de bilan et de réflexion très contemporaine sur la méthode d’investigation poétique du monde. Sous forme de pastiche flaubertien, et de conversation entre Bouvet et Pécuchard, Michel Baglin s’interroge sur la richesse et la misère de la poésie, sur son universalité et son hermétisme. « Qu’il traite avec emphase de la révolution ou plus humblement des roses, il n’est pas de poème qui ne dénonce dans le même temps, implicitement, l’inadéquation du langage ordinaire, c’est- à-dire normalisé et usé, à la communication véritable entre les hommes ».
Cet essai intelligent et intelligible peut donc se faire entendre d’un grand nombre et en même temps il a assez de finesse pour intéresser les initiés, ceux qui pratiquent le langage poétique comme les musiciens pratiquent la musique . Michel Baglin rappelle « le sentiment ou ce qu on appelle vaguement de ce nom n’est pour rien dans l’invention, dans la trouvaille réelle du musicien et du poète. Le texte s’œuvre lui-même. On écrit le texte s’écrit... Aussi le poème réussi est-il souvent imprévu ».
Et puis, la poésie n’exile pas dans l’azur « elle ancre à l’instant, nous installe au cœur de la matière, de soi, de l’autre. Elle nous réapprend la terre ». Qu’en termes vigoureux, ces choses-là sont dites et bien dites.
Edité par l’atelier du -Gué cet essai mérite qu’on le savoure et qu’on lui accorde une part de prédilection au rayon droit de nos bibliothèques, puisqu’il nous rappelle, avec insistance, cette évidence que « le poète est celui qui ne rêve pas ».

Pierre Drachline. LE MONDE Vendredi 12 octobre 1984

"Le poète Michel Baglin, qui anime la revue Texture, a essayé de comprendre pourquoi la poésie attirait de moins en moins de lecteurs alors que jamais, peut-être, autant de recueils et de revues Poétiques n’avaient été publiée.
Son essai les Maux du poème ne prétend évidemment pas apporter une réponse simple et définitive à ce problème mais a au moins le mérite d’ouvrir des champs de réflexion.
Pour l’auteur, la marginalisation actuelle de la poésie ne procède pas de l’« illisibilité » de certains textes ou d’un prétendu élitisme de chapelle.
Michel Baglin souligne, avec justesse, que « la poésie, si peu lue, ne cesse en effet d’être invoquée, au point de ne bientôt plus exister qu’en l’état de .vocable ».
Documenté, précis et débordant d’humour, ce livre est à recommander… en priorité, aux poètes qui seraient tentés de répondre aux sirènes des maisons d’édition qui pratiquent le compte d’auteur ."

Aliette Armel. Flash, novembre 1984

Malgré les maux, vive le po... aime
Michel Baglin, journaliste à la Dépêche, écrivain de nouvelles et de poèmes, anime depuis 1980 Texture, une revue de poésie. Il est donc bien placé pour nous parler des "Maux du poème", titre du court essai qu’il publie à l’Atelier du Gué. Dès le premier éditorial de sa revue, il dénonçait les difficultés auxquelles se heurte la poésie : manque d’éditeurs, manque de lecteurs, mais aussi idées toutes faites qui tour à tour encensent et abattent le poète. Bouvet et Pécuchard, savoureuse parodie des personnages de Flaubert, ouvrent le livre de Michel Baglin par une recension des lieux communs que les amateurs de gloses amassent sur le poème, et ce chapitre plein d’humour se termine par cette phrase qui laisse largement ouvert le champ du poème : « la poésie est un leurre ».
La poésie est un mystère...`et pourtant Michel Baglin tente de l’approcher, de la définir dans toutes ses spécificités. Il se tire de cette tâche ingrate avec un brio qui satisfera tous ceux qui s’intéressent à la poésie et se posent un problème crucial : comment faire pour que les poètes ne soient pas les seuls vrais lecteurs de la poésie contemporaine. Michel Baglin pense qu’il faut surtout démythifier l’image du poète : « ce qui l’apparente à ses concitoyens est plus vaste que ce qui l’en distingue et ce qui l’en distingue n’est rien d’autre que le talent particulier qu’il met en oeuvre pour les révéler à eux-mêmes dans le poème et, finalement, les y rencontrer ».
La poésie agent de communication, avec sa force de lyrisme et la « pesanteur » qui lui est propre... Michel Baglin défend tous ces aspects en s’appuyant sur un florilège de citations où Roger Caillois côtoie Céline et où Hans Hartung accompagne Milan Kundera. Un essai parfois humoristique, toujours documenté, qui a le mérite de ne pas esquiver les vrais problèmes de la poésie en 1984.




Quelques extraits

« Qui ne sait ou ne veut prendre la peine de déchiffrer et de faire partager la complexité de son émotion devant un être ou un objet renvoie alors son interlocuteur à son trop vague et trop commode « aspect poétique ». Autant dire qu’on en appelle à la poésie quand on veut, précisément, en faire l’économie. »

« Confusément, chacun sent bien que la poésie existe parce que les hommes parlent et que leur langage les trouble. Tout autant que son interpellation de la part la plus intime de nous-mêmes, tout autant que sa source ontologique, son rappel à l’ordre linguistique voue la poésie à l’inconfort. Le poète tient du langage son pouvoir et parfois son bonheur, mais aussi la méfiance qu’il inspire. Pour chacun de nous, les mots familiers sont sécurisants. Il a fallu les conquérir, les apprivoiser pour qu’ils nous servent et nous rassurent. Or le poète les émancipe et les pervertit, nous perturbant ainsi de l’intérieur. Plus encore, il nous rappelle que nous sommes traversés de mots et de syntaxes appartenant aux autres mais que chacun doit assumer. Il nous ôte un peu de cette douce innocence de l’être de chair pour nous rappeler à la responsabilité des êtres de parole. »

« Obscurément, l’opinion publique conçoit la nécessité du poète parce qu’il figure pour elle – et sans doute à juste titre – une résistance à toute réduction de l’humain à la seule dimension du social. Malheureusement, la vieille dichotomie entre cultures littéraire et scientifique vient s’en mêler pour le vouer du même coup au ghetto de l’irrationnel. On déguise ainsi le poète en champion du combat contre la déshumanisation des sociétés industrielles en liant cette déshumanisation à la seule rationalisation des échanges et des rapports. Pourtant, la poésie n’est nullement à l’opposé de la raison ou de la rationalité et l’on pourrait même avancer, leurs domaines devant beaucoup à l’invention combinatoire, que le poète est le mathématicien des mots comme le mathématicien est le poète des chiffres. Guillevic, encore, illustre cette proximité dans ses « Euclidiennes » où le poème prête sa voix aux figures de la géométrie.
Le poète résiste en fait à l’appauvrissement (du langage, de la sensibilité, de l’imaginaire), qui est tout autant déperdition du sens qu’engourdissement des sens. Il s’oppose au préjugé (qui méprise la réflexion et la logique) autant qu’à la norme (qui procède en effet d’un effort de rationalisation), à l’approximation autant qu’à la formule bureaucratique. La nécessité même dans laquelle son activité le place de réinventer constamment les formes de la communication et de revivifier notre appréhension intellectuelle et sensible du monde, l’oblige à repousser l’ensemble des forces qui sclérosent, amputent, atrophient, racornissent – d’où qu’elles viennent : tabous religieux ou excès de la société technicienne, pressions idéologiques comme diktats économiques, mensonges de l’habitude comme de l’originalité forcée. Qui ne voit que, dans ce combat, la raison sera plus souvent son alliée que son ennemie ?
Simplement, le poète ne se limite pas à la seule raison pour approcher le réel et parler aux autres. Il recourt encore à l’intuition (une rationalité inconsciente ?), aux sensations, aux fantaisies comme aux fidélités de la mémoire et aux pouvoirs éclairants d’une langue qu’il porte à incandescence. »

« Cet « art », celui de la rhétorique et de la littérature, n’est pas l’apanage de l’écrivain patenté. Chacun de nous, quand il s’efforce de communiquer avec autrui au-delà des simples messages utilitaires de la quotidienneté, ou d’élucider pour lui-même sa propre énigme, tend naturellement à inventer ou à réactualiser une parole qui échappe aux formes vides des mots usés, des phrases éculées. Dès qu’il s’essaie à l’aventure d’une image inédite et qu’il force la syntaxe pour restituer avec quelque fidélité le texte obscur et singulier que les mots trament en lui, chacun s’avère poète. La littérature s’avance ainsi où le langage semble se déborder pour mieux se survivre et se perpétuer. »

« Ainsi, la multiplication des images, la polysémie et l’exploitation de la matérialité du langage sont-elles les caractéristiques fondamentales d’une écriture poétique. Elles ne sauraient pour autant définir un genre. Car si le poème est certes le lieu où les exigences prosodiques sont les plus nombreuses, où les images se font plus fréquentes et où la polysémie est quasiment de rigueur, il va de soi que l’écriture poétique n’est pas totalement absente du roman, du récit, ni même de l’essai. La notion de genre, quand bien même on voudrait la fonder sur cette diversité d’écritures, demeurerait encore imprécise, tout n’étant ici qu’affaire de degrés. Au mieux, et sans assurance théorique, la dichotomie prose / poésie ne peut aider à distinguer d’une façon empirique des textes dont la densité d’écriture poétique est opposée. »

L’originalité, en poésie plus qu’ailleurs, est inaugurale : elle prépare l’émotion. Mais une autre nécessité l’équilibre, celle de la complicité, puisqu’il va sans dire que l’étrangeté radicale n’est pas communicable et qu’il n’est pas de mots ou d’images poétiques qui puissent vivre sans écho (sans répondant) chez leurs lecteurs. « Il est bon d’étonner, mais le simple arbitraire, le seul disparate ne sont rien : il faut étonner justement », rappelle Roger Caillois, en soulignant encore à propos de l’image que si elle implique une disparité apparente, elle « suppose également une identité occultée ».

Quand les idoles sont tombées, que le ciel ne se dessine plus qu’en creux, quand les mythes n’expliquent, ne structurent ni ne dynamisent plus l’univers, il ne reste que la confrontation de l’homme et d’un monde aveugle et sourd à ses exigences et à ses rêves. La poésie moderne, consciemment ou non, a choisi cette confrontation comme son point de départ, sa source, l’assise de sa logique. A l’instar de Sisyphe réconcilié avec son rocher, elle répète une présence au monde qui se préserve en se gardant de se légitimer ou de se justifier. On est. Avec les choses. Les êtres. Les rêves. Les mots.
La définition de l’existence humaine qu’elle propose implicitement se résume à un art « d’être là », rejoignant ainsi les conclusions d’un biologiste comme Henri Laborit, qui affirme : « La seule raison d’être d’un être, c’est d’être, de maintenir son information-structure par rapport à un environnement qui est moins organisé que lui » (28). Etre vivant, c’est maintenir sa présence au monde en repoussant ce qui l’empêche et en assumant pleinement de n’avoir pour sens que celui d’être, à l’écoute du corps, des autres, de soi, de l’univers. Bien sûr, assumer n’est pas si simple ; mais le désarroi des vivants face au vide nourrit encore la poésie qui, en tout cas, ne saurait vraiment s’accommoder de certitudes.
La poésie moderne apparaît ainsi comme l’inventaire jamais achevé de ce qui nous maintient en alerte, éveillés. Elle a parti lié avec la pesanteur et non avec l’espace éthéré des rêves d’évasion ou avec l’articulation nouvelle de concepts (discours rationaliste). Comprendre un poème consiste beaucoup plus à réincarner ses images et ses rythmes qu’à le dominer par la pensée cognitive (29). Si cette poésie donne du poids aux mots, ce n’est jamais que pour mieux en donner aux émotions, aux sensations, aux événements et aux signes d’intelligence dont notre quotidien est la somme.
Répétons-le : la poésie n’exile pas dans I’« Azur », elle ancre à l’instant, nous installe au cœur de la matière, de soi, de l’autre et des solidarités qui les lient, qui nous lient, Elle nous réapprend la terre.

**

Le poème ne prétend rien nous apprendre, sinon à être nous-mêmes. Il n’est pas didactique, n’augmente pas la connaissance d’un individu ; il cherche à rallumer ses moires et peut-être à tresser leurs reflets, à unifier sa personne en la saisissant dans son trouble et sa conscience d’être, son altérité et son incomplétude, ses contradictions de sujet biologique et social, d’être de chair et de mots. Car le refus de l’homme de n’être que ce à quoi le langage du consensus social le réduit passe par l’affirmation d’une richesse qui cherche à s’exprimer. Mais comment dire sa différence dans le langage de tous, son irréductibilité dans des formes établies, sinon par une continuelle tension imposée au langage, sinon par la multiplication des suggestions visant à contourner le piège des mots et à faire vivre, chez l’autre, ses images personnelles, son propre langage, dans cette zone de pénombre où la parole est en gestation, incertaine, non encore figée par la répétition, l’échange utilitaire et normalisé ?

La conviction que l’autre est le même est la condition première de la poésie. Si chacun éprouve plus ou moins confusément l’écart entre le réel et la langue, les exigences humaines et 1’« indifférence » de l’univers, l’artiste se distingue cependant par son sentiment qu’il s’agit là d’une blessure commune à tous, qui offre la chance d’un échange. Il sait qu’il n’y a pas d’homme réconcilié sans divorce, ni de désir de célébration du tangible sans le sentiment préalable d’une distance. Le poète a éprouvé que la langue exile et qu’elle est instrument de reconquête ; sa foi réside peut-être dans sa conviction intime, sensible, que ce double mouvement n’est pas seulement déchirure, qu’il est aussi noblesse, équilibre vital et, somme toute, qu’il suffirait presque à nous définir en tant qu’hommes. Le va-et-vient entre l’émerveillement et la rage de l’impuissance, entre la soif de communion et la découverte renouvelée de la distance, il s’en nourrit. Mais seulement grâce à son lecteur. Pour forcer la langue et lui affirmer qu’il lui ressemble face à l’éternité en mouvement, au vide sidéral, à l’énigmatique beauté d’un visage, dans la fraternité de ceux qui se sentent embarqués dans une même aventure, aussi exigeante et vertigineuse que probablement dérisoire. Il a ainsi métamorphosé le divorce en dialogue. Un dialogue quasi secret, d’intimité à intimité, que l’on croirait presque affranchi du langage – une communion.
Le poète, on le dit assez, est un solitaire. C’est probablement vrai, mais à la manière, si solidaire, d’un Max-Pol Fouchet s’affirmant « homme de solitude pour une communication profonde ». Charles Minetti écrit qu’« être poète, c’est donner du mérite à la vie ». J’ai le sentiment que c’est plus encore en donner aux mots qui mettent à nu - à vif - notre relation à ce qui nous entoure et nous baigne. Les mots d’une irrémédiable solitude et d’un authentique partage.

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lundi 5 janvier 2009, par Michel Baglin

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Poésie & Pesanteur

Essai
Atelier du Gué éd.
160 pages. 13 euros


Les Maux du poème

L’essai s’ouvre sur un bêtiser, « Les Maux du poème », où Bouvet et Pécuchard redécouvrent toutes les sottises que l’on peut entendre et proférer sur la poésie, notamment dans les médias. En voici quelques extraits :

De la théorie à la Pratique

Bouvet et Pécuchard devinèrent bientôt qu’il était temps pour eux de se mettre à l’œuvre. Ils surent convenir que leurs premiers vers étaient médiocres sans pour autant désespérer d’une muse notoirement capricieuse.

- Attendons l’inspiration, proposait parfois Bouvet.
Mais Pécuchard ne l’entendait pas de cette oreille.

- Seul le travail force l’inspiration, répétait-il avec une remarquable ténacité. Versifions !
Ils versifièrent tant et si bien qu’ils prirent bientôt en aversion l’alexandrin, le décasyllabe et même la rime.

- Qu’allons-nous faire ? demanda Bouvet au comble du désespoir.

- Des poèmes en prose ! décida sur le champ Pécuchard.

- En serons-nous capables ?

- Qui peut le plus peut le moins ! fit Pécuchard, laconique.
Les recettes furent toutefois plus difficiles à découvrir. On sait comme il en va de l’octosyllabe ou de l’alexandrin : les doigts des deux mains y suffisent ﷓ ou presque. Mais la prose ! Sorti des traités de grammaire, où trouver la moindre indication, la plus petite directive, l’ombre rassurante de la Règle ? Et la poésie, dans tout cela ? Marchant sur les traces du professeur de M. Jourdain, Bouvet énonça finalement que le poème en prose était un non-sens.

- Mieux, rectifia Pécuchard : un contre﷓sens !

Le sens du poème, le sens de l’histoire.

On dit, avança timidement Bouvet, on dit que la poésie aurait partie liée avec la contestation... Il paraîtrait que les poètes soient peu ou prou des marginaux. Tous leurs efforts consisteraient à ruiner I’ordre des mots, l’économie du langage...
L’idée séduisit un moment Pécuchard qui proclama partout qu’il n’était pas de plus authentique révolutionnaire que le poète lui-même. N’ébranlait-il pas les mots d’ordre et les proverbes, et ceux-ci ne constituaient-ils pas le fondement des sociétés ? Oui, le sens de la poésie épousait le sens de l’histoire et il n’était pas peu fier de proférer cette audacieuse maxime.
Il se ravisa pourtant lorsqu’il apprit que certains poètes étaient passés à l’action. La poésie, décidément, menait à tout !

- Non , avoua-t-il, la poésie est une science de l’ordre, un art de la rigueur. La poésie est un caporal qui fait marcher les mots au pas cadencé, voilà la vérité !

- Mais vous savez bien aussi qu’elle les fait trébucher !
Pécuchard balaya 1’objection d’un geste d’impatience.

- La poésie dont vous parlez, tonna-t-il, est en train de se fourvoyer !
Il y eut un silence.

- Je me suis laissé dire, reprit Bouvet, qu’elle était l’art de faire miroiter les sens seconds…
Comment cela ? s’emporta Pécuchard. Chacun sait que ce qui se conçoit clairement s’énonce de même ! Or donc, si le poète n’est pas un imbécile, il parle clair ! Je dirai plus : il fuit les ambiguïtés comme la peste. La poésie est l’art du sens plein ! Du sens évident ! Du sens unique !

- Et du bon sens, crut devoir compléter Bouvet.

De l’art à la critique.

Au demeurant, leur œuvre ne progressait guère et les rares textes qu’ils osaient soumettre à des poètes de leur connaissance ne rencontraient qu’une incompréhension fort désobligeante. Ils résolurent de s’essayer à la critique. De poésie, bien sûr.

- On ne peut aborder un texte sans connaître parfaitement son auteur, déclara Pécuchard. Il convient donc, en premier lieu, de fouiller jusqu’aux moindres recoins, jusqu’aux détails intimes de sa biographie.
Ils perdirent ainsi un temps précieux en vaines recherches, en échanges de correspondance infructueux et en interrogatoires qui se terminaient parfois désagréablement.

- Certains prétendent que le texte se suffit à lui-même, risqua un jour Bouvet, fatigué d’être éconduit.
Pécuchard, sur l’instant, ne répondit pas. L’idée, pourtant, fit son chemin et il rentra un soir les bras chargés de boîtes de fiches cartonnées qu’il déposa devant Bouvet. Puis il se dirigea vers la bibliothèque où il sélectionna une dizaine de recueils.

- Voilà, dit-il. Nous allons étudier chaque poème de chaque recueil. Et pour chacun, nous ferons une fiche sur laquelle nous recenserons les termes, les tournures, les mots et les thèmes de prédilection de l’auteur.

- C’est un travail colossal, s’inquiéta Bouvet.

- Certes, admit Pécuchard, mais le critique est une œuvre de longue haleine. Songez seulement au dessein grandiose qu’elle nourrit : expliquer tous les livres !
L’entreprise, en effet, fut éreintante. Penchés sous la lampe unique du salon, Bouvet et Pécuchard usèrent leurs yeux à noircir des centaines de fiches qu’ils classèrent méthodiquement (alphabétiquement) dans des boîtes que Bouvet achetait au papetier de leur rue. Au bout de quelques mois et de laborieuses veillées, ils furent à la tête d’un fichier impressionnant de par ses dimensions, mais qu’ils ne surent plus comment utiliser. Ils en conçurent une légère déception.
Les longues soirées de rédaction ne devaient cependant pas s’avérer tout à fait inutiles. Armé de sa perspicacité, Pécuchard sut bientôt tirer les conclusions de ce demi-échec.
﷓Nous avons commis l’erreur de respecter les textes, fut-il en mesure d’avancer. Nous aurions dû en simplifier d’abord l’énoncé avant que de vouloir l’étudier.
Quelques jours encore, et il fut capable de formuler sa théorie :
﷓ - La critique, expliqua-t-il, consiste à répéter le texte, mais dans un langage simple, clair, compréhensible par le plus grand nombre. Notre travail est donc de remettre en prose les poèmes. L’œuvre critique, en vérité, est œuvre de traduction !
A l’encontre de toutes ses espérances, et pour sa mortification, la théorie de Pécuchard, qu’il croyait fort novatrice et qu’il s’était empressé de publier, ne rencontra qu’un succès mitigé.


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